‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 92 sur 152 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

songé à troubler ce tête-à-tête, à s’en étonner même. Il est rare que la mère, qui possède, nécessairement, sur le bout du doigt, toutes les généalogies de la ville, ignore le nom du nouveau venu; sans réserve, s’il est personne connue, la maison lui est ouverte par une invitation en règle de s’y présenter quand il lui conviendra.

Les visites alors commencent ; un peu espacées d’abord, puis plus fréquentes, Yaparte, permis au bal, est autorisé, aussi, dans l’intimité de la famille. Les jeunes gens causent, à leur gré, devant une fenêtre, au balcon, dans un petit salon voisin, sans que personne semble les surveiller. Cependant, les engagements ne sont pas encore définitivement échangés; la temporada peut s’être prolongée au bal ou dans la famille, n’être un secret pour personne, et prendre fin sans rupture violente comme sans éclat. Il est rare, par contre, qu’une demande en mariage ait été repoussée pour des raisons de fortune. Il est rare aussi qu’une jeune fille soit recherchée exclusivement pour sa fortune. Les laides riches, aussi bien que les laides pauvres, coiffent sainte Catherine, sans miséricorde, puisqu’elles n’ont, pas plus que celles-ci, à offrir la compensation immédiate de la dot. Dans ce pays, où l’on se marie jeune, où l'on assiste, à trente-cinq ou quarante ans, au mariage de sa première fille, les espérances d’héritage sont à trop longue échéance pour entrer en ligne de compte dans les accords matrimoniaux. Les filles riches et laides se marient, cependant, mais tard, lorsque, devenues orphelines, et avant réalisé elles mêmes leurs espérances, elles peuvent rencontrer un homme, à qui la prévoyance est venue en vieillissant, prêt à pratiquer, pour son compte, le mariage de raison, qu’il repousserait comme institution sociale.

La jeune fille sud-américaine ne compte donc, pour préparer son mariage, que sur ses propres séductions, son esprit ouvert, d’un éclat superficiel, rarement très cultivé, sa connaissance

dos langues; elle aime et recherche la lumière, le salon est son vrai théâtre ; c’est là que, dans une temporada plus ou moins longue, ou même une suite de temporadas, elle prépare librement la cérémonie des fiançailles.

Elles se font avec une certaine solennité, l’église y intervient, et, bien qu’elles n’aient aucune valeur légale ni canonique, les enregistre, les bénit et en fixe le prix.

La loi civile régit le mariage et le régira seul à partir du 1er avril 1889, mais non sans réserver au prêtre son intervention. La cérémonie du mariage est absolument dépourvue de solennité et d'éclat. On se croirait dans un pays brumeux protestant, non dans un pays de soleil et de printemps perpétuel où les catholiques sont en majorité. Les mariages faits par l’Église le sont rarement à l’église. Pas de notaire, pas de maire non plus. Le prêtre seul a la parole. Quel étrange contraste avec nos mœurs de France, où le mariage religieux, superflu au point de vue légal, se célèbre avec pompe, en grande lumière, au son des orgues, où les plus humbles le veulent brillant et bruyant! Ici, au contraire, où le mariage religieux est le seul qui ait une vraie valeur, il n’a aucun éclat. Quant au mariage civil il aura tout juste l’éclat d’un enregistrement d’acte fait par un employé.

11 est neuf heures du soir; c’est l’heure ordinaire pour cette cérémonie tout à fait intime, le mariage religieux. Dans le salon, éclairé au gaz, au milieu des accessoires ordinaires de la vie privée, les parents et les intimes sont réunis, en habits de gala. Un prêtre est au milieu d’eux ; Til semble un invité, attendant, comme les autres, que les dernières épingles aient pris leur place sur la toilette de la mariée, que l’on habille avec une activité turbulente dans une pièce voisine.

Un frou-frou tout à coup se fait entendre, au milieu du bruit des parents qui se lèvent, se remuent, s’agitent pour mieux voir. L’émotion est vive. C’est le couple des fiancés

qui entre. Le prêtre a interrompu sa conversation, il s’esl levé, a tiré d’une poche une étole roulée, déposé son chapeau sur sa chaise, pris son livre d’heures. Il s’avance au-devant des fiancés : ceux-ci, debout, se tenant par la main, entre le parrairi et la marraine de leur union, lui font face, attendent et écoutent. Le prêtre lit quelques phrases en latin, pose, dans cette langue, les questions règlementaires, dont les fiancés devinent le sens sans chercher à comprendre; ils répondent à mi-voix des si senor convaincus et timides. En cinq minutes, le prêtre en a épuisé la série, il prononce une dernière parole, toujours dans cette langue que personne ne comprend, qui sera, pour tous, l’expression d’un engagement contracté pour la vie : les époux, qui ne l’ont pas entendue, ne devront jamais l’oublier.

