LA VIE MATÉRIELLE
Les abords du marché sont, encombrés de lourdes charrettes à bœufs qui , par des prodiges d’équilibre , ont pu apporter jusque-là , malgré les fondrières, un chargement vulgaire de légumes encombrants , venant de loin, et qui payeront mal le long voyage d’une nuit qui les sépare du marché.
La viande arrive, le soir, de l'abattoir; de longues files de tombereaux couverts l’amènent. Leur voyage n’est pas fort long, mais, par contre, il est dangereux, et ils sont bâtis pour traverser les bourbiers profonds, où ils restent quelquefois.” L’abattoir, ce rendez-vous important des troupeaux du pays, où l’on abat chaque jour huit cents bœufs et cinq mille moutons, consommation ordinaire de la ville, est éloigné de deuv kilomètres, et relié aux marchés de la ville par un réseau de routes et de rues, où le transit est assez diflicile pour que le prix de transport s’élève à 30 francs par charrette contenant huit bœufs ou trente moutons. C’est merveille de voir que, pour ce prix, quelque élevé qu'il soit, des hommes et des chevaux puissent, parles jours pluvieux d’hiver, entreprendre
et mener à bien ce travail d’hercule. Deux chevaux suffisent
sur un chemin pavé à traîner ces chargements; mais, avant d’atteindre ce pavé, il leur faut entreprendre une escalade dans les rues défoncées, où six chevaux de renfort, rudement fouaillés et harcelés du geste, de la parole et de l’éperon par les gauchos qui les montent, sont à peine suffisants. Ils entrent en ville boueux, et délivrent, après mille cahots, leur marchandise ballotée, qui, sans ce pénible voyage, n’aurait sans doute pas de prix. Quelquefois, pour compléter le tableau, la voiture porte, accroché extérieurement à une de ses parois, tremblotant et mou, un veau mort-né, dont les chairs secouées, à chaque tour de roue, avec des mouvements visqueux de polype, constituent, à ce qu’il paraît, pour les amateurs, un morceau de choix, le bacaroy.
A dix heures, tout le monde est parti, le marché, vide, n’est