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CHAPITRE III

Route du nord de la République. — Rosario. — Cordoba; Jesus-Maria. — Recreo. — Tucuman. — La ville. — Aspect de la Province. — Les irrigations.

— La canne à sucre. — Modes de plantation, de culture et d’exploitation.

— Les usines de Tucuman. — L’usine modèle de M. Hileret. — La maind’œuvre indigène. — Contrats de louage. — Mœurs des travailleurs. — Leur alimentation. — Abus de la canne à sucre. — La société de Tucuman. — De Tucuman â Santiago del Estero. — Station Prias. — Exploitation forestière. — Lequebracho. — Pays sans eau. — Santiago dcd Estero.

— La ville. — Le pays. — Usine de M. Saint-Germès. — De Santiago à Rosario. — Le port, la ville, la société de Rosario. — Ville succursale. — Le célibat. — Rio Parana. — Navigation. — Steamers et escales. — Parana, Goya, Bella-Vista. — Le Gran Chaco. — La colonie Ocarnpo. — Usine, plantations et produits. — Corrientes. — Le Haut Parana. — Ituzaingo Posadas. — Les Missions. — La plantation du général Rudecindo Roca. — Avenir des Missions.

Une des opinions a priori les plus répandues en Europe est que les pays exotiques sont tous, nécessairement, des pays de canne à sucre, de café, de productions tropicales, adjectif qui, de loin, n’en fait qu’un avec exotique, et doit exprimer les mêmes choses.

Nous n’étonnerons donc personne en disant que la République Argentine est un pays, où la canne à sucre prospère, où le sucre de cannes est un des produits les plus importants ; mais certes nous en étonnerons plus d’un, en ajoutant que la région de la canne à sucre est des plus étroites, qu’elle est confinée aux limites Nord de la République, et qu’elle ne commence, dans cette direction, qu’à trois cents lieues de Buenos-Aires.

Ce n’est donc pas un voyage sans importance qu’une visite à la région de la canne à sucre. Nous allons l’entreprendre, et trouverons ainsi, chemin faisant, le cadre d’une monogra-

phie des -villes de l’intérieur, dont nous n’avons eu jusqu’ici l’occasion de parler que fort peu.

La Province qui a pris rang, la première, dans l’industrie sucrière est celle de Tucuman. Dans la phraséologie locale, on l’appelle le jardin de la République. Elle difPere autant de la Province de Buenos-Aires, de celle de Santa-Fé et en général des régions pampéennes, qu’un pacage peut différer d’un jardin maraîcher. Elles sont .assez distantes l’une de l’autre pour que ces différences soient explicables. Buenos- Aires, centre de la région pampéenne, et aussi de la région du littoral, étant située par 33°latiiude, et Tucuman, par 26°.

Allons d’une ville à l’autre.

Le grand train, qui va vers le nord, part, tous les deux jours, à midi.de la station centrale de Buenos-Aires, où aboutissent toutes les lignes de la république. Cette station s’élève sur le quai même du débarquement, ingénieuse disposition qui permet au nouveau venu de prendre, dès l’arrivée, une grande idée des moyens de communication dont dispose le pays.

L'aspect de la gare est bien américain : un édifice de fer sans ornement, sans proportions gigantesques, sans embarras de salles d’attente et de portes closes; on entre, on sort, on prend ses billets, on monte en wagon; le train est parti, sans que personne se soit occupé de vous, ni même que le conducteur ait donné un coup de sifflet; il se borne à un « ail right ! » dit au mécanicien ; l’un et l’autre sont Anglais, comme tous les employés, administrateurs et capitalistes de chaque ligne de chemin de fer; ils se comprennent, cela leur suffit.

Nous aurons à emprunter, successivement, trois lignes, qui

se raccordent : la première, de Buenos-Aires à Rosario, quatre cents kilomètres, en sept heures; la seconde, de cette ville à Cordoba, encore quatre cents kilomètres, en onze heures de nuit; la troisième, de cette ville à Tucuman, cinq cent quatre-vingts kilomètres, en vingt-trois heures.

