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être pulvérisés. On se sertpourcela de marteaux-pilons de bois dur, mus à la main, frappant sur les branches entassées dans une caisse de bois : quelquefois le marteau est mu par la force motrice d’un courant d’eau naturel : c’est le mojolo. Il est mis en mouvement par un système de contre-poids simple et ingénieux. Le marteau constitue l'extrémité d’une poutrelle, dont l’autre est garnie d’un petit réservoir ; de luimême, par un système de bascule, celui-ci se place sous une petite chute d’eau, se remplit d’eau quand le marteau doit remonter, se vide aussitôt plein, ce qui fait retomber le marteau, se remplit à nouveau; l’eau recueillie fait peu à peu par son poids remonter le marteau. Le travail automatique et rapide n’exige aucune main-d’œuvre ; la yerba torréfiée est d’une pulvérisation facile, on la retire presque en poussière.
Il s’agit, alors, d’en faire l’emballage. Le système ancien, qui était coûteux, tend à disparaître. On coupait en carré une peau de bœuf, séchée d’abord, puis rendue molle dans l’eau; on en dressait les côtés attachés, à quatre piquets, et l’on réunissait les quatre morceaux par une grosse couture de cuir. Dans le sac ainsi dressé, on empilait jusqu’à cent kilos de yerba , en leur faisant subir un fort tassement, sous les coups redoublés de masses de bois dur. Le sac prenait la forme d’un gros oreiller. Quand il était parfaitement rempli, que l'ouverture était cousue, on le laissait sécher au soleil, s’y rétrécir jusqu’à prendre des formes rebondies et une dureté qu’une hache ne pouvait entamer. Cette forme classique, sous laquelle la yerba se présente, encore souvent, aujourd’hui, fait place peu à peu à l’emballage en simple sac de toile, où l’on presse la yerba sous le jeu de petits pilons de bois dur. Cette toile a l’inconvénient, quelquefois, de se perforer dans les transbordements, de laisser perdre partie de son contenu; elle laisse aussi s’évaporer assez du parfum de la yerba, pour que l’on
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puisse reconnaître, à l’odeur qu’il laisse, un chargement qui passe.
Les hommes, employés à ce métier, rendu rude par la chaleur, le voisinage de marais, la présence de moustiques et de reptiles dangereux, travaillent sous le soleil et se contentent d’une pauvre nourriture. Quelques-uns opèrent pour leur compte, réunissent un lot, plus ou moins considérable, qu’ils vendent, sur place, à un prix relativement bas. Les envois de toutes ces exploitations partielles sont apportés pour être élaborés, soit en fardeaux de branches et de rameaux, ainsi, dans leur état naturel, soit déjà torréfiées ; il est préférable qu’elles le soient dans cet état, la yerba perd quelque peu de ses qualités si elle n’est pas torréfiée aussitôt coupée.
Ce qui, du reste, détermine surtout sa qualité, c’est moins le mode de préparation que l’élection de la saison de la récolte. Il faut attendre que la végétation soit achevée, la sève presque arrêtée, ce qui se produit en mars.
O11 classe le produit en trois catégories. On nomme caa-cuy celle composée de jeunes feuilles tendres ; caa-mini celle dans laquelle n’entrent que de jeunes rameaux, de petites pousses, et de jeunes feuilles, caa-guasu ou yerba de palos , celle où entrent des feuilles et des branches de toutes provenances. Le commerce, lui, la classe en paraguayenne, missionnaire et brésilienne. Celle du Paraguay, est recherchée surtout parce que le mélange de toutes les sortes de branchages est évité, ce que le mode brésilien néglige. Les Brésiliens, en outre, ne torréfient pas de la même manière. Le prix s’en ressent sur le marché de consommation et les prix difîèrent sur le vu de l’étiquette.
