‹ La vie et les mœurs à la PlataChapitre 56 sur 69 · CHAP. II · texte numérisé non relu

CHAP. II

LA YERBA MATÉ

toute differente, étaient mis sous scellés; des deux cent soixante et onze pères jésuites, pas un ne restait dans le pays, deux mois après. Un gouvernement civil, composé de trois fonctionnaires, remplaçait leur administration compliquée. Les onze missions, situées à l'ouest du Parana, furent placées sous la dépendance du gouverneur du Paraguay, les dix, entre les fleuves, et les sept, à l’est de l’Uruguay, dépendirent de Buenos-Aires.

Ce sont ces dix-sept dernières, qui occupaient la meilleure région, et sont, aujourd’hui, complètement dévastées.

Cette ruine, cependant, que l’on ne croie pas que l’expulsion des jésuites l'a déterminée. Certes, ils avaient eu toute la gloire, en même temps que tout le profit, du succès de leur entreprise, continuée là, avec persévérance, pendant près de deux siècles; mais le triste sort du pays qu’ils abandonnaient est dû à d’autres causes qu’à leur abandon forcé, et au changement de direction qui en était la conséquence. Si les jésuites eussent conservé l’administration de ce pays, n’est sous leur administration qu’il eût été ruiné ; ils n’eussent pu faire plus que ses habitants, qui se comportèrent vaillamment au milieu des épreuves d’une guerre sans merci, qui se prolongea pendant un demi-siècle, et ne laissa derrière elle qu’un pays dépeuplé.

Cette guerre a eu plusieurs périodes. Elle a son origine première dans le traité de 1750, préparé par le Portugal, accepté par l’Espagne, dans l’ignorance où elle était de la position géographie des Missions orientales, situées à l’est de l’Uruguay, qu’elle cédait au Portugal, en imposant, sans en avoir conscience, l’émigration forcée à trente mille habitants, dont elle ignorait l’existence.

L’exécution de ce traité, repoussé par les habitants, dirigés par les jésuites, força l’Espagne à s’unir aux Portugais contre ses propres intérêts, à combattre de ses mains un

peuple, qui acceptait sa loi, auquel sa propre ignorance avait imposé la ruine. Le traité fut, du reste, abandonné en 1762 ; la question de limites ne fut pas, pour cela, vidée, et entraîna une première guerre en 1801, où les Portugais ruinèrent les Missions orientales, et, après la proclamation de l’indépendance, une seconde, en 1817, qui ne fut pas moins fatale aux Missions occidentales.

L’histoire de ces destructions est, partout, écrite sur le sol de ce pays, en même temps que celle de leur grandeur passée. Le voyageur peut suivre l’une et l’autre, il peut, en quelques jours, relever les traces de trente villages, qui survivent à leurs habitants : Villa Encarnacion, devenu village paraguayen, sur la rive du Parana ; Candelaria, village argentin; Corpus, l’ancienne capitale; San-Carlos; San-José, Apostoles ; Martires, au centre de la région ; San-Ignacio- Mini, sur la rive du Yabebiry, affluent du Parana.

Tous se ressemblent, aujourd’hui. Un bois épais les enveloppe, on y pénètre par des picadas; dans les bois, on n’entend plus que le caquetage des perroquets, colons bavards du lieu, qui semblent s’être donné la mission de faire, pour leur compte, la récolte de tous les fruits, pour, des débris de leurs repas, ensemencer à nouveau de nouvelles surfaces : ce sont eux que l’on voit, suivant la saison, dévorer les oranges mûres, ou faire la cueillette des pêches, que donnent encore les sauvageons semés par eux.

Au bout de laj nicada, de plusieurs kilomètres, dont quelques-unes sont encore fréquentées, apparaissent quelques carrés de pierres, alignés à droite et à gauche. Ce sont d’anciennes maisons, dont les toits de chaume et les portes de bois n’ont pas résisté à l’œuvre du temps. La végétation les enveloppe; des arbres, que le hasard a semés là, depuis la disparition des habitants, sont centenaires ; les lianes courant de l’un à l’autre, constituent un fourré impénétrable.

