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Société, par son président, apporte alors son contingent, et aucune souffrance, pour cachée qu’elle soit, ne reste ignorée et sans secours. Ceux mêmes, à qui toute chance de relèvement est défendue, qui voient l’heure des infirmités incurables s’approcher et le malheur sans remède prendre possession de leur vie, trouvent dans ces groupes une société de rapatriement, qui, à ceux qui voient s’évanouir tout espoir, rend celui du retour et cette suprême consolation de mourir dans la patrie.
Où donc chercher ailleurs une réalisation plus complète de la communauté de pensées, d’aspirations et de vie, une union de sentiments plus admirable? C’est que toutes ces pensées, toutes ces créations, découlent d’un même sentiment patriotique.
Ce sentiment se montre, aussi bien dans les manifestations joyeuses, que dans les œuvres charitables; les unes et les autres se donnent, du reste, constamment la main. Au printemps, une fête foraine, organisée sur le modèle de celles de France, tient ses assises aux portes de la ville, elle s’intitule : fête de Saint-Cloud. Créée pour donner des ressources, dans un moment difficile, à l’hospice de la Société philanthropique, elle s’est perpétuée et est devenue une fondation nécessaire, bien que les 100,000 francs qu’elle produit chaque année ne soient plus indispensables et qu’il faille leur chercher un emploi. Tous les ans, elle attire une foule plus nombreuse; son produis s’applique à la création simultanée d’un asile de vieillards, d’un hospice «spécial de femmes et d’écoles françaises. Ces œuvres constitueront les derniers éléments d’une véritable commune française créée à l’étranger au milieu d’étrangers.
A l’automne, c’est une kermesse, donnée, généralement, dans un lieu clos, source de revenus pour l’institution la plus sympathique de la colonie, celle de son orphelinat, où s’é-
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lèvent jusqu’à leur mariage les orphelines françaises, recevant là l’éducation de famille et préparant des épouses recherchées par les artisans de la colonie.
Enfin, au mois de juillet, au milieu de l'hiver, quelque fois contrariée par le mauvais temps, quelquefois embellie par le beau soleil de saison, brillant dans une atmosphère claire et fraîche, prend place la fête nationale. C’est une habitude maintenant prise, très populaire dès le premier jour. Tout le monde se mêle à cette fête; toutes les maisons de commerce françaises, tous les ateliers français ferment; jes rues se pavoisent; au milieu de celte ville étrangère qui aime les manifestations patriotiques, notre fête nationale passe avec ses fanfares, sa Marseillaise, son cortège de procession civile au milieu de la ville, le bruit de ses réunions, de ses bals, de ses banquets et de ses dîners intimes; — une vraie fête qui s'impose au milieu d’une ville qui travaille à regret et rêve de s’y mêler. Dans les villages au loin, c’est le même bruit; il n’en est pas un qui y échappe, parce qu’il n’y a ni une ville ni un village qui n’ait son groupe de Français considérable ; ils ne sont pas quarante mille comme à Buenos-Aires, dix mille comme à Rosario, quinze mille comme à Montevideo, mais ils sont ici quarante et là deux cents, partout assez nombreux pour former une famille et donner à la fête un certain éclat. Dans certains endroits, les discours des banquets seront faits en espagnol, par un Français, qui s’excusera de ne plus parler avec pureté sa langue; ailleurs, ils se fei’ont en basque, ailleurs encore en patois du Béarn, un peu partout avec un peu d’accent méridional; mais ils seront partout patriotiques, ce sont là de grandes occasions annuelles de faire battre le cœur des exilés au nom sonore de la patrie et de leur faire sentir à tous qu’ils n’ont pas perdu l’esprit de' retour.
Au reste, il n’est pas un Français qui ne songe toujours à cette heure du départ, à l’heure désirée du retour. Ce
peuple, qui croit qu’il n’est pas colonisateur, sur la foi des affirmations, se croit, toujours, provisoirement et de passage à l’étranger; il n'y construit que rarement une maison, n'y achète guère de meubles durables; à quoi bon? C’est provisoire. Il accepte le provisoire du bois blanc, de la chaise boiteuse; à quoi bon faire les frais d’une réparation dans ce provisoire? Il n’y a pas de peuple qui soit plus dominé par cette pensée, et il n’y en a pas qui se fixe d’une façon plus définitive à l’étranger; il n’en est pas dont les fils deviennent plus complètement étrangers et continuent moins les idées paternelles.
