‹ La vie et les mœurs à la PlataChapitre 30 sur 69 · LIVRE VIL · texte numérisé non relu

LIVRE VIL

vie, y écoulent leurs produits, n’ont, entre eux, ni intérêt commercial ni relations sociales. Leur éloignement est grand, le manque de communications tel, que, pour se rendre de l’un à l’autre, il faut traverser, d’abord, plus de la moitié du globe, pour venir à Marseille, point de rencontre des lignes qui desservent ces deux parties, opposées, du même hémisphère.

Il ne faudrait, cependant, pas prêter un sens dédaigneux à l’appréciation faite parles éleveurs australiens de leurs rivaux sud-américains. Les impressions qu’ils ont traduites, dans un mouvement d’orgueil très légitime, ne dénotent que le sentiment d’une réelle supériorité, conquise à l’aide des capitaux de la métropole; le dédain serait déplacé, ils y ont pris garde. La grande différence, entre les deux pays, provient, beaucoup moins, de leur origine et de leurs caractères ethniques, que de la dissemblance des éléments d’action, mis respectivement à leur disposition, depuis que l’élevage s’est implanté dans l’un et l’autre. Si l’importation du mouton a, dans la pampa, deux siècles d’avance, son exploitation raisonnée remonte à une époque plus moderne. Depuis 1820, l’Australie importe des laines en Angleterre, la Plata n’a importé les premières, en France, qu’en 1842. Le premier de ces pays possède aujourd’hui soixante-quinze millions de moutons, et exporte deux cents millions de kilos de laine, le second, avec cent millions de moutons, ne produit qu’une quantité de laine égale, sinon inférieure.

La comparaison entre les deux pays est donc faite si l’on retient ces premiers éléments, la quantité du produit et le nombre des porteurs. D’autres données aussi précises s’offrent à nous. Le prix total delà laine australienne, vendue à Londres, en 1887, s’est élevé à 500 millions de francs, le prix total de celle de la Plata, vendue en Europe seulement, à 350 millions de francs. Ajoutons que c’est de la laine, lavée à dos, qu'exporte l’Australie, et de la laine en suint qu’ex-

porte la Plata; il faut tenir compte do cet élément important et conclure à d’importants progrès réalisés en Australie, où les moutons produisent, en moyenne, six livres de laine à demi lavée, pendant que ceux de la Plata produisent seulement, en moyenne, deux kilos de laine en suint, c’est-à-dire chargée, pour les deux tiers, d'impuretés. Le produit étant ainsi connu et le résultat comparé, il sera intéressant d’observer ces éleveurs dans le milieu où ils ont créé leur industrie, d’y suivre tous les actes de la vie pastorale leurs travaux, leurs occupations à chaque saison.

ÎI

Dans l’Amérique du Sud, l’importation du mouton remonte à l’époque même des premiers établissements, faits sur la rive de l’estuaire de la Plata, cinquante ans environ après les explorations. La péninsule ibérique avait déjà la gloire classique d’avoir fabriqué, en Andalousie, de somptueuses étoffes de laine, vantées par les auteurs latins, et d’avoir fourni les premiers moutons de race mérine aux pasteurs des Bucoliques. Depuis quinze siècles, cette race s’était conservée, améliorée même, pendant les sept siècles de la domination des Maures. Cependant, il ne semble pas que les envois de moutons d'Espagne, faits aux colons jusqu’à la fin du xvm” siècle, aient compris aucun type de la race mérine. Si l’on en juge par l’aspect des descendants des premiers béliers, qui, il y a cinquante ans encore, vivaient dans un état d’abandon complet, ceux-ci devaient appartenir à la race que l’on rencontre encore en Andalousie, qui porte cette laine longue, plus semblable à de la bourre qu’à de la laine, caractéristique des moutons pampéens de l’époque coloniale.

Avant de prospérer et de devenir la source la plus féconde

de richesses de ce continent, le mouton a eu à subir, en Amérique, un long stage, que lui imposait la nature même du terrain où l’on allait essayer de l’acclimater. On peut, aujourd’hui encore, par le seul aspect des terrains vierges, qui composent la plus grande partie de la pampa, se rendre un compte exact de ce qui se passa à cette époque lointaine.

Le sol pampéen était, alors, partout, comme il l’est aujourd’hui, dans les régions éloignées, envahi par une végétation sauvage, n’offrant à la brebis que de pauvres ressources, l’obligeant à des privations, et condamnant à périr tout ce qui n’était pas suflisamment armé pour le struggle for life , dans ce milieu inhospitalier.