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En face de cette ligne de maisons en ruines, un mur de pierres se dresse, de deux mètres de haut, de deux cents mètres de long, intact, dans toute sa longueur et toute sa hauteur : c’est l’ancien cloître réservé, il se prolongeait jusqu’à l’église, dont le portail le termine.

C’est ici, où toute la puissance créatrice des générations disparues a cherché sa plus haute expression. Le frontispice, de marbre du pays, est resté debout; par les trois grands portails, auxquels mènent encore cinq marches quelque peu bouleversées par la végétation, on pénètre dans ce qui fût la nef, que des arbres gigantesques dominent. Ori voit encore, ensevelis aussi, sous la frondaison, les anciens magasins, tous les bâtiments à usage de la communauté. Devant l’église, une place carrée se développe encore, avec les lignes et l’étendue que les fondateurs lui ont assignées, il semble que son sol ait subi une préparation qui arrête la végétation.

A peu près partout, on trouve la même lutte de la nature contre l’œuvre des hommes disparus. Dans quelques villages qui n’ont pas eu à se défendre, qui n’ont pas subi d’attaques appuyées d’artilleries et de bombes incendiaires, on trouve encore quelques temples fréquentés, des tours, dont les cloches n’ont pas été enlevées.

A la porte de ces temples, qui ont conservé leurs assises et quelques-unes de leurs formes extérieures, que le prêtre a désertés, que des fidèles fréquentent, on se demande quel culte s’est perpétué, si c’est religion ou superstition, que pratiquent les habitants du lieu, redevenus primitifs et abandonnés à eux-mêmes.

L’image du temple donne bien l’idée du culte qu’il abrite; c’est une sorte de christianisme, n’ayant gardé de celui-ci

que les formes extérieures. La tradition faussée, loin de tout contact avec le reste du monde, a perpétué une sorte de paganisme chrétien, où s’est conservée la matérialité des cérémonies, des rites, l’adoration des images, épargnées par le temps, auxquelles les fidèles prêtent une influence directe sur leur existence.

Dans certains lieux plus éloignés, dans les Hautes Missions du Paraguay, qui ont conservé, jusqu’en 1870, sous la dictature paraguayenne, l’organisation administrative des jésuites, on trouve, non plus seulement cette sorte de paganisme abstrait, mais l’administration ancienne de la commune, ou, si l’on veut, de la communauté, sous sa forme paroisse. Les jésuites avaient érigé les villages eo communautés administrées par deux Pères, l’un, chargé du temporel, l’autre, du spirituel, qui gouvernaient, assistés d’une municipalité composée d’un corregidor, d’un alcalde, d’assesseurs, tous choisis parmi les Indiens. Ces Pères, après l’expulsion, furent remplacés par les Franciscains, chargés du temporel, et un commissaire civil, envoyé par l’administration, organisation qui disparut au milieu des bouleversements que souffrit le pays, laissant, derrière elle, une tradition, entretenue depuis deux siècles.

C’est cette tradition et le besoin d’un culte qui revivent dans les institutions nouvelles, que nous avons pu observer, qui perpétuent des usages, dont l’origine est inconnue de ceux qui les ont si bien conservés.

A l’heure actuelle, les communautés sont administrées par une sorte de syndic ou de patriarche chargé à la fois du temporel et du spirituel, choisi à l’élection. Il n’est pas astreint au célibat, mais ne peut épouser qu’une vierge; comme, dans ces pays de nature, la virginité est une fleur d’une conservation difficile, la vierge qui lui est destinée, est élevée et gardée à vue, depuis son enfance, par quatre matrones. Il l’épouse à douze ans; si elle meurt,

Cil AP 11.

