LIVRE III
cences. Ce qui constitue la vraie grandeur de la race hispanoaméricaine, dans tous les pays où elle a jeté ses racines, ce qu’il y a de meilleur et de plus respectable en elle, c’est la famille. C’est par la dignité de son foyer, par le rôle que la femme y lient, que cette société se distingue ; c'est à l’independance même que les pères y laissent aux enfants, que ict nations de ce continent doivent leur vitalité politique et sociale, faite tout entière d’individualisme, de la courageuse ambition d’être quelque chose par soi-même et de parvenir vile par ses propres efforts.
La société française repose sur le mariage de raison. Elle n’a trouvé, pour atténuer les maux qu’il traîne après lui, que le rétablissement du divorce. La société américaine ne connaît pas le mariage de raison; son esprit individualiste est rebelle à l’institution de la dot; la famille s’y constitue donc parle mariage d’amour, mariage consenti par la jeune fille, librement consultée, autorisé mais non préparé par les parents.
Dans la société argentine, qui n’échappe pas à la loi commune du continent américain, le libre consentement des fiancés a une telle importance sociale, que la loi écrite, le Code civil, qui régit l’institution du mariage, a pour principale préoccupation de le garantir. Il a fixé l’époque de la majorité à vingt-deux ans, et à cet âge la capacité pleine et , entière des jeunes gens pour contracter mariage, sans avoir à recourir à aucune autorisation. Il a même posé en principe que le mariage est valable s’il a été célébré hors du domicile, en pays étranger, dans le seul but d’échapper aux formalités de la loi locale. On ne saurait faire plus pour protéger une institution dont dépend le peuplement de ce pays neuf et, par conséquent, son rang dans l’univers.
Quant à la dot, le Code, aussi, la traite comme le font les usages. S’il ne la prohibe pas, il ne s’en faut guère : il a, du moins, horreur des contrats de mariage. Il semble que le vaudeville français, le roman ou le drame, qui les raillent ou les condamnent, aient fait, sur l’esprit de ce législateur exotique, une assez profonde impression pour qu'il se soit rendu à leurs raisons. 11 a limité à quelques déclarations les dispositions qu’il permet aux époux d’inscrire dans un contrat de mariage; il a proscrit du coup les luttes homériques entre tabellions qui précèdent, en France, les mariages, pour le plus grand profit du notariat, mais au détriment de la bonne renommée de la société qui les admet. Il a coupé court à toute querelle, antérieure ou postérieure au mariage, en en faisant, au point de vue des biens, une association, où les époux apportent les produits de leur travail, les revenus de leurs biens, et conservent la propriété de ceux-ci, régime que nous connaissons sous le nom de séparation de biens avec communauté réduite aux acquêts; il a fait, aussi, de l’époux survivant l’héritier universel de son conjoint, prédécédé sans enfants, partiel, quand ceux-ci existent.
Ce régime matrimonial, entré dans la loi par les mœurs, qu’on le compare à celui que nous pratiquons en France, qui fait, des époux, des personnes étrangères l’une à l’autre, provisoirement associées, où le veuvage peut, du jour au lendemain, plonger le survivant dans la pauvreté, en face d’enfants seuls héritiers! Que l’on juge de quel côté est la moralité !
Si nous recherchons les causes de ces différences entre notre société et la société américaine, nous en trouverons plusieurs.
Celle-ci est essentiellement démocratique et individualiste; l’homme n’y est rien que par lui-même, il peut prétendre à conquérir le premier rang par son propre mérite ou son
propre effort. Descendant d’une race nouvelle, où le développement est plus rapide, élevé sous un climat tempéré qui hâte ce développement, l’enfant arrive à l’aurore de l’adolescence qu’il est déjà un homme : la loi lui permet le mariage à quinze ans, la Constitution le fait électeur à dixhuit. Son père a, comme lui, été élevé à l’école de l’indépendance; il aurait mauvaise grâce à combattre des tendances sous l’influence desquelles il a lui-même vécu. Pas de violence d’un côté ni de l’autre; le jour où la première passion envahit le cœur du fils, le père ne lui mesurera pas les conseils, mais n’imposera pas son autorité. Le fils, par une pente insensible, est arrivé à l’heure où il sait que sa volonté deviendra sa loi, et le père sait que l’heure de son autorité est passée, que le terme de ses pouvoirs est échu. A peine a-t-il pu créer ou transmettre une tradition de famille à celle qui va se former et se constituer, librement, par les efforts individuels de ceux qui en prennent la charge.
Heureusement les fautes du début n’ont pas, dans la société américaine, l’importance qu’elles ont dans la nôtre. En France, on ne saurait trop diriger les premiers efforts de l’adolescent : tout faux départ, toute erreur commise, même dans l’extrême jeunesse, a une influence persistante sur la vie entière, et dans la société, dont les catégories sont qualifiées et fermées, chacun a son casier qui, pour ne pas être judiciaire et n’être classé dans aucun cartonnier, n’en est pas moins très vivant et présent à toutes les mémoires. En Amérique, un début manqué ne tire pas plus à conséquence qu’un faux pas; la société ne fera rien pour aider celui qui l’a fait à le réparer, mais elle ne fera rien pour l’en empêcher : son sort est entre ses mains; de lui, de son propre effort dépend le lendemain de sa vie, et, après chaque échec, le soin de le réparer. Qu’il ne craigne pas de demander cette réparation à un métier, à une tentative nouvelle; rien ne force personne à être aujourd’hui ce qu’il était hier; réus-
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sissez, c’est là le but de la vie et le seul moyen de prendre rang- dans la société.
