‹ La vie et les mœurs à la PlataChapitre 43 sur 69 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

les seuls ancêtres de tous les blés américains, et, qu’en cela comme en tout, l’Amérique ne doit rien qu’à elle-même.

Cette origine lointaine, ces commencements modestes de la culture, dans ces régions, inspirent la curiosité de rechercher quels instruments aratoires pouvaient bien avoir apportés avec eux ces colons qui avaient oublié le blé et n’avaient embarqué que de la farine.

On chercherait vainement leur description dans les chroniques ; celles-ci n’en font pas mention ; l’on en conclut, qu’ils n’en apportèrent aucun. L’esprit américain ne fut pas pour cela pris au dépourvu ; sous la pression de la nécessité, il réinventa, au siècle de la Renaissance, sur ce continent nouveau, la houe et la charrue préhistoriques de l’homme des cavernes. D’une omoplate, fixée par des lanières de cuir à un manche de bambou, on fit une houe; d’un pieu taillé en pointe, soutenu par deux portants, une charrue. Ce sont bien là les premiers outils d’un monde nouveau qui ne veut rien devoir à l’ancien. Est-ce parce que c’étaient là des inventions nationales qu’elles se sont perpétuées? Toujours est-il que, la houe ainsi faite, la charrue ainsi construite, ont survécu à bien des générations de colons, et, qu’après trois siècles, il nous a été possible, encore, de les entrevoir aux confins du pays cultivé, où les traditions de la vie primitive se retrouvent cristallisées.

La semence recueillie, la charrue construite, il fallait encore, pour que l’agriculture fût implantée, que le colon se courbât sur ces instruments imparfaits ! Il n’avait pas émigré pour cette besogne humiliante. Il y plia l’Indien, soumis ou prisonnier. Les bœufs manquaient, il attela ce bétail humain et lui traça, au galop de son cheval, la longueur de son sillon.

11 s’agissait bien, en effet, de culture et de conquête laborieuse de champs fertiles! On venait d’Espagne, où l’agri culture n’avait jamais été en grand honneur, c'était pour

Cil AP. V. — BERGERS ET BERGERIES

recueillir des richesses, accumulées par la nature, non pour en préparer de nouvelles, moins encore pour demander au sol tout ce qu’il peut donner au travailleur jaloux d’en répandre le surplus sur les pays voisins, moins favorisés.

Y avait-il un pays voisin? Y en avait-il de moins favorisé? Le colon de ces plaines a peine à se défendre contre la misère et la famine. Sur ces rives aujourd’hui riantes de la Plata et de ses immense affluents, le Parana et l’Uruguay, la vie n’est, à l’origine, qu’un rude combat; il faudra cent vingt ans pour occuper, autour de Buenos-Aires, un rayon de cinq lieues; chaque pouce de terre, disputé les armes à la main, coûte de nombreuses vies d’hommes, autant en coûte chacune des villes que le colon espagnol échelonne le long des fleuves et qu'il trace à la mesure de ses rêves.

Tout éprouvée qu’elle est, la pauvre colonie de Buenos- Aires fut, cependant, protégée contre sa propre imprévoyance et garantie de la famine par une institution d’un de ses premiers gouverneurs, digne héritier du colon vigilant, qui avait recueilli les grains de blé légendaires.

En 1589, ce gouverneur, Juan Torrès de Casareto, frappé de l’insouciance des colons, qui ne songeaient pas à conserver le grain nécessaire aux semailles de l’année suivante, conçut le plan d’une banque agricole, aussi féconde dans ses résultats que simple dans son fonctionnement. Il établit un dépôt de blé, où chacun, au moment des semailles, pouvait venir puiser, sous la seule condition de restituer, à l’heure de la récolte, la même quantité de blé, augmentée d’un dixième. Cette banque de prêt, un peu usuraire, à l’agriculture, donna vite d’assez brillants résultats pour permettre à l’administration locale, qui en recueillait les bénéfices, de fonder un hôpital, le premier que l’on ait connu dans l’Amérique du

Sud. Elle mit, de plus, le colon à l’abri des privations, lui permit de conserver, en culture, les champs qui entouraient la ville.

Il n’y était guère encouragé par ailleurs. Les lois, très étudiées, que Cliarles-Quint et Philippe II avaient édictées pour lui, que Charles II réunit et promulgua en 1680, sous le titre de lois des Indes, embrassaient bien, à son adresse, tous les préceptes dont un père de famille prévoyant peut entourer l’inexpérience et les témérités de sa descendance, elles lui montraient la route à suivre, lui prodiguaient les encouragements et les conseils pratiques, ne lui laissaient ignorer aucun des principes, que la colonisation scientifique de notre siècle croit découvrir et qu’elle ne fait que rééditer après trois siècles ; mais elles avaient oublié de le défendre contre les jalousies du commerce de la métropole et ses exploitations ruineuses.

Les ordonnances, successivement arrachées aux rois, se résumaient en une prohibition générale de travailler et de produire, eu une obligation imposée de consommer les produits de la métropole. Elles allaient jusqu’à enlever aux colons le droit de transformer, en farine, le blé, qu’ils récoltaient, pour les obliger à consommer des farines d’Espagne.

Un jour, cependant, malgré les ordonnances et les prohibitions, un colon eut l’idée de construire aux confins de la ville un moulin à vent, pour y moudre les blés de la colonie et tenta d’exporter, au Brésil, la farine, que l’on échangerait contre des nègres; la consommation que l’on avait faite des malheureux Indiens rendait cette importation nécessaire. Le commerce espagnol mit, contre ce moulin, flamberge au vent, ce fut une bataille en règle, dont la tactique semble avoir été prévue par Cervantes; mais, cette fois, le moulin fut battu et dut rentrer ses ailes. Comment d’ailleurs nous étonner de ces étranges principes économiques, mis en pratique du xvie au xvme siècle, quand la France a pro-

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clamé les mêmes au xix'? Pendant vingt ans, une loi, qui n’a rien à envier aux ordonnances de Cadix, n’a-t-elle pas interdit l’entrée en France des blés d’Algérie!