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i! n'a pas le droit de se remarier. C’est lui qui est le pontife. Les jours de fête, il officie. Le rite est à peu de chose près, autant qu'il a pu se conserver dans l’isolement sans se retremper dans la doctrine, celui de la religion catholique. Le prêtre offre sur un autel le sacrifice de la messe, dont il a conservé, à peu près, tous les gestes classiques; le pain, fait de fariue de manioc, remplace l’hostie; au vin est substitué une sorte d’hydromel, fait du miel des abeilles sauvages, très abondantes dans les forêts du lieu; le prêtre le boit dans un calice de forme classique, fait d un gros champignon séché, conservé dans sa forme première, au moyen de feuilles et de lianes.

Des paroles et des chants, en guarani, accompagnent celte cérémonie; le baptême se donne sous forme de bénédiction générale, qui rappelle celle que les jésuites distribuaient, le dimanche, aux habitants du village.

Tout dénote, dans ce pays, l’isolement dans lequel il a vécu depuis un demi-siècle, pendant lequel la nature s’y est refait une virginité, et l'homme est redevenu un primitif.

Si l’on calcule que quatre cents lieues de navigation par le Parana séparent de Buenos-Aires, centre social et économique du bassin de la Plata, et deux cent cinquante, nar l’Uruguay, séparent Montevideo, du seuil de ces régions, on comprend combien facilement ce pays a pu rester en dehors de l’orbite d’évolution des peuples platéens; ajoutons que le cours de ces grands fleuves est à peu près fermé à l’entrée même du territoire des Missions, par des rapides, que la navigation n’a fait aucun effort pour supprimer ou atténuer : Ces obstacles sont à la veille d'être tournés par la construction d’une ligne ferrée : en même temps que la distance même sera supprimée. Une ligne directe, partant de l’Assomp-

tion du Paraguay, continuant le chemin déjà mené jusqu à Paraguari, tracé jusqu’à Villa-Piica, ira aboutir à Villa Encarnacion, ville paraguayenne sur la rive même duHautParana, en facePosadas, capitale argentine du Territoire des Missions, située sur la rive orientale du Haut Parana.

De Posadas, en passant par San-Carlos, Apostoles, Santo- Tomé, la ligne, en territoire argentin, ira rejoindre la rive de l’Uruguay, la suivra, en traversant les Provinces de Corrientes et d’Entrerios, jusqu’à la ville de Concordia, reliée à Buenos-Aires par des steamers quotidiens, qui emploient six heures à descendre l’Uruguay et à traverser l’estuaire de la Plata. Cette ligne ouvrira les destinées des anciennes Missions, leur rendra leur place dans le monde, en même temps qu’elle absorbera tout le trafic, jusqu’ici si difficile, du Haut Paraguay, du Haut Parana et du Haut Uruguay. Piien ne sera plus facile, en faisant incliner légèrement la ligne paraguayenne, et la menant jusqu’en face de Candelaria, c’est-à-dire à trois lieues au-dessus de Villa-Encarnacion, que de jeter un pont sur le Haut-Parana, dont les rives, à cet endroit, élevées d’environ vingt mètres, n’ont, entre elles qu’un écartement de trois cents mètres. Ce travail, d’une certaine importance, mais très réalisable, placerait cette ligne au premier rang des grandes voies de pénétration de l’Amérique du Sud; elle suffirait, à elle seule, à opérer une véritable révolution géographique, en même temps qu’économique, en mettant à trente heures de Buenos-Aires, la ville de l’Assomption du Paraguay et le Haut Paraguay, qui, aujourd’hui, par les fleuves, en sont encore à cinq jours, en remontant le courant, et à trois jours en sens inverse, sans tenir compte des embarras et des retards que causent les crues subites ou les basses eaux du Parana.

Telle qu’elle est conçue et concédée par le Gouvernement Argentin, en laissant, pendant quelque temps encore, le Paraguay en dehors de son courant, elle dégagera rapide-

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ment l’avenir des hauts fleuves et des possessions argentines.

