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A TRAVERS LA PAMPA
faut vendre ou garder. Du fond de la pampa, où il semble qu’aucun bruit ne pénètre, ils ont surveillé le marché, correspondu avec la ville; ils repartent, leurs affaires faites ou ajournées et leurs renseignements contrôlés, n’ignorent rien du Tonkin, de la Serbie, ni de l’Afghanistan, s’inquiètent de i’Égypte et des Bulgares, de l’influence que ces conflits exotiques peuvent avoir sur les cuirs du pays. Tous se souviennent des hausses subites qu'ont amenées les guerres de Crimée, d'Italie et de France, rêvent de quelque grande bataille, de quelque campagne prolongée, ruineuse pour d’autres, qui les enrichira.
Les stations se font attendre, elles sont de plus en plus clair-semées, les villages le sont plus encore. C’est à peine si, dans le rayon de cinq lieues autour de Buenos-Aires, on en compte un par dix lieues carrées; hors de cette banlieue, ils sont plus rares encore; on en chercherait vainement un par cent lieues carrées ; entin, au delà de quatrevingts lieues, ne cherchez plus, il n’y a plus que des pionniers isolés et pas d’agglomération. Les stations émergent de la solitude, placées au hasard, sans qu’aucune raison sociale ou commerciale en ait déterminé l’emplacement; la seule raison déterminante est, le plus souvent, l’habile générosité d’un propriétaire, qui offre pour rien, à la compagnie, quatre ou cinq hectares, pour doubler la valeur des quelques milliers qu’il possède autour. Cette aubaine est loin, cependant, d'être recherchée par tous les propriétaires : les éleveurs, eu général, préfèrent voir la ligne ferrée s’éloigner de leur terre qu’y pénétrer; elle en détruirait l’unité, désorganiserait l’élevage, troublant le troupeau dans les siestes prolongées, empêchant les unions, ou les rendant stériles. Le train, en outre, blesse ou lue, journellement, quelque bête. Quels nombreux avantages apporte la création d’une station! Le mouvement et la vie aflluent, les auberges s’élèvent; là, où l’herbe, seule, poussait, hier, voitures, che-
vaux, voyageurs soulèvent une poussière qui retombe, en pluie d’or, sur les champs voisins; le désert connaît, lui aussi, le café de la station, ouvrant sa porte sur l’immensité.
A force de rouler sur le rail, d’absorber de la poussière, de chercher, pendant des heures, l’ombre d’une maison, qui rappelle que quelqu’un vit dans cette solitude, d’entendre siffler la machine qui pousse devant elle, poursuit de jets de vapeur, heurte souvent, et divise, en quartiers pantelants, les bêles, égarées, d’immenses troupeaux que l’on ne voit jamais, on arrive, enfin, au seuil d’un village, que le rail est venu chercher là au milieu de sa formation, activant par sa présence, par les promesses qu’il apporte, les entreprises commencées, jetant un peu de fièvre dans les esprits pour les abandonner bientôt au milieu'de leur rêve inachevé et porter plus loin son influence créatrice.
Ces villages se ressemblent tous : larges rues droites, se croisant à espaces réguliers; partout, la même église, la même maison municipale, la même place ; tout le jour un grand mouvement, de voitures, de chevaux, de charrettes, de cavaliers pressés, il semble que tout le monde soit, ici, en passant, que bien peu résidant. Ce ne sont qu’auberges, cafés et billards, des maisons borgnes et louches, beaucoup de métiers parasites ; quelques échoppes d’artisans, copiant éternellement la même botte et le même veston sur le souvenir lointain de la dernière guérite qu’ils ont vue dans d’autres contrées, offrent leur marchandise en une tangue qui croit être l’espagnol, et cache mal une origine française ou italienne. Ce sont ces deux pays qui peuplent les villages pampéens; l’on ne soupçonne guère, en France, que nos compatriotes aient ces instincts de pionniers; ce sont eux cependant, principalement les Béarnais, qui créent dans le désert les premiers petits ateliers de char-
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pentiers, menuisiers, tailleurs, forgerons; cesonteux, aussi, qui, après un long séjour, soutenus par le crédit, que la mèrepatrie refuse toujours et que ce pays leur offre, ouvrent ces grands magasins, entrepôts généraux de toutes les denrées qui peuvent se consommer, tous les comestibles, les quincailleries, tout ce qui sert à la construction, à la culture; on y vend et on y achète tout, le client, y paye rarement en argent, il apporte ses produits et les échange, soldant, ainsi, ses comptes de l’année, ses dépenses faites à crédit, que ce crédit a trop souvent encouragées.
