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que leurs proportions grandissent, ils emportent, par centaines de mille, les balles pressées et pesantes.
Vingt-cinq ans et quelques béliers! Ce temps très court et ces modestes éléments ont suffi à transformer, si bien, la race créole, qu’elle a disparu complètement; à augmenter la production, de telle manière que, pour la première fois, en 1869, l’éleveur français se crut menacé, et qu’une première crise industrielle éclata.
L’Australie et la Plata avaient entrepris, à la même heure, le même travail ; leurs envois avaient été chaque année, plus importants ; mais c’était l’époque de la guerre de sécession, en Amérique. A l’heure où le coton faisait défaut, la laine avait apporté un appoint qui comblait le déficit; la guerre terminée, tout concourait à encombrer les filatures, dès que la Louisiane et la Floride reprenaient leurs cultures.
La panique, cependant, ne dura que quelques mois. On se reconnut vite, pas assez, cependant, pour qu’à la nouvelle des prix très bas que l’Europe payait pour la laine, les propriétaires ne se fussent résolus à décimer leurs troupeaux, à commencer des hécatombes, qui supprimèrent, en trois mois dix millions de moutons à la Plata, autant en Australie.
La grande consommation de 1870 et 1871 remit les choses en meilleur point. Depuis, les prix se sont toujours maintenus aux mêmes taux, jusqu’à l’année 1885, où, sous l’influence de la crise industrielle, qui sévit dans le monde entier, ils se sont abaissés à un tel niveau, qu’un mouton sur pied valait moins de deux francs à la Plata, lorsqu’une reprise subite a relevé le prix de la laine de 50 0/0, il y a quelques mois. L’éleveur exotique n’est pas, comme son congénère d’Europe, à la merci d'événements passagers, et ne saurait être la proie facile du découragement ; cela tient
à bien des causes, surtout aux conditions de sa vie et de sa production. Les heures de souffrance pèsent sur lui d une façon moins lourde que sur l’éleveur français ; il garde sur celui-ci, quant à la production de la laine, de nombreux avantages.
Une visite dans quelques établissements d’élevage nous permettra de les évaluer, quand nous l’aurons vu à l’œuvre, produisant, multipliant, recueillant, presque sans effort, le fruit du travail de la nature.
Nous demandons au lecteur, pour nous mieux suivre, de supposer qu'il accompagne un acheteur de laines, commissionné par un groupe de filateurs, de tisseurs de Roubaix ou de laveurs du Gard, qui doivent la vie de leurs industries aux éleveurs de Buenos-Aires, et envoient, tous les ans, des agents acheter, sur place, les cent millions de kilos qu’ils absorbent.
Notre compagnon est gai; il a l’habitude de ces voyages. Depuis douze ans, vers la fin d’août, il quitte l’Europe, après l’avoir parcourue pendant trois mois, pour visiter tous les marchés de laines, Breslau, le Havre, Liverpool, Anvers; vivant bien partout, faisant provision d’observations, d’instructions, d’ordres fermes ou flottants, garnissant son portefeuille de lettres de crédit indiscutables, délivrées par les meilleures banques de Londres et du continent. Mâtiné de Flamand, rubicond et blond, Belge, ou tout au moins semi- Belge de Roubaix, cet homme du Nord semble échappé de Gascogne, dès qu'il ouvre la bouche. Dans ce commerce des laines, c’est l’homme du Midi, celui qu’envoie Mazamet, qui est taciturne, il a un air humble, quelque peu hésitant, cadrant mal avec les grandes affaires qu’il traite ; il ne sait
pas jeter au vent cette gaieté bruyante, un peu vulgaire, de commis-voyageur transocéanique, et tient trop à l’argent que l’homme du Nord gaspille, comme il le gagne, facilement.
La traversée de vingt-cinq jours, qui sépare Bordeaux et Marseille de Buenos-Aires, est, pour celui-ci, une longue occasion de gais propos, de paris au champagne, de cocktails corsés, où le bitter et le cognac se mêlent au jaune d’œuf en une mousse légère et excitante. 11 débarque. L’accueil qu’on lui fait n’est pas pour l’attrister. On l’attendait. C’est le printemps; septembre va finir; il arrive à point, les ciseaux de tonte sont en branle; quelques jours encore, et les premières laines vont apparaître sur le marché. Allons avec lui inspecter les premiers arrivages.