C’est le signal des larmes et des sanglots, où se mêlent de petits rires entrecoupés que le poète a si bien rendus :

« Sors avec une larme, entre avec un sourire. »

L’union est consacrée. Les indifférents, dans le salon qui a perdu son caractère d’église improvisée, se livrent à d'innocentes orgies de chocolat, de champagne et de sucreries indigènes; les jeunes dansent et se promènent deux à deux, les vieux se retirent, dans une pièce voisine, pour causer de troupeaux et d’élevage, de croisements, de mises bas et d’engraissement, le maté circule à la ronde, chacun suce, à son tour, cette tisane nationale, et les vieux doigts tremblants et noueux roulent les miettes humides de la cigarette noire, qui répand dans l’air sa fumée âcre.

Au milieu de ces réjouissances patriarcales, les époux ont disparu : ils emportent avec eux l’espoir des générations futures !

Le voyage de noce n’est pas de mode, et pour cause : les lieux manquent où les mariés de la veille puissent aller abri-

Cil A P. I. — LA CONSTITUTION DE LA FAMILLE

ter leurs amours; si la saison le permet, on passe sur l’autre rive de l’estuaire, à Montevideo, on, sur une plage garnie de cabines, un flot, à peu près saumâtre, permet de se donner, à cent lieues de la mer, à l'heure du reflux, l’illusion d’un bain de mer. Le seul voyage de noce que la fashion permette est un voyage à Paris. En attendant son heure, que l’on attend le plus souvent toute une existence, on s’installe.

C’est alors que l’usage exige que l’on fasse part, officiellement, de l’événement réalisé. La formule en est curieuse.

DonX. X. y Doua X. tiencnel honor de participai' à Vd su enlace. Su casa... n°...

M. X... et Mademoiselle X... ont l’honneur de vous faire part de leur enlacement. Votre maison... n°.

Rien de plus. Ce petit carré de carton en dit beaucoup. Cette formule indépendante, qui frise l’indiscrétion et semble révéler les douceurs intimes auxquelles on ne convie pas, chez nous, les curieux, est loin de la formule discrète et solennelle qu’emploient, en France, non pas les conjoints, mais les parents ou les grands parents, pour annoncer qu’une famille s’est créée, à l’ombre de l’ancienne.

En France, les jeunes mariés restent dans l’ombre avant le mariage ; rien n’y trouble l’intimité discrète de leurs premières causeries, sous l’œil vigilant de la mère de famille; ils restent, après le mariage, derrière le rideau, — qui a cessé d’être une métaphore, — la tutelle se prolonge jusque dans les lettres de faire-part.

Ici, l’initiative des époux, au lendemain du mariage, demeure ce qu’était celle des fiancés la veille. Ce sont eux qui 1 annoncent, comme ils l’ont préparé, comme pour dire, en termes clairs, que la nouvelle famille a son existence propre et n’est rien que par elle-même; l’adresse donnée au bas de la carte annonce, en même temps, à celui qui la reçoit, que

la jeune famille désire le recevoir, qu’il doit considérer leur maison comme la sienne, et qu’il peut risquer sa visite; les jeunes époux ne devant pas la première.

Les rites, auxquels le mariage est soumis, changent suivant la religion des conjoints. Il sera nécessairement célébré dans la forme prescrite par l’Eglise à laquelle ils appartiennent. La loi civile, abdiquant en faveur de la loi religieuse, devait respecter le principe constitutionnel, qui met hors de l’atteinte des lois la liberté de conscience. Celte abdication, la loi du Congrès de 1888 sur le mariage civil l’a fait cesser.

Dans un pays librement ouvert à toutes les immigrations, et, partant, à toutes les religions, il n’est pas rare de rencontrer des étrangers appartenant à des sectes ou à des religions dont le culte est inconnu dans la République. Grecs, Turcs, musulmans, ou même protestants de sectes peu connues, chercheraient vainement devant qui contracter des mariages, qu’aucun fonctionnaire civil n’a le droit de célébrer : il ne leur reste, à proprement parler, que l’expédient bizarre d’une conversion instantanée à une religion possédant église ou prêtre.

Le cas est fréquent. On admettra bien que, dans des bourgades ou des villes de l’intérieur, éloignées quelquefois de trois ou quatre cents lieues du littoral, beaucoup de sectes protestantes et même la religion israélite, pour ne citer que celles qui ont des adhérents un peu dans tous les pays du monde, n’auront ni prêtres, ni rabbins, ni temples, ni consistoires, que si même un prêtre de passage, appartenant à ces sectes ou religions, peut, par occurrence, précider à des unions, il sera fort embarrassé pour en inscrire quelque part l’acte qui en constitue la preuve.

Ces inconvénients ont frappé depuis longtemps le législateur argentin, mais le principe inscrit dans la loi semblait constituer au profit de l’Église dominante, l’Église catholique, une sorte de privilège et cela suffisait à le perpétuer, cependant c’était un inconvénient grave.

Si, en effet, dans les villes éloignées, il est souvent impossible aux gens les mieux intentionnés de célébrer un mariage résolu, à Buenos-Aires même, ville de cinq cent mille âmes, reliée à l’Europe par des vapeurs journaliers, qui iui apportent un flot continu d émigrants puisé à toutes les sources de la race humaine, il arrive fréquemment que la science des avocats est mise à contribution pour indiquer à des Grecs, à des Musulmans, à des Chinois, à des juifs mêmes, quel parti ils doivent prendre pour contracter un mariage valable.

