CIIAP. IV. — OUVRIERS, ARTISANS ET TRAVAILLEURS
plus ou moins puissants, employant une multitude très misérable.
Le caractère distinctif du travailleur est d’être isolé, plutôt artisan qu’ouvrier, sorte de petit patron, associé, plutôt que chef, de compagnons qu’il traite sur le pied d’égalité.
Les premiers ouvriers qui aient paru dans la colonie appartenaient nécessairement à l’industrie du bâtiment; ceux qui, au siècle dernier, furent employés à la reconstruction de la cathédrale furent payés au prix de 6 piastres, soit plus de 30 francs par jour. A ce prix, les particuliers renonçaient à bâtir, et à remplacer par des édifices, en rapport avec les exigences de l’époque, les anciens abris de pisé et de chaume dont il leur fallait se contenter; seuls, quelques riches Espagnols pouvaient construire les quelques grandes habitations, que le temps a respectées et dont les derniers échantillons disparaîtront avant peu.
L’industrie du vêtement était tout aussi peu développée. Faire appel à l’art de la coupe et au long travail de la couture était au-dessus des ressources du commun des colons, de là l’usage de la monta et du poncho \ un carré de drap coupé en pleine pièce, une incision pour y passer la tête, et le manteau était prêt ; les culottes étaient de même remplacées par la chiripa, autre carré de drap, que l’on repliait autour des jambes, pour en ramener les coins dans la ceinture, faite d’une lanière de cuir.
Toutes les pièces du mobilier venaient d’Espagne; les meubles de tous genres, la vaisselle et jusqu’à ces immenses jarres, qui, par leurs dimensions, semblent n’avoir jamais pu trouver place sur un navire de l’époque et que l’on retrouve encore dans les vieilles maisons où, depuis un ou deux siècles, elles reçoivent l’eau des pluies et servent de citernes.
Sans aller chercher dans les époques éloignées, il y a vingt ans encore, les produits de 1 industrie, qui semblent le moins exportables et dont la consommation, dès qu elle existe, commande
la fabrication sur place, arrivaient d’Europe à Buenos-Aires.
Un mouvement industriel s’est manifesté depuis dix ans et vivement accentué sous l’impulsion de sociétés constituées sous le nom de Centre et de Club industriel. Une première exposition des produits locaux, en 1876, a donné le branle et consacré l’existence d’une industrie locale tout au moins naissante. Une circonstance favorable permettait alors, aux modestes industriels du pays de lutter, sur le marché, avec les produits étrangers : le cours forcé, qui venait, alors, d’être décrété, et qui tend à devenir l’état normal, élevait la prime de l’or jusqu’à 35 0/0, et renchérissait, d’autant, les marchandises manufacturées apportées du dehors.
En 1881, les progrès de l’industrie locale étaient assez importants, déjà, pour justifier une exposition continentale de produits manufacturés, à laquelle étaient conviés tous les peuples d’Amérique ; on y put passer en revue les produits du travail local.
La liste en serait longue. C’est, naturellement, dans les articles de première nécessité, de fabrication simple, qu’il faut noter les progrès les plus rapides et les résultats les plus complets. Les transformations du grain de hlé y tiennent le premier rang.
11 y a dix ans, à peine, le Chili, les Etats-Unis et même la France pouvaient, encore, importer, à Buenos-Aires, des farines, l’Angleterre y envoyaitdes quantités considérables de biscuits secs, l’Italie des cargaisons de pâtes, de vermicelles, et de macaronis. On chercherait aujourd’hui vainement ces produits sur les listes d’entrée de douane. Les grandes cultures se sont développées, avec une telle rapidité, qu’elles ont été, vite en mesure de satisfaire seules à la consommation du pays, et l’on a assisté à la création rapide de moulins à eau et surtout à vapeur, à pi'oximité des centres de production : non pas que le premier moulin fût à créer, il existait des moulins à
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vent à Buenos-Aires depuis deux siècles, et un vestige de cette ancienne industrie subsiste encore. Chaque village, à peu d’exceptions près, possédait quelques meules, mues par des chevaux et fournissait aux habitants partie de la farine qu’ils consommaient. La ville de Buenos-Aires, où aboutissaient presque toutes les céréales du Sud et de l'Ouest, Rosario et Santa-Fé, où s’expédiaient celles de cette Province du Centre, possédèrent vite de nombreux moulins à vapeur.
