LIVRE II. — LA RUE
arrivés, et seulement à ceux qui, venus dans des conditions plus ou moins favorables de fortune ou d’éducation, n’ont pu trouver place dans une société où la force physique est le seul capital vraiment utile et d’un emploi facile.
Ceux-là étaient partis d’Europe, pleins d’ambitions bouillonnantes, mécontents de la classification que la société européenne régulière, rigoureusement enserrée dans des traditions, avait faite d’eux; ils avaient accusé leur destinée et la médiocrité de leur patrimoine, et, sentant, en eux, des aspirations vagues, avaient chargé l’Amérique de les réaliser.
Tout ce qu’ils en savaient, c’est que c’était l’inconnu : inconnu géographique souvent, social toujours.
Les amis, avisés plutôt que consultés, ont tenté de les arrêter, leur ont montré des écueils aussi imaginaires pour eux que l’étaient pour ceux-ci les espérances; en fin de compte, ils sont partis, la poche légère, accompagnés de ce mot des vieux qui a gonflé d’orgueil toutes leurs veines :
'( Va, mon enfant, tu brilleras là-bas. »
C’est sur la foi de cette bénédiction qu’ils sont partis, convaincus que c’était une prophétie.
Une traversée, longue et affadissante, a un peu émoussé leurs ardeurs ; mais il suffit de sentir le vent de terre pour que toutes les pensées se réveillent plus chaudes et plus capiteuses. Au milieu d’une sorte de griserie, ils ont débarqué.
Us n’ont pas vu les regards de commisération de ceux qui ont déjà passé par là, les coups d’œil dédaigneux de ceux qui ont dompté la destinée, ou la raillerie des sots qui ne savent que rire de la gaucherie des nouveaux.
Ils sont entrés, le cœur léger, dans cette vie nouvelle, railleurs eux-mêmes, trouvant, à chaque pas, des sujets à critiques, étonnés des bizarreries du pays et plus encore de ses similitudes avec tous les autres, c’est-à-dire avec celui que seul ils connaissent et d’où ils viennent.
Alors a commencé la lutte contre les mille riens; le pre-