CHAP. IV. - OUVRIERS, ARTISANS ET TRAVAILLEURS
eussent émigré en Amérique, ils eussent été considérés par les créoles comme des artisans, se consacrant à un travail manuel, naturellement déconsidéré.
Une longue tradition de dédain pour le travailleur a, donc, précédé l’époque actuelle. Les transformations que l’immigration a introduites, depuis soixante ans, dans la vie sociale, n’ont pas profondément modifié ce trait de caractère général, cela tient à ce que ceux qui possèdent, gouvernent, administrent, n’ont pas la môme origine que ceux qui travaillent; les premiers sont créoles et les seconds, à peu d’exception près, étrangers.
Est-ce à dire que, dans ce pays, qui se pique d’être ouvert à toutes les nations, qui ne pourrait, en fermant ses ports aux hommes de bonne volonté, que décréter sa propre déchéance, qui reconnaît, dans sa Constitution, à tous les étrangers des droits égaux à ceux dont jouissent les nationaux, l’étranger soit tenu dans une infériorité sociale? Non; même, l’on peut aflirmer que l’homme du monde prendra le plus grand soin à ne manifester, d’aucune manière, à un étranger, qu'il s’aperçoit qu’il est étranger; il le traitera, au contraire, avec d’autant plus de courtoisie qu’il veut dissimuler la différence d’origine, en même temps que la supériorité que lui donne son titre d’Américain, authentique de père en fds. L’étranger, de son côté, sent bien que sa condition d’étranger, même quand il réside, depuis longtemps, dans le pays, le maintient socialement dans un état d’infériorité, que personne n’avoue, ne laisse soupçonner, mais qui est réel.
Les étrangers ont leur grande place dans le pacte social, dans les lois, dans les Constitutions, aucun droit ne leur est refusé, ni mesuré, excepté les droits civiques et politiques ; or ce sont, précisément, ceux-là seuls, qui, dans une société républicaine et démocratique, établissent, par la communauté d’intérêt et la communauté d’idées, l’intimité des relations
sociales. La grande cause d’union ou de division réside dans la politique; c’est elle qui, en créant les haines, fortifie les amitiés, donne la vie aux alliances des diverses classes sociales, rapproche le campagnard du citadin, le pauvre pasteur du riche propriétaire ; tous votent ensemble, celui-ci domine l’autre, mais il a besoin de le compter dans sa clientèle. L’étranger n’a pas de place dans ce* échange de services, il n’en peut même pas conquérir une, en sollicitant une lettre de naturalisation, aussi vite concédée que demandée. Le citoyen des républiques hispano-américaines est trop patriote, il a pour sa patrie et pour l’idée de patrie, un culte trop ardent pour pardonner à l’étranger de renier la sienne. Il n’y a pas d’hommage qu’il accueille avec moins de chaleur, que celui que lui rend l’étranger, en renonçant à sa nationalité poui acquérir la sienne.
De toutes les idées hiérarchiques que la démocratie peut supprimer ou négliger, celle qui subsiste entre le créole et l’étranger est la seule qu’elle ne puisse atteindre, et c’est ce qui longtemps, encoi'e, maintiendra en Amérique les distances entre l’ouvrier ou l’artisan et ceux qui les emploient.
La grande industrie, celle qui exige des ouvriers, en grand nombre, dans de vastes ateliers, n’existant pas, il n’y a ici ni classe ni question ouvrière. Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait pas d’ouvriers, d’artisans, de manœuvres et d’apprentis; ceux qui demandent leur subsistance au travail de leurs mains sont,, au contraire, très nombreux; mais leur sort ne dépend pas d’une aristocratie industrielle constituée ou de maîtres,