Ces villages ne sont pas la dernière étape du voyage : la diligence continue le rail; pressez-vous, si vous voulez assister à l’agonie de la dernière : elle râle ; ce ne sont même plus des grincements, que l’on entend, quand elle passe, c’est un bruit de vieille ferraille; elle manque d’entrain au départ ; s’agite, en route, en bonds saccadés plutôt qu’elle ne roule; pousse devant elle ses chevaux nombreux et décharnés ; ce ne sont pas eux, bien sûr, qui la peuvent encore traîner : c’est elle, par un dernier effort d'habitude, qui les bouscule jusqu’au dernier relais!
Où est-il, ce dernier relais? Dans le désert. Quand il apparaît au loin, il y a de longues heures que le voyageur a perdu de vue le dernier groupe d’habitations; ne villages il n’en est pas question, on en parlera dans un quart de siècle ; ce que l’on appelle maison dans ces parages, se discerne mal au milieu des gynériums argenteums, et de leurs panaches blancs, se balançant à perte de vue, égarant le regard, se dressant plus haut que cette maison que l’on cherche. C’est la route indienne, un de ces fameux chemins chiliens, que l’on suit. Il développe ses sinuosités, au milieu
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de prairies sauvages, toujours les mêmes : aucune culture, cela va sans dire, il ne semble même pas que ce soient là des pâturages : quel bétail affamé y mettra la dent? Problème pour le nouveau venu, qu’une étincelle résoudra.
Le feu, gagnant à pas rapides toutes ces touffes, jettera au vent tous ces panaches blancs enflammés, leur confiant la mission de répandre, sur d’immenses espaces, les bienfaits de cette destruction féconde. Le voyageur, en avançant, traverse des régions, où cette œuvre est faite; des milliers de bœufs peuvent s’y repaître d’une herbe tendre, pousses nouvelles des plantes hier brûlées, variétés inconnues qui semblent nées des cendres. Ce spectacle qui révèle l’œuvre de l’homme, annonce, aussi, les approches du dernier relai.
Au loin, une loque déchirée, reste d’un pavillon blanc, mis en charpie par le vent, se débat, agonisant, sous le vent, au bout d’une perche ; il indique la pulperia, où le voyage termine : misérable tente de paille, aux murs de boue, où l’on vend un peu — très peu de tout, — surtout du gin et de l’eau-de-vie de canne; elle a la mission de représenter le dernier refuge et le premier jalon de la civilisation.
Où gîte le client invisible qui alimente son commerce? Ne cherchez pas à le découvrir. Là-bas, derrière quelques touffes de gynériums, il a bâti sa cabane: elle est trop basse pour qu’il s’y tienne debout : quelques roseaux reliés par des lanières de cuir en forment les parois; l’hiver, il prendra la peine de boucher avec de la boue les jours, qu’il laissera ouverts, tout l’été; une peau de cheval forme le toit; la porte est ouverte, quelques peaux dans un coin indiquent le lit, un feu d’os qui dort et près duquel sommeille une bouilloire, c’est là tout le contenu et le contenant. On croirait, quand, par hasard, on la découvre, isolée et tapie dans son coin invisible, rencontrer l’habitation d’un Indien soumis, conservant, pour la joie du touriste, le modèle de la cahute préhistorique : non, c’est l’abri d’un chrétien,
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gardien d’un troupeau, que l’œil ne perçoit pas; son nom, Pedro, ou l’Anglais ou le Basque, c’est tout ce que l’on sait de lui; il ne semble pas qu’il en ait beaucoup plus à révéler. Cet isolé est, cependant, un ambitieux, qui a accepté le poids de cette solitude misérable et contemplative, avec l’espoir d’en sortir un jour, quelque peu enrichi par ce troupeau, dont il suit de loin les promenades : pauvres ambitions que les siennes, elles seront cependant souvent déçues; ce mirage d’une fortune lointaine sera trompeur comme les autres, parce que, dans ce désert où il est perdu, où il vit, loin de la femme, un vice est venu hanter sa solitude ; cette pulperia, cette masure, un peu moins triste que sa demeure, où l’on vend ce qui peut tromper son ennui, excite à boire et promet des réunions bruyantes. Ce pampéen a son heure de l’absinthe!
