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tous les membres appartiennent à la même religion, ici protestante, là catholique, et parlent la même langue, bien que quelquefois ils aient des patois différents.
Pendant la période de formation, la plus rude à traverser, alors qu’il faut organiser, bâtir, planter, ensemencer les concessions, ces liens de lamille ou d’origine ne se manifestent guère par des relations sociales ou des créations d’intérêt commun : ce n’est que plus lard que l'on peut y songer. Une école, alors, remplace le précepteur ambulant qui allait, jusque-là, de ferme en terme, pauvre bachelier nomade, laissant derrière lui, dans l’esprit de ses élèves, à défaut d’autre, cet enseignement : que la science est généralement une personne bien ignorante, peu fortunée, rebelle à une nourriture régulière, pauvrement vêtue, enfourchant, sans grâce, la plus triste des montures, qu'ils confondront volontiers aveclabête de l’Apocalypse, quand une instruction religieuse, un peu soignée, aura pénétré dans leur jeune âme.
Presque partout on met quelque empressement à installer une croix sur le faîte d’une grange, pour lui donner, sans luxe, la destination cl un temple ou d’une église : c’est le centre autour duquel se formera, plus tard, le village, à moins que la station du chemin de fer, longtemps projeté, encore ajourné, ne vienne déplacer l’axe du développement de la colonie.
A chaque saison, l’aspect change; mais il change partout à la fois, uniforme dans ses variations. On ne connaît ici ni les jachères, 111 le roulement de cultures variées; chaque année ramène, à la même place, la même charrue, à la même heure, les mêmes épis de blés mûrissant. Dans les nouveaux défrichements, la première culture est le maïs; il exige une moindre mise de fonds, il est plus rustique, triomphe mieux d’une terre nouvellement remuée; la moisson surtout s’en tait plus à loisir, à 1 heure que le colon choisit, après les premières gelées, sans avoir à recourir, à heure fixe, a l'aide coûteuse de services salariés. Après les premières
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récoltes, la chaumière, habitation provisoire des armees d’essai, deviendra le bâtiment de service d une résidence plus élégante, faite de briques et de chaux, sur le modèle de celle du voisin, qui l’a copiée lui-même sur une plus ancienne, répétant, sans rien y changer, le type, à peu près unique, créé par un architecte modeste, sans imagination, très ami de la simplicité.
IL ne faudrait chercher, au milieu de cette uniformité, ni dans les procédés de culture, ni dans la forme des habitations, des traits particuliers, indiquant, avec précision, l’origine ou la nationalité des colons. Tous ont, sur ces différents points, oublié les traditions de leur pays, adopté de nouveaux usages, modifié insensiblement leur costume, leur alimentation, leurs instruments et leurs modes de culture.
L’agriculteur américain diffère, absolument, de son congénère d’Europe; c’est pour cela peut-être, qu’il réussit mieux. Il n’a pas l’ambition de vivre exclusivement sur son bien d’en tirer les éléments complets de sa subsistance ; il vit de sa terre comme un commerçant de son commence, il trafique de ses produits, du sol, même, s’il y trouve profit; il a plutôt, en sa qualité d’étranger, la crainte que l’ambition de s’y enraciner. 11 ne cherche surtout pas à augmenter la somme de son travail; c’est là une routine qu’il laisse aux fanatiques de la tradition, si nombreux dans la campagne de France.
i)e fait, il est parvenu à simplifier singulièrement son labeur: il ne connaît pas cette division de la terre par parcelles éparses, éloignées les unes des autres, qui est le grand écueil et une des causes de ruine, la principale peut-être, de la culture française ; sa maison est au milieu de son champ, il ensemence une pièce de terre unique, de cinquante ou de cent hectares, sous une seule graine : ici, du blé, là, de l’orge, du lin ou du maïs, travaille en industriel. Il obtient ce résultat, quelque
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peu éloigné de la portée du paysan français, de cultiver son champ, d’y trouver l’aisance, en menant une vie pleine d’heures de loisir et de repos; même pendant l’époque de la moisson, il parvient à se libérer de ses travaux absorbants.