A cinq heures du matin, le tilbury attend notre homme. Le tramway au besoin suffirait, chaque rue possède le sien et dès avant le jour est agitée du bruit de ses grelots et du galop rapide de ses petits chevaux toujours pressés. Les marchés aux laines sont aux confins de la ville. Ils reculent, tous les dix ans, sous la pression de la population; les places qui leur étaient, il y a vingt ans, réservées, sont aujourd’hui des quartiers élégants ; les deux grandes esplanades, où ils se tenaient encore en 1880, sont déjà transformées en parc. On ne songe plus à les remplacer. C’était, en effet, des lieux de stationnement pour les grandes charrettes pampéennes qui, aujourd’hui, disparaissent ou, tout au moins, ne viennent plus jusqu’à la ville sur leurs roues, mais hissées sur des wagons-trucs.
Le marché se tient, donc, dans les deux gares terminus, celle de l’Ouest et celle du Sud, transformées en entrepôts. La première dessert la région la plus anciennement peuplée, terre d’alluvions, de gras pâturages, de laines fortes et lourdes; la seconde, la région du Sud, plus étendue et plus
récemment occupée, où les pâturages sont plus grêles et plus variés; la laine qui en provient est légère et fine.
Le hasard a placé Buenos-Aires au point d’intersection de ces deux régions, si dissemblables; les deux marchés, qui se tiennent dans chacune de ces gares, distantes, à peine, de deux kilomètres, sont, tout à fait, différentes; les prix n’y sont pas les mêmes, l'aspect et la nature de la laine y sont très distincts.
Dans les hangars, à l’abri du vent, très vif au printemps, des tourbillons de poussière qu’il soulève, et du soleil déjà chaud à cette heure matinale, se presse un public, bigarré de ruraux et de citadins, gens de fortune et de grand crédit, habitués à traiter, là, entre eux, de grandes affaires, qui se liquident le samedi en gros chèques.
Tel Irlandais, colon arrivé, il y a vingt ans, peu lettré, au reste, rude travailleur, éleveur attentif, économe, quoique grand buveur, vient suivre de l’œil la vente de l’énorme produit de ses troupeaux; il possède, dit-on, cent mille têtes; ce n’est pas ce chiffre que l’on cote, dans ce lieu, où la toison seule comparaît. On dit de lui : C’est un homme de dix mille, de quinze mille, de trente milles arrobes — chiffre majestueux, cette unité de poids représentant onze kilos et demi. — Il encaissera, demain, 2, 3 ou 400,000 francs, produit de sa tonte, n’en changera, pour cela, rien à sa vie ni à son costume pampéen, qui le ferait confondre avec le plus humble gaucho, si son langage ne dénonçait son origine britannique; il emploiera cet énorme revenu en nouveaux achats de domaines, où il pourra répandre le trop-plein de ses troupeaux.
Ce n’est pas avec lui que notre acheteur traite ; des intermédiaires sont là pour cette négociation : éleveurs aussi, — tout le monde l’est un peu, — employant les capitaux fournis par l’élevage en opérations de crédit avec les petits
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colons, qui recourent à eux et leur adressent, à la saison, leurs produits, affaires sûrement gagées. Ils savent le crédit que mérite le plus riche et le plus humble propriétaire, sont, mieux que lui, peut-être, renseignés sur les soins qu’il donne à ses troupeaux, le nombre de ceux-ci, la valeur des terrains qu’ils occupent, les chances de succès ou de ruine qui l’y attendent, les sécheresses ou les inondations qu’il peut redouter. N’ont-ils pas en mains la meilleure des preuves. En hommes expérimentés, ils savent reconnaître, à l’apparence de la toison, à son poids, à la résistance des brins qui la composent, la valeur de l’éleveur et de son terrain; ils savent les efforts, qu’il fait pour combattre la gale, ce grand ennemi de la laine, pour améliorer la qualité et le rendement par des croisements heureux. Ils savent le chiffre des moutons, et, par le poids total de la laine, leur valeur: cent brebis devant rendre, suivant leur race, facile à reconnaître à l’aspect de la laine, de dix à dix-huit arrobes.
Il y a des laines qui font prime, qu’elles proviennent de tel ou tel district ou de telle ou telle estancia. Certaines filatures de France emploient toujours les mêmes et connaissent le nom du producteur pampéen, sans avoir jamais eu avec lui d’autres relations que d’acheter, chaque année, sa laine à son consignataire.
L’acheteur, au reste, fort expérimenté, les reconnaît, dans les entrepôts publics ou privés, à leur aspect, à l’importance des envois ; mais ce qu’il sait surtout, ce qu’il suppute presque sans erreur, après un léger examen, c’est le rendement au lavage de cet immense amas de toisons qui représente cent mille kilos.