Il l'attend tout le jour, oisif et muet; le soleil la lui marque. Les pieds nus, les cheveux ceints d’un cordon, il enfourche son cheval, sans selle ni bride, qui part et s’arrête d’instinct, là où il est allé, la veille, à la même heure. Il saute à terre, entre, regarde à peine, s’accoude devant la grille de fer, qui protège le marchand et sa modeste pacotille, et demande d’un mot son Suizé; c’est ainsi que ces enfants perdus du désert désignent leur verre d’absinthe, traduisant à leur manière, dans leur langage hybride, sans savoir d’où il vient, ce mot d’argot, une Suissesse, éclos, il y a trente ans, sur le boulevard Montmartre.
Le vice de l’absinthe et du gin les prend tous tout entiers; ils sont excusables : cela leur est un prétexte à entendre le son d’une voix humaine, autre chose que le bruit du vent qui siffle dans les hautes herbes. Ils viennent, là, savoir ce qui se passe, au delà de leur horizon, ce que disent les patrouilles, ou ce qu’a raconté le conducteur de la diligence, prendre quelques nouvelles, apprendre le noms des célébrités, dont la notoriété serait incomplète, s’ils ne péné-
traient pas dans ces solitudes : leur imagination leur explique mal ce que c’est que Sarah Bernhardt, Rochefort ou le Mahdi, mais ils en gardent les portraits, détachés des boîtes d’allumettes de cire, que Paris économe se refuse, et que le misérable pampéen gaspille.
A la nuit, les causeurs, lassés d’apéritifs et renonçant à souper, retournent à leur gîte, psalmodiant, pour se rappeler le son des voix qu’ils n’entendent plus, se racontant, à nouveau, au milieu d’une demi-ivresse, ce qu’ils ont entendu, le commentant à leur façon, ils continuent, avec leur pauvre cheval, les querelles et les discussions, que l’ivresse a soulevées.
C’est là le dernier écho de la vie ; plus loin, elle cesse : c’est le domaine du fauve, peu redoutable, et de l’explorateur, aujourd’hui, peu exposé. L’homme qui lui faisait obstacle a disparu ; mais la solitude est l’inconnue, les routes qui la sillonnent, vous égarent, sous intention de vous guider, comme le font les chemins d’un labyrinthe. Dans ce désert, sillonné de routes, la nature, est abandonnée à elle-même et l’homme à la nature, qui n’a qu’une apparence de fertilité et ne donne spontanément ni un aliment, ni une goutte d’eau potable.
Une ligne de démarcation, qui reproduirait, à cent cinquante lieues, le dessin de la côte, se rapprochant, jusqu’à l’Atlantique, au 40° latitude sud, à Bahia-Blanca, enveloppant ainsi les huit mille lieues de pampas habitées, laisserait dans l’ombre environ vingt-cinq mille lieues, d’une fertilité latente, que la présence de l’homme et du bétail, qu’il poussera devant lui, révélera, d’ici un demi-siècle. Il n’y a que six ans que l’homme y pénètre. Avant la conquête, l’Indien les occupait sans les connaître. Venu de la Cordillère, avant la conquête espagnole, jusqu’au littoral; c’était là, seulement, qu’il avait pu trouver à vivre ; mais, dans la pampa, il fût mort de faim : la chasse du fauve n’eût pas suffi à l’ali-
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monter; on n’y trouve aucune rivière; il ne s’y est cantonné que longtemps après la conquête, contraint et forcé, et seulement quand les troupeaux domestiques se furent assez développés pour fournir à sa chasse un gibier de choix, abondant, facile à prendre.
