C II A P. IV. - OUVRIERS, ARTISANS ET TRAVAILLEURS
occupées et alimentées par des ateliers de gitanos comme ceux de Séville.
Il ne faut pas, pour cette industrie, d’outillage bien compliqué, ni de bâtiments, ni de gros capitaux; on élabore vite et sommairement, dans des fosses à air libre, où l’on répand des matières tannantes, autrement riches que notre écorce de chêne, qui contiennent jusqu’à 38 0/0 de tanin.
A Buenos-Aires, la tannerie prépare, surtout, les peaux de moutons, dont la consommation emploie des quantités considérables, et qui, tout en demandant des soins plus minutieux, donnent des résultats plus rapides. On compte à Buenos- Aires, à peine, douze établissements de ce genre; les plus importants mettent en fosse jusqu’à mille douzaines de peaux de moutons par mois, dont la préparation demande deux mois, avant d’être livrée tout à fait achevée.
Les ouvriers qu’elles emploient, et c’est là un système à peu près général dans les industries locales, sont des tâcherons ; aucun n’a de salaire fixe. C’est là le seul régime qui satisfasse les tendances individualistes des habitants de ce territoire et leurs goûts d’indépendance : les bénéfices, ainsi acquis, sont assez élevés, pour que tous se constituent vite un pécule ; là aussi tous les patrons sont d’anciens ouvriers formés, élevés par le travail, soutenus par le crédit que l’on marchande ici moins qu’ailleurs à quiconque s’en est montré digne *.
Les industries du bâtiment, du mobilier et de la carrosserie sont, avec celles-là, les plus développées.
Les ancêtres des carrossiers actuels ont peuplé la pampa des légendaires charrettes, massives, aux roues de bois plein,
I. L’industrie des saladeros, celle de la conservation des viandes, et les fonderies de suif trouveront leur place dans la partie de cet ouvrage consacrée à l’industrie pastorale, à laquelle elles confinent.
plus semblables à des pontons qu’à des voitures ; les premières sont descendues des vallées de Tucuman jusqu’au littoral, ayant accompli jusque-là, on ne sait par quel prodige de patience et aussi d’équilibre, ce voyage de quatre cents lieues à travers la plaine. Les constructeurs de ces véhicules sont aujourd’hui des Basques ; chaque ville et chaque village possèdent plusieurs de ces ateliers. Ce wagon pampéen s’est perpétué; il s’est un peu dégagé des formes massives de sa première enfance ; des roues plus hautes, à rayons, cerclées de fer, ont remplacé les roues pleines, mais les solides essieux de bois dur indestructible les soutiennent encore et résistent aux épreuves fréquentes du passage des rivières. L’agriculture prend encore, au dehors, en Angleterre surtout, ses machines agricoles; mais la carrosserie locale, encouragée par des consommateurs exigeants, a, depuis longtemps, développé ses moyens d’action.
Le luxe le plus développé à Buenos-Aires est certainement celui des équipages; les éleveurs riches sont, naturellement, jaloux de mettre en lumière les produits de leurs haras. On peut dire que chaque jour ce luxe augmente, les haras du pays ne suffisent plus; les riches propriétaires demandent à l’Europe leurs étalons les plus renommés; nous pouvons en citer un payé, à Londres, le prix exorbitant de 14.000 livres sterling (trois cent cinquante mille francs), en janvier 1889.
L’industrie du mobilier est encore, malgré ses efforts, une industrie de l’avenir. Le meuble de luxe viendra longtemps encore de Paris ; mais, avant de s’élever aux travaux compliqués de l’ébénisterie, les constructeurs ont un champ assez vaste à exploiter. La consommation du mobilier de bois blanc, peint à la détrempe, est considérable, et cette industrie peut occuper des ouvriers spéciaux en plus grand nombre quelle n’en peut obtenir; elle est assez ancienne, pour avoir créé déjà des apprentis et se recruter sans recourir à l’Europe ; elle fournit toute la République de ce mobilier d'at-
Grand dépôt de cuirs et de laines. (Voir page 230.)
Cil AP. IV. — OUVRIERS, ARTISANS ET TRAVAILLEURS lü'J
tente et provisoire, dans lequel ceux, qui poursuivent la fortune, vivent et meurent souvent.
L’industrie du vêtement n’en est pas restée au poncho et au chiripa\ si elle 11e dédaigne pas cette partie traditionnelle, devenue nationale, du vêlement de l’homme des champs, elle compte, depuis longtemps, un grand nombre, des tailleurs, des maisons de confection, et même des fabricants de chemises, de chapeaux, de chaussures; les coupeurs, les ouvriers de tous ordres, les couturières, les modistes, viennent de France, généralement, et luttent avec avantage contre l’importation, qui se réduit, peu à peu, aux matières premières et aux articles de grand luxe.
Si nous descendions dans le domaine de la petite industrie, de chambre ou d’arrière-boutique, nous la trouverions nombreuse et prospère : la joaillerie, l’argenture et la dorure des métaux, la gravure, même la fabrication des cigarettes, qui a son importance, mais dont les moyens d’action sont vraiment trop minimes pour que l’on en prenne souci. La liste en pourrait être longue, mais le détail peu intéressant.
S’il suffisait, pour développer l’industrie locale, delà pousseé que lui impriment, à la fois, les bons conseils, les études théoriques, les besoins de la consommation, les sociétés d’encouragement, et les expositions, nous n’aurions pas à constater d aussi modestes résultats, dans ce pays, où aucun de ces éléments de progrès ne fait défaut ; mais l’outillage est tout entier à créer, il manque aux hommes de bonne volonté
sous ses trois formes, outillage financier, outillage industriel, outillage humain.