La minoterie, aujourd’hui devenue grande industrie, approvisionnant la République entière, et déjà, quelque peu, le Brésil, est une industrie française. Ainsi en est-il delà boulangerie, qui a ici une importance spéciale; elle ne se borne pas, en effet, à fournir à l’habitant des villes et des villages son pain quotidien, elle a un champ plus vaste à exploiter, c’est la consommation de la campagne, qui demande des quantités considérables de biscuit sec, ayant les mêmes propriétés de conservation que celui de la marine Les boulangers, qui alimentent celte sorte d’exportation à l’intérieur, sont de véritables industriels ; de même, ceux qui fournissent la pâtisserie sèche.
Ces industries, comme toutes les autres, sont exercées par de petits patrons ouvriers, travaillant avec un outillage et des éléments modestes. Par exception, deux d’entre eux se sont transformés en grandes usines, l’une appartient à un Français, l’autre à un Nord-Américain ; toutes deux ont acquis, déjà, une extension considérable et en prendront chaque jour une plus grande.
C’est aussi aux mains d’un grand industriel français qu’est la fabrication de la bière: encore un lils de ses œuvres dont l’usine a grandi avec sa fortune.
D’autres usines ont tenté de l’imiter et de s’installer de toutes pièces, leurs ruines sont encore là, pour démontrer que, dans ce pays, les grandes usines doivent n’être que de petites usines
agrandies. Il en sera longtemps ainsi : l’impossibilité de réunir des ouvriers, de trouver des contremaîtres, de créer, en un mot, des ateliers, empêchera longtemps les capitalistes de tenter des créations industrielles. Il faut, pour y réussir, être, soi-même, l'ouvi'ier, devenu son propre patron, son propre contremaître, avoir été entrainé par les exigences de sa propre création. Sur cette terre vierge d’industrie, presque de travail humain, le succès ne favorise que ceux qui lui résistent et se laissent violenter par lui de guerre lasse, il boude ceux qui le violentent et prétendent l’entraîner à leur suite.
La tannerie était, parmi les industries locales, celle qui était appelée à se développer le plus rapidement. Il y avait, à cela, de nombreuses raisons. La première industrie du pays, aux temps primitifs de la colonie, avait été l’élevage du gros bétail; le cuir avait été, dès l’origine, employé à tous les usages. À peine séché au soleil, détrempé dans l’eau, taillé en lanières, il ne fournissait pas seulement les courroies et la sellerie, il remplaçait tout, les gonds pour les fenêtres et les portes de bois, consolidait les clôtures et les toitures, transformé en outres devenait baril, seau ou citerne, ou encore lit, hamac ou meuble. La sellerie était un art que, les Maures avaient considérablement développé, dans le pays d’Espagne, où leur puissance était le plus incontestable, à Séville, à Grenade et Cadix; les colons n’avaient qu’à se souvenir; l’art où ils se distinguèrent fut celui où excellent encore les Andalous.
Les matières tannantes furent apportées au littoral de l’intérieur, où elles abondent sous toutes les formes ; on trouvait le tanin dans l’écorce du cebll, la feuille du molle et dans certains fruits, fort abondants, des forêts du Nord. Tucuman, Jujuy et Salta, placés au centre des forêts qui produisent le tanin, sont encore le vrai centre de l’industrie de la tannerie et de celle de la sellerie ; à traverser certaines rues spéciales de ces villes, celles où les selliers se groupent, on les croirait