A cette époque rapprochée, pendant cette période de guerre, qui va de 1740 à 1880, où l’Indien vivait, là encore, du produit de ses rapines et de sa chasse, quelques explorateurs avaient tenté l’aventure de se rencontrer, seuls à seuls, avec les caciques, plus ou moins bien disposés, à qui, l'étranger, sans armes, semblait un espion. Ce que l’Indien redoutait le plus, dans la pampa, c’était que l’on connût le chemin de sa retraite, ou le secret de sa vie. Un soupçon pouvait soulever une colère, et la colère de l’Indien, c’était la mort de l’explorateur. Le Dr Crevaux en a fait la triste expérience chez les Tobas. Les explorateurs de la pampa ont été plus heureux.
Le dernier a été le soldat argentin ; il a rapporté quelque chose de plus que les détails de mœurs sociales recueillis par ses prédécesseurs, isolés, plus exposés que lui. 11 a conquis cette immense solitude, et l’a ouverte à l’activité humaine. L’Indien s’est fait tuer sur place, envelopper ou emmener; lui parti, la place est restée vide, aussi inconnue que la veille, champ aussi riche pour l’exploration, qui s'avance, à tâtons, dans cette solitude, où elle ne trouvera plus un homme, ni la trace d’un homme à étudier, ni ruines, ni vestiges d’habitations, pas un signe écrit, pas un écho de la langue, pas une trace de vie ; seuls, les cimetières en gardent le souvenir muet. Quelquefois, dans des cachettes creusées dans le sable, on a trouvé des vestiges bizarres, des collections de journaux de Buenos-Aires, qui parvenaient, là, avec exactitude, des comptes courants, provenant de commerçants des villages de frontières, qui enlretenaient, avec le sauvage, des relations profitables, recevaient de lui,
en payement, des plumes d’autruche, des peaux de bêtes fauves, et celles des animaux enlevés des estancias, et leur donnaient, en échange, farine, café, vin, eau-de-vie, tabac et yerba mate.
Rien ne guide l’explorateur. La plaine n’est même plus plate; des dunes, souvent assez élevées, s’y étendent, en longues ondulations, en vallées profondes et enchevêtrées; de loin en loin, un monticule se montre, plus élevé que la chaîne qui y aboutit, son cône de sable présente, à celui qui le gravit jusqu’au sommet, la. surprise d’une ouverture de volcan, au fond duquel l’eau des pluies, toujours fraîche et toujours limpide, purifiée par ce filtrage à travers les couches de sable, s’offre au voyageur et aux fauves habitants du lieu.
Dans ces grandes solitudes, la chaîne de l’arpenteur se promène et marque, de petits piquets, les limites de grands domaines futurs. Ce n’est pas une profession vulgaire que la sienne : Pour trouver la base et le sommet de ses triangles, il lui faut observer les autres, le sextant en mains, prendre le point, comme fait le marin et traîner la chaîne, à cheval, le long des centaines de kilomètres qu’il découvre : six mille lieues carrées, quinze millions d’hectares ont été, déjà, reconnus et délimités par lui, livrés au Gouvernement national et vendus par celui-ci. Les acheteurs ne les habitent pas encore. Quelques pionniers en tentent l’occupation, sans s’occuper du nom du propriétaire, qui, lui-même, ne prend pas souci de cette usurpation, en tous points profitable, puisque toute prise de possession donne à la terre sa première valeur. Ce premier occupant n’est pas toujours un pasteur, c’est, aussi, un chasseur d’autruches, voisin gênant, non pas qu’il soit naturellement un homme dangereux, mais il lui faut, pour sa chasse, recourir souvent à l’incendie de la plaine, pour forcer le gibier, qu’il cherche, à fuir la flamme, à sortir de sa retraite, à s’exposer à ses coups, il brûle devant lui, sans souci du troupeau que l’incendie peut envelopper et détruire. Aussi,
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cette chasse est-elle prohibée. Celui qui s'y livre peut dissimuler son habitude et sa passion, échapper à toute surveillance, parce qu’il travaille loin, dans le désert, qu’il ne porte d’autre arme que les bolas, arme indienne composée de deux boules de pierre, enveloppées de cuir et réunies par des courroies d’inégale longueur. Pour s’en servir, il prend une boule dans la main, et, à cheval, au galop, fait tournoyer rapidement l’autre plus petite, autour de sa tète, pour l’envoyer vivement sur le but qu’il poursuit que jamais il ne manque. Tout gaucho se passionne pour cette chasse ; jamais autruche ne se montre, qu’elle ne soit poursuivie, au galop, par tout ce qu’il y a d’hommes valides et de chevaux disponibles.
