‹ La vie et les mœurs à la PlataChapitre 9 sur 69 · CHAP. IV. — OUVRIERS, ARTISANS ET TRAVAILLEURS H · texte numérisé non relu

CHAP. IV. — OUVRIERS, ARTISANS ET TRAVAILLEURS H

souvent à la nation qui la fournit, ou, tout au moins, déplace, beaucoup de ses agents de progrès et rarement des médiocrités et des faibles; si quelques-uns de ceux-ci s’y égarent, ils s’y brisent vite, s’ils ne se transforment.

Nous savons qu’en France c’est le contraire que l’on pense, par la raison que, là plus qu’ailleurs, les esprits remuants sont, sans examen, taxés de révolutionnaires ou, pour le moins, d'originaux ou de cerveaux brûlés. Ces esprits-là, mettez- les dans un pays où les qualités d’activité qu’ils possèdent puissent être utilisées, au lieu d’être dépensées en pure perte, et ils peupleront des mondes, ils créeront celte nation libre, qui occupe le territoire des Etats-Unis, dont le sang est formé de ce que la France et l’Angleterre ont produit de plus audacieux, à une époque où tout penseur était dans ces pays un rêveur, et devenait en Amérique un créateur.

Les siècles ont passé. Rien n’est changé. L’Europe est restée ce qu’elle était ; elle rejette les esprits remuants, l’Amérique les recueille, les absorbe, les utilise. Us fécondent des déserts, créent sa grandeur actuelle, en préparant sa gloire future.

Résumons-nous : la vraie fortune que l’on trouve assez vite en Amérique, c’est une place au soleil, c’est pour cela que celui qui y a conquis la sienne est condamné, le plus souvent, à y rester, à y finir sa vie, parce qu’une place au soleil n’est pas chose que l’on emporte avec soi, qu’il faut la garder et l’étendre là où on l’a conquise.

Il ne faudrait pas croire que, dans la société argentine, pas plus que dans aucun autre pays d’Amérique, où tout le monde travaille, où le plus fortuné consacre quelques heures,

au moins, tous les jours, à des occupations régulières, le travailleur n’ait qu’à quitter son bourgeron, pour s’asseoir à côté de gens qui se reposent, comme lui, après les heures de labeur, et ne sont, en somme, séparés de lui que par l’aisance ou l’opulence de leur vie.

Beaucoup de raisons parmi lesquelles quelques-unes historiques s’opposent à ce qu’il en soit ainsi.

Le travail, à l’origine des sociétés hispano-américaines, n’a pas été la loi générale à laquelle tout le monde aujourd’hui obéit. On était arrivé en conquérant ; les distinctions sociales et hiérarchiques existaient, il est vrai, entre les compagnons d’une même expédition, les uns ayant la qualité de chefs, les autres la condition de soldats; mais, si les premiers avaient la grosse part de la conquête, les seconds avaient la leur et devenaient, comme les premiers, propriétaires ; comme eux, ils obtenaient, dans les distributions d’indiens soumis, des serviteurs et des compagnes.

C’était à ces demi-esclaves, que la loi déclarait libres, mais que les colons écrasaient, que l’obligation d’apprendre et d’exercer tous les métiers incombait. Plus tard, les Indiens ne suffisant plus, la destruction de ceux qui avaient été soumis ayant été rapide, et la résistance des autres s’accentuant, on eut recours à l’importation de nègres de la côte d’Afrique et des possessions portugaises où les Espagnols en allaient acheter.

Quant aux créoles, dans aucune partie de l’Amérique, à Buenos-Aires moins qu’ailleurs, ils n’ont pris l’habitude du travail. N’avaient-ils pas le troupeau, esclave inconscient, qui fournissait à la colonie plus qu’elle ne pouvait consommer.

Les mœurs coloniales étaient à ce point dédaigneuses du travail, que la médecine même, considérée comme art manuel, était réservée aux mulâtres et exclusivement exercée par eux. Il y a à peine trente ans, il en était encore ainsi au Chili. On peut supposer que si Velâzquez et Murillo

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