C’est là un des côtés imprévus de ces caractères. Les pères et les fils sont unis par un sentiment, puissant et héréditaire, d’amourpour la patrie, mais pourune patrie différente. Est-ce spécial aux colons de la Plata? Non! C’est ainsi partout. Pareille chose s’est produite dans les colonies, même créées par des Français, comme le Canada, qui a cessé d’être français, sans que les colons aient abandonné leur patrie d’adoption, soumise à une loi nouvelle.
Cela tient, sans doute, à ce que le Français, qui a fait un violent effort, contraire à sa nature, pour s’expatrier, transmet à ses enfants, sur la terre étrangère, son goût pour le pays qui les a vus naître. Cela tient aussi à ce que cet effort qu’il a fait une fois, il ne se sent pas le courage de le tenter de nouveau. Après s’être expatrié, il sent que, retourner dans la patrie, depuis longtemps abandonnée, c’est s’expatrier de nouveau, que c’est rentrer trop vieux dans des souvenirs trop jeunes, au milieu d’amis qui vous ont oubliés et qui ont pris la longue habitude de vivre sans vous pendant que vous preniez celle de penser autrement qu’eux. S’il tente cette épreuve, il ne la mène pas souvent jusqu’au bout, il fuit devant les déceptions et retourne là-bas, où l’on pense comme lui, où il peut échanger les lieux communs qui lui sont chers, sans se mettre en frais d’entendement ni
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d invention, où il retrouve ses mœurs et des gens qui le saluent dans la rue. Il se console, en leur racontant, que, dans son pays, il se faisait l’effet d’un personnage muet, contemplant une photographie, où semblaient s’agiter des gens qu'il croyait reconnaître, dans un paysage déjà vu, mais au travers d’un nuage, d’une couleur de convention qu'il ne pouvait dégager, et que, fatigué, il est revenu au milieu de ceux avec qui il sait vivre. Alors il reste, cette fois, pour toujours, entouré de ses fils, qui le voient avec joie rapprocher ses affections des leurs.
Ceux qui croient que les enfants, nés à l’éti*anger, aiment naturellement la patrie de leur père se trompent étrangement; c’est là une fiction de la loi française, rien de plus. L’homme choisit sa patrie comme il choisit toutes ses affections; il n’y a pas là de voix du sang. La patrie des ancêtres est moins une mère qu’une tante respectée ; la vraie, c'est celle où le cœur et l’esprit se sont formés, au milieu d’autres battant à l’unisson, au milieu d’esprits subissant, à la même heure, au même lieu, les premières impressions : cette heure-là commence à sepl ans et se prolonge jusqu’à vingt. C’est vers le pays, où il a vécu ces heures-là, que l’homme ramènera ses affections patriotiques ou le sentiment inconscient qui, chez beaucoup de gens, en tient lieu.
Nous n’en devons pas moins compter comme des nôtres, tout au moins comme des neveux aimés et ingrats, les fils de Français qui tiennent, dans le pays dont nous nous occupons, les premières places. Leurs qualités de race les rapprochent de nous, et nous pouvons constater, avec quelque fierté, que ces qualités-là sont partout un sérieux élément de succès. Beaucoup s’élèvent, souvent, au-dessus de la condition de leur père, qui leur a rendu la tâche plus facile qu’il ne l’a eue lui-même au milieu des difficultés dt la transplantation ; nous en trouvons partout, dans les fonctions les
plus élevées de la politique, dans les assemblées législatives, dans la magistrature, le barreau, la médecine et toutes les sciences appliquées 1 .
Ceux-là n’ont qu’un tort à nos yeux, c’est d’ignorer le principe français qui rattache le fils, né à l’étranger, à la patrie du père, et nous ne pouvons nous dissimuler ce que ce détachement général des fils de Français de la patrie de leur père a de grave. Est-ce donc un fait social ignoré que le Français veut être administré? Même le plus américanisé de tous, aime sentir à ses côtés l’ange tutélaire de l’administration : il le veut invisible et présent, lui rappelant la patrie. Les consuls, qui sans doute comprennent cela, quand ils parlent de leurs compatriotes, disent volontiers : « Mes administrés ». Croirat-on que cette qualification, en contradiction absolue avec le caractère des consuls, choque ceux à qui elle s’adresse? Pas le moins du monde ; et même, dans leur langage de convention, ils baptisent, en bloc, ministre résident, consul, officiers de la station, de ce titre générique : « les autorités ». Cela ne déplaît ni aux uns ni aux autres, mais cela ne constitue pas un lien administratif suffisant.