Le chasseur d’autruches est aussi guide de profession dans la plaine. 11 dispose de chevaux nombreux et de nombreux lévriers, ses compagnons de chasse, race importée par les Maures en Espagne, par les Espagnols en Amérique, que l’Indien a, dans son désert, préservé du métissage pour la rendre, perfectionnée, à la civilisation qui la dédaigne. Seul, le chasseur pampéen en fait cas, et refuse, pour un beau lévrier, 2 ou 3.000 francs! Il faut que la plume d’autruche donne d’amples moissons pour compenser de pareils prix. Gai compagnon, guide sûr, ne s’égarant ni le jour, ni la nuit, ni dans la plaine, ni dans les dédales des dunes, il est fier de cette supériorité, mais n’en fait pas parade, ce serait se rabaisser au niveau d’un conducteur de diligences.
Que la patrouille le rencontre en groupe et en chasse, il devient un ennemi, parce qu’il est pris en rébellion contre l’ordonnance qu'il méprise; c’est alors qu il attaque. Une fatale rencontre de ce genre coûta la vie, il y a quatre ans, à un riche propriétaire anglais, qui s’était avancé à la découverte, dans ces régions, et aux quatorze compagnons qui le suivaient. •
Aussi, pour pénétrer dans ces solitudes, faut-il être guidé
et, armé, armé contre l’homme et le fauve, armé contre la soif et la faim, contre le froid aussi, même pendant la saison chaude. Il semble que, lorsque l’on pénètre dans la plaine déserte, le vent soit plus rude, Je soleil et le froid plus durs à supporter, la poussière n’est plus chargée de résidus animaux, mais siliceuse, composée de petits cristaux imperceptibles et anguleux. Cependant, la solitude n’y enveloppe pas l’homme de ces préoccupations sombres, qu’il Irouve sûrement dans la forêt, pleine de dangers redoutables, parce qu’ils sont invisibles; le danger dans la plaine est toujours visible, pour cela, moins à craindre. Si le voyage que l’on y entreprend doit être long, le mieux est de se résigner à reprendre, au lieu où elles sont nées, les mœurs de l’Indien. Faire provision de viande, emmener moutons et bœufs, il n’y faut pas songer, il faut revenir à la nourriture de l’Indien et emmener, comme provision de route, des juments, qui suivront au petit galop, que l’on abattra successivement, à chaque étape, nourriture de siège, en soi peu agréable, que l’on pourra varier avec les produits de la chasse, daim, guanaque ou perdrix, également abondants partout. Dans bien des régions, on ne trouvera pas superflu d’avoir emporté du combustible; là où il n’y a pas de troupeaux, le combustible manque, puisque c’est lui seul qui le fournit. Si la surprise du citadin est grande, lorsque, sortant de la ville, il perçoit l’odeur ammoniacale du foyer, et qu’on lui explique la provenance animale de ce brasier, elle est à son comble, quand il met le pied hors de la région peuplée, où l’homme ne trouve rien, rien pour se désaltérer sous le soleil trop chaud, rien pour se réchauffer pendant les nuits trop froides. Il y prend quelque respect pour cet Indien, si méprisé, qui s’est défendu là où le silex même de l’homme des cavernes faisait défaut, où il lui fallait se désaltérer souvent du sang des fauves, qui le lui rendaient bien, et se nourrir de quelques racines amères et crues.
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ïl n’est pas moins admirable, cet autre solitaire, plus moderne fonctionnaire, de ce désert, dont la vie se passe à cheval, l’humble inspecteur des fils télégraphiques. Il a vraiment, dans la pampa, la garde de la civilisation qui passe par ce fil et communique ses pensées à travers cette solitude ; dans les jours et les nuits de tempête, sa présence est, partout à la fois, nécessaire; le fil se rompt, il lui faut le reprendre, le réparer, seul, sous le vent, sous la lumière intermittente des éclairs : grâce à lui, l’Atlantique peut communiquer, malgré les ouragans, avec le Pacifique. Le colon ni le voyageur ne sauraient suivre la route que le fil trace dans les airs et qui coupe au plus court, ce fil d’Ariane ne s’occupe ni des lacs, ni des dunes, ni des vallées, mais il rassure ceux que la solitude effrayerait : quelque chose d’humain passe là ; l'ombre que fait un fil, sur le sol, est bien étroite, elle suffit à protéger le pionnier et à l’encourager.
