‹ La vie et les mœurs à la PlataChapitre 35 sur 69 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

quelques vaches sont dressées à apporter leur lait à la ménagère, un piquet suffit pour les attacher à l’heure de la traite elles sont immédiatement relâchées.

Pour les bêtes à laine, c’est autre chose. Le parc, qui suffit au puestero pour son troupeau isolé, est, ici, flanqué de bergeries abritées, où s’élèvent les brebis et les béliers de race, en nombre plus ou moins considérable, suivant l’importance de Yestancia, la valeur de la terre, la fortune du maître. Les parcs y sont nombreux : les uns, destinés à séparer les brebis nées de croisements, que l’on accouplera avec les béliers de race; d’autres, où l’on met en réserve la descendance de ceux-ci; d’autres, où se rangent, en groupe isolé les béliers que l’on ne répandra dans les troupeaux qu’à l’époque de la lutte, dans la proportion de un par quatrevingts brebis ; dans d’autres, enfin, on enferme les moutons et les brebis retraitées, dont on presse l’engraissement pour s’en défaire.

Plus loin, s’alignent les hangars où se fera la tonte et où s’emmagasine la laine.

Auprès s’étend le bain, où, après la tonte, les brebis viendront se tremper dans une dissolution d’eau et d’arsenic, pour se guérir de la gale; tous les troupeaux doivent y passer. Tondues ras, gênées par leur nudité, bêlantes, elles arrivent, par groupes de mille, descendent par dizaines, ou, plutôt, glissent sur le plancher en pente, jusqu’à plonger dans le mélange, où des hommes bardés de cuir les prennent, les plongent, les frottent et les lâchent, pour qu’elles remontent du côté de la sortie, mouillées et s’égouttant ; le soleil a bientôt fait de leur faire oublier ce mauvais moment. Si le bain a été bien donné, l’acarus est à peu près détruit, et la laine poussera, drue et forte ; sinon, il faudra, en février ou mars, recommencer les soins; mais, à cette saison, la laine est déjà trop haute pour que l’on puisse donner de nouveaux bains, c’est à la main que le remède sera appliqué.

CHAP. V. — BERGERS ET BERGERIES 31f

On procède à la tonte. Un troupeau est rangé dans un parc * spécial, son berger le dirige. Sous le hangar, dix, vingt, quelquefois cent tondeurs, hommes, femmes, enfants, agitent de grands ciseaux, désignés sous le nom de forces, faits d’une tise d’acier recourbé et se terminant en deux lames larges et pointues.

Chaque brebis, prise par la patte, est roulée, ficelée, déposée sur le plancher, où le tondeur la saisit. Quand il la lâchera, nue, pour la laisser rejoindre son troupeau et paître en liberté, il recevra un petit carré de fer-blanc qu’il échangera contre le salaire, fixé à tant par tête, 13 ou 20 centimes, suivant les fluctuations de l’offre et de la demande.

La toison est restée sur le sol, à plat, d’un seul morceau;, un aide la prend, la roule, l’attache et la classe; le contrôle sera facile, le nombre des toisons correspond à celui des bons à payer et à celui des bêtes du troupeau, qui sont, elles aussi, comptées avec soin, pour contrôler la gestion du berger. Il doit, en effet, représenter les peaux des animaux morts ou consommés ; il reçoit son congé, à cette heure des règlements annuels, si l’augmentation du troupeau n’a pas été satisfaisante, si les brebis ne témoignent pas de soins suffisants par la quantité et la qualité de la laine.

Notre présence dans le hangar n’a pas arrêté le travail, et semble plutôt l’avoir activé, sans modérer l’allure des quolibets que les tondeurs échangent entre eux : on aime, beaucoup montrer, à un étranger, son adresse et son esprit, on aime, plus encore, l’exercer à ses dépens, dès qu’il a le dos tourné; il fait, alors, les frais des plaisanteries gouailleuses, qu’à peine, au reste, il comprendrait, s’il lui était donné de les entendre.

Tous les tondeurs sont indigènes, tous revêtus du costume traditionnel du gaucho, bottes, braies, poncho et chapeau de feutre, le foulard ponceau autour du cou. Ils oublient, pour quelques jours, leur indolence native ; les habiles gagnent,

à ce travail, plus de 20 francs par jour. Tant que la température est douce, le temps sec, les ciseaux ne s'arrêtent pas ; après une brebis, une autre, on comptera ainsi jusqu’à dix et vingt mille ; au delà de ces gros chiffres, on subdivise l’administration.

Ce travail égaye, pendant quinze jours, le domaine où il s’opère, sans que la Campagne en soit plus animée. Elle l’est moins, peut-être, encore que de coutume; tout le monde est à l’ombre, courbé sur son travail, personne ne songe à galoper, oisif, à travers la plaine. De loin en loin seulement, apparaît une charrette vivement traînée par deux ou trois chevaux, c'est le boulanger ambulant ou le marchand de pêches et de pastèques ; ils savent où le travail est commencé et, sûrs de leur clientèle, dont la gourmandise est le premier des vices, ils viennent lui offrir les friandises recherchées, du pain, des gâteaux au caramel, auxquelles on ne saurait résister, tant que l’on possède en poche un centavo.

Ce n’est pas que la nourriture soit parcimonieusement servie à tout ce personnel, les repas sont abondants, la viande à discrétion, un cuisinier de rencontre est chargé du soin de la préparer, la nourriture se donne, même les jours où le travail est suspendu, quand la température fraîchit, après les pluies.

Ce sont là jours tristes. Le berger a beau avoir scruté le ciel, dont il connaît les caprices, quelquefois un changement subit de température, contre-coup d’un orage lointain, dont le centre est à trois où quatre cents iieues de là, que rien n’a signalé, que dénonce seulement une odeur fraîche de terre et d’herbes mouillées, apportée par le vent, fait baisser le thermomètre de dix ou douze degrés. Le vieux proverbe est vrai : Il faut qu’à brebis tondues Dieu ménage le vent; sinon, c’est un désastre. Dans le parc où, privées de leur laine, elles ont passé la nuit, on comptera quelquefois mille cadavres, nus et blancs, sur le soi noir; les chauds rayons

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