Cet avenir est si bien tracé, l’importance économique, qu’il y a à ouvrir une sortie vers l’Atlantique à ces riches pays, si réelle, que le Brésil, comme pour prouver que les vieilles luttes ne peuvent plus se poursuivre que sur le terrain économique, fait, lui aussi, des efforts dans ce sens. Il se souvient que c’est, par terre, de l’Atlantique au Haut Parana, que sont venus quelques-uns des premiers colons de ces régions, qu’ont été amenées les premières têtes de bétail; il a repris l’ancienne voie des émigrants des xvc etxvic siècles, oubliée, depuis, a tracé et concédé une voie ferrée, qui. partant du port de Paranaguà, relie déjà la ville de Coritimba située sur la rive du rio Iguazu, que les Brésiliens appellent rio Coritimba. Cette ligne, si elle était prolongée jusqu’aux rives brésiliennes de l’Uruguay, celle du Haut-Parana, et du Haut Paraguay, permettrait au trafic, à destination de Buenos- Aires, de prendre la voie de terre à Rio-Janeiro, d’éviter quatre jours de mer; elle rapprocherait d'autant le trafic à destination du centre de l’Amérique du Sud, et de la côte du Chili.

De semblables projets auraient pu paraître chimériques, il y a vingt ans, ils sont aujourd'hui à la veille de se réaliser, et prennent déjà rang parmi les progrès nécessaires. Jusqu’à ce qu’ils deviennent des faits, la voie, en construction sur territoire argentin, rendra, avant peu, tous les services que nous signalons.

lie tous les produits, que promet ce pays, le plus riche, celui dont l'avenir est le plus assuré, dont le présent est brillant, est la yerba mate.

Il suffit de mettre le pied sur le continent sud-américain

pour se rendre compte, par l’importance de la consommation qui est faite de ce produit, de la richesse de la région d’où on le tire. Elle est aussi étroite que sont vastes et bien préparés, pour recevoir une population très dense, les pays qui la consomment.

Les magasins en sont pleins. Il n’est pas une maison de l’Amérique espagnole où il n’y en ait, quelque part, un suron de deux cents livres, ouvert, où l’on puise ; pas une chaumière qui n'en contienne une provision de quelques kilos. Le marchand qui n’en a pas peut fermer boutique. Le pasteur qui rentre de la plaine, le voyageur qui passe, le laboureur qui a fini sa journée ou qui la coupe d’un moment de repos doivent trouver, toute prête, une infusion chaude, à l’heure où ils se présentent, sans avoir à la solliciter ni à l’attendre. Aucun prétexte ne sera admis, aucune bonne raison écoutée; personne n’est assez pauvre pour ne pouvoir s’en procurer, personne assez riche pour avoir le droit de la dédaigner. Elle est le premier lien social qui s’établisse; elle fournit à ceux qui n’ont aucun point de contact, ne se connaissent pas, un prétexte à repos en commun et à causerie; elle rapproche les distances, supprime les divisions sociales.

Le seul reproche qu’on lui fasse est de les rapprocher trop et de les supprimer trop. Ceux qui la dédaignent disent d’elle qu’elle n’a pas de place dans un salon, ou dans une réunion de gens du monde; on critique sa vulgarité, sa manière trop familière de se présenter.

Que ces délicats quittent pour quelques jours leur foyer, leur ville, ils auront bientôt perdu ces préventions ; avant que le coq ait chanté trois fois, sans même, ce qui est fréquent, qu’ils aient passé la nuit à la belle étoile, ils auront renié leurs théories.

Aussi, ce que cherche, partout, le voyageur qui pénètre dans les Missions, c’est l’arbre qui donne ce produit recherché.

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Où sont ces immenses plantations que l'imaginalion a rêvés? Où commencent les immenses forêts, formées de cet arbre précieux?