Une seule chose peut surprendre, c’est que, des quelques brebis amenées d’Espagne, il ait pu en être conservé un nombre suffisant pour servir de souche aux cent millions de moutons, que l’on peut aujourd’hui compter, après un demisiècle de soins. A l'heure actuelle encore, le pasteur qui émigre, avec ses moutons, de la région pampéenne du littoral vers celle où, depuis longues années déjà, seul le gros bétail stationne, doit faire entrer en ligne de compte, dans ses prévisions, une perte d’au moins 50 0/0 de son effectif, pour la première année ; il devra aussi prévoir qu’il ne pourra, avant deux ans, mener à bien la mise bas, s’attendre à perdre beaucoup de brebis mères et la totalité des agneaux. C’est une coûteuse entreprise, qui élève considérablement le prix d’un terrain qu’il faut ainsi couvrir des dépouilles de son bétail, après l’avoir payé à beaux deniers.

Le berger même, qui pousserait au delà de cette zone de transition, où l’acclimatation est pénible, pour prendre possession de champs plus éloignés du littoral, n’aurait pas à mener loin son expérience ; le premier hiver détruirait son troupeau.

Dans ces terrains, en effet, les graminées tendres, que le mouton recherche et peut digérer, ne sont pas acclima-

tées : si quelques-unes apparaissent sur le sol, elles fournissent, au bétail, une alimentation passagère, au printemps et à l’automne, pour s’étioler et périr aux premières chaleurs de décembre ou aux premiers froids de juin. Quand le gros bétail a séjourné sur le terrain six ou huit ans, non sans avoir, lui aussi, été éprouvé par cet acclimatement, aidé par les troupes de chevaux que l’on groupe par milliers, sans leur imposer d’autre labeur que de battre le sol de leurs sabots dans des courses en désordre, où ils se dépensent en bonds et en ruades, alors, seulement, le trèfle jaune, le chiendent d’hiver et d’été commencent à se développer, à trouver un sol plus ferme et plus substantiel où pousser leurs racines; alors, le couvert est mis pour le troupeau de moutons, on peut dresser une tente et un parc. L’homme n’a pas donné un coup de bêche, ni confié au vent une semence ; le sol donne la vie à des graines qui semblent tombées du ciel, un rayon de soleil et une goutte de pluie suffisent à les perpétuer.

L'aspect des terres vierges est resté ce qu’il était aux premiers temps de la conquête, presque seul, le gynérium arqenteum y agite ses hauts panaches blancs, que l’automne émiette et disperse. Entre les touffes qu’il forme, le sol est à nu. C’est là que viendra s’abriter la graine apporté» par le vent. Les oiseaux ne font, pas plus que l’homme, l’office de semeurs, il n’v en a d’aucune sorte dans la pampa déserte ; ils ne se montrent que là où l’homme a dressé un abri, et seulement quand il a entrepris quelque culture ou planté quelques arbres; alors, ils immigrent des champs anciennement peuplés. Œuvre lente de conquête du sol, que l’homme moderne ne pourra pas hâter, que les labours seront impuissants à précipiter!

Dans la partie de la pampa éloignée du littoral, l’humus n’est pas prêt, le travail de l’homme ne peut être fécond qu’à la condition de prendre le pas derrière le troupeau de bœufs. L’étendue conquise, depuis trois siècles, a été, depuis un demisiècle seulement, occupée par les bergeries : jusque-là, les produits des troupeaux de moutons n’ont figuré sur aucun registre de douane, jamais une toison n’a été exportée. L’industrie locale ne les utilisait pas davantage : l’art de filer la laine était à peu près inconnu des colons : les moutons, pendant ce long espace de temps, ont fait un peu comme les hommes, ils ont subi l’influence rude du milieu barbare. Pendant que l’homme, isolé dans la plaine, devient individualiste à l’excès, s’habitue à ne compter que sur lui-même, modifie son genre de vie, donne naissance à une famille humaine, qui tient à la fois de l’indigène et de l’Européen, le mouton, lui aussi, prend des habitudes de solitaire. Ce maître de Panurge, si habitué à vivre en famille, à n’avoir ni un geste ni une pensée personnelle, à suivre et à imiter son voisin, sans vouloir jamais être ce voisin qui donne l’exemple, était perdu et isolé dans la plaine, abandonné à lui-même, égaré, cherchant à joindre le troupeau qui n’était nulle part.

De nombreuses tentatives, cependant, avaient été faites pour créer des bergeries : on cite des arrivages de mérinos dès 4780, surtout une première importation de cent brebis, envoyées de Rambouillet, par M. Ternaux-Compans, en 4828, à la demande de Rivadavia, cet homme d’Etat qui, pour n’avoir gardé la direction des destinées de son pays que pendant dix-huit mois, ne l’en a pas moins doté de toutes les institutions qui, plus tard, ont fait sa grandeur et sa fortune. Enfin, en 4840, un Anglais, portant un grand nom, le frère de Sheridan, importa d’Angleterre des animaux de race, employa des capitaux considérables à la création d’une bergerie de renroducteurs, à enrégimenter et à discipliner

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