De Buenos-Aires à Rosario, l’allure est rapide ; les wagons d’un type, qui, en France, pourrait servir de modèle. Us valent une description. La longueur de la voiture est de vingt mètres environ. L’entrée est aux deux extrémités; on y monte facilement, ce qui n’est pas le propre des wagons français. On pénètre dans une première partie du salon, où s’alignent, de chaque côté d’un passage, des sièges se faisant vis-à-vis ; vingt-quatre voyageurs peuvent s’asseoir là ; au bout de ce compartiment, le promenoir fait une courbe, laissant place pour le cabinet de toilette et pour l’autre, se continue, surlecôté gauche du wagon, offrant ainsi un dégagement à quatre compartiments fermés, contenant huit sièges, qui, la nuit, peuvent se transformer en lits, et, le jour, sont de petits salons très confortables. Voilà donc, réunies, toutes les commodités désirables, résolues à la fois, toutes les questions d’isolement, de sécurité, d’hygiène, qu’en France, nos ingénieurs déclarent encore insolubles. Ces wagons sont incomparables, pour les plus longs voyages, faciles à chauffer l’hiver, sans que le voyageur y soit à la torture, comme dans les nôtres. Ils sont construits par la Compagnie de construction de wagons de chemins de fer de Birmingham, sur les dessins de MM. Livesey and Son.

De Buenos-Aires à Rosario, nous traversons la pampa, mais la partie de la pampa la plus fertile, la plus anciennement occupée et possédée. La terre, par le long stationnement des troupeaux, y a acquis une grande valeur, s’est, dès longtemps, partagée entre les familles anciennes et opulentes du pays, auxquelles les Irlandais, dont la fortune s’est faite là, depuis un demi-siècle, font, depuis vingt ans, une con-

currence active à coups de dollars. C’est la grande région du mouton, où l’on ne rencontre pas de grand bétail. Le chemin de fer aidant, avant cinq ans, ce sera exclusivement un pays de culture. Jusqu’ici, il avait, déjà, à son service, la grande voie fluviale du Parana, il ne semble pas qu’elle fût aussi commode ni aussi recherchée du colon; c’est le long de la voie que le progrès est le plus rapide, c’est sa création qui l’a déterminé. Nous ne rencontrons, cependant, que peu de villages le long de ceLte ligne de quatre cents kilomètres; Belgrano et San-Martin, villages de plaisance, à proximité de la ville, Campana, port sur le Parana, Baradero, colonie suisse, San-Pedro et San-Nicolas, villes d’avenir.

Rosario est un grand port et un centre commercial des plus importants, mais le raccordement des deux lignes se fait hors de la ville ; nous la visiterons au retour.

A l'aube, nous nous réveillons en passant le grand pont du rio Segundo; toutes les rivières de cette région sont numérotées et toutes semblables : un lit large, sablonneux, entrecoupé de petits ruisseaux, rappelant la Loire par leur aspect en temps de sécheresse, et aussi par les inondations; comme ces rivières ne portent pas leur numéro, au pied de leur lit, il est difficile de savoir laquelle on rencontre ; cependant, au bout de ce pont, il y a une station ; dans cette station, de jeunes et jolies Anglaises, qui servent aux voyageurs, pour quelques centavos, du thé et du café au lait, des beurrées et des gâteaux, à se croire à Greenwich, et non pas en plein désert; c’est assez pour que l’estomac reconnaissant se souvienne du numéro de ce rio Segundo.

Nous entrons, à sept heures, à Cordoba : changement de décor, ce n’est plus la plaine; la sierra fait, aux villes de cette partie de la République, dont Cordoba est la première, un

cadre et un fond élégant ; son emplacement n’a pas été choisi au hasard, il est pittoresque. A cette distance du littoral, on ne pouvait espérer, jamais, s’y voir développer une grande activité commerciale, pendant que rien ne lui promettait un brillant avenir industriel. Aussi Cordoba est-elle restée une ville de luxe, aristocratique. Seule, peut-être, aristocratique sur ce continent, elle l’est à l’extrême. Elle a été, dès son premier âge, et elle est restée une ville d’Eglise et une ville d 'églises. On en compte treize, de grandes proportions : c’est beaucoup pour une ville de trente mille âmes.

Ajoutons qu’aucun de ces monuments n’a moins d’un siècle ; or, il y a un siècle , Cordoba n’avait pas plus de trois mille habitants ; ce luxe excessif suffit à démontrer que toute pensée qui ne fût pas religieuse devait en être bannie.