En attendant que la voie ferrée s’étende, elle aussi, le pionnier peut suivre ce fil et précéder la civilisation dans le désert.
La littérature a fait un nom au pionnier des plaines du Far- West des États-Unis, elle est muette sur celui du Sud. C’est qu’il n’a pas le même éclat. Il n’est ni le mineur de Bret- Ilarte, à la recherche de gisements, de pépites, ni le laboureur apportant, avec lui, en terrain vierge, les puissantes machines, que la civilisation des vieux pays trouve trop nouvelles pour elle.
C’est un simple pasteur, procédant à la manière antique, poussant devant lui des troupeaux, comme le pratiquaient les patriarches de l’époque biblique. 11 n’a pas de hautes ambitions; ce qu’il cherche, c’est la solitude, où rien ne gêne
devant lui son regard d’homme des plaines, qui voit loin et son troupeau, qui veut l’espace où s’étendre. Ce n’est pas un nomade, c’est un rêveur, qui ne sait pas être propriétaire ne veut pas être locataire. Il a de tout temps, occupé des terrains vierges, il sait qu’ils ne sont pas près de lui manquer; il n'a rien à lui que son troupeau et le modeste attirail qu’il faut pour vivre seul : de pauvres vêtements, quelques chevaux, un lasso et une selle qui contient tout ce qu’il faut pour se coucher au coin d’une touffe d’herbe, en attendant que le modeste abri soit dressé où il passera les nuits et les heures de la sieste, avec une bouillote pour l’eau de l’infusion du maté dont le soin remplit sa vie et trompe son estomac, enfin, une tige de fer, qui servira à rôtir la viande, qu’il conserve, pour ses repas de l’année, en la séchant au soleil, économe qu’il est de son troupeau, son seul capital.
Ainsi équipé, il a fait, de père en fils, depuis deux siècles, la même besogne de civilisateur, sans hausser ses ambitions, sans prendre d’autre souci que de surveiller l’œuvre de son troupeau, qui lui donne à vivre, préparant le sol d’autrui, pour d’autres, qui viendront jouir, à l’aise, des fruits de son travail et l’expulseront en maîtres nouveaux sans lui dire merci. La loi est moins dure que ne semble le prouver cette destinée constante ; elle a veillé sur lui , reconnu à plusieurs reprises le droit de cet occupant utile, sur les terres où il a campé un certain nombre d’années, mais cette loi, il l’ignore souvent, si quelqu’un vient la lui faire connaître, c’est en dissimulant mal des visées personnelles et pour lui acheter à bas prix son droit d’occupant qui vaut quelque chose. Cet homme serviable qu’il n’a vu qu’une fois, il ne le reverra, sans doute, pas, à moins que ce ne soit pour lui apprendre que c’est lui qui est devenu propriétaire du lieu qu’il occupe et qu’il ait à en sortir ou à payer rançon de locataire.
Ce lieu, qui a pris grâce à lui quelque valeur, déjà l’en-
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vahisssent des troupeaux nouveaux venus qui lui disputent la place. 11 repart et va plus loin. L’exode recommence, vers la pampa ruda, la plaine agreste.
A terre, les piquets, qui soutiennent son toit de chaume; à terre, le pieu où il attachait son cheval ; s’il a planté un arbre, il le coupe au pied; d’un galop il réunit sa tropilia de chevaux, emprunte une charrette, y entasse tout ce qu’il possède, et saus presse, sans autre bruit que l'écho sourd du piétinement du troupeau, il part. 11 avance sans savoir bien où il va, vers l'ouest. Le troupeau qui voyage a partout droit d’asile, personne ne peut, devant lui, fermer sa propriété, ou la porte de sa propriété, si par aventure elle est entourée de clôtures de lil de fer; il campe où il veut, ainsi l’ordonne le code rural, sans autre obligation que d’aviser le maître du champ de sa présence. 11 lui faut marcher longtemps avant de trouver ce qu’il cherche. Dans les habitations qu’il rencontre, de loin en loin, il interroge : on y parle beaucoup des champs qui sont plus loin, de gens qui, déjà, y sont allés, d’autres qui sont revenus déçus, de quelques-uns qui y sont restés satisfaits. Ces lieux éloignés ont des noms, indiens le plus souvent, que le souvenir recueille, écorche, dénature, et qui restent ainsi transformés dans la géographie locale.