Il en prend, en mains, quelques-unes ; elles sont toutes roulées en boules, attachées d’un fil, montrent en dehors les racines blanches, jaunâtres ou bleues des mèches. Il rompt le fil, développe la toison, qui apparaît, alors, dans sa forme
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primitive, si Lieu conservée, qu’on pourrait l'appliquer telle quelle sur le dos de l’animal qui l’a produite; vue de ce côté, elle est moins éclatante de blancheur, mais plus sincère, trop, quelquefois; il n’est pas rare d’y découvrir des détritus lourds et gras, que l’éleveur n’a pas voulu perdre et a recueillis là, comme un produit aussi de son troupeau.
Noire acheteur la soupèse, calcule la résistance des brins c't rend son arrêt : c’est un ensemble de toisons qui rendra au lavage 32, 32 1/2 ou 33 0/0, de son poids total. Il se trompe rarement; s’il se trompait seulement de 1 0/0, une affaire jugée bonne pourrait être médiocre. L’ensemble de son inspection lui apprend ce que vaut la laine de l’année ; il y a de bonnes et de mauvaises années, dans ce pays où les moutons ne connaissent pas les abris : l’hiver sec donne une laine maigre, l’été sec une laine galeuse, un printemps pluvieux une laine très propi’e.
Les grandes gares ne contiennent que les arrivages du jour; ceux des jours précédents ont déjà pris le chemin des entrepôts privés. Autrefois simples barraques, elles ont conservé ce nom, sans prétention, en devenant ce qu’elles sont aujourd’hui, d’immenses hangars, couvrant des superficies de plusieurs milliers de mètres carrés, se développant autour de cours spacieuses, où évoluent les files de charrettes pleines. Entrons.
Le défilé de celles-ci est continu ; pleines de sacs remplis de toisons, elles arrivent de la gare. Devant de grandes portes, le déchargement s’en opère ; des piles, habilement construites, s’élèvent jusqu’à douze et quinze mètres, solidifiées par un revêtement de toisons bien posées et entassées, ne montrant à l’œil que des mèches éclatantes, semblables à des flocons cotonneux.
Plus loin, une de ces piles est déjà éventrée. Quelques hommes, en jupons courts de treillis, s’acharnent après elle, entassant les toisons sur une claie posée sur des tréteaux, devant laquelle un homme, debout, les examine une à une, et leur donne à chacune sa destination, suivant sa nature : c’est le classeur.
Homme pratique et de connaissances spéciales, il est, le plus souvent, français, et a fait son apprentissage dans un lavoir de laines. Il sait quel classement convient à chaque marché d’Europe. Le salaire, qui lui est alloué, est élevé; pendant les quelques mois que dure son travail, il n’est pas rare qu’il réunisse douze, quinze mille et quelquefois trente mille francs, suivant l’étendue de sa clientèle. Il est servi par plusieurs aides, travaillant à ses frais; leur tâche consiste à alimenter le tas où il puise, à relever ceux qu’il forme, suivant le classement, à les porter au point où fonctionne la presse.
Celle-ci présente une profonde ouverture de deux mètres, large d’un mètre, aux parois de bois épais et dur, où la laine s’empile ; un manège à cheval opère la compression de bas en haut, en deux minutes; en même temps, la balle qui se confectionne est cerclée de lames minces d’acier retenant une toile, et sort tout habillée, prête à tomber sur la bascule pour y donner son poids et recevoir les marques et numéros, indiquant sa provenance, sa destination et son classement. Deux balles cubent un mètre et demi et pèsent une tonne ; une charrette les emporte à la douane, qui les inscrit, et prélève un droit de sortie de 4 0/0. Il en passe ainsi trois cent mille par an.
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CTelait, autrefois, dans ces entrepôts que se traitaient toutes les ail'aires. L’acheteur, qui ne consentait, guère, à sortir de la ville, est devenu, peu à peu, le chemin de fer aidant, très friand de contrats, passés sur les lieux mêmes de production et traités avec le propriétaire. Suivons-le ; nous pourrons, avec lui, recueillir, chemin faisant, quelques observations, prendre contact avec l’éleveur, le simple berger, le tondeur et tous les hommes des champs, dont pas un no saurait vivre sans s’occuper de laines.
C’est vers l’ouest et le nord qu’il prend d’abord sa direction : la tonte a, dans ces régions, quinze jours ou un mois d’avance sur celle du Sud; dans les années où le printemps est doux, elle y commence fin septembre ; fin octobre, tout est terminé.
