‹ La vie et les mœurs à la PlataChapitre 5 sur 69 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

LES ETRANGERS

des vapeurs français', si d’autres, pour une somme égale, s’exportent par les mêmes voies, c’est parce que des Français expatriés ont créé là ces relations, fait connaître ces produits de notre industrie, en ont répandu le goût, en ont, par leur activité patriotique, imposé l’usage. S’il pousse son examen plus loin, s’il se rend compte de la nomenclature des articles exportés, il verra que pas une branche d’industrie ne reste en dehors de ce mouvement, et, qu’aussi bien l’art et la littérature que les objets les plus vulgaires y tiennent une grande place. Si ses regards pouvaient pénétrer plus loin encore, il verrait à l’œuvre, au milieu d’une société très raffinée et très instruite, des hommes d’étude sortis de toutes les écoles de France, rendant, au loin, ce service, de propager les idées, les inventions, la langue et la science françaises : ingénieurs dans les grandes constructions et la direction de travaux publics, de communication, de viabilité, de ports, de mines, d’assainissement des villes ; savants et professeurs dans les collèges et écoles supérieures ; médecins et avocats, dans les services privés, que leur profession est appelée à rendre; industriels dans la création et le développement d’usines, dont ils demandent en France les directeurs, les contremaîtres, les machines et les modèles ; éleveurs, au milieu de leurs immenses domaines, où il y a toujours une place, du travail et le moyen de réussir pour tout Français qui s’y présente.

Ce groupe militant qui possède l’ambition, commune à tous les hommes, de réussir et de s’élever au-dessus de ses concurrents, en a une autre, spéciale à ceux qui luttent loin de la patrie : ils veulent que quelque chose de leurs œuvres soit constaté là-bas, dans ce coin reculé où leurs souvenirs convergent; ils rêvent que l’on en parle chez eux. Aussi, lorsqu’un député, dans une phrase incidente, à propos de l’expédition du Tonkin, déclare à la tribune du Parlement que notre plus belle colonie est la colonie française de la

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Plata, il circule, parmi ces laborieux expatriés, un souille d’orgueil, cette satisfaction glorieuse qu’éprouve le régiment cité à l’ordre du jour.

Après quarante ans de silence, c’était la première fois, depuis les débats de 1840, soulevés à propos du blocus de Buenos-Aires par la Hotte française, que le Parlement s’occupait de cette colonie unique; cependant, en remontant aux origines de son histoire contemporaine, on trouve une heure, où le pays, où elle s’est créée, a pu- croire qu'il allait devenir Français, alors qu’un officier Français, moins célèbre que La Fayette et Rochambeau, et tout aussi digne de la même renommée, présidait à l’éclosion de son indépendance et prenait en mains la direction militaire de la résistance aux Anglais, qui devait amener l’expulsion des Espagnols.

Nous ne voulons pas tenter, ici, la longue histoire de l’indépendance des Etats de la Plata, ce serait la faire que de conter, par le menu, celle du comte de Liniers, de 1806 à 4810, mais une notice sur la colonie française de la Plata serait incomplète s’il n’y tenait la première place.

Né à Niort, en 1737, le comte Jacques de Liniers avait pris du service, en Espagne, comme officier de marine, et participé aux expéditions d’Algérie, de 1775 à 1784. Conservant son rang dans l’armée espagnole, il fut chargé, en 1790, d’un commandement dans les Missions, qui, depuis l’expulsion des jésuites, en 1767, dépendaient des Etats de la Plata érigés, en 1776, en vice-royauté, avec Buenos-Aires, déjà peuplée de quarante-cinq mille habitants, comme capitale. En 1806, Liniers, revenu des Missions, commandait le port de l’Ensenada, le plus voisin de la capitale, quand, le 27 juin, une armée anglaise, détachée du cap de Bonne-Espérance, s’empa-

CO

parait, en quelques heures, de la ville de Buenos-Aires. Le vice roi espagnol Sobremonte disparaissait; les Espagnols résident acceptaient cette défaite; seuls, les créoles, fils d’Espagnols nés dans la colonie, chez qui germaient, déjà, les idées d’autonomie, étaient disposés à recommencer la lutte, confondant Anglais et Espagnols, dans leur haine de l’étranger. De tous les officiers au service de l’Espagne, Liniers, seul, était resté à son poste. D’accord avec les patriotes de Buenos-Aires, il s’embarqua pour Montevideo, y réunit six cents hommes, pendant que les patriotes se préparaient de leur côté, et put, après quelques jours, revenir, débarquer, grouper deux mille hommes autour de sa troupe, les armer, donner la main aux forces urbaines, faire le siège du fort, où les Anglais s’étaient réfugiés, après plusieurs engagements peu heureux, et rendre la ville à ses habitants. ^

Brillante improvisation historique de cet officier de fortune, à laquelle rien ne manque des qualités de la race française, çlit un historien argentin 1 ! La vivacité, l’audace, la confiance en soi, l’intrépidité dans le danger, la générosité dans la victoire et le désir immédiat, au milieu de son triomphe, de faire tourner sa propre gloire d’un jour au bénéfice de sa patrie! C’est ce désir qui perdra Liniers; nous ne pouvons que lui pardonner. Ce crime, si c’en est un, ne méritait pas l’éclatante ingratitude des créoles, qu’il avait éclairés sur leur propre valeur, dont il avait dirigé les armes; il se réduisait, en somme, à vouloir faire des compatriotes de ses compagnons d’armes, à leur donner sa propre patrie après leur avoir révélé les enthousiasmes du patriotisme.

Les événements semblaient lui suggérer cette idée de l’annexion de la vice-royauté de la Plala à la nation française ; les créoles, en effet, vaincus la veille, victorieux le lendemain, imposant des conditions aux Anglais, étaient résolus à faire

I. Histoire de Belgranc, par le général B. Mitre. Premier volume

Daireaux,

La Nie et i.es Mu-ms

Les dompteurs. (Voir page 214

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bon marché des autorités espagnoles, qui n’avaient su ni empêcher l’entrée de l’ennemi, ni préparer son expulsion. Au mépris des lois coloniales, ils tirent par acclamation un viceroi de leur général victorieux, du chef de cette entreprise heureuse, qui n’était pas Espagnol.

Cette élection, la première d’un magistrat de cette importance, faite sans droit, dans un pays de l’Amérique espagnole, par les créoles, réunis dans le Gabildo, ouvert à tous les citoyens, était le premier acte de la révolution. Elle consacrait la rupture des liens de famille entre la colonie et la métropole. L’audience royale, assemblée majestueuse des plus hauts magistrats coloniaux, envoyés par l’Espagne pour contrebalancer l’omnipotence des vice-rois, n’y résista pas; elle accepta cette violation, par le peuple, du principe monarchique, cet effondrement de toutes les lois coloniales, dont elle avait le dépôt. Le roi d’Espagne, contraint et forcé, fit comme elle, confirma la déchéance de Sobremonte, l’élévation de Liniers, d’un Français, à la première magistrature d’une colonie d’où les lois des Indes, cependant, excluaient tous les étrangers.