Il poursuit sa route, muni de ces indications vagues, prend le chemin chilien, arrive à d’anciens fortins, abandonnés; ce ne sont que des tas de terre, dont un canon oublié indique quelquefois l’emploi d'antan, que déjà quelques habitations entourent; c’était autrefois la limite du pays défendu, ce sera plus tard un village, les plus anciens, les villes mêmes ont commencé comme cela.
Les étapes sont courtes. L’époque choisie est la fin de l’été, également éloignée de la mise bas de printemps et de celle d’automne ; les journées sont encore longues, le soleil déjà moins ardent, les pâturages encore assez fournis pour
que le voyage ne soit pas trop pénible et que l'acclimatement puisse se faire, avant les froids de l’hiver. Tout le troupeau s’échelonne, le long d’une longue route, que son passage trace sur l’herbe foulée.
En tète, un homme, à cheval, indique la direction, marchant au pas, poussant, devant lui, les chevaux de relai; derrière lui, quelques grands bœufs de même taille et de même poil : ce sont les semielos , guides ordinaires du troupeau; le reste suit; le maître vient en dernier surveillant le tout. Si l’on emmène des troupeaux de brebis, les senuelos , aussi, marchent devant, le reste suit en longue grappe : en tête, les plus saines, gaillardes et légères; en queue, les boiteuses, les maigres et les vieilles, prenant leur temps, lassant la patience de leurs conducteurs, qui suivent, dans le nuage de poussière, que ce long cortège, quelquefois de plusieurs kilomètres de long, a soulevée pour les en couvrir.
On se repose souvent, pour donner au troupeau le temps de brouter ; dépouiller de leurs peaux les animaux tombés en chemin qu’on a recueillis ou ceux qui ne peuvent plus suivre, dont les cadavres marqueront les étapes comme les cimetières indiens marquent les stations ( paraderos ) des premiers habitants.
De temps à autre, une rivière barre la route. Ce n’est pas un mince travail que de faire passer sur l’autre rive tout ce bétail craintif. Les cris n’y font rien. On a beau les pousser, les cerner à la rive, frapper, crier, gesticuler, rien n’y fait: elles tournent le dos à la rivière, sautent par-dessus les bras tendus, passent entre les jambes, entraînent à leur suite toute l’avalanche que rien n’arrête; elles se remettent à paître et il faut recommencer. Pour le faire avec succès, les malins savent qu’il ne faut ni jurer, ni crier, ni courir, simplement prendre dans ses bras trois ou quatre brebis, les porter de l’autre côté de la rivière, là les attacher; elles bêlent et se démènent; pendant qu’elles bêlent, on indique, au troupeau,
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le chemin à suivre pour les rejoindre. Tout y passe en un instant.
Un jour, enfin, assez loin de la dernière habitation, le chef de l’expédition trouve un plateau qui lui convient, il s’y arrête, replante les quelques pieux, qui marquaient sa place, ailleurs, et prend possession, quelquefois pour de longues années, jusqu’à ce qu’il soit encore dépossédé. C’est ainsi que la pampa s’est conquise. Quatre mille lieues carrées ont suffi aux ambitions de trois siècles; vingt mille lieues ne suffiront pas à celles des vingt dernières de celui-ci. Dans cinquante ans, il n’y aura plus de solitude, ni de désert à conquérir. Cent vingt mille émigrants se présentent chaque année pour y réclamer une place au soleil, il y a place pour cent vingt millions; les générations futures ont encore devant elles des espaces à occuper. Nous pouvons continuer à travailler avec confiance ; la terre n’est pas près de manquer sous nos pieds.