Au seuil de chaque habitation, où nous croyions trouver, au moins, quelques échantillons sagement conservés de cet arbuste précieux, nous n’en rencontrions pas trace, pas même âme qui vive qui pût nous répondre et nous renseigner. Les orangers, les pêchers, tous les arbres fruitiers plantés autrefois, et apportés de loin, ont prospéré, se sont multipliés, seul, le houx indigène, filexparaguensis, l’arbre yerba, a disparu de tous les points où il y a des habitations. N’est il donc susceptible d'aucune culture? Est-il, comme ces primitifs passionnés de barbarie, qui fuient devant l’homme civilisé, comme ces animaux sauvages, qui s’éloignent des habitations? Non, mais cette plante ne donne pas de fruit que l’on puisse recueillir, ce ne sont pas davantage ses fleurs que l’on utilise, ce sont ses rameaux, ses jeunes pousses, même le bois déjà noué; l’arome recherché est partout, l’on peut couper la plante au pied, tout en est utilisable.

C’est là le secret de sa destruction; partout où l’homme a paru, l’arbuste s’étiole et disparaît, épuisé par une exploitation indisciplinée. On l’a coupé à contre-saison; on l’a abattu pour avoir toutes ses branches; il n’a pas résisté à ces rudes assauts. Les jésuites en avaient fait faire des plantations dans les villages, dans les jardins; tout a disparu. On a pénétré dans le bois et l’on a procédé de même.

Aujourd’hui, il faut aller loin; la recherche de la yerba, dans les Missions, ressemble quelque peu à celle d’un filon.

A l’état sauvage, Vilex paraguensis ne se trouve pas isolé dans les bois, il est mêlé, en plus ou moins grande quantité, à toutes les autres essences. II croît dans toutes les régions, situées au nord du 24° latitude ; on ne le trouve ni plus haut ni plus bas, et l'on peut estimer à neuf cents lieues la surface

de terre ou on le rencontre. De la famille des houx, il devient aussi gros qu’un oranger de taille moyenne, mais, quand il a été exploité, il prend, pour ne plus la perdre, une apparence de buisson rachitique.

Les branches se' dirigent vers le ciel, comme celles du laurier. La feuille est persistante, lisse, de forme elliptique luisante d’un vert pâle, piquée de tâches plus vertes sur les bords et dans la partie supérieure ; elle a douze à quinze centimètres de long, la moitié de large, la queue est courte et rougeâtre. Les fleurs sont en grappes de trente à quarante centimètres chacune, elles ont quatre pétales, et le même nombre de pistils, placés dans les intervalles. La semence est lisse, d’un rouge violet, semblable à des grains de piment.

On a raconté que ces graines ne germaient pas, si elles n’avaient, au préalable, été absorbées par des oiseaux et semées par eux. Des gens crédules ont garni des volières de ces étranges semoirs-laboratoires, et recueilli avec soin, les graines, rejetées par les oiseaux, dont ils renouvelaient la provision, en les mêlant à leur nourriture. Ce sont là des contes. L’arbre se reproduit de graines et même de rejetons ; culture des plus simples, dont personne ne se préoccupe ; les verbateros font la récolte, mais ne la préparent pas.

Le temps n’est plus où les jésuites veillaient sur l’avenir des forêts deyerba, les verbales. Elles sont aujourd’hui abandonnées aux habitudes de gaspillage, si communes dans tout le territoire américain, où le souci du lendemain n’a jamais été de mode.

L’homme, qui n’a rien fait pour semer ou protéger l’arbre, est comme le nomade qui n’a pas domestiqué le troupeau, il est un chasseur, et traite sa prise ou son gibier comme toute chose sans maître.