Une nouvelle épreuve ne tarda pas à démontrer que ce choix était heureux. Liniers fut appelé de nouveau, en 1807, à sauver le pays d’une seconde invasion anglaise, forte, cette fois, de vingt mille hommes. En cette aventure périlleuse, ce fut sur lui seul et sur les nouveaux patriotes qui l'entouraient que reposa, comme en 1806, toute la responsabilité du gouvernement que l’Espagne laissait échapper.

Dans tout l’éclat de cette destinée qui le faisait présider à l’aurore de l’indépendance sud-américaine, initiateur et premier soldat de cette révolution, investi du pouvoir par l'autorité populaire, lui Français, dans un pays que l’Angleterre convoitait et attaquait sans pouvoir le conquérir, que l’Espagne était impuissante à défendre et à garder, qui semblait ainsi netre à personne, Liniers, imbu qu’il était d’idées mo-

narchiques et hiérarchiques, ne songea pas qu’il pouvait être le premier citoyen d’une république indépendante et rendit compte, naturellement, des événements auxquels il avait présidé, à l’empereur Napoléon, lui faisant hommage de la suzeraineté sur ces contrées. Il lui adressa le comte de 'Vandeuil, son gendre, émigré français résidant avec lui à Buenos-Aires. L’Espagne était alors l’alliée de la France, Napoléon ne crut pas devoir accueillir ces projets , mais il n’ouhlia ni cet ambassadeur, ni ce vice-roi qui régnait pour lui et le traitait, de loin, en suzerain. Deux ans après, au lendemain de l’abdication de Charles IY, il décida l’envoi à la Plala d’un émissaire, chargé d’instructions pour Liniers et d’un convoi d’armes, projet qui resta sans exécution. L’idée fut reprise Le futur amiral Jurien de La Gravière, qui avait connu Liniers à Buenos-Aires, à la fin du xvnie siècle, lors de l’arrivée de celui-ci, fut destiné à devenir le conquérant de ces immenses régions par le ministre de la marine Decrès, qui lui alloua cinq cents fusils et vingt-cinq hommes : subside dérisoire si l’on se rappelle l’échec des vingt mille Anglais, et qui n’aurait pu aider qu’une conquête pacifique, une prise de possession d’un domaine, déjà, féodalement, rattaché à l’Empire. Cette expédition ne partit pas plus que les précédentes; l’empereur, hanté par ce rêve ambitieux de conquête, mais, le réduisant, peu à peu, aux proportions d’une simple velléité, confia une mission d’encouragement à M. de Sassenas, qui, lui aussi, avait résidé quelque temps à la Plata, et qui n’arriva même pas à Buenos-Aires ; la suspicion où le mit sa mission, ébruitée avant qu’il y parvînt, l’arrêta à Montevideo.

Les citoyens de la République Argentine, aujourd’hui constituée, peuvent, aussi bien que nous Français, envisager de sang-froid dans le lointain vague de l’histoire ces tentatives

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platoniques de conquête. Les armées de Napoléon victorieux, s’il avait eu le loisir de les employer à cet objet, eussent échoué contre la résislance des créoles, peu disposés à changer de maîtres, déjà résolus à n’en pas avoir, avides d’indépendance politique, après s'être soulevés, en réalité, pour échapper à l’exploitation commerciale de la métropole. Déjà initiés aux idées de la Révolution française, que l’Amérique avait accueillies la première, ils n’avaient rien à prendre, des principes que la France impériale leur avait substitués.

Liniers fut victime de son zèle patriotique. L’armée créole oublia qu'il avait improvisé le prologue du grand drame de l’indépendance, qu’il avait révélé l’existence de forces capables d’entrer en lutte avec une armée anglaise, à plus forte raison, avec l’armée d’Espagne. Une émeute le destitua, lui opposa un vice-roi nommé par elle, lui arracha Montevideo et Buenos-Aires, le forçant à chercher dans l’intérieur un centre de résistance. Il le trouva à Cordoba, tint en échec ses ennemis, jusqu'au jour où, en 1810, déclaré traître à la métropole, et, par une contradiction étrange, traître à la révolution, allié des Français, usurpateurs de l’Espagne, il fut enveloppé et pris, avec six de ses compagnons, par l’armée créole, par ceux qu'il avait, le premier, groupés et conduits à la victoire. Fusillé dans un lieu sans nom, en pleine pampa, sur les rives désertes d’un ruisseau ignoré, où aucun souvenir n'a été conservé de cette triste fin d’un homme vaillant, il est, en même temps que le premier des héros de l’indépendance, le premier sacrilié par les patriotes, et commence cette série lugubre qui se continuera par l’exil de San-Marlin et de Rivadavia.

Quant à la France, si elle peut regretter ce martyr d’un rêve colonial irréalisable, elle peut affirmer qu elle n'a rien perdu dans l’écroulement de ses espérances. L’histoire de ce siècle s’est chargée de démontrer que l’annexion, rêvée par Liniers, n’aurait pas eu de lendemain et se serait écroulée d’elle-mème avec la dynastie napoléonienne. Il n’en serait

resté, après quelques années passées, sans profit, sous une loi commune, que le souvenir d’une humiliation; les créoles en eussent gardé quelque rancune. Peut-être, n’eût-on pas pu prononcer le nom de France dans ce pays un demi-siècle après qu’il se serait dérobé à une domination importune ! Aujourd’hui encore, le nom de Liniers commence à peine à recouvrer quelque prestige. Lui, le grand initiateur, il est victime de ce sentiment très local qui consiste à nier toute influence possible d’un étranger dans les grandes journées de la patrie. Il en coûte de lui devoir quelque chose, et le mot si finement ironique de Tocqueville est toujours vrai : « Jamais un Américain ne consentira à avouer que l’Amérique n’a pas été découverte par un Américain. » Ce sentiment, poussé à l’extrême, a séparé les fils créoles de leurs pères espagnols, a mis l’idée de patrie au-dessus de celle de famille, détachant, avec violence, du tronc de la famille européenne, un rameau, pour lui donner, dans un sol nouveau, des racines et une sève indépendantes ; nous ne pouvons nous étonner qu’il se soit conservé assez vivace pour empêcher d’accorder à un étranger, d’au delà les mers et d’au delà les Pyrénées, la grande part qui lui appartient dans l’œuvre commune de la création d’une nation.

Si l’œuvre de Liniers fut méconnue de ceux à qui elle profitait, son entreprise d’annexion ne fut pas moins dédaignée en France, et l’Angleterre fut la seule à profiter avec une remarquable habileté de ses propres échecs. Venue en conquérante, battue, expulsée du territoire avec ses armées, elle ne garda aucune rancune de sa défaite. Laissant jouir au contraire les créoles de leur triomphe, exploitant, au profit de son commerce, ce sentiment très humain du bienfaiteur, qui se passionne pour celui qu’il a sauvé, du vainqueur qui n’éprouve que des joies à revoir celui qu’il a battu, elle s’implanta dans la colonie en courtier de commerce, peu

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soucieux rie sa dignité, que les rebuffades ne découragent pas. Les Anglais avaient mis à profit les quelques jours de leur occupation, pour étudier ce marché nouveau, que leurs armes avaient ouvert à leurs marchands, pendant que les Français, qui avaient eu le loisir de l’exploiter, à l’heure où le prestige de Liniers était intact, ne virent ce pays et ces événements que par les yeux de cet officier de marine de la monarchie, étranger à toutes connaissances commerciales, croyant avoir rempli toute sa mission quand il avait choisi, entre ses supérieurs hiérarchiques, celui qui avait, vis-à-vis de lui, le plus de droits à recevoir de ses mains l’hommage de la suzeraineté.

