LIVRE II. — LA RUE
plus qu’un passage envahi par les mouches, dont le nombre est tel que les hommes en ont peur.
On pourrait s’attendre, sur cette terre de Chanaan, à trouver des tables plantureusement servies, un peuple de gourmets, faisant à bon marché de la cuisine chère ailleurs, élaborant tous les éléments vulgaires, que la nature fournit à profusion, et les relevant par un art recherché, ou des gourmands faisant grande liesse de tout ce que la terre et le soleil leur offrent sans mesure.
11 n’en est rien. La gourmandise n’est pas un vice espagnol, la bonne chère n’a jamais passionné ces descendants d’Espagnols. Leurs pères ont apporté de Séville le goût de l’huile un peu forte et la tradition modesle de Voila podrida, du puchero, et du rôti.
Le puchero est resté le résumé de tout ce que la ménagère a sous la main : viande de bœuf, épis de maïs tendre, citrouille, pommes de terre, carottes, patates, tomates, riz et piments se donnent rendez-vous dans la marmite et apparaissent, sur la table, dans un pêle-mêle plantureux et bourgeois qu’il faut entamer de confiance, sans le critiquer. Ce plat espagnol a conquis ses lettres de grande naturalisation et est devenu plat national. Il est aussi un plat quotidien. C’est peut-être un tort, mais, c’est aussi à coup sûr, un mérite : heureux les peuples qui peuvent mettre le pot-aufeu deux fois par jour! Se plaigne qui voudra de cette monotonie très nourrissante !
C’est, en somme, la grande ressource culinaire du pays ; elle contient la solution du problème de la vie pour tous, tous peuvent se procurer la joie de satisfaire l’appétit de toute une famille, pour un franc, environ. Les gens riches eux-mêmes ont, pour ce modeste plat national, un tel alla-