L’outillage industriel, c’est-à-dire les machines qui sont nécessaires au petit ou au grand industriel, pour remplacer une main-d’œuvre rare et coûteuse, est difficile à créer sur place : le bois, la pierre, le métal, le charbon, font défaut, il faut les demander à l’Europe et les payer fort cher; l’élan industriel est donc retenu, faute d’éléments, jusqu’au jour où le sol et le sous-sol de la République, mieux connus, fourniront aux industries les richesses jusqu’ici inexploitées.
L’outillage financier, c’est aussi à l’Europe qu’il a fallu jusqu’ici le demander. Ce sont les capitaux étrangers qui ont créé les lignes de steamers, qui relient la République Argentine à l’Europe ; ce sont eux, aussi, qui ont créé les services à vapeur réguliers, qui relient, entre elles, toutes les villes du littoral, Buenos-Aires avec Rosario, Santa-Fé, Para'na, Goya, Corrientes, l’Assomption du Paraguay et les villes brésiliennes de Corumba et de Cuyaba, importante navigation de plus de huit cents lieues. Ce sont les capitaux étrangers qui ont construit les lignes de chemins de fer, qui rayonnent de Buenos- Aires jusqu’aux Andes; celle du Sud, qui relie cette ville à la Patagonie, celle de l’Ouest, celle des Andes, celles du Rosario, du Centre, du Nord et de l’Est, qui, ensemble, relient entre eux les points extrêmes et entre elles toutes les villes de la République. Mais l’industrie privée n’a, jusqu’ici, reçu qu’une aide insignifiante du capital étranger; elle en a toujours été réduite à chercher, au dehors, les capitaux nécessaires à sa création et à son développement. Dans cette industrie privée, nous comprenons même les saladeros, qui exploitent les produits du bétail, les fabriques de conservation de viandes pour l’exportation, les sucreries et les plantations de cannes à sucre, l’unique fabrique de drap, les distilleries de cannes et
C IIAP. IV. - OUVRIERS, ARTISANS ET TRAVAILLEURS loi
de grains. Toutes ces créations de l'industrie privée, que nous décrirons, en traitant les industries agricoles, ont aujourd’hui une importance majeure pour le pays, représentent des capitaux immobilisés, des capitaux d’action et d’exploitation considérables; mais il a fallu d’abord commencer en petit, presque sans outillage, les développer à force de patience et de crédit.
C’est ce qui donne à l'industrie locale ce caractère particulier que nous avons noté; où la différence est insensible entre le patron et ceux qu’il emploie. Le patron n'est pas toujours un bomme expert dans son art ; il a entrevu l’idée d'une industrie qui peut être utde; il tente un effort, le Roret à la main. Ce qui se consomme de ces manuels Rorct, souvent incomplets et démodés, est incalculable! Il tâtonne, s'essouffle, n’aboutit pas souvent, raccole de-ci de-là un ouvrier nouveau venu, qui se garde de l’éclairer sur les secrets du métier, et qui, par contre, apprend de lui qu'il est aisé d’être son patron et de tenter le même effort ; celui des deux qui sait un métier réussira le premier; il rêvera alors d'agrandissements, d’annexes, se heurtera à la difficulté de trouver les capilaux et l’outillage qui, lui faisant toujours défaut, retarderont les progrès qu’il serait à même de réaliser.
L’outillage financier existe, cependant. Leci'édit, son usage et son fonctionnement sont aussi réguliers dans cette partie du monde que dans toute aulre. Des Banques d’Etat, des Banques hypothécaires, de dépôt et d’escompte prêtent leur aide au commerce et à l’industrie. C’est, il faut le reconnaître, par l’aide qu’elles fournissent volontiers aux petits, à l’artisan, à l’ouvrier même, que la finance de ce pays se distingue de celle des autres. Elle ne pratique pas la doctrine du vieux monde, qui veut que l’on ne prête qu’aux riches. Ici, riches et pauvres empruntent : le riche, parce que la terre se présente à lui, facile à conquérir, à utiliser et parce que,
dans l’industrie pastorale, l’extension territoriale est une nécessité, qui s’impose à chaque saison, que les troupeaux, augmentant, requièrent des champs nouveaux et que ces champs, il faut les acquérir, y construire des installations et, pour cela, escompter l’avenir, c’est-à-dire emprunter.
Mais le pauvre emprunte aussi et trouve qui lui prête, parce que deux bras, l’expérience et l’habitude du travail, la connaissance, même superficielle, d’un métier, représentent, sur la terre d’Amérique, le capital productif et civilisateur par excellence. La Banque de la Province de Buenos-Aires a été la première à pratiquer ce principe démocratique du prêt à l’ouvrier et à l’artisan, sur la seule présentation d’un répondant purement moral.
Le résultat a été le développement de l’individualisme chez le travailleur. Dès qu’il est établi que la connaissance d’un métier suffit à assurer la protection du capital et à garantir ce capital, la constitution de grands ateliers devient irréalisable, le nombre des petits patrons augmente à l’infini; chacun chez soi et chacun pour soi; le recrutement des ouvriers devient difficile et l’industrie qui, pour prospérer, a besoin de réunir et d’employer de grandes forces, de diviser le travail, se heurte à des difficultés insurmontables, il lui faut transformer des manœuvres en ouvriers ; elle y réussit le plus souvent, c’est, une des raisons qui font dire aux Américains, en assistant à cette amélioration de l’homme par l’émigration, que l’Amérique civilise.
Pour toutes ces raisons, les petits ateliers abondent. Tous, ne pouvant pas trouver place dans la ville, émigrent, au dehors, à la recherche d’un point, où ils trouveront un groupe de population en formation, autour d’une gare, où un village tracé demande des habitants; ils s’y installent, créent un groupe de petites industries de première nécessité, embryon de ville future.
Cette conquête du désert parle travail est, encore, un pro-