Pour les juifs, les tribunaux consultés ont tranché la difficulté : ils ont admis que le mariage, célébré, par eux, devant dix vieillards de la tribu, étant valable suivant la loi mosaïque, il devait l’être aussi suivant la loi argentine. Il ne s’agit donc, pour les juifs, à défaut de rabbin, que de réunir dix vieillards de leur religion. Cela fait, une difficulté subsiste. Où trouveront-ils un registre où ils pourront inscrire l’acte de mariage, ainsi célébré, pour lui donner l’authenticité d’où découleront les effets civils? Ils en seront réduits à l’inscrire sur le registre d’un notaire : bonne solution, mais qui modifiera le caractère religieux du mariage pour en faire un simple contrat bilatéral.

Il pourra, à plus forte raison, en être tout à fait ainsi, dans le cas où des individus sans religion, pour remplir le vœu de la loi, en créeraient une et manifesteraient leur consentement suivant des rites inventés par eux ; ce mariage singulier produirait sans aucun doute des effets civils.

La loi nouvelle a fait table rase de vieux préjugés déplacés dans un pays cosmopolite qui p’a plus à apprendre à s’organiser sur les genoux de l’Eglise , dont l’adolescence peut

respecter les lois religieuses sans s’y soumettre exclusivement . C’est ce qu’a compris le ministère en proposant la loi du mariage civil, que le Congrès de 1888 a votée à un très grande majorité.

Il est facile de s’imaginer les complications de toute nature qu’une loi aussi imparfaite a pu introduire dans les relations sociales, si l’on y ajoute surtout ce détail que la déclaration des naissances n’était pas obligatoire, que l’état civil d’un enfant n’existait, ne pouvait exister qu’autant que sa naissance était accompagnée de la cérémonie du baptême ou de tout autre acte religieux.

On eût compris cette indifférence dans un pays où la propriété n’eût pas été organisée, où sa transmission ne serait soumise à aucune formalité légale, où les habitudes patriarcales tiendraient lieu de lois de successions, où la tribu se régirait par elle-même, sous l’influence d’un cacique, à la fois chef de famille et chef d’Etat. Il n’en est pas ainsi dans la République Argentine. La terre, même dans les solitudes pampéennes, y est divisée, délimitée et cadastrée; sa transmission par voie de vente, de donation, ou de succession, et les actes publics qui la constatent, est étroitement réglementée par la loi et rigoureusement surveillée par l’autorité judiciaire. Ajoutons, pour rester dans notre sujet de la constitution de la famille, que, dans ce pays, où les naissances sont si imparfaitement inscrites, la recherche de la paternité est admise, qu’il n’est pas rare de voir ce droit, si profondément moral, et dont 1 exercice est, en même temps, si dangereux, exercé par des prétendants, qui, le plus souvent, ne peuvent présenter d’autres preuves de leur réclamation et de leur naissance qu’un acte de baptême célébré plusieurs mois ou plusieurs années après cette naissance.

Nous n’avons insisté si longtemps sur ce point que pour

Une rue de faubourg. (Voir page -J 28.)

tirer de l’expérience faite par la République Argentine, cet enseignement que, dans une société organisée civilement, régie par une loi civile, c’est à l’autorité civile seule que doit appartenir la célébration, la rédaction et la conservation des actes qui produisent des effets civils.

Le seul avantage que produise le caractère religieux du mariage, qui est de simplifier les formalités et d’autoriser les dispenses, ailleurs plus difficiles à obtenir, est encore un inconvénient, aucun texte de loi, en dehors des canons, que fort peu de gens connaissent, n ayant indiqué celles qui sont indispensables et celles qui sont seulement de forme. Aussi n’est-il pas rare de rencontrer des gens qui se croient mariés et ne le sont pas ; il est vrai que l’on en voit aussi qui n'ont jamais crû l'être et à qui, un beau jour, on démontre qu’ils le sont.

Deux Français, fort respectables, que nous avons connus, résolus à s’unir, ignorant quelles formalités ils avaient à remplir, s’étaient présentés devant le notaire apostolique, à l'archevêché, avaient déclaré leur intention, avaient signé nombre de pièces, serments en latin, devant des témoins requis par le notaire; ils avaient paraphé tant de feuillets, entendu tant de paroles en espagnol et en latin, qu’ils se retirèrent convaincus qu’ils étaient mariés devant la sainte Eglise et, dès le soir, mirent leur vie d’accord avec le précepte chrétien.

En fait, ils avaient simplement célébré des fiançailles et préparé la publication de leurs bans, rempli des formalités coûteuses, mais superflues, que l’Eglise ne perpétue que pour augmenter son casuel.

Ils vécurent dix ans dans cette erreur.

Un jour, cependant, qu’ils avaient à dîner un prêtre de leurs amis, Français justement, — ils sont rares à la Plata, il y en quelques-uns cependant, assez pour faire comparer et consi-

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