Un palais européen ne reconnaîtrait, guère, les qualités que
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découvre à première vue, ou dès la première gorgée, un sudaméricain. Dans le coin négligé d’un magasin ouvert à tous les vents, et à toutes les poussières, gît un suron de cuir, portant sur ses flancs dénudés, presque chauves, la trace de longs voyages, faits depuis le fond de la forêt, où, sous le chaud soleil, les Indiens ont gonflé ses flancs, à coups de longs maillets, jusqu’à celui où, du bât de la mule, il est tombé dans la pirogue, pour, de là, chargé sur un steamer, transbordé sur la voie de fer, puis, cahoté sur une charrette, aboutir là; maintenant, il bâille, laissant échapper par une large entaille, faite d’un coup de couteau maladroit, les principes aromatiques qui se dégagent de la poudre destinée à la consommation. 11 ne séduit guère celui qui rencontre là, pour la première fois, ce produit si apprécié.
La poudre, malgré les minces séductions du milieu où on la rencontre, n’a pas mauvaise apparence ; de loin, elle semble une sorte de sciure très fine, mélangée de petits cubes de bois rond; l’arome qu’elle dégage est agréable; si même vous en saisissez une poignée, vous êtes pénétré de sa finesse, que le produit conserve, malgré le peu de soins dont il est l’objet et son exposition prolongée à l’air libre.
A première vue, non plus, on ne s’imagine pas quel peut être l’usage de cette poudre, quel genre de consommation on en peut faire. Il faut être initié.
C’est ici où le novice rencontrera quelque surprise. Peutêtre repoussera-t-il, sans y vouloir goûter, un breuvage, pour lequel, il faut bien le dire, on en est encore à chercher un mode de préparation qui soit agréable à tout le monde, qui, en même temps, tire de l’infusion tout son arôme.
Pour le moment, la consommation n’a rien innové aux usages, établis par les jésuites, conservés depuis trois siècles. Leur organisation commerciale, très habilement développée, avait su répandre, dans toute l’Amérique, l’usage
de ce produit ; ils avaient en même temps su trouver les procédés de torréfaction et de préparation que nous avons décrits, très suffisants pour une industrie et une société primitive. L’heure est venue de faire mieux.
La yerba, en effet, si elle a perdu son rang social, si elle est peu à peu proscrite des salons et dédaignée par la jeune génération, si elle est remplacée par le thé et le café, n’en est pas moins, chaque jour, plus répandue dans les masses profondes des nations sud-américaines ; partant la demande en est chaque année plus considérable.
Il y a mieux à faire que de la dédaigner, il y a à perfectionner son mode d’emploi.
Elle diffère, nous l’avons vu, du thé, en ce qu’elle provient d’un végétal, d’une nature très différente : le thé est une camelliacée, la yerba est un houx ; du premier c'est la fleur et la feuille, du second c’est le rameau que l’on utilise ; on peut donc se contenter de sécher la fleur et la feuille de thé, il faut torréfier celle de la yerba : il faut aussi pulvériser le produit de la torréfaction de celle-ci, opération rationnelle qui n’a d'autre objet que de faire avec soin ce que feraient les hasards des transports ; la feuille simplement séchée à l’air s’émiette, en effet, d’elle même.
Que résulte-t-il de la nécessité de cette pulvérisation? C’est que la poudre très menue, presque impalpable, ainsi obtenue, ne peut se traiter par les mêmes procédés d’infusion que le thé ; il semble que l’on n’ait pas songé encore au procédé très simple, très connu, du filtre à café.
On procède, partout, en faisant infuser dans une petite courge sauvage, que l’on nomme maté, d'où le nom de yerba maté, par corruption maté, que l’on donne à l’infusion. On met dans cette courge la poudre, le sucre et l’eau bouillante; pour absorber le mélange, on y plonge un tube de métal terminé par une boule percée de petits trous, appelée bombilla, ou plus simplement un tube de roseau terminé par
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un minuscule panier, faisant, office fie filtre; au travers l’on suce le liquide, comme on le fait avec la bombilla.
Ne pourrait-on pas servir à chaque convive son maté, lui réserver l’usage exclusif de sa bombilla? Cela paraît, à la vérité, très simple; beaucoup de raisons s’y opposent. L’infusion, d’abord, n’est pas facile à préparer, il faut un certain tour de main pour placer la poudre, le sucre et la bombilla, de façon que celle-ci fonctionne sans se boucher à chaque instant ; il faut, en outre, renouveler l’eau constamment, la courge en contenant fort peu; enfin, et cela est sans doute la raison majeure, l’arome de la yerba offre cette particularité qu’il ne se développe qu’au fur et à mesure des infusions ; la première est moins riche en principes aromatiques et réconfortants que la sixième et l’on peut l’employer jusqu’à la dixième.