Aussi, de 1807 à 1823, l’Angleterre, qui aurait dû être odieuse, à ne considérer que ses tentatives de conquête violente, s’implante-t-elle à la faveur des troubles civils au milieu de ce peuple, qui cherche à tâtons la loi de sa destinée, qui a rompu avec toutes traditions, qui se découvre des ennemis partout sur les champs de batailles et n’en cherche pas sur le terrain commercial et économique ; elle jette des semences fécondes dans ce sol profondément remué et prépare l’avenir de sa prépondérance, s’emparant seule, sans lutte, de consommateurs que les autres nations productrices négligent. En quelques mois, les navires anglais, qui, la veille, ne connaissaient que théoriquement la situation des Etats de la Plata, à l’abri de leur pavillon vaincu, encombrent la douane et les magasins de la ville de marchandises, en telles quantités, que la consommation était, dès lors, pourvue pour dix ans ; on se demande ce qu’eussent été les résultats d’une conquête si tels étaient ceux d’une défaite.

La France, au contraire, égarée par des illusions, ne recueille qu’une gloire vaine et sans profit; négligeant absolument les résultats utiles d’une entreprise d’un des siens. Pendant dix ans, après la mort de Liniers, elle ne prend aucun rôle, n’acquiert aucune importance, n’essaie aucun traité

de commerce, reconnaît, en 1826, l’indépendance des États hispano-américains, mais ne songera qu’en 1845 à demander le profit de traités que l’Angleterre s’est assurés dès

Cependant il nous faut garder de cette période un souvenir, qui est de ceux qui flattent le plus notre vanité nationale, celui d’un grand service, glorieusement rendu, et payé de la plus complète ingratitude.

Tandis que l’Angleterre poursuivait la recherche d’avantages commerciaux dont la France ne prenait aucun souci, celle-ci, cependant, ne restait pas étrangère aux événements dont la proclamation de l’indépendance, faite en 1810 à Buenos-Aires, avait donné le signal, et qui allaient se dérouler dans tous les États de l’Amérique espagnole. On sait qu’après la chute de l’Empire, les survivants de cette grande épopée, représentants du parti patriote, s’éloignèrent de France en grand nombre, fuyant le spectacle humiliant de l’occupation étrangère. Ce fut l’époque la plus brillante peut-être de l’émigration transatlantique; on vit affluer, dans tous les pays d’outre-mer, ces hommes au cœur fortement trempé par de rudes épreuves, renouant la tradition de la révocation de l’édit de Nantes, que chaque secousse de notre siècle a rajeunie et qui veut que la France se prive, à chaque évolution politique, du concours des forces intelligentes et des hommes d’action des partis vaincus. Les noms français ne sont pas rares dans les armées improvisées pour la lutte contre l’Espagne; le plus glorieux est Brandzen, général alsacien, qui .mourut en héros à la bataille d’Itusaingo.

En 1818, huit ans après la mort de Liniers, l’existence d’une colonie en voie de formation se révèle à Buenos-Aires

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par un fait qui ne laisse pas de causer quelque surprise : l'apparition d’un journal en langue française, le premier peut-être qui ait été publié à l’étranger. Au milieu des troubles de la guerre civile, il poursuivait l’œuvre de Liniers, le rattachement des Provinces unies de la Plata il la France. Son existence fut courte; il n’eut que six numéros, du 29 mars au 17 mai; ses tendances étaient hardies et l’heure sans doute, mal choisie, pour relever, au dehors, le drapeau de la France, qui comptait si peu en Europe. Les rédacteurs de l 'Indépendant étaient Charles Robert, ancien préfet de la Nièvre, Jean Lagresse, Auguste Dragumette, capitaine au long cours, Narcisse Parchappe, frère du général de l’Empire, et Antoine Mercher, ex-aide de camp du général Gautier, de l’étatmajor de Napoléon. Accusés de conspiration contre les Provinces-Unies, ils furent arrêtés, convaincus du crime imputé et condamnés. Robert et Lagresse furent fusillés le 3 avril 1819, leurs compagnons expulsés.

La colonie française était assez nombreuse pour leur faire de brillantes funérailles, présidées par son consul, M. Leloir, et par un savant dont la vie entière se passera dans cette région, M. Bonpland, le compagnon de Humboklt; mais elle était impuissante à protester contre ces cruautés, inattendues sous un régime de liberté.

De ce groupe nombreux ne sortira personne, jusqu’en 1820, pour reprendre, sinon l’œuvre politique, du moins celle de propagande française, par la création d’un nouveau journal. Un Français, Jean Lasserre, dont le nom est, aujourd’hui, brillamment porté par son fils, commodore de la marine argentine, sera, pendant plusieurs années, le promoteur de toutes les publications françaises. Il commence, en 1826, par l'Echo français, 1a. série des journaux, qui, au milieu des événements agités de cette époque, ne disparaîtront que pour reparaître: en 1827, l'Abeille; en 1828, le Censeur; en 1829, le Snectatenr ; et d’autres encore en 1831,

1832, et même en 1840 et 1841, alors que la République est en guerre avec la France, que le blocus de la flotte française, commencé en 1838, n’est suspendu que pour reprendre bientôt et ne se terminer qu’en 1846. Nous en trouvons un autre à une époque agitée, en 18S4, rédigé par M. Charles Quentin, hier encore administrateur de l’Assistance publique à Paris, qui, ayant pris en main la défense énergique des intérêts étrangers, fut expulsé par Urquiza.

Ces nombreuses créations suffiraient à démontrer la tendance des Français à l’étranger à se grouper autour de leur drapeau, à se constituer en véritable famille. Malgré les dissentiments d’opinion, les luttes d’intérêts qu’ils peuvent avoir, ils recherchent, en eux-mêmes, les éléments sociaux, soucieux de créer, à l’étranger, la vie en réduction d’une ville de France ; nulle part, ils ne se noient au milieu de la société, conservent surtout à la langue maternelle une fidélité, qui peut être critiquée mais n’en est pas moins touchante. Cette fidélité même n’a pas été étrangère à la progression constante de l’influence française à l’étranger, en particulier, dans le pays dont nous nous occupons, où elle est si particulièrement remarquable. C’est bien, en effet, par ces colons et pour leurs besoins que les premiers livres français pénètrent à l’étranger, c’est bien par eux que le grand mouvement des esprits, en France, qui commence en 1830, se fait connaître.

Après les écarts de la révolution, après le césarisme et l’épreuve nouvelle de la Restauration, qui n’avait pas osé porter la main sur les conquêtes entrées dans le domaine de la loi et de la Constitution, les oscillations gigantesques du pendule, qui marquait la marche, quelque peu affolée, de la société française, trouvaient, après 1830, un équilibre momentané

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dans le juste milieu et l’espérance de quelques années de paix sociale.

Les républiques d’Amérique avaient, elles aussi, traversé les heures sanglantes de leurs plus terribles épreuves. Tout entières aux essais inhabiles des constitutions, aux tentatives d’appropriation rapide de toutes les conquêtes de l’esprit philosophique, elles avaient encore à connaître de nouvelles luttes; elles étaient en pleine guerre civile, quand commença à se répandre sur le monde le souffle puissant de la génération de 1830.