Être fils do quelqu’un, hidalgo , c’était bon en Espagne ! Ici, peu importe. On dit, en France, que le (ils d’un homme de génie est souvent un sot; cela est vrai partout; mais, ce qui est vrai aussi en Amérique, c'est que, même la fortune des pères, est d’une transmission aussi exceptionnelle que leur propre génie. Par contre, il est plus fréquent qu’ai Heurs de voir les fils occuper jeunes un rang social, ou acquérir des fortunes que les pères n’ont jamais rêvées, et sans que sur le père en l’ejaillisse aucun prestige.
Il n’est pas rare non plus de rencontrer dans le monde des hommes, dont les pères appartenaient à la plus grande noblesse d’Espagne, et qui, au milieu de l’atmosphère démocratique qui les enveloppe, ont perdu le souci do perpétuer leur nom patronymique, aussi bien que les titres dont il était agrémenté lors de leur expatriation. Le seul orgueil consiste à être fils de ses œuvres, et si, dans la société, on tient quelque peu à rencontrer des personnes connues, c’est que l’on a quelque raison d’y croire que l’on est sans défense contre ceux qui viennent du fond de l'inconnu. Il ne suffit pas, en Amérique, comme en France, d’être étranger et d'être inconnu pour être considéré : on demande aux inconnus quelques garants ; une fois admis, c’est à eux à conquérir ou à garder leurs positions, l’assaut est ouvert à tous.
Si nous cherchons plus loin les causes des différences entre le mariage dans les deux pays que nous comparons, nous trouvons, en France, que le mariage est, dans les familles, l’acte le plus important de la constitution et de l’administration des fortunes. Cela seul suffirait à expliquer pourquoi le mariage de raison y est si profondément entré dans les mœurs, et pourquoi, en Amérique, il leur est antipathique.
Le Français est, avant tout, économe et laborieux, il ne compte pas sur les hasards; il ne comprend pas la vie sans lendemain assuré, aussi suppute-t-il les héritages; ceux dont il les attend sont ses débiteurs à terme. Il perd, dans ces calculs, beaucoup de sa témérité native et évite avec soin les aventures, que peut-être sa nature le porterait à courir. Or, le mariage d’amour, le mariage sans dot sont des aventures; l'amour, qui est le plus noble et le plus français des sentiments, n’est pas le frère de la prévision, le Français s’en méfie, et si, jeune, il est tenté de prêter l’oreille à des conseils perfides, le père qui tient l’héritage — cet héritage sans lequel l’avenir est démâté — affirme sa volonté; la loi lui prête un appui vigoureux et force le fils, même majeur, à manifester judiciairement par ministère d’officier ministériel, sa résistance à la volonté paternelle ; elle le force à la heurter de front, à mettre en péril les liens d’affection naturelle au profit de sentiments nouvellement nés.
En Amérique, rien de pareil. La témérité est la règle dans l’administration des fortunes: les plus riches spéculent et, pour spéculer, recourent au crédit; la richesse augmente vite et disparaît de même ; l’économie et le travail sont de ridicules moyens d’acquérir, réservés aux infiniment petits; aussi les fortunes les mieux assises n’y sont-elles pas moins incertaines que les lendemains de l’amour. A quoi bon se mettre en garde contre celui-ci, quand on risque tout à poursuivre celle-là.
Pas de place, donc, pour les agences matrimoniales publiques ou privées. Les vieilles gens n'ont pas ce délicieux délassement de s’entremettre dans les unions, de les préparer de longue main et de les mener à bien, comme un roman dont elles sont l’auteur; si, même, elles s’efforcent de réunir, dans leurs salons, quelques jeunes gens, qu’elles vou-
draient mettre en relations, il est rare qu’elles n’aient pas été prévenues par ceux-ci mêmes.
Dès leur plus tendre jeunesse, les jeunes gens, libres de leurs mouvements, peu gênés par des maîtres peu exigeants et des études peu profondes, promènent dans les rues et dans les salons leur oisiveté et leur indépendance; ils ne connaissent pas le collège cloîtré. De leur côté, les jeunes filles ne songent guère à acquérir quelques connaissances; en dehors des écoles primaires, elles s’en tiennent aux leçons d’une institutrice de rencontre et d'une maîtresse de piano, se promènent beaucoup, se montrent partout, vont au théâtre, et, dès l’âge où on ne les couche plus à huit heures, ne manquent ni une soirée, ni un bal. C’est là, ou même dans la rue, à la promenade, que l’on se rencontre et l’on se choisit ; un hasard fera le rapprochement, et, souvent, après une simple présentation, la temporada commence.
On appelle ainsi le temps qu’un jeune couple se consacre, pendant lequel il flirte, et apprend à se connaître et à se juger. Sans être encore fiancés, ces jeunes gens s’appartiennent ; ils se sont donné à eux-mêmes l’autorisation de se courtiser, sans que les familles aient été avisées ni consultées officiellement. Tout le monde respecte, cette sorte d’union métaphysique, qui semble devoir, bientôt, prendre une forme réelle et se nouer définitivement. Un jeune homme, qui courtise ainsi une jeune fille, serait fort mal en point, s’il semblait avoir des yeux pour d’autres. Les mères n’ont que des regards indulgents et discrets pour les temporadas : elles attendent que leur fille leur présente, si elles ne le connaissent pas, le jeune homme au bras duquel elle passe la nuit d’un bal, alternant les valses et la promenade et la terminant par une longue station à la table du souper, sans que personne ait