Si cet attachement puissant des fils de Français au pays étranger quiles a vus naître, a cet avantage théorique de démontrer, à l’excès, que les Français sont les meilleurs des colons, même de trop bons colonisateurs, il démontre d’une façon aussi certaine que nos entreprises individuelles, isolées, de colonisation font payer cher à la mère-patrie l’abandon où elle
1. On peut constater, en ce moment, à Buenos-Aires, ce fait curieux que le Vice-Président de la République, M. C. Pellegrini, est fils de Français, et d’un Français très respecté; M. Cambacérès, gouverneur de la Banque; M. L. Sauze, juge de première instance; M. Fonrouge, président de la Chambre des députés; M. Larroque, président de la Municipalité; M. A. Lasserre, commodore; M. Daniel de Solier, amiral de la flotte; M. Luro, Président du Sénat; M. Lartigau, Préfet de police, et beaucoup d’autres, aussi importants par leur rôle social ou leur grande fortune, sont fils de Français, nés dans le pays.
Rancho et troupeau de moutons. (Voir p
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les laisse. La loi française a beau être la plus vigilante, la plus soucieuse du sort de ses enfants, ses principes ont beau être très énergiquement accentués, elle a beau retenir au passage le fils de Français qui veut échapper aux étreintes de sa maternité, elle est, dans la pratique, impuissante à les retenir.
Ce résultat, contraire aux principes, découle du manque de prévoyance et d’organisation administrative des intérêts français, en pays étranger. Les colonies ont beau raisonner, discuter, prendre l’initiative de groupements, d’associations, emplir leurs journaux spéciaux de brillants aperçus sur toutes les questions qui les intéressent autant que la mère-patrie, tenter des efforts de tous genres, aucun écho ne parvient là où il devrait résonner. Le seul lien sérieux qui existe est celui du service militaire, imposé au fils de Français, né et résidant à l’étranger, sans considération aucune pour le surcroît de charge qu’on lui inflige ainsi; aussi l’évite- t-il et se détache définitivement. N’est-il pas étranger déjà depuis sa naissance, puisque le plus souvent il n’a pas d’état civil français et n'en peut pas avoir? Le consul, qui devrait être le vrai maire de la colonie, peut-il remplir cette charge importante de tenir registre des naissances et décès survenus dans la colonie? Dans un pays comme la République Argentine, grand comme l’Europe, un seul consul résidant à Buenos-Aires, à une des extrémités, et seul autorisé à recevoir ces déclarations, était insuffisant : on l’a supprimé, pour réunir ses fonctions trop vastes déjà à celles du ministre résident, quand, au contraire, il eut été nécessaire de les renforcer, en multipliant les agents consulaires, et leur confiant les attributions qui appartiennent à de simples adjoints dans le dernier des villages de France. On rattacherait ainsi à la patrie beaucoup d’enfants, qui se croient abandonnés par elle, parce qu’ils ne possèdent pas un acte de naissance français et croient de bonne foi que c’est lui et non la loi qui doit leur conférer leur titre, leurs devoirs et leurs obligations. Ils ne voient pas
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l’acte de leur légitimation et se considèrent comme en dehors de la famille française. Ce n’est pas l’administration de la guerre avec son livret qui renouera ces liens que l’administration civile a dénoués.
il faut pour des situations différentes des lois distinctes; il 11e faut pas que la loi demande l’impossible, sinon elle est violée et tout le monde y perd quelque chose. L’émigration est un élément trop nécessaire, un agent trop actif de notre influence pour que quelques faveurs ne lui soient pas accordées, en échange des services qu’elle rend. On proclame aujourd’hui partout et avec raison que d’elle dépend le sort du commerce français; on consulte publiquement et officiellement les colonies de Français à l’étranger ; on fomente chez elles la création de chambres de commerce destinées à éclairer, instruire la routine des producteurs, qui ne savent se décider à sortir de France, à voir par eux-mêmes ce que l’on fait au dehors, et attendent, de cette création, de la besogne toute faite, labeur pour les autres, prolit pour eux. En revanche, il n’est venu à personne l’idée d’admettre au conseil supérieur colonial un seul représentant de ces groupes imposants de Français à l’étranger ; il y aurait, cependant, là une occasion de leur donner une existence officielle, en même temps que de connaître leurs besoins et leurs aspirations, de les discuter, de s’éclairer sur leur vie sociale, de ne pas laisser, en un mol, s’égarer, comme des enfants perdus, ces bataillons d’avant-garde qui ont planté au loin le drapeau de la France.