CHAP. TI. - LES TERRES VIERGES
a mené, de front, ces deux œuvres connexes, une production active et la création de nouveaux consommateurs.
Une des œuvres a marché plus rapidement que l’autre. Dans les terres nouvelles, ouvertes à l’activité humaine, la production s’est augmentée deux cents fois plus vite que le nombre des nouveaux habitants; par contre, des hommes qui, jusque-là, n’avaient [que peu ou point consommé, ont pris leur part des productions nouvelles mises à leur portée. Leur accroissement cependant et leur activité consommatrice n’ont pas été aussi rapides que la production, celle-ci n’a pu trouver de consommateurs suffisants qu’à la condition d’abaisser ses prix à chaque récolte. Aussi a-t-on vu, depuis quinze ans, le prix de toutes les denrées diminuer dans des proportions inattendues. Tout a été atteint, le thé, le café, le cacao, le blé, le fer, le plomb, l'argent, le cuivre, la laine, le coton, les peaux, la houille, le salpêtre, le suif, le tabac et même la viande, tout a baissé de prix dans une proportion, qui atteint, d’une façon à peu près générale, 40 à 60 0/0 du prix de tous ces articles.
La hausse de la valeur relative de l’or, la rareté de la monnaie de circulation, causée par la démonétisation de l’argent sont, en partie, les agents de la baisse des produits qu’ils sont destinés à payer, mais la surproduction et le rapprochement des terres transocéaniennes, devenues facilement accessibles, a complété l’œuvre.
Aux Etats-Unis, où d’immenses surfaces ont été peuplées depuis vingt ans, la population immigrante a, dans la direction de l’ouest, marché seule à la conquête de ces terres.
Dans la République Argentine, la colonisation a été préparée, pendant des siècles, par un agent passif de peuplement, dont l’œuvre apparaît, aujourd’hui, avec tous ses résultats, le bétail .
C’est ce travail colonisateur clans les plaines pampéennes et les mœurs des hommes qui collaborent à son œuvre que l’on trouvera ici décrites.
La fécondité des terres vierges fait l’admiration de l’Europe ; ce qui surprendra ceux qui ont, sur celte fécondité, une opinion a priori, c’est qu’elle n’est, en rien, spontanée. Il en est d’elle comme de nos terres épuisées d’Europe, il faut qu’elles soient élaborées, disons le mot, fumées, pour que leur fertilité se révèle. Cette fumure ne saurait, évidemment, être entreprise par l’homme. Quelle que soit sa science dans les compositions chimiques, il ne tarderait pas à reconnaître son impuissance. Si, sur la foi des légendes et la réputation des terres vierges, il leur demandait une production de son choix, il reconnaîtrait vite leur stérilité, et, désabusé sur les récits mensongers des inventeurs de merveilleux, il retournerait aux terres épuisées du vieux monde.
La terre vierge, abandonnée à elle-même, n’est féconde que par exception. Elle contient, en général, à la surface, et seulement par places une couche à peine perceptible d’humus, qui suffit à nourrir fort mal des plantes d’un ordre très inférieur, rudes, sauvages comme elles, Le bétail n’y trouve qu’un aliment insuffisant, condamné à la souffrance et à la mort, s’il ne possède, d’avance, ou n’acquiert, par la lutte et par la sélection, les qualités de résistance, qui lui permettront de soutenir le combat pour la vie et d’en sortir triomphant.
Seulement dans quelques bas-fonds, l’accumulation de détritus végétaux, et, sur le bord des rivières, celle des alluvions, mélangées de détritus du même ordre, peut entretenir la végétation des plantes d’un ordre un peu supérieur, et, si le vent ou toute autre cause y apporte quelque graine, la recevoir et offrir un sol préparé à sa germination.
Vienne le colon et son troupeau, celui-ci trouvera, dans ces