Toutes ces raisons ont milité pour la conservation, jusqu’à nos jours, du procédé, que pratiquaient, déjà, les Guaranis à l’époque de la conquête, et que les jésuites n’ont fait que perfectionner et généraliser.
Il faut bien dire qu’à l’époque coloniale cette communauté d’un appareil très employé, passant, tout le jour, de bouche en bouche, ri’était pas pour surprendre. La vaisselle était, à cette époque, des plus rares, et sa rareté s’est perpétuée jusqu’à une date bien rapprochée de nous. Cela tenait à la difficulté des communications, aux systèmes prohibitifs des lois espagnoles, qui imposaient, exclusivement, l’usage des produits de l’industrie, très peu développée, de la métropole; cela tenait aussi aux prix très élevés des transports qui renchérissaient, outre mesure, les objets d’un prix modique comme l’était la vaisselle de terre.
Il en résulta que, dans les colonies espagnoles, les familles aisées en étaient arrivées à remplacer la poterie par des objets d’argent; flambeaux, assiettes, gobelets et plats, ustensiles
de cuisine, vases d’un usage intime, tout était en argent; mais, par cela même, et pour cette raison que la médiocrité des fortunes était la loi des colonies, ces objets ne se rencontraient pas en nombre dans les familles, même relativement aisées ; dans beaucoup de maisons on n’en trouvait qu’un échantillon unique, servant à tour de rôle à chaque personne de la famille.
On était donc préparé à cette promiscuité, que l’usage de la yerba mate, sous la forme indiquée, ne faisait qu’accentuer, mais ne créait pas.
Ajoutons que ces usages primitifs et familiers étaient et sont encore dans les mœurs espagnoles, qu’il n’est pas surprenant qu’ils aient passé l’Atlantique. A notre époque encore, en Espagne, où il nous a été donné de l’observer, exactement comme en Amérique, l’usage est de placer au milieu de la table, dans la pièce où l’on reçoit, un verre et une carafe; quiconque a soif emplit le verre et le vide; nous avons, pour notre part, souvent, vu renouveler l’eau, mais jamais changer le verre.
Cet usage est loin d’être général en Europe. Dans les pays où le thé et le café se sont si vite répandus, ils ont dû, dès la première heure, être présentés autrement.
La yerba mate , pour pénétrer en Europe, devra passer par le filtre à café ; le filtre, d’un modèle spécial, où l’ébullition de l’eau, obtenue dans l’appareil, va trouver, d’elle-même, la partie du récipient où la poudre est placée, et extrait du marc tout l’arome, nous paraît indiqué pour obtenir de la poudre de yerba tout celui qu’elle contient.
Recourir à l’usage de la feuille torréfiée, comme cela a été tenté, ne nous semble pas être une solution pratique ; il faut, en effet, des soins compliqués, faire une infusion de plusieurs heures, que l’on jelte, et qui n’a d’autre objet que de préparer, d’amollir la feuille, en diluant la gomme qui la couvre.
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Ce n’est pas à l’Europe à chercher le mode de traitement d’un produit qu’elle ignore et ne recherchera que lorsque le pays de production le lui aura présenté, sous un aspect séduisant, faisant ressortir tous ses avantages.
Ceux-ci sont nombreux. Le produit est, d’abord, 1res bon marché; il peut le devenir davantage par la culture dans la région qui peut le produire, et par l’exploitation plus rationnelle des gisements sylvestres. On peut se le procurer aujourd’hui à moins d’un franc la livre rendu à Buenos-Aires; la douane française ne le frappe que d’un droit de sept francs les cent kilos, car la douane connaît ce produit, que le consommateur ignore. Ce prix, qui est à peu près celui du café sur les lieux de production, ne saurait être comparé à celui-ci sans tenir compte des conditions d’emploi. Un kilo de yerba peut fournir cinquante litres d’infusion, soit cinq fois plus qu'un kilo de café, et la force de l’infusion, loin de diminuer, augmente avec le nombre des opérations jusqu’à la cinquième, et ne diminue qu’à partir de ce chiffre, pour revenir, à la dixième, à son point de départ.