C’est donc de la recherche des yerbales que s’occupe le yerbatero. Les gouvernements argentin ou paraguayen n’ont jamais pris grand souci des yerbales contenus sur

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leur territoire; ils ont, pour la forme, frappé d’un droit les concessions, qu’ils ont données, sans avoir recueilli, au préalable de renseignements ni contrôlé ceux que leur apportaient les yerbateros en quête de concessions. Le Brésil a été plus prompt à surveiller ces richesses, sans doute parce (ju'il était moins favorisé. 11 a été avare de concessions, tout en protégeant et stimulant, par tous les moyens, en même temps que la culture de la yerba sur son territoire, l’exploitation des yerbales naturels sur celui de ses voisins.

Aussi, d’une façon à peu près générale, peut-on affirmer que le yerbatero est Brésilien : c’est la langue portugaise que l’on parle, à peu près partout, dans les yerbales, même dans la partie espagnole de ces contrées; la majeure partie du produit prend la route de terre, jusqu’au port brésilien de l'Atlantique, Paranaguà, d’où il revient, par chargements entiers, jusqu’aux centres argentins de consommation. On croit même dans ces contrées, qu’il existe, à Paranaguà, des plantations de yerba, qu'il y a une yerba brésilienne, une paraguayenne, et une des Missions. C’est, en réalité, toujours la même et de même origine.

Seul, peut-être, le mode de préparation diffère, mais la récolte s’en fait de même, dans les mêmes parages.

Au mois de mars, qui est le mois de l’équinoxe d’automne, les yerbateros entrent en campagne. Les uns organisent des flottilles de pirogues, les autres forment des troupes de mules. Us se divisent, par escouades, de douze à quinze naturels du pays, dirigés par un entrepreneur, qui, lui-même, travaillant rarement avec ses ressources, dépend d’un commerçant du pays, dont il reçoit des avances, des outils, des vivres pour ses hommes; il lui remet, au retour, le produit de sa récolte

L’outillage est fort simple. Par homme, un mâche te , sorte de long sabre recourbé, de forme japonaise, d’un mètre de long, sans tranchant, à poignée de bois; une hachette à main, une hache, et, par escouade, un certain nombre de pelles, de cognées et de scies, pour dresser, sous bois, un campement, enfin les outils tranchants nécessaires pour tailler les pointes de flèches de bois dur et les arcs, indispensables aux Indiens qui ne savent pas se servir d’une autre arme pour chasser. Les vivres sont des plus simples; l’on compte surtout sur la forêt pour les renouveler. Le bétail manque dans les Missions ; il est rare que l’on donne aux yerbateros du charqui de viande de bœuf, c’est, ordinairement, la chair desséchée du tapir qui le fournit; le maïs, la racine et la farine de manioc, qui font le fond de la nourriture des indigènes, sont aussi des objets de luxe pour le yerbatero,

Celui-ci doit vivre comme le baleinier; au lieu de pêche, il a la chasse; elle abonde, depuis le tapir solitaire, de la taille d’un veau, jusqu’au pécari de la taille d’un cochon de lait, qui court en bandes tellement innombrables, que, quelque inoffensifs qu’ils soient, il faut les éviter avec sein et prendre position sur un arbre, quand le passage d’une bande est signalé : ce torrent de marcassins, défonce au galop ce qu’il trouve devant lui. a bientôt fait de renverser l’obstacle, fùt-ceun chasseur à l’affût, armé de son fusil. Tous les oiseaux des forêts fournissent également une chair abondante et des plus variées, parmi eux la dinde des bois tient, en grosseur, et le perroquet, en nombre, le premier rang.

Les yerbales ont été, au préalable, reconnus et dénoncés. Ce n’est pas la moindre entreprise.

La plante est partout, mais il faut la découvrir en nombre et pouvoir l’atteindre. Il faut qu’elle soit assez abondante pour payer les peines de l’exploitation et permettre les frais d’installation d'un campement. Il faut, aussi, tracer le chemin a travers bois ; une picada, faite à pied, donnant passage à

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un homme, est suffisante pour y parvenir; il faudra, au retour, l’élargir pour ouvrir la voie aux. convois de mules chargées de lourds surons.

Quelquefois le terrain est occupé par une tribu d’indiens guayanas qui y prétendent un droit de propriété, qu'une possession de plusieurs siècles justifie aux yeux de l’équité, que seul conteste le droit du plus fort. Il faut, alors, acheter d’eux, la licence d’exploitation, déjà payée à l’Etat, en lui donnant avis de la situation des yerbales que l’on veut exploiter. Il en est qui ne mesurent pas moins de cent cinquante mille hectares, s’étendant sur une ligne de quatre à cinq lieues, ayant dix lieues de profondeur.

Ce système de concession de simples droits d’exploitation par l’Etat a le grand inconvénient de pousser les yerbateros au gaspillage des trésors spontanés, dans lesquels on les laisse puiser.

Pour obvier au danger que peut présenter, dans un avenir lointain, l’épuisement des yerbales, chaque peuple a pris des mesures différentes. Les Brésiliens poussent les yerbateros sur les territoires voisins, au risque de réveiller les querelles internationales mal éteintes. Les Argentins ont cru prendre une mesure prudente en défendant l’exploitation. Les Paraguayens ont fait mieux. Au lieu de louer le droit d’exploitation, ils vendent les terres, où peuvent exister des yerbales, à des entreprises particulières, dont ils ne reçoivent plus comme contribution annuelle que l’impôt foncier, mais dont ils frappent les produits d’un droit élevé d’exportation. Le propriétaire surveille mieux la source de sa richesse, que ne fait le locataire de celle de ses revenus; il met en pratique, dans son exploitation, des principes prudents d’économie agricole, et perpétue une richesse naturelle sans l’épuiser dans sa fleur.

La plus importante de ces exploitations paraguayennes est

celle de Tacuru-Pucu, située sur la rive occidentale du rio Parana à quatre-vingts lieues au nord-ouest de la capitale des Missions, Posadas, et appartenant à la société Uribe et Ci0, qui dispose d’éléments puissants et élabore un million de kilos annuel. Elle exploite des yerbales naturels qui lui ont été concédés pour dix ans en 1878 sur une surface de mille lieues carrées, soit deux millions cinq cent mille hectares. Cette concession prend fin en 1888, elle ne sera pas renouvelée, mais la société garde en propriété cinquante lieues carrées, soit cent vingt-cinq mille hectares.

M. Uribe a fait explorer toute la région circonscrite entre l’Acarey, Fltambé-Mini, l’Itambé-Guasu, ouvert des picadas, des routes, construit des ponts, créé des villages, groupé des tribus, organisé des cultures, pour subvenir aux besoins de son personnel, amené du bétail de reproduction; il entretient toute l’année six cents travailleurs.

La yerba est de deux catégories, champêtre ou sylvestre; la première peut fournir quinze kilogrammes, la seconde cinquante, par pied; quelques plantes exceptionnelles donnent jusqu’à cent cinquante kilogrammes.

Le yerbatero attaque l’arbre au machete. Il en abat toutes les branches, en fait une charge, la porte, déjà flétrie et non séchée, au centre de l’exploitation, où sont les foyers. Sur le sol préparé et balayé, on a dressé quelques pieux de bois; à une hauteur de deux à trois mètres, les branches de yerba que l’on a apportées, se rangent, sans les tasser, jusqu’à former une épaisse toiture. On rabat les rameaux, jusqu’auprès du sol, en parois serrées ; sous ce dôme, qui rappelle les tas de bois dressés par les charbonniers dans les forêts, on allume un feu de branches sèches, choisies sans odeur. Ce feu lèche les parois, produit sur tout ce qui a été entassé une torréfaction. On entretient le feu, doucement, pendant une vingtaine d’heures et l’on retire.

Les branchages torréfiés sont, alors, portés au piloir pour

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