CHAP. II. — LES TERRES VIERGES
La pampa, jusque là, avait été une immense solitude stérile, sans habitants. L’Indien, de la race araucane, qui s’y était établi, était descendu des vallées des Andes, en suivant les deux grands fleuves qui bornent, au sud, cette région et la séparent de la Patagonie, le Rio Negro et le Rio Colorado. Ils s’étaient répandus le long de la rive de la Plata, sans songer à pénétrer dans le cœur du continent, qui ne leur promettait rien.
La zone de leur habitat était des plus étroites. Le cheval aidant, ils purent l’étendre, entre l’époque de la première et celle de la seconde fondation de Buenos-Aires.
Sous le piétinement du cheval, le sol commença à se solidifier. Quelques graines, envolées des fardeaux de foin, apportés par l'expédition, prirent racine; favorisées par quelques circonstances locales, elles se multiplièrent. Le hasard traça, ainsi, la marche nécessaire de la colonisation de la pampa. Depuis trois siècles, elle n’a pas procédé autrement.
Aujourd'hui encore, celui, qui entreprend la mise en valeur, d’une zone de terre vierge, a pour premier soin d'y répandre des troupes de chevaux, qui ont pour unique mission de fouler le sol, de faire, au gré de leur fantaisie, ou massés sous la conduite d’un homme, de grandes courses folles, où leurs quatre pieds résonnant, donnent, pour ains. dire, à la terre une première façon. Ils restent là deux ou trois ans, au nombre de trois ou quatre mille pour un lot de terre de dix à vingt mille hectares, sous la surveillance d'un gaucho, qui assiste, sans l’aider beaucoup, à cette œuvre lente, si féconde en résultats.
Après cette première période et pendant que ce premier travail se continue encore, les troupeaux dej bœufs apparaissenti C’est un bétail de plus de prix. Mille têtes de chevaux ne représentent guère plus de six à sept mille francs, mille tètes
de bétail bovin valent au prix actuel, très diminué, vingt à vingt-cinq mille francs.
Alors commence, sous le pied patient de ce promeneur paisible, la seconde façon de foulement et de fumure, que la première a rendue déjà plus facile et quelque peu féconde : elle durera six à huit ans : le sol sera peu à peu assez fertilisé, par places, chaque année plus étendues, pour que l’on puisse y épandre et acclimater déjà quelques troupeaux de moutons.
Pendant ces longues années, le produit sera quelquefois bien mince. Ce n’est qu’alors que le sol aura été, pendant assez longtemps, fumé et foulé, pour se couvrir d’un épais tapis de graminées, sans laisser voir, entre les touffes, ces larges places vides, qui caractérisent le champ vierge ou mal élaboré, que le propriétaire retrouvera, quelquefois, le prix de ses peines et les intérêts usuraires de son capital, dans la plusvalue intrinsèque et la force productive de sa propriété. Aussi peut-on affirmer, dès le premier abord, que cette œuvre ne peut être entreprise que par le propriétaire, et que ce serait folie, pour un locataire ou un tenancier quelconque, d’espérer en recueillir quelque profit; il payerait, en réalité, une redevance, pour accomplir, à ses frais, une transformation du sol qui ne se traduirait, pour lui, que par le sacrifice plus ou moins grand de têtes de bétail, que lui coûterait, au début, l’acclimatation, sans espoir de bénéfice qui puisse couvrir le prix du loyer.
Les éleveurs, qui ont pu, à notre époque, se faire dos illusions sur la valeur productive de leurs grands troupeaux, s’en faisaient si peu au xvm0 siècle, qu’ils les laissaient complètement à l’abandon. L’exportation était, alors, difficile, les moyens dont elle disposait insuffisants pour utiliser le trop-plein des troupeaux ; ils s’étaient, alors, en quelques années, augmentés dans des proportions telles, que l’œuvre de foulement du sol s’opérait avec activité, que les