CHAP. II. — LA FEMME A II G E N T 1 N E
Indes. Elle ne fait en somme que se conformer à l’imprévu des événements.
Cela provient de ce que les deux assises, sur lesquelles la famille française repose, font ici absolument défaut : le capital fourni par la dot et l’habitude de l’épargne.
La tendance générale est de vivre au jour le jour, suivant que le jour est beau ou brumeux : le revenu certain, défendu par des contrats de mariage savants, par le privilège de la femme mariée, est aussi inconnu que ces contrats et ces privilèges. Les perspectives d’héritage sont lointaines quand la famille se constitue; son présent et son avenir dépendent surtout du labeur et de l’intelligence du mari, du prolit qu’il en sait tirer, labeur et profit soumis à des circonstances extérieures. C’est, à proprement parler, le succès qui est imprévu plus que les revers, et c’est contre le développement rapide des ressources journalières que la femme est le plus mal préparée; il est donc naturel qu elle sache mal se défendre, dans la prospérité, contre les dépenses intempestives ; par contre, son esprit ingénieux sait merveilleusement suppléer, dans la gène, aux dépenses les plus nécessaires.
Au reste, elle n’a pas, au milieu des malheurs qui la frappent dans sa fortune, à faire de sacrifices cle dignité, à peine d’amour-propre; ce sont événements connus qui ont leur lendemain, il suffit de l’attendre et de le préparer. L’opinion publique compte les coups qui frappent chacun; elle n’en lient pas registre, en garde à peine souvenir; elle attend de 1 homme, vaincu ou tombé, qu’il se relève, et, sans rien faire pour l’y aider, sans même lui savoir gré de ses efforts et de leurs résultats heureux, ne ferme pas ses rangs devant lui, pour n’avoir pas l’humiliation de les rouvrir. Le rôle de la femme est tout tracé; elle est plus que jamais le point d’appui des efforts du père de famille ; elle comprend son rôle et resserre ses désirs et ses dépenses, aussi facilement quelle saura les étendre si les circonstances le permettent.
Peut-être est-il utile de rappeler que nous n’avons pas souci de donner ici les traits de caractère des femmes qui ne sont qu’élégantes et mondaines. Celles-là, dont la fortune et l'aisance sont à l’abri des circonstances, n’ont pas de caractère spécial, elles ne connaissent ni les soucis du foyer ni les charges de la famille, leurs élégances leur arrivent tout droit de la rue de la Paix, marquées à leur chiffre, toutes ne leur donnent même pas un cachet personnel. Autant dire qu’elles constituent un monde à part, dont le modèle sans originalité a été importé, elles vivent en dehors de leur pays et n’ont d’autre pensée que d’aller prendre rang dans la société parisienne ou briller à la season à Londres, où leur /wofesional beauty leur ouvre beaucoup de portes.
Pas plus ici qu’aux Etats-Unis on ne rencontre la femme marchande. Si l’on en voit quelqu’une à un comptoir, vendeuse aceorte ou comptable à bandeaux, elle est certainement étrangère.
La différence est grande entre la destinée de la femme créole et de la femme en France, où l’on en voit qui sont commerçantes, comptables, employées aux écritures, à la banque, au Crédit foncier, institutrices, ouvrières, typographes, buralistes des postes, télégraphes et téléphones, où des usines n’emploient qu’elles, où elles font de la poli tique ardente et de la prison, se mettent en grève comme des hommes, ont leur place sur la guillotine, où on les fusille sans pitié et quelquefois sans jugement, où on en a vu plaider devant les tribunaux et gagner leurs procès contre des avocats, où elles sont au théâtre et sur les champs de bataille, décorées quelquefois, aux champs même, sous le soleil, la pioche ou la faux à la main, travaillent dans les mines ou dans les rues.
CHAI». II. — LA FEMME ARGENTINE
Ici, rien de tout cela. La vie de la femme est bornée dans ses ambitions et ses occupations. Aucun art ne lui est accessible. En fait de science, elle reçoit un enseignement restreint qui lui permet de surveiller une classe d’enfants, de veillera ce que leurs tabliers soient propres et leurs cravates convenables et d’v gagner facilement ce qui suffit à sa subsistance et à l’ornement pompeux de ses chapeaux à fleurs.
L’étrangère fait, elle, tous les métiers, lavandière, repasseuse, couturière, modiste ou cuisinière. La créole ne sait recourir qu’à son aiguille, si la nécessité la presse. Elle coud pour le dehors. Il ne lui plaît pas d’accepter de l’ouvrage des particuliers, elle préfère les rudes coutures que lui donnent l’intendance militaire ou les ateliers de confections d’où sortent les épais vêtements de l'homme des champs.
A la nuit tombante, entre chien et loup, on voit descendre des faubourgs, par files interminables, des femmes jeunes, presque toutes, uniformément, vêtues de mérinos noir, dont le châle, disposé comme une mantille, plus ou moins bien posé, suivant l'état de l’esprit, plus ou moins moelleux, suivant l’état de la bourse, enveloppe et souligne les traits fins et le regard brun. Toutes sont accompagnées d’un jeune frère, ou d’une petite Indienne qui porte le gros paquet de l’ouvrage rendu ; elle en portent un aussi, mais sans que ce fardeau les empêche de jouer de l’éventail, quelle que soit la saison.
Rangées sous le gaz. dans les longs magasins où l’ouvrage se distribue, elles attendent leur tour, indolentes et le regard tourné vers la rue, vers cet inconnu qui seul peut apporter un changement à leur destinée monotone. R n’est pas d’usage, parmi elles, de repousser, a priori, les galanteries et il est présumable, que, comme partout, les plus laides sont les plus vertueuses.
Si le monde de la galanterie existait dans cette ville qui a trop d’allures provinciales pour l’admettre, elles y joueraient
celui oublié et quelque peu rococo des grisett.es ; mais la société galante n’est pas constituée et, par conséquent, les castes et les classifications y sont inconnues. Elle existe cependant à l’état d’ébauche, recrutée de temps à autre, dans les pays les plus divers, quelquefois par des commerçants dévoués et classés qui font, dans ce but, des voyages, lucratifs, aux pays des Balkans spécialement, où la femme n’ayant pas rang social est une denrée d’échange sur le marché. Elle s’augmente des épaves de compagnies dramatiques; ne trouve qu'un faible renfort dans les diverses classes de la société locale. Ce n’est pas que la vertu y règne sans partage, mais ses éclipses sont discrètes et la femme reste toujours femme du foyer, même dans ses erreurs qu’elle se garde d’afficher.
Le Code civil, soucieux ici, encore, de la défendre, a inscrit, parmi ses principes moralisateurs, la recherche de la paternité. La femme égarée devient donc, de par la loi, ce qu’elle est d’instinct, avant la faute, une mère de famille presque respectée, en tous cas, légalement protégée même dans le fruit de ses faiblesses.