La France pacifiée, éprise d’art, reconquérait brillamment sa grande influence, s’emparait des esprits par sa poésie, par ses drames, par ses romans, par ses brillantes conceptions politiques, par l’écho puissant de sa tribune, par la presse nouvellement organisée, par ses journaux et ses revues, par toutes les productions de l’esprit. Le libéralisme de 1830 offrait, aux hommes politiques du nouveau monde, une sorte de refuge de la pensée. Il rencontrait le plus grand nombre d’entre eux dans l’exil ou dans la retraite où les reléguaient les violences des partis, surmenés par les hommes de lance et de couteau qui avaient supplanté les hommes d’épée.

Malgré les difficultés de communication, le grand éloignement que comblaient mal les paquebots à voiles, il n’y eut pas un nom de cette grande génération qui n’eût son heure de popularité à Buenos-Aires. Malgré Rosas, malgré dix ans de blocus par la flotte française, c’est là peut-être où aboutit, pendant toute cette brillante période, l’écho le plus vibrant de tout ce qui se dit ou s’écrivit en France.

L’influence française force le blocus; la littérature française règne, malgré les prohibitions, malgré ces proclamations et ces décrets étranges, qui font plus que réprouver et bannir tout ce qui est Français, qui vont jusqu’à destituer du titre de patron de la ville de Buenos-Aires saint Martin

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de Tours, et à exécuter ce bizarre décret, en grande pompe, avec toutes les cérémonies de la dégradation militaire, infligée, sur le front de l’armée, à l’effigie du soldat gaulois. Ces extravagances enfantines, indignes d’un cacique impuissant, qu’imagine Rosas et que dépasse encore l’usage qu’il établit de faire précéder tous les actes privés et publics, toutes les proclamations, de cette formule grotesque imprimée en lettresrouges : Mueran los salvages unitarios! Mueran los Franceses asquerosos ! Muera el chancho inmondo Luis Felipe 1 ! étaient impuissantes à ternir le grand éclat de la Renaissance de 1830.

Après la chute de Rosas, arrivée le 3 février 1852, à l’heuro où le césarisme, s’emparant de la France, impose silence à ses penseurs, à ses écrivains, à ses orateurs, cette action sur ce pays ne sera pas moins active. Les bannis, les découragés, trouvent là des chaires offertes, pour y reprendre l’enseignement de la jeunesse qui leur est interdit en France. Les sympathies qui entourent ces vaincus sont d’autant plus vives que cette population vient de traverser vingt années des mêmes épreuves. La direction du Collège national, l’instruction de ceux dont la destinée sera de présider et de participer à la merveilleuse transformation de ce pays, est confiée dès la première heure à Amédée Jacques, l’un de ces exilés, qui a laissé, derrière lui, un traité de philosophie en collaboration avec Jules Simon et Emile Saisset. En même temps, le général Urquiza ouvre, à Parana, un collège semblable, sous la direction d’un Français aussi, M. Larroque, qui, lui, aura, avant de mourir, la satisfaction de voir exercer toutes les hautes fonctions de l’Etat, même la présidence de la République, par l’élite des élèves qu’il aura formés.

L’Université de Buenos-Aires, les Facultés de droit et

I. Mort aux sauvages unitaires! Mort aux Français répugnants! Mort au cochon immonde Louis-Philippe 1

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do médecine, l’Ecole militaire se constituent, peu h peu, sur le plan des Facultés et des Ecoles de France; ce sont les livres d’enseignement français qui sont dans toutes les mains dans leur texte original. Le jour où le premier kilomètre de chemin de fer est décrété et entrepris par le gouvernement, pour son compte, la construction en ost confiée, plus tard l’administration, h des Français; aujourd'hui encore, aussi bien qu’en 1854, cette ligne modèle, qui fut la première entreprise et qui est la plus prospère, a conservé son caractère d’administration française. Constatons cependant, que, malgré ces débuts et cet exemple, qui vaut quelque chose, pas une ligne de chemins do for, dans cette République où il y en a tant et de si prospères, n’a été, jusqu’il ce jour, entreprise par des capitaux français. La destinée de notre émigration est d’être abandonnée à elle-même, de n’emporter de France que la résolution do profiler des circonstances que l’avenir fera naître, avec la conviction de n’avoir à compter sur aucune aide, aucun concours de la patrie.

La seule région française où cette règle ne soit pas applicable et qui a fourni, toujours, depuis 1825, un courant constant d’émigration solidaire, agissant avec ensemble, s’aidant réciproquement, se distinguant par l’usage perpétué d’une langue spéciale, est le pays basque.

L’émigration basque de la Plata a une notoriété spéciale; on croit même qu’elle a toujours constitué, sinon le seul, au moins le plus important des éléments de la colonie française. Cela n’est pas exact.

S’il est vrai que des villages nombreux ont envoyé dans ces contrées la majeure partie de leurs habitants, ce pays pauvre s’en est si bien enrichi que cette source d’émigration est à peu près tarie et que l’émigration basque de la Plata ne se

recrute plus guère que sur le versant espagnol des Pyrénées. Malgré cet arrêt du courant d’immigration, la population basque garde son importance; il n’en est pas de plus honorée, il n’en est pas qui mérite plus de l’être, si l’on examine ce qu’elle a fait et créé, le degré de richesse où elle est parvenue et les commencements pénibles qu’elle a eus.

Ce n’était, certes, pas trop de toutes les énergies de cette race, noble entre toutes, pour surmonter les rudes épreuves de la fondation de villages, dont le premier fut le Tandil, créé par elle dans la pampa, à l’époque barbare de 1826, à cent lieues de Buenos-Aires, dans les replis d’une sierra isolée et de peu d’importance, qui n’avait d’autre raison d’être désignée comme le centre d’une création de ce genre que l’abri qu’elle offrait contre les incursions des Indiens. Ils peuvent avec orgueil regarder le chemin parcouru, depuis le jour, où, pour eux, nouveaux débarqués, tout était surprise et sans doute déception dans ce pays de plaines.

Après cinquante ou quelquefois cent jours de mer, il leur avait fallu entreprendre un nouveau voyage au long cours, dans cette pampa, si pareille à l’océan. Sur les confins de la ville, au milieu d’une esplanade qui, aujourd’hui encore, après plus d’un demi-siècle, reçoit les mêmes hôtes, étaient rangées les grandes charrettes pampéennes, longues et hautes, perchées sur des roues de deux mètres, bariolées de couleurs éclatantes, couvertes de toitures solides ; six paires de bœufs sont, souvent, impuissantes à les tirer d’un mauvais pas ; mais sur la route unie, soutenues par un prodige d’équilibre, elles roulent, quelque chargées qu’elles soient, sans que les bœufs semblent en prendre souci, somnolents au milieu des flots de poussière qu’ils soulèvent.

