CHAPITRE ITT
LA COLONIE FRANÇAISE
Le Français colonisateur. — Le Français à l’étranger. — Patriotisme. — Commerce français à la Plala. — La vice-royauté de la Plata en 1S06. — Jacques de Liniers et les Anglais. — Napoléon Ier et la Plata. — Mort de Liniers. — Les journaux français de 1818 à 1887. — L’influence française. — Le romantisme. — Le libéralisme. — Le blocus français en 1841. — Les Français dans l’enseignement. — L’immigration basque. — Les premiers pasteurs français. — La laine en 1842. — Le Français artisan et industriel. — Les grandes industries françaises. — L’émigration et les capitaux. — L’ouvrier patron. — Comparaisons : l’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne. — Les créations françaises. — Théâtre français. — Tendances politiques. — Fêtes françaises. — Les fils de Français et la patrie.
« Le Français ne sait pas émigrer et n’est pas colonisateur : » c’est là un des axiomes de la science sociale, aujourd’hui, les moins discutés, acceplé qu’il est par ceux même qu'il devrait blesser le plus. De toutes les vérités que l’on se dit à soi-même, à la manière de Brid’oison, il ne saurait y en avoir, pour un peuple, de plus humiliante; il n’en serait pas, si elle était justifiée, qui fît moins d’honneur à notre race, qui condamnât plus sûrement la démocratie française au néant. L’expansion au dehors, le besoin d’élargir l’aire de son action, ne sont-ils pas des nécessités de son existence? Elle serait destinée à périr, si elle se laissait enfermer dans les limites étroites de la vie de France, où toute aspiration devient empiétement, où les ambitions les plus justifiées ont toujours chance de troubler l’ordre social, où le royaume des élus est limité, partant, défendu.
Si la France du xix° siècle avait réellement renoncé à
répandre au dehors, avec ses ambitions, ses qualités de race, elle trahirait les plus sûres traditions de son histoire, qui relient les Gaulois demi-barbares aux légions des croisades ; cette grande émigration du moyen âge, aux soldats de Guillaume le Conquérant ; ces colonisateurs sans rivaux, aux colons de la Louisiane et du Canada, restés Français après un siècle d’abandon, et, enfin, ceux-ci aux conquérants de l’Algérie et aux aventuriers de la Californie, dont l’œuvre n’a pas été stérile.
Il est vrai que la France a perdu ses plus belles colonies. Elle a vu la Louisiane et la Floride, le Canada et l’ile de France sortir de son patrimoine ; mais ses revers même semblent n’avoir eu d’autre résultat que de démontrer la vitalité posthume de ses créations coloniales. Au reste, ne sommes-nous pas un peu prompts à vanter à nos dépens nos voisins tout aussi éprouvés ? L’Angleterre n’a-t-elle pas vu l’indépendance des Etats-Unis se constituer sur les ruines de son empire colonial? La perte prochaine du Canada et de l’Australie n’est-elle pas prévue par ses hommes d’Etat? Les Portugais n’ont-ils pas perdu le Brésil, les Espagnols leurs immenses possessions d’Amérique? Sommes-nous donc les seuls à avoir créé des colonies, pour n’en tirer d’autre honneur que celui de leur avoir infusé notre sang et appris notre langue? Parmi les grands Etats européens, nous n’en connaissons guère qui n’aient rien perdu de leur empire colonial que ceux qui ont encore à le créer, — comme l’Ail ema gne et l’Italie.
La légende qui condamne, à l’avance, toute entreprise française au dehors, n’a pas seulement l’inconvénient d’être fausse ; elle est décourageante. C’est à elle que l’on doit le lent développement de nos établissements à l’étranger. C’est elle, surtout, qui engendre ce dédain altier, avec lequel, en France, on traite, sans exception et de parti pris, tous ceux des nôtres qui ont la témérité de tenter au dehors quel-
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que création, dédain, qui va de pair avec l’admiration que nous inspirent ces coureurs d’inconnu, s’ils appartiennent à une nation voisine.
Aussi Belges, Suisses, Italiens, Anglais et Allemands, lorsqu’ils se lancent dans cette aventure, aujourd’hui, pourtant, bien bourgeoise, de l’émigration, tout aussi ordinaire que le choix d'une carrière, rencontrent-ils l’appui de tous ceux qui les ont précédés et les vœux de ceux qui restent ; le Français qui passe la mer n’est plus qu’un déclassé. Qu’il soit jeune ou vieux ; qu’ayant manqué sa vie, il cherche à la recommencer, dans un pays nouveau, ou qu’il en soit encore à chercher sa première voie, le jour où il part, il se déclasse et se diminue. Ce qui est plus étrange encore, le jour où il arrive au milieu môme des Français qui l’ont précédé dans le pays qu’il a choisi, il sent qu’il a fait, en venant les rejoindre, le sacrifice de la considération à laquelle il croyait avoir droit. S’il se présente devant son consul, il est accueilli par ce fonctionnaire avec cette froideur soupçonneuse, qui jauge un déclassé de plus, venant grossir les rangs des enfants perdus de la patrie ; il apprend là que c’est un quasidélit que d’avoir voulu s’arracher à la médiocrité d’une vie toute tracée, de s’être imposé la tâche laborieuse de chercher au dehors un succès, dont la patrie, qu’il a quittée, partagera avec lui le profit.