Au triple point de vue social, hygiénique et thérapeutique, la yerba est aussi recommandable.
Trois siècles d’emploi dans toutes les contrées de l’Amérique du Sud suffisent à démontrer ses heureux effets sur la sociabilité de ces pays. Dans la plaine pampéenne, où l’isolement est la règle, dans les vastes pays, où, sans être aussi absolu, il est fréquent, le maté a toujours été le meilleur des compagnons, le soutien par excellence du travailleur ou du pasteur isolé. Il lui donne, à peu de frais, une douce excitation qui n'a aucun des inconvénients de l’alcool. Il est toujours facilement préparé : il a suffi pour cela de laisser dans sa demeure, auprès d’un feu de braises qui ne s’éteint jamais,
une bouillotte qui n’a d’autre fonction, pour trouver toujours la boisson prête, un peu de joie préparée, un réconfortant, et, si un hôte le surprend, de quoi le traiter dignement.
Le goût de l’isolé pour cette boisson, qui s’impose à lui, lui crée des habitudes de foyer et d’intérieur. Rien de triste et de dégradant comme de boire, seul, de l’alcool; l’ivrogne même ne le pardonne pas... à son voisin, rougit de luimême s’il s’y laisse aller. Autre chose est boire une infusion chaude, auprès d’un foyer qui est une compagnie, qui remplit la maison d’une lueur gaie. S’il est vrai que, là où il y a un foyer, un embryon de société existe, on peut dire que, là où le maté a pénétré, un être sociable se rencontre, une société se forme.
Au point de vue hygiénique et thérapeutique, les avantages ne sont pas moindres.
Un des plus précieux, c’est son action sur l’appareil locomoteur et sur la puissance dynamique. On en cite de nombreux exemples, faciles à contrôler.
L’habitant de la pampa, gaucho, aussi bien qu’étranger, qui a à sa disposition, en abondance, l’alimentation, par excellence, de la viande de bœuf, qui en use largement, n’y recourt précisément pas, cela est remarquable, aux moments où il lui semblerait qu’elle lui soit le plus nécessaire. Au moment de la ferrade, par exemple, et des fatigues dont elle est l’occasion, quand il s’agit de marquer mille ou deux mille veaux, ou de contremarquer, autant de bœufs, de vaches ou de taureaux, le gaucho passe tout le jour à l’œuvre dès l’aurore, sous le soleil et jusqu’au soir, sans se soutenir autrement qu’en prenant, aussi souvent qu’il le peut, des infusions de yerba. C’est elle qui entretient sa gaieté, son activité et l’empêche de se lasser. L’étranger laboureur, qui travaille à pied, fait comme lui, et se trouve comme transformé sous celte influence. Les armées en campagne démontrent, par de
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nombreux exemples, l’influence excellente du maté sur le moral et le physique du soldat, si bien que l’on dit sous forme d’axiome : « Pas de maté, pas de soldat. »
Comment ne pas souhaiter qu’un produit qui présente tous ces avantages entre promptement dans nos habitudes. 11 amènerait dans le mode de vivre et de s’alimenter de nos travailleurs d’excellentes modifications, développant, chez eux, les forces que l’alcool brise, apportant à l’alimentation grossière et lourde de l’habitant des campagnes un élément nouveau à bas prix, un soutien de ses forces, un stimulant pour ses travaux monotones, un compagnon pour la veillée.
Ajoutons que la yerba produit, sur le système nerveux, une excitation gaie, sans fatigue, reposante, source de rêves, d’illusions, d’espérances qui voileront pour le moment la tristesse de la destinée.
Puisque nous devons aimer la vie, devons-nous repousser les voiles que la nature nous offre pour nous en cacher les perspectives décourageantes? Si la yerba maté ne devait apporter d’autre bénéfice, il suffirait à justifier tout ce que nous en avons dit.