C’était dans ces frégates terrestres qu’il fallait entreprendre ce long voyage; tout autre moyen de transport était inconnu. La vue du paysage n’était guère pour reposer des rudes secousses que le voyageur avait à supporter;

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on n’y distinguait ni arbres ni habitations; le passage des rivières n’apportait à cette monotonie quelque variété, que pour augmenter les périls ; quelquefois il fallait attendre sur la rive du San-llorombon ou du Salado un mois ou deux que les eaux grossies eussent diminué; on formait un campement et l'on comptait les jours. Il ne fallait guère songer, à cette époque, à chercher un abri en dehors des charrettes mêmes : les habitations, quand on en rencontrait, se réduisaient à d’humbles cabanes, couvertes de chaume, aux murs de boue, ayant une ouverture sans porte. Au loin, longtemps avant d’arriver au but du voyage, ces maisons mêmes ne se montraient plus; les troupeaux disparaissaient ; on ne voyait plus ces quelques moutons à l’aspect triste, à la laine longue de plusieurs années ; on ne trouvait guère que quelques troupeaux de bœufs, que les guerres civiles avaient laissés sans maîtres ou qui avaient échappé aux razzias périodiques des Indiens. Et puis, enfin, on ne trouvait plus rien ; l’herbe pampéenne se montrait plus haute et plus rude, agitant au vent ses panaches blancs, au milieu desquels serpentait une route, tracée par le pied des chevaux indiens.

Un soir, cependant, après cent lieues de plaine, on apercevait au loin, à l’horizon, une chaîne de montagnes, découpant en crêtes vives leurs cimes de marbre sur un ciel d’un bleu cru ; il restait à passer quelques ruisseaux, aux eaux claires, annonçant la montagne voisine, au fond de roches, emplissant l’air d’un léger bruit de cascades, aux noms étranges, le Gualicliù, le ïapalquen, le Chapaleofù, le Tandileofù. Le jour où l’on s’arrêtait et où on leur disait: C’est ici! leur surprise était à son comble. Singulier but pour une si longue expédition ! Pas d’autre abri que ces maisons roulantes qui les ont amenés et dont les conducteurs parlent déjà de lever l’ancre et de repartir; du bois nulle part, du marbre jaspé et coloré en abondance, le ciel qui semble clément, un sol qui paraît fertile, mais qu’il faudra sans doute défendre.

La première colonie basque se fît, là, elle-même, ayant à veiller à sa subsistance et à sa défense ; certaines avancées que firent les Indiens la laissèrent quelque temps hors frontière, elle ne fut jamais violée. Après un demisiècle, elle est devenue une ville, centre d’une région fertile couverte de troupeaux et de cultures, appartenant à des Basques ou à leurs fils, qui, de là, se répandant, ont fondé plusieurs villes aux environs et rayonné dans toutes les directions. Colons laborieux, aisés, prêts à aider les nouveaux venus, ils soutiennent de loin ceux qui sont restés au pays, réalisent quelquefois le rêve de revoir leurs montagnes, s’y préparent, même, pour le retour, une demeure digne de leur nouvelle fortune, mais n’y retournent guère que pour les quitter de nouveau, revenir à la plaine où les rappellent les souvenirs de toute une vie et les puissantes attaches de la famille qu’ils y ont créée.

Les Basques furent, parmi les étrangers, les premiers à entreprendre l’élevage du bétail. Plus tard seulement, vers 4840, les Irlandais se firent une spécialité de l’élevage du mouton. Les produits de ces troupeaux n’eurent peu ou point de valeur, jusqu’au jour où des industriels français se préoccupèrent des richesses gaspillées de la pampa.

Ce que des Français avaient réalisé pour le gros bétail, des Français le firent, en 1842, pour la laine, absolument dédaignée. Ils payèrent les premières lames et les premières peaux de moutons 0 fr. 05 le kilogramme et en exportèrent la première année quelques ballots. Leur exemple fut suivi, leurs leçons écoutées, les bergeries d ; Rambouillet fournirent des béliers de choix; la production, augmentant, chaque année, en raison inverse de l’ardeur des partis politiques, atteignit

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les résultats que l’on peut constater aujourd’hui. Celte laine, que l’on payait alors, par faveur, 0 fr. 05 le kilogramme, ne se vend jamais moins de 1 franc et jusqu’à 2 sur les lieux mêmes d’élevage ; l’exportation atteint 150 millions de kilogrammes, fournis par 75 millions de moulons d’une valeur ensemble de 375 millions de francs, rendant un produit brut annuel de 225 millions, qui se répartissent entre propriétaires, bergers et travailleurs auxiliaires ; laissant, aux mains de chacun, des profits considérables, en comparaison du capital employé et de l’effort fait, grâce à la clémence du ciel, à la fertilité du sol qui font, de ce pays, celui du monde où le bétail s’élève et se multiplie à moins de frais. 11 est facile de supputer ce que ces deux industries, dont le premier développement est dù à des Français, ont rapporté à la France. Les registres de notre douane relèvent pour 267 millions de francs d’échanges, en 1886, entre les deux pays ; ce ne sont pas moins de 5 milliards pour les trente dernières années. C’est aussi pendant cette période que l’émigration a pris des proportions considérables. Arrêtée jusqu’en 1846-, par l’état de guerre, auquel mit fin le brillant combat d’Obligado, où laflolte française triomphante, sous le commandement de l’amiral Tréhouart, ne put que rendre une justice méritée, aux troupes intrépides qui défendaient la côte du Parana, sous les ordres du général Mansilla ; détournée encore en 1848, par le mouvement qui entraîne toute l’émigration française, vers les mines de Californie, elle commença à se développer vers 1852. Chaque année, depuis, a constaté un progrès, et Fon pourrait fournir une longue liste de noms français, qui marquent le chemin parcouru, des points élevés où la fortune les a placés : combien de domaines de six, dix, douze, vingt lieues carrées entre des mains qui n’ont apporté comme instrument de fortune qu'une modeste bêche, sans savoir toujours très bien la manier! Un de ceux-là ne possède-t-il pas, en dehors d’autres propriétés considérables et d’énormes troupeaux, un domaine de deux cents lieues car-

rées, cinq cent quarante mille hectares sur la côte de l’Atlan tique, aux confins de la Province de Buenos-Aires?

L’industrie pastorale a cet avantage séduisant de produire de gros revenus, sans peine ni travail; nos nationaux semblent, cependant, n’être entrés, qu’avec hésitation, dans cette industrie; ils redoutent les ennuis de cette vie contemplative ; ils partagent le goût inné de notre race pour les relations sociales, quelque banales qu’elles soient, recherchent les réunions et les longs bavardages. Aussi ont-ils toujours préféré la vie des villes ou des villages, où l’on trouve quelqu’un à qui parler, avec qui discuter les questions politiques et sociales. Le plus grand nombre, du reste, possède un métier, s’il n’est commerçant, préfère s’en tenir à l’outil connu et ne pas mettre sa patience à l’épreuve de la vie pastorale.

En revanche, le nombre est considérable de ceux qui, depuis les premiers colons attirés dansl’Entrerios en 1854 par le général ÏJrquiza, se sont consacrés à l’agriculture ; on peut dire même que ce sont eux qui Font implantée dans la pampa et l’ont amenée aux progrès considérables qu’elle a réalisés depuis quelques années. Ceux-là, n’osant, au début, s’éloigner, redoutant l’inconnu de la plaine, avaient commencé par le jardinage, à la porte des villes, où, malgré les haies épaisses de cactus et d’aloès infranchissables, les hantaient les légendes d’indiens armés de lances, ou de gauchos dangereux, cauchemars d’autant plus horribles, qu’ils apparaissaient à leur imagination sous les traits épouvantables, que leur prêtaient les naïves lithographies aperçues aux vitrines, le long des rues. Bientôt rassurés, ils comprirent que le blé a plus à redouter des sauterelles que des Indiens et apportèrent leur précieuse collaboration à la grande culture aujourd’hui si prospère.