Il en a toujours été ainsi, et il en est encore de même. Jusqu’en 1767, époque où ils furent expulsés, ce sont les jésuites qui ont dominé dans cette ville. C’était la capitale administrative de leurs immenses possessions de l’Amérique du Sud; leur état-major se composait de deux cent soixante et onze Pères, qui durent la quitter le 21 juillet 1767, par ordre du roi. Ils n’étaient pas seuls; tous les ordres d’Espagne s’étaient donné rendez-vous là, et l’expulsion ne frappait que les Jésuites. L'Université, fondée par eux, est devenue nationale, mais est restée théologique ; et l’on continue à vivre à Cordoba dans une atmosphère de dogmes et d’encens. Des couvents aux grandes dimensions, des maisons particulières, transformées en couvents, s’alignent le long de rues paisibles et fraîches; l’eau abonde, elle descend delà montagne, se répand, de chaque côté des rues, en ruisseaux à cascades ; un lac, entouré de peupliers, forme la place principale et déverse son trop-plein dans une rivière urbaine qui traverse, elle aussi, toute la ville. Toute cette fraîcheur et la végétation qu’elle entretient font, dans la grande vallée, une tache verte ; en y entrant, on sent que la vie y est grasse

et paresseuse. Est-il besoin de pénétrer dans les couvents pour y trouver une preuve superflue?

Il y a à Cordoba, beaucoup de Français. Comme partout, les hôtels sont, presque tous, tenus par des Français. Le commerce, aussi, semble être entre leurs mains; il est vrai que c'est un petit commerce : la situation de la ville, plus encore que les habitudes prises au contact des moines, lui interdit les grandes ambitions industrielles et commerciales. Le chemin de fer, lui-même, ne lui a pas ouvert d’horizons de ce côté; il y aboutit et, sans la traverser, prend la direction du nord vers Tucuman. L'aspect de la région que nous allons parcourir, en le prenant, suffira à nous expliquer pourquoi, dans cette ville sainte, on a plus de tendance à s’occuper des choses du ciel que de celles de la terre : le ciel est pur et semble promettre quelque chose, la terre y est pauvre et ne promet rien.

Pour sortir de Cordoba et se rendre à Tucuman, on prend la ligne du Nord Argentin, construite par l'État et inaugurée en 1876. C’est une ligne à voie étroite d’un mètre; lorsqu’on l’a construite, les ingénieurs n’ont pas manqué de discuter, longuement, sur le plus ou moins d’opportunité de cette substitution de la voie étroite à celle jusque-là adoptée, qui a la largeur anglaise. On devait, disait-on, s’apercevoir vite de l'insuffisance et des inconvénients du transbordement. Ceux-ci sont réels; quant à l insuffisance, elle n’est pas démontrée encore.

La voie contourne la ville, avant de l’abandonner, fait une courbe, à mi-côte d’une colline qui lui fait face, si bien que le rio Primero, qui la longe, la ville élégante et ses treize églises se développent sous l’œil du voyageur, en même temps qu’il domine le quartier bas et pauvre, où les toits de chaume, dans un groupement misérable, font un étrange contraste avec les élégantes demeures de la ville haute, et démontrent, mieux que tous les discours, quel abîme s’est

creusé entre les riches propriétaires particuliers ou les congrégations et cette plèbe de métis, dont la loi a fait cesser l’esclavage sans en améliorer la condition.

De là, la voie prend sa direction, en droite ligne, pour se continuer ainsi, sans encombre, pendant près de six cents kilomètres.

Elle perce une forêt bizarre, que nous allons traverser, et toujours traverser, sans qu’elle nous apporte un spectacle nouveau. Une forêt de cette importance! on s’attend, sans doute, à de majestueux spectacles : illusion!

Pour former une forêt, il faudrait de grands arbres, ombreux, dont l’amas serré donnerait, en même temps que le spectacle, la sensation d’une fraîcheur épaisse, l’impression de l’impénétrable. Ici, c’est une forêt sans fourrés, sans futaies, sans arbres élevés, longue suite d’arbustes, tous rabougris, assez petits pour que l’homme à cheval, qui la traverse, porte sur eux son ombre, sans en recevoir presque jamais d’elle. Le pays est sec, la terre sèche, la pluie presque inconnue, l’humus peu épais; ces arbres sont centenaires ou bicentenaires, et sont restés nains; presque tous sont à feuilles persistantes; la terre leur donne peu de chose, l’humidité du ciel rien, ils ne rendent rien à la terre qui puisse développer sa force de production et la régénérer. Us sont vieillots et non pas vieux, rachitiques, rabougris, ramassés sur eux-mêmes, mais d’essence dure, plus forts, souvent, qu’une hache bien trempée; ils couvrent ainsi des milliers de lieues de pampa. Les cactus sont nombreux, ce qui augmente l’impression de pauvreté du sol; les lianes ne les entrelacent pas, comme elles font sous les tropiques; pour vivre, il leur faudrait une humidité qu’elles ne trouvent pas.

