‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 89 sur 152 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

LA RUE

serait folie ; mais dans toutes les circonstances de la vie, où un peu d’aide, qui ne coûte rien, peut être demandé, le voisin est de grande ressource. Il n’y a pas encore bien longtemps que Je mobilier était, dans les maisons peu opulentes, réduit à sa plus simple expression, et que l’emprunt d’objets qui semblent le moins empruntâmes, était souvent de nécessité rigoureuse dans les quartiers où les communications étaient difficiles avec les autres; on allait quelquefois quérir une plume et un encrier que le négociant du coin, souvent, possédait seul.

De relations faciles, le voisin, accueillant au nouveau venu qui n’a d’autres liens avec lui que ce titre même, devient vite un introducteur, un répondant, utile aux humbles qui n’ont de valeur si leur bonne conduite n’a pas d’échos, si les actes louables de leur obscure existence ne leur créent ce premier capital, la bonne réputation. Le voisin est le premier à la connaître et à la faire connaître. Combien ont remonté les sentiers difficiles de la vie à l’étranger, qui n’ont eu, pour premier appui, que la bonne opinion d’un voisin! Ceux qui arrivent de loin, laissant, derrière eux, une vie manquée qu’ils veulent refaire, ou ceux qui viennent, poussés par l’ambition, s’ils comptent sur eux seuls, tâtonnent longtemps; ils auront fait un grand pas le jour où ils auront conquis l’affection ou les bonnes dispositions d’un voisin.

De voisin à compère, il n’y a que la main, mais ce titre a une bien plus grande importance. On est compère, ici, comme ailleurs, de celui dont le fils est votre filleul, on l’est aussi du témoin de son mariage; la multiplicité des naissances, dans un pays où les principes de Malthus et les supercheries de ses adeptes sont également ignorés, multiplie à l’infini le nombre des compères. Le lien qui existe entre eux est assez sérieux et respecté. En ville et dans la société, il est un rem-

.a promenade du Parc 5 Févrie

Cil AP. V. — LA VIE MATÉRIELLE

part contre les exploitations, une espèce de cousinage de choix — dans la campagne il est presque un lion de famille. — Le compère est le conseiller intime, le point d’appui sûr, le protecteur indiqué. La confiance en lui est complète, il est votre hôte et celui de vos amis ; si l’on voyage, on mesure ses étapes de compadres à compadres, ce sont des relais ; celui qui, dans une région, n’a pas de compère, chez qui relayer, se fait indiquer ceux de ses voisins, qui, à leur tour, l’adressent à d’autres, et ceux-ci aux leurs; on passe ainsi de mains en mains, recueillant les fruits de cette solidarité, nécessaire en pays primitif. C’est un reste des mœurs patriarcales que la civilisation sera longue à effacer.

En ville, les relations de voisinage perdent déjà de leur intimité, de leur valeur, la sirvienta de razon disparait déjà, aussi l’usage d’offrir sa maison à des inconnus, par la seule raison qu’ils habitent un coin du môme quartier ; le tramway, en les reliant tous, supprime l’individualité de chacun d’eux, rapproche les extrémités du centre, permet, à tous les habitants, d’entretenir leurs relations anciennes, et de n’attendre du voisin rien autre chose que les relations très discrètes, que l'on est disposé à échanger avec lui, et qui deviendraient gênantes si elles étaient trop infimes.

Page 1