Le résultat fut en raison directe de la sagesse du principe. La chronique nous dépeint, sous des couleurs sombres, l’aspect de la campagne pampéenne, à la fin du siècle dernier. Elle était dans un état complet de barbarie : les habitations n’y étaient ni beaucoup meilleures, ni plus commodes que celles que possédaient les Indiens au temps de la conquête; pour tout meuble, une outre à conserver l’eau, une corne pour la boire; pour siège, une tête de bœuf, quelques cuirs pour se reposer; pour se couvrir la nuit, quelques peaux de moutons à l’état brut. La terre valait de 2 à 20 piastres la lieue carrée espagnole, soit de 10 à 100 francs les deux mille sept cents hectares; le roi d’Espagne était le vendeur; il fallait recourir à la métropole et à l’administration de la colonie, pour obtenir ses titres en règle ; cette formalité demandait au moins huit ans et coûtait plus de 400 piastres. Les habitants se gardaient bien de solliciter les libéralités coûteuses du gouvernement, et préféraient occuper, sans titres, les terrains vagues, dont le nombre et l’étendue étaient considérables. 11 faut attribuer à ce déplorable état social l’abandon où est restée, en même temps que la campagne, l’agriculture.

La défense d'exporter des farines subsistait, encore, en 1801 ; le campagnard avait jeté, depuis longtemps, le manche après la houe et remplacé le pain par la viande, produite sans travail. Les lois restrictives amenaient le même résultat que les prohibitions douanières du com-law en Angleterre; elles déshabituaient le peuple de la consommation du pain. Aujourd’hui même que la République Argentin ■, après une régénération agricole complète, est devenue un pays d'exportation de blé, l'usage du pain n’y est pas

encore général dans la campagne; il est, partout, pour les paysans un objet de luxe au même titre que les pâtisseries dans les villes. Il nous est arrivé, en nous éloignant des villages, d’en manquer pendant plusieurs jours ; de ne pouvoir renouveler, même, notre provision de biscuit sec.

Les cinquante années de guerre civile qui suivirent la proclamation de l’indépendance empêchèrent le paysan de profiter du régime de liberté commerciale, que celle-ci lui assurait. Le Chili, pendant cette longue période, s’habitua à être le grenier des républiques américaines du Sud.

Depuis le commencement du xvne siècle, l’agriculture y prospérait, encouragée qu’elle était par les demandes de son riche voisin, le Pérou. Celui-ci avait dû renoncer à produire son blé à la suite du tremblement de terre de 1687, qui amena une épidémie meurtrière dans les vallées voisines de Lima, infligea aux blés de la région une maladie inconnue, dont les effets furent tels que, jamais, depuis, leur culture ne donna aucun résultat. Une hausse considérable en fut la conséquence; le prix s’en éleva, en 1675, jusqu’à 25 et 30 piastres la fanègue, mesure du poids de 100 kilos.

La culture du blé, encouragée par ces prix inespérés, s'implanta au Chili, l’exportation s’en développa, se répandit jusqu’au littoral de l’Atlantique; les habitants des rives de la Plata s’habituèrent à recevoir ce secours annuel, oubliant que leur sol, ravagé par la guerre civile, eût pu leur donner d’aussi abondantes récoltes. On ne parlait, au Chili, que de riches cultivateurs, pendant que la pauvreté du chacarero, le fermier pampéen, était proverbiale; on disait : ^pauvre comme un chacarero , c’était assez pour qu’il le restât.

Enfin, tout d’un coup, en 1870, un phénomène se produisit sans avoir été pour ainsi dire prévu : les farines du Chili arri vèrent à Buenos-Aires à leur heure, mais ne trouvèrent plus acheteur; le marché était encombré de produits indigènes.

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L’agriculture locale était née; elle avait, depuis 1864, exploité le débouché, que lui ouvraient, pendant la guerre du Paraguay, les besoins des armées alliées; la guerre finie, elle était prête à fournir, seule, toute la région platéenne. Cette année fut une année de ruine pour les négociants, qui avaient pris l’habitude d’encaisser de beaux profits sur les importations de farines chiliennes. Ils s’étaient laissé surprendre par cette éclosion de l’agriculture pampéenne, dont iis avaient négligé de surveiller l’incubation.

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Cette incubation durait depuis 1854, elle avait traversé des fortunes diverses. A cette heure éloignée, la jeune République Argentine, en possession d’une tranquillité relative, venait d’emprunter aux Etats-Unis leur Constitution, éprouvée, déjà, par un siècle de prospérité. Le général Urquiza en gouvernait une partie importante. Il eut le premier la pensée de recruter, en Europe, pour mettre en culture ses immenses domaines personnels, des colons agriculteurs, les aidant, à leurs débuts, de ses propres ressources les établissant sur des terrains fertiles, qu’il leur vendait à long terme. Ces premiers colons, venus de Suisse, de Savoie, du Béarn, furent établis le long des rives de l’Uruguay; ils ont constitué, dans la région platéenne, le premier groupe d’agriculteurs européens, qui devait servir de prototype aux centres agricoles du pays, que l’on appelle des colonies.

Ce nom est justifié par leur organisation. Elles se sont semées, peu à peu, dans diverses parties de la plaine et sont de vraies colonies, étrangères, sur la terre argentine. Toutes, formées d’émigrants, venus pour coloniser, dans le vrai sens du mot, elles ont, depuis trente ans. implanté l’agriculture dans

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