Sous le taillis, quelques troupes de guanaques sauvages, un peu de bétail, des chèvres : c’est bien la région de cet animal peu exigeant qui ne sait pas vivre en pays riche.

Région forestière des Missions. (Voir pag

Les chevreaux etles chèvres de Cordoba sont réputés; leur peau est recherchée, aussi la chair de ceux-là! C’est un régal, pour un pampéen du Sud, qui ne connaît que le mouton et l’agneau, de manger du chevreau dès qu’il arrive à Cordoba; il est vrai que, pour le Cordovais, c’est un régal que de l’agneau, si rare chez lui. Naturellement, la falsification s’empare de ce goût dilférent, et le pampéen, chez lui, ne mange jamais que de l’agneau, sous le nom de chevreau, pendant que le Cordovais ne mange jamais que du chevreau sous le nom d’agneau. L’homme est ainsi fait, si disposé, par la nature, à se nourrir d’illusions, que l’un et l’autre manifestent la même joie de la nouveauté du mets, qui n’est autre que celui de la veille, sous un nom d’emprunt.

De Buenos-Aires à Hosario, nous avions rencontré cinq villages; de cette ville à Cordoba, nous n’en avons traversé que deux : Villa Maria et Rio-Segundo. Ici, il n’y en a plus du tout. De Cordoba, en traversant cette province, puis celle de Catamarca, et une partie de Santiago del Estero, nous ne verrons, jusqu’aux abords de celle de Tucuman, que des stations, autour desquelles commencent à se grouper quelques buvettes et quelques ateliers de charronnage, de menuiserie, ou des scieries à vapeur, mais pas de villages.

IJn seul, cependant, nous apparaît, après une heure de route, ce sera le dernier. 11 se dessine dans un vallon ei sur les rampes peu rapides de la sierra. Là, sûrement, il y a un petit cours d’eau ; le nom du lieu, Jesus-Maria, indique que c’était une ancienne résidence des Jésuites. Ils y avaient un collège d'été; aujourd’hui, une colonie agricole, laborieuse, aussi cosmopolite que l’était leur ordre, les a remplacés.

Toutes les cultures, dans ce petit coin d’élection, se sont

développées; les légumes et les fruits d'Europe viennent à merveille; on y ti’ouve toute la gamme des productions, depuis la noix des pays tempérés jusqu’à l’orange des pays chauds, des pêches, des raisins, à profusion, le blé et la luzerne. Les récoltes suffisent à alimenter Cordoba, Santiago del Estero, et tout le pays moins fortuné où l’eau manque, où les déboires de la culture ont découragé les meilleures intentions.

Un propriétaire italien, qui s’y rend, me conte qu’il cultive cent hectares de luzerne et autant de maïs; il a, dit-il, à combattre de terribles ennemis de ses cultures, les perruches et les tourterelles. Ces mange-tout terribles, nous les retrouverons partout; ils sont presque aussi innombrables que les sauterelles, font autant de mal qu’elles, mais d’une façon plus nuisible et plus continue. C’est par milliers que les unes et les autres s’abattent sur les champs, pour les dévaster: ce n’est pas par mauvaise intention, certainement, comme les sauterelles, qui sont des suppôts du diable, noirs et cornus comme lui, car perruches et tourterelles ne demanderaient pas mieux que de nous l'endre, en chair délicate, les grains qu’elles volent : mais elles ont le tort d’être trop nombreuses ; il n’y a pas d’engin qui en puisse venir à bout. Ne parlons pas du fusil : le meilleur chasseur, ne perdît-il pas un plomb, serait lassé de tuer avant qu’elles se lassassent de revenir : une mitrailleuse à petit plomb serait insuffisante. Quant aux filets et aux rets, les becs crochus des perruches n’en feraient qu’une bouchée. Ce petit animai, destiné au perchoir et à la conversation des vieilles filles, est, du reste, charmant, quand on le voit en petit nombre ; ce sont de petites perruches vertes, à longue queue, aux ailes bleues ; n’était le bruit assourdissant qu’elles font, leur caquet infatigable aussi leur voracité, elles seraient la seule beauté du paysage.

« Mais c’est bien le rôle de la beauté d’être vorace ! » dira auprès de moi un esprit chagrin, qui semble n’avoir pas

émigré, sans avoir, d’abord, éprouvé la vérité de cette boutade.

La station de Jesus-Maria