Où leur rôle a plus d’importance encore, c’est dans la

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création des industries qui ont pour objet de transformer les produits de l’agriculture. C’est ainsi qu’ils créèrent la minoterie, représentée par d’importants moulins à vapeur, groupés autour des grandes villes, où se tiennent les marchés aux céréales, appartenant presque tous à des Français, aussi bien que les quelques moulins à eau que l’on a pu établir dans la campagne, où les cours d’eau permanents sont rares Quelques essais de distillerie ont été aussi tentés. La création la plus importante, dans l’ordre des industries qui demandent à l’agriculture ses matières premières, est la brasserie Bieckert, dont les produits se répandent, aujourd'hui, dans toute l’Amérique du Sud; fondée il y a vingt ans, elle a constamment amélioré ses procédés et son outillage, augmenté ses caves et ses constructions. Restée propriété exclusive de son créateur, elle représente aujourd’hui un capital industriel et commercial de vingt cinq millions.

A côté de ces grands collaborateurs des colons agriculteurs figurent de nombreuses fabriques françaises d’huile de lin, d’olives, d’arachide, de colza, les amidonneries, les fabriques de biscuits secs, de beurre, de fromages, de conserves alimentaires, de chocolat, la carrosserie, une grande teinturerie, des fonderies, des ateliers de construction, grandes industries créées presque toutes par l'initiative privée de quelques ouvriers, en dehors de l'aide des capitaux, qui ne sont venus à elles que lorsque leur succès a été consacré1. Elles produisaient dans l’ombre, lorsque l’exposition locale

i. Citons parmi les industriels français qui se distinguent entre tous : M. Godet, créateur de la première fabrique de bonbons et chocolats; M. Prat, qui a joué le même rôle dans la teinturerie et la fabrication du drap ; M. Delanoux, dans la carrosserie : MM. Sansinena et Palaà, dans les fonderies; M. Motet, pour les conserves alimentaires et la fabrication des boîtes de fer-blanc pour conserves; M. Léon liigolleau, fabricant d’encre et verrier ; MM. Coni et Bulfet, imprimeurs; M. Lajouane, éditeur ; M. Bercetche, fabricant de biscuits auglais, M. Mandet, fa-

T. II

improvisée en 1876 les révéla; en 1881, une exposition internationale, dont l’idée et l’exécution furent absolument françaises, consacra leur importance et aida puissamment à leur développement.

Parmi ces industriels, combien sont parvenus à la fortune, dont les débuts ont été des tâtonnements, à qui les premières ressources ont été fournies par les économies prélevées sur leurs salaires, accumulées, pendant le stage plus ou moins long qu'il leur a fallu faire, dans une industrie qui, le plus souvent, n’était pas la leur? Le capital français n’a pas pris l’habitude d’émigrer, il est de sa nature trop prudent et sait trop qu'il y a, dans toute entreprise lointaine, une grande proportion d’aventures : c’est affaire aux individus de les courir, le capital ne s’y résigne pas. Ce qu’il ignore le plus, c’est que l’émigrant, celui qui, précisément, songea courir ces aventures, n’est jamais le premier venu. C’est toujours un esprit entreprenant et ambitieux, ayant, en lui, ce ressort principal du succès, l’énergie et la résolution. Émigrer pour rester ouvrier à gages, s’enrégimenter à l’étranger comme on peut le faire dans son pays, à quoi bon? L’ouvrier, l'artisan, l’homme qui connaît son métier ne songe qu’à devenir patron ; il serait plus juste de dire son patron ; car, dans l’industrie qu’il crée au dehors, le plus souvent avec de minces ressources personnelles, beaucoup d’entrain et d’envie de parvenir, il est généralement, au début, son chef d’atelier, son manœuvre et son apprenti, surtout son apprenti. 11 s’a-

bricant de biscuits secs pour la campagne; M. Marius Berthe, distillateur; M. Noël, fabricant de confitures; MM. Sansinena et Terrasson, créateurs d’importantes usines d’exportation du bétail par les procédés frigorifiques; MM. Hileret, à Tuc.uman, et Saint-Germes, à Santiago del Estera, créateurs de grandes usines à sucre de canne; M. Lavigne, fabricant de bougies; M. Lavergne, fabricant d’huiles; M. Daumas, créateur de la première fabrique de cigarettes; Les Amespil, Curutchet, üuarte, importants tanueurs, etc., etc.

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perçoit vite, en effet, que pour être chef d’industrie, U lui ;aut ajouter, aux connaissances qu’il a, beaucoup qu’il n’a pas, se mettre à l’école sans maître, à cette école de l’expérience personnelle, des essais et des tâtonnements, où l’amour-propre est toujours en jeu.

C’est là, vraiment, où s'aiguisent ces qualités d’initiative qui restent à l’état latent chez les artisans formés par l’apprentissage régulier, enfermés dans une spécialité, se laissant aller, inconsciemment pendant les années de jeunesse, paresseusement ensuite, à la routine d’un métier, où ils n’ont, bientôt, d’autre valeur personnelle que cette longue habitude de le pratiquer. L’école américaine est tout autre, elle forme les hommes d’entreprise qui ont fait à cet adjectif continental une juste célébrité. Le Français américanisé acquiert les qualités qui font le prix d’un homme, disposé à tout, appliquant, avec facilité, son esprit à tous les essais, son intelligence à toutes les recherches, s’élevant, tous les jours, un peu au-dessus de lui-même, en étendant le domaine de son ambition et de ses aptitudes.

Ce qui distingue le Français, c’est qu’il est surtout artisan. Le plus grand nombre sait un métier, et le sait bien; aussi a-t-il créé à l’étranger presque toutes les petites industries, ateliers indépendants, souvent bien modestes, que les circonstances, des hasards imprévus, développent, dans des directions si différentes du point de départ, qu’elles ne sont souvent plus reconnaissables au bout de quelques années. Tel est devenu le chef d’une industrie, dont le plan avait été, au début, tout autre. Vous êtes surpris, en le voyant au milieu de son atelier, où rien de son industrie ne lui est inconnu, d’apprendre de lui quel était son premier métier; sans qu’il ait gardé la mémoire des événements, ce sont eux qui l’ont fait ce qu’il est, le forçant à des études nouvelles, ouvrant son esprit et le conduisant, par des analogies, à apprendre sans maître