Le Nord est la région que les Irlandais tendent, depuis vingt ans, à accaparer; l’éleveur français se l’encontre, plus généralement, à l’ouest et au sud ; partout les grands propriétaires créoles sont nombreux, ils doivent leurs grands domaines à l’héritage; les étrangers, au contraire, les ont acquis d’économies, produites par leur travail; de là, des différences considérables dans la tenue des uns et des autres.
Les domaines créoles sont administrés, généralement, par des majordomes ; ceux des étrangers par eux-mêmes. Dans les premiers, on trouve, quelquefois, une grande habitation, quelque peu luxueuse, le plus souvent inhabitée; le propriétaire y vient rarement, son absence n’empêche pas le passant d’y trouver l’hospitalité, mesurée à sa condition sociale plutôt qu’à celle de son hôte.
Dans les estancias irlandaises, l’habitation tient du cottage.
Elle se développe en rez-de-chaussée, agrandi, sans beaucoup d’art, à mesure que l’argent est devenu facile : une véranda forme, autour, un promenoir frais où les plantes grimpantes, le jasmin, le bougainvilliers s’enroulent ; à l’intérieur, tout est anglais, meubles et décorations, boîtes a coquillages, keepsakes et chromolithographies; l’hospitalité est écossaise et la cuisine américaine. C’est la maîtresse ou ses filles qui servent, modestement debout, autour de la table, où les hommes s’asseyent, où s’accumulent des victuailles de toute espèce, gibier, volailles, jambon, tout excepté ce que le troupeau pourrait fournir et qui serait banal.
Quels que soient le propriétaire et l’élendue du domaine, l’aménagement de la terre est, partout, le même ; la plaine où le bétail s’épand n’est remarquable que par son uniformité. Yos yeux ont beau chercher, nulle part autour de vous le troupeau n’apparaît; la plaine immense a son microbe: le mouton innombrable est invisible, il est l’infusoire de la pampa.
La demeure du berger n’a pas beaucoup plus de relief Par un étrange effet d’optique, elle est moins facile à distinguer à mesure que la lumière du jour est plus vive ; on ne la perçoit bien qu’à l’heure du crépuscule, quand, tout autour de vous, dans un lointain, difficile à mesurer, les lumières s’allument, scintillent, à travers les portes ouvertes, vous révélant la topographie du domaine, la position et le nombre de ses habitants.
Les chaumières des bergers, que l’on appell epuestos, postes, sont situées sur les points les plus élevés et sur la lisière du domaine, à un kilomètre, environ, l’une de l’autre, de façon que les moutons, en sortant du parc, trouvent, devant eux, un espace libre, généralement de deux kilomètres de profondeur, ce qui donne, pour chaque puesto, deux cents hectares de superficie, où ils peuvent paître, en marchant devant eux,
sans violer les pâtures du voisin, ni se mêler à son troupeau.
Le puesto se compose de deux pièces; une porte y donne accès, les fenêtres y sont rares, sinon inconnues ; auprès, un parc, clos de planches de bois de sapin, à claire voie, où les moutons passent la nuit, pour en sortir le matin. Dans ce carré de cinquante mètres de côtés, suffisant à loger deux mille moutons, les détritus qu’ils y laissent s’accumulent jusqu’à former, après quelques années, un monticule de plusieurs mètres de hauteur, de la même richesse et nature que les îles Chinchas, se délayant en houe horrible, sous les pluies d’orage, se répandant, pendant les jours de sécheresse, en tourbillons de poussière âcre : richesse perdue, que personne ne songe, encore, à reprendre, pour la répandre sur le champ, où la famille ne puise autre chose que l’aliment de son foyer; coupé en tranches et séché à l’ombre, c’est un excellent combustible, d’une fumée et d’une odeur exécrables.
L’unité de division des domaines est la lieue carrée, espagnole, de deux mille sept cents hectares, à laquelle on substitue actuellement la lieue nationale de deux mille cinq cents hectares. On peut compter, par lieue carrée, dans la région la mieux préparée, quinze puestos, disséminés sur la ligne ; le centre du domaine, restant réservé au gros bétail et aux chevaux.
Comme il ne suffit pas, pour connaître la valeur vraie du produit, d’en causer avec le propriétaire ou son majordome, dirigeons-nous vers chacun des puestos.
L’habitant en est quelquefois locataire ; le plus souvent c’est un métayer; quel qu’il soit, il est très méticuleux sur le respect des formes et de la politesse. 11 ne vous verrait pas, sans surprise, vous diriger, au galop, vers son troupeau, sans être passé, d’abord, devant sa porte, et lui avoir demandé