Ce serait cependant un travail assez consolant et plein de surprises que de relever, sur une carte, tous les points du globe où des Français se sont groupés, de dresser un état sommaire des résultats qu’ils y ont obtenus, des capitaux qu’ils ont créés, de ceux qu’ils ont répandus dans leur pays d’origine, en attirant, là où ils s’étaient établis, des produits industriels et les navires français.
Mais c’est à la Plata, dans ce pays acquis à nos idées françaises, à leur influence, vivant de notre vie, partageant nos goûts, pratiquant nos mœurs, oubliant ses origines espagnoles
pour rechercher, surtout, l’écho de tout ce qui se dit ou s’écrit en France, que s’est formée, depuis plus d’un demi-siècle, et développée, depuis trente ans, notre plus belle colonie, véritable réduction de la société française démocratique, ayant ses journaux, ses assemblées, ses lettrés, ses écrivains, ses artisans, ses propriétaires, ses théâtres, ses lieux de réunion, ses luttes simili-politiques, ses maisons d’enseignement, de refuge d’asile, ou de secours; puissante par son union, par ses habitudes laborieuses, son esprit industrieux et économe ; utile à la mère patrie, dont elle fait aimer le nom, connaître les productions, dont elle attire, occupe et multiplie les capitaux, sans demander en retour que l’on sache même qu’elle existe, qu’elle est grande et prospère; heureuse, seulement, si elle entend dire qu’elle peut servir de modèle à toutes les créations de ce genre.
Ceux qui ont habité l’étranger savent combien est vivace, chez les Français du dehors, le culte de la patrie. Pour eux, ce sentiment résume et embrasse toutes les affections de famille, tous les souvenirs du jeune âge, restés vivants au fond du cœur, sous leur forme primitive, avec toute la fraîcheur qu’ils avaient au jour du départ. Aussi, sont-ils toujours arrivés de la veille et disposés à repartir dans un avenir prochain, qu’ils indiquent à l’avance, que leur désir rapproche, que le succès aussi bien que les revers éloignent aussi facilement. Ils passent, ainsi, dix ans, vingt ans, une existence entière, travaillant toujours, laborieux, économes, honnêtes, scrupuleux, souvent plus qu’ils ne le seraient dans leur milieu d’origine, soucieux qu’ils sont de la considération des étrangers pour le groupe auquel ils appartiennent, sévères pour ceux qui tombent et font rejaillir sur leurs compagnons d’émigration
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les éclaboussures de leurs fautes. Succès ou revers, le Français rapporte tout à la mère patrie : il se sent oublié par les siens, et cet oubli même double le désir de rentrer triomphalement. Les étreintes de l’adversité sont plus cruelles pour lui, parce qu’elle lui ferme le chemin du retour, et que, par elle, l’émigration voulue devient exil forcé, qu’elle l’oblige à renoncer à quelque chose de plus précieux que les biens qu’il a perdus, à celui qu’il convoile avec passion, à cette douce et profonde émotion, que donne, après une longue absence, le premier contact avec le sol de la patrie.
Les cent mille Français qui forment aujourd’hui ce que » l’on appelle la colonie française de la Plata ne diffèrent en rien des autres groupes, moins nombreux, répandus dans les diverses contrées du globe. A quelque classe sociale qu’ils appartiennent, quelle que soit la province de leur origine, leur éducation, ils pensent tous de cette manière. Il conservent le culte des usages nationaux, se passionnent pour ce qui agite, élève ou compromet Ja patrie, savent qu’ils sont oubliés d’elle, et font, dans leur éloignement et leur obscurité, des efforts constants pour attirer d’elle un regard. Tous les ans, les statistiques des douanes leur apportent, en manière de consolation, les résultats de l’année écoulée. Elles constatent que la France a exporté, pour cette région des rives de la Plata, dont elle ne perçoit que dans un lointain nébuleux la situation géographique, les mœurs et le climat, une somme de produits manufacturés qui se rapproche de cent cinquante millions de francs, et qu’elle a reçu de ces pays, qu’elle croit à peine nés à la civilisation, une somme double de produits bruts destinés à son industrie, à ses lilatures et à ses tanneries.
Le lecteur qui aime les chiffres tout groupés et alignés en beaux bataillons, regarde défiler ceux-là avec étonnement; peut-être y arrête -t- il un instant sa pensée. Qu’il se dise, alors, que si tous ces produits arrivent en France, où les apportent