La différence est complète entre la vie qu’il mène et celle du cultivateur français. Celui-ci semble prendre à cœur de multiplier ses efforts et n'arrive qu’à en diminuer les résultats. Toujours le travail le presse, ses occupations sont assez nombreuses pour qu’il en puisse faire provision pour les jours de pluie ou de neige, pour les longues nuits et les courtes journées d’hiver ; il emmagasine son blé, pour le battre en grange ou en chambre ; plus soucieux de respecter les usages d’antan que d’épargner sa peine, il égrène, un à un, ses épis de blé sous le fléau, se méfie de la batteuse, qui emplirait ses sacs vivement, mais prélèverait une dîme sur chacun d’eux
Ce paysan-là ne saurait nous croire, si nous lui disions, qu’au delà de l’Océan, son semblable ne connaît ni cette peine ni ce labeur continu, qu’il a dix mois de loisirs contre deux de travail, que ses produits n’en sont pas pour cela moindres, qu’il peut consacrer les longues soirées lumineuses de l’été ou les nuits d’hiver à des travaux de l’esprit, ces conseillers du progrès. Ainsi en est-il cependant!
A l’automne, il prépare sa terre, le travail important, qu’il doit faire lui-même, le seul que les machines n’aient pas simplifié; la nature du sol le rend facile, sa fertilité le réduit à deux coups de charrue et un hersage, sans autre préparation ni fumure coûteuse et pénible. Deux, mois suffisent à cette besogne et à celle des semailles. L’hiver, fort doux dans ces régions, sans neige et sans gelée, est tout entier, pour lui, une saison de contemplation; l’uniformité de sa culture laisse au colon tout le temps de s’occuper de son jardin d’agrément, des soins minutieux de son verger, du bétail de la ferme. Au printemps, la nature travaille pour lui; l’agriculteur attend les résultats de cette incubation, que les pluies ou la sèche-
resse rendront stérile ou féconde, sans qu’il y puisse rien changer; il n’a pas même à faire provision de fourrages pour l’hiver; son bétail, élevé à l’air libre, trouvera toujours à s’alimenter, même pendant la mauvaise saison.
Arrive enfin l’été, du moins il est proche, car, au mois de novembre, qui correspond au mois de mai de l’hémisphère nord, les blés sont jaunes et les faucheuses peuvent mettre en ligne leurs couteaux aiguisés. On croirait que le bruissement des épis mûrs va arracher le colon à sa vie douce. Il en était ainsi autrefois, au temps où l’on ne connaissait que la faux et la faucille pour couper les longues files d’épis secs, sous le chaud soleil ; alors, même, faute de bras, il fallait quelquefois laisser debout ou abandonner au bétail les récoltes; aujourd’hui, il n’enest plus de même; le colon, qui ne peut, seul, faire les frais d’achat de faucheuses modernes, traite simplement avec un des nombreux entrepreneurs de moissons, qui sillonnent la campagne, qui, à forfait, à prix fixé d’avance, de tant de sacs pour cent, fauche, bat sur place, met en sacs, souvent achète et emporte, en une semaine, la récolte qui, hier debout, agitait ses épis dorés sous le souffle du vent, et aujourd’hui se résume en un chèque payable à vue et endossable. Il a fallu quelques jours au plus, à raison de huit hectares par faucheuse et par jour, pour opérer cette transformation commerciale de toutes les espérances du colon, résumées dans un vaste champ de blé ; il sait, au juste, ce que vaut le travail de son année, et, jusqu’à l’automne, est libre de soucis ; les autres récoltes qu’il a préparées ne lui donneront pas grand embarras et ne l’empêcheront pas de déguster, à l’ombre, les pêches de son jardin.