Beaucoup, dans cet entraînement, à la remorque de circonstances qui leur imposent des travaux nouveaux, s’égarent dans leurs tâtonnements, font une dépense d’essais, de recherches souvent peu utiles, ne trouvant pas toujours des livres capables do les renseigner, n’ayant pas sous les yeux de modèles qu'ils puissent consulter : leurs qualités personnelles s’y fortifient. C’est avec des hommes ainsi trempés dans une atmosphère nouvelle, éprouvés par, les efforts individuels, que se constituent ces colonies qui, de près comme de loin, méritent l’attention. C’est pour ces hommes qu’a été formulé l'axiome vrai, quelque paradoxal qu’il semble à ceux qui n'en ont pas reconnu la justesse par une expérience propre : « l’Amérique civilise ». Oui, cela est vrai, elle civilise celui, quel qu’il soit, qui vient lui demander la solution du problème de la vie; elle le civilise, en ce sens quelle développe en lui ses énergies, en lui posant elle-même brutalement ce problème, en en dérobant la solution au faible, au timide, à celui qui aime les chemins battus et étroits, et à qui elle n’offre que la plaine sans route, où il faut se guider d’instinct et trouver ses ressources en soi-même

Est-ce à dire que les capitaux créés, les secours venus du dehors n’auraient pas là leur emploi ? Certes, ils faciliteraient ces tentatives, épargneraient beaucoup de tâtonnements, permettraient à l’activité humaine de trouver plus vite l’emploi de ses forces et d’une façon plus profitable. L’expérience en est faite ; il reste aux capitaux français à suivre l’exemple que leur ont donné les Anglais, cela va sans dire, mais aussi, depuis longtemps déjà, les Italiens.

Dans un pays, où le commerce d’importation et d’exportation, avec la France seule se chiffre, comme nous l’avons

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dit, par 267 millions pour l’année 1 888 , où l’industrie française a créé des usines, qui ont suffi, en quelques années, à rendre inutile l’importation des farines et de leurs dérivés, de la bière, de la carrosserie, des peaux, des vêtements confectionnés, de la sellerie, de la ganterie, du sucre raffiné, et de bien d’autres articles, jamais une constitution de banque française n’a été tentée avant 1887. Les capitaux créés par les colons français ont toujours été déposés par eux dans les banques anglaises ou italiennes; la France est restée en dehors des opérations considérables d’escompte et de change, comme elle reste en dehors des opérations financières que l’Etat ou les grandes compagnies réalisent. En quinze ans, la République Argentine a emprunté en Europe, hors de France, plus d’un milliard de francs, à des taux variant entre 72 et 90 pour 100 à 6 pour 100 d’intérêt; ces fonds, aujourd’hui cotés à 110, sont restés inconnus du marché français, qui, pendant cette période, en a absorbé d’autres plus vantés et moins bons.

Notre indifférence n’a pas seulement pour résultat de priver la colonie française de la satisfaction de voir se multiplier les entreprises sous son pavillon national; le mal est plus grand : il se fait sentir dans l’ordre commercial. A mesure que nos colons développent l’industrie locale, l’importance de notre commerce diminue ; l’on ne niera pas que ce point de vue soit de quelque intérêt pour les producteurs de la mère-patrie. Cette diminution profite à d’autres pays d’Europe, qui n’avaient autrefois qu’une importance secondaire. Le nombre des détaillants français, toujours nombreux à l’étranger, diminue lui-même, en même temps que les grandes maisons d’importation, si prospères de 1860 à 1870, disparaissent complètement. Le commerce est passé rapidement des maisons françaises aux mains des Allemands, qui ont continué à importer les produits français jusqu’à ce qu’ils les aient imités et remplacés, pendant que, d’autre part, l’indus-

trie italienne, que jusque-là on ne connaissait pas, à l’étranger, qui n’avait jamais paru sur aucun marché, se montrait, se développait, en quelques années, jusqu’à prendre un des premiers rangs.

Tout a marché de pair en Italie : émigration nombreuse création de lignes de steamers pour la transporter et l’alimenter, au dehors, des produits nationaux, d’une banque très habilement dirigée dès le début, développement progressif de la consommation des produits de son industrie. 11 ne viendra à personne, en Italie, l’idée de combattre l’émigration comme nuisible; c'est elle, en effet, qui, si active, depuis 1865, pour tous les points d’Amérique et spécialement pour la Plata, a donné à l’industrie locale la première impulsion et créé en Italie le commerce d’exportation. Le colon expatrié, non seulement consomme les produits de sa patrie, les recherche, en détermine l’importation ; mais encore il en développe la consommation par son exemple, il les impose, moins par patriotisme, — une vertu qu’il ne faut guère chercher dans le commerce, — que par habitude; il les connaît, cela lui suffit pour les faire connaître ; c’est ainsi que les produits français, qui, il y a longtemps, se sont substitués aux produits anglais, imposés qu’ils étaient par le détaillant français, sont aujourd’hui en péril devant la concurrence italienne, agissant de la même manière, et la contrefaçon allemande, produisant à bon marché.

Malgré cet outillage inférieur, il n’en faut pas moins constater que chaque jour a apporté quelque progrès à notre colonie de la Plata. Les lignes de vapeurs qui la relient à tous les grands ports de France se sont développées d’une façon considérable. Il y a bientôt trente ans que les Messageries établissaient la ligne du Brésil; alors une ligne annexe de Rio-Janeiro à Buenos-Aires, desservait les grandes républiques riveraines des grands fleuves du Sud, par un seul vapeur mensuel de douze cents tonnes, réservé aux passagers,

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laissant encore aux voiliers le mouvement commercial. C’était là tout ce que produisait une subvention considérable, jusqu'à ce qu’un grand exemple fût donné à celte compagnie*, subventionnée, par d’autres qui ne l’étaient pas. En 1868, pour la première fois, la Société des Transports maritimes expédiait, directement, de Marseille pour Buenos-Aires, ses vapeurs du plus fort tonnage et réussissait si parfaitement dans cette entreprise que les Messageries, en même temps que la Compagnie anglaise du Royal-Mail, imitàient cet exemple.

Depuis, toutes ces lignes ont doublé le nombre de leurs voyages mensuels, doublé la dimension de leurs steamers ; les chargeurs du Havre ont supprimé leurs voiliers et constitué une puissante compagnie qui prend rang à côté des premières; ils ont même pris l’initiative de remonter les grands fleuves jusqu’à Rosario, à deux cents lieues de la mer, mais pour céder à une compagnie anglaise leur flotte une fois fondée ; là encore, ils avaient suivi l’exemple donné, depuis vingt ans, par un armateur français de Montevideo, M. Ribes, et créé, à côté de la sienne, une ligne spéciale, reliant ce port à ceux de l’Uruguay et du Parana, ouvrant au pavillon français de nouvelles régions1.

Ces créations, qui emploient, utilisent et multiplient les capitaux français, ont pour origine et pour cause le dévelop pement même de la colonie. Sans les efforts accumulés de ces colons, qui, depuis 1825, se sont expatriés, successivement, toujours avec le même espoir, souvent déçu, de conquérir un capital et d’en retourner jouir en France, notre pays n’aurait pas vu son esprit national, ses qualités de race se r 'oandre dans ces régions, sa langue s’y généraliser, les sympathies pour son œuvre dans le monde s’y développer et y conquérir de nouveaux collaborateurs.

1. M. liiLies, a, lui aussi, cédé récemment ses vapeurs aux Anglais.

Celui qui, pour la première fois, met le pied dans la République Argentine, est surpris d’y trouver une grande nation, vivant à l’européenne, en contact continuel avec la France, où ce que fait, dit et pense Paris y est mieux connu qu’à Paris même; c’est à peine s’il a, de temps à autre, l’occasion de parler espagnol, le français lui suffit. Les librairies étalent à leurs vitrines les livres français ; les romans à sensation d’auteurs, populaires en France, y trouvent mille acheteurs, en quelques heures, dès qu’ils apparaissent; les journaux français y arrivent par ballots; quelques-uns des anciens ont gardé encore leur célébrité, qui date de 1840, et seraient surpris d’y voir leurs lecteurs augmenter dans ce pays éloigné, quand ils diminuent en France même ; certaines revues y comptent un nombre si considérable de lecteurs qu’elles pourraient souhaiter d’en trouver un égal dans les grandes villes de France; les livres de droit, de médecine, les sciences appliquées, à peine imprimés, y arrivent en nombre, envoyés par les éditeurs de Paris, qui savent qu’ils ont là un public avide de toutes les nouveautés, qui veut connaître toutes les théories nouvelles et leurs plus récentes applications. Est-il besoin de parler des modes, des articles de fantaisie et des menus objets que Paris envoie partout, et qui, là plus qu’ailleurs, ont le monopole du marché? Ce qui est aussi important, c’est, de voir se développer le goût du mobilier, dont les progrès en France, si remarquables depuis quinze ans, ont trouvé dans les villes de cette république toutes les portes ouvertes, les grands salons des nouvelles demeures, tous les jours plus somptueuses, préparés pour recevoir toutes les inventions de .l’élégance moderne. L'art lui-même, les reproductions des sujets les plus heureux de la sculpture, attirent les riches éleveurs, qui, s'ils n’en comprennentpastous l’utilité pralique, ne se laissent du moins pas arrêter par leurs prix élevés. Toute l’année, deux théâtres, au moins, donnent des représentations en français, et

CHAP. III. — LA COLONIE FRANÇAISE

si une troupe italienne ou espagnole occupe les aulres, elle y joue des pièces françaises. Deux journaux quotidiens, en langue française, de grand format, s’y répandent à trois mille exemplaires environ chacun : l’un soulient une existence brillante depuis vingt ans, le Courrier de la Plata; l’autre, depuis cinq ans, a succédé à l’Union framaise, l'indépendant , un troisième se public à Montevideo, la Finance.

Ces journaux suivent une ligne politique à peu près identique ; il n’y a du reste pas place pour deux opinions à l’étranger, dans les colonies françaises.

C’est une des particularités, faciles à s’expliquer, des colonies, que les individus qui les composent ont, tous, à peu près, la même tendance d’opinion : rattachement à la patrie en fait le fond et les rallie au gouvernement établi; leur esprit, quelque peu remuant, fait le reste et les entraîne légèrement à gauche; mais les oppositions violentes au gouvernement, reconnu en France, n’ont pas d’autorité parmi eux; les journaux de polémique passionnée, qui se publient à Paris, sont rejetés, par eux, comme traîtres à la patrie, parce qu’ils la veulent respectée, et qu’ils sentent bien que ces critiques souvent frivoles, souvent de mauvaise foi et de parti pris, ne peuvent que décrier la France à l’étranger et détruire son prestige.

Sous l’Empire, la colonie, pour ces raisons, était manifestement attachée aux institutions impériales, bien qu’elles ne fussent guère de nature à satisfaire les esprits, élevés à l’école américaine. Il est inutile de dire que la République, proclamée en 1870, n’a eu, nulle part, de plus chauds partisans : elle mettait d’accord les opinions et les sentiments. Depuis, la colonie a gardé le respect des institutions républicaines de la France, en a attendu le triomphe au milieu des alternatives des événements politiques; quant aux principes

démocratiques, elle les avait dès longtemps pratiqués à la mode américaine.

Mieux que personne, les Français de l’étranger se rendent un compte exact de ce que vaut leur pays dans l’esprit des autres peuples: ils ont senti que, depuis 1871, les sympathies, qui avaient chaudement embrassé le parti de la France malheureuse et vaincue se sont insensiblemônt rapprochées de l’Allemagne agrandie. Cependant, que signifie l’Allemagne pour ce pays latin dont les mœurs, les usages, la langue, n’ont, avec elle, aucune affinité? Il ne lit ni ses livres, ni ses journaux, il ne consomme ses produits que sans le savoir, seulement quand ils prennent, sous une contrefaçon déloyale, l’aspect des produits anglais ou français; s’il reçoit d’elle quelques immigrants, ce sont rarement des maîtres prêts à l’instruire, des collaborateurs disposés à partager ses destinées, ce sont, surtout, quelques employés de commerce, comptables à lunettes, pratiquant, en maîtres supérieurs, cette habile tactique d’insinuation, qui finit par une savante installation dans quelque bon poste.

Les institutions politiques de la France, la marche de ses idées, l’autorité que prend la doctrine républicaine, c’est lace qui préoccupe, au plus haut point, les esprits cultivés, que la République Argentine possède, en si grand nombre, parmi ses nationaux, justement fiers de leurs institutions politiques et sociales, qui garantissent, si parfaitement, la liberté de chacun et dégagent si bien l’individualité.

Une chose surprend ces esprits libéraux, c’est de voir la France républicaine tenir, en dehors de la direction de ses affaires, à l’heure où elle poursuit la mise en pratique de principes de liberté, dès longtemps proclamés, ceux-là mêmes qui sont considérés à l’étranger comme les chefs et les fondateurs de l’école libérale. Us vivent encore sur les souvenirs du grand mouvement libéral de la France, qui eut son aurore en 1830, qui, longtemps arrêté, reprit quelque éclat vers 1863 ;

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ils ne comprennent pas comment ceux qui avaient été les promoteurs et les apôtres de ce mouvement se montrent rebelles à la nouvelle marche des esprits et se tiennent dans un silence boudeur, dont ils ne sortent guère, que pour faire à la démocratie des critiques pleines d’aigreur, en lui refusant même leurs conseils patriotiques.

Cet intérêt qu'excite la France, s’attache aussi à toutes les manifestations de la colonie, à ce qu’elle fait et pense; on sympathise avec les preuves d’union, de solidarité, qu’elle donne fréquemment dans scs fêtes publiques et dans ses œuvres philanthropiques.

Nous avons décrit, déjà, en les comparant aux autres fondations des colonies étrangères, son hospice, la société philanthropique, son orphelinat et les fêtes que ces sociétés donnent annuellement !.

Disons tout de suite que toute société de secours, qui ne reposerait pas sur la mutualité, n’aurait aucune chance de succès, au milieu de ces groupes, dont le caractère dominant est la fierté et la passion de l’individualisme. Aussi, à côté de cette société qui domine toutes les autres, dix-huit autres se sont créées et reposent sur le même principe; elles s’aident souvent entre elles, et les présidents de chacune d’elles, réunis quand il s’agit de débattre une affaire quelconque qui puisse intéresser la communauté, constituent un véritable conseil municipal de la colonie, veillant à ses intérêts, organisant les fêtes qu’elle se donne. Ce conseil municipal se groupe autour du ministre et du consul de France, s’appuyant sur l’influence de ces fonctionnaires, qui trouvent, en lui, l aide puissante de l’opinion publique et le concours efficace de toutes les intelligences et de tous les dévouements. Chaque

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