Que l’on ne dise pas que le labeur est déplacé, et que, si l’agriculteur est, grâce à cette organisation très ingénieuse, déchargé de travaux pénibles, le poids du travail retombe sur l’entrepreneur de moissons et son équipe, et la dépense sur
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celui qui l’emploie. Travail et dépense ont été considérablement diminués par l’emploi de machines perfectionnées, eu même temps que le rendement augmente dans des proportions énormes. Autrefois, il fallait que, tout le jour, le moissonneur restât penché sur sa faux, sous le gros soleil, dans un mouvement régulier, très pénible pendant les longues journées d’été. Si le blé était trop mûr, ce qui se produisait souvent, faute de bras pour rentrer à temps la récolte, il fallait recourir à la faucille, qui laissait moins perdre de grains, mais x’elardait encore la moisson. Les épis rangés étaient placés sur une peau de cheval sèche, portés, ainsi, sur ce traîneau primitif, jusqu’à l’aire en plein champ, où le battage se faisait, sous le galop d'une troupe de juments faméliques et le vannage à la pelle sous le souffle du vent. On calculait à nlus de 25 0/0 la perte du grain apporté à l’aire.
Les temps sont changés. La faucheuse marche d’un pas régulier et constant; le moissonneur, assis sur son siège élevé, dirige le travail, et n’intervient guère que par l’effort de sa pesanteur : les gerbes tombent d’elles-mêmes, toutes liées, derrière lui ; elles sont amoncelées en meules énormes, en attendant la batteuse. Celle-ci représenterait, avec ses animaux de trait et sa locomobile, une dépense d’environ 35 à 40,000 francs, mais l’agriculteur n’a pas à la faire : il attend son heure, prompte à venir, où se rangera, devant sa meule, cette puissante cigale, qui, de l’aube à la nuit et du soir à l’aurore, siffle et bruit laborieusement, sans repos, faisant le travail de mdlions de fourmis; les hommes l'alimentent, sans effort pénible, cachés derrière un flot continu dépoussiéré noire que le vent chasse sans cesse, qui se renouvelle sans relâche ; la paille, dédaignée, résidu sans valeur, que seuls les briquetiers réclameront, pour la mêler à l’argile de leurs briques imparfaites, s’envole, séparée du grain, et s’empile auprès du foyer de la chaudière, qu elle alimente de sa combustion rapide.
Les équipes qui se transportent, ainsi, dans toutes les direc-
tions, pour tous ces travaux, sont presque toujours composées d’Italiens, venus de Lombardie, attirés par les salaires élevés. Ils passent l’Atlantique, malgré le grand éloignement, comme les Belges passent notre frontière, pour venir faire la moisson. Ils s’embarquent à Gênes, en août ou en septembre; les vapeurs italiens et français, aménagés pour le transport de ces travailleurs, en emportent, chacun, mille ou douze cents, qu’ils débarquent, après vingt-deux ou vingt-huit jours de traversée, sur les rives de l’estuaire de la Plata. Là, ils ont vite pris le vent et la bonne direction; dès le lendemain, ils s’entassent dans les wagons ou dans les steamers qui desservent le littoral du Parana ou de l’Uruguay; d’autres partent à pied, la besace au dos, pour se rendre là où la demande de bras est la plus active.
Pendant les mois de novembre à février, ils louent à haut prix leurs services, dans cette immense région, qui s’étend du 27° au 40° lat. Sud, et où la moisson ne se fait pas partout à la même heure. Ces quatre mois de travail incessant, de salaires élevés, qui varient entre 12 et 18 francs par jour, avec une nourriture substantielle, toujours aux frais du propriétaire, les nuits à la belle étoile, suffisent souvent à satisfaire leurs ambitions. Beaucoup, la moisson finie, reprennent le steamer : après une nouvelle traversée, débarquent au pays natal, montrant, avec orgueil, le rouleau d’or qu’ils ont gagné, pendant que l'hiver étendait sur l’Europe le sombre manteau de ses longues nuits, de ses journées de pluie et de froid. Ils arrivent à l’heure pour ne pas manquer un seul des travaux que réclament les champs de leurs pays, les terminer tous, rentrer la moisson, et repartir pour recommencer un nouvel été dans l’hémisphère sud.
Chaque année, ils constatent, à leur retour, l’extension de la zone cultivée. Avec quelle rapidité surprenante se fait cette conquête du désert, dans un pays cependant où l’immigration n’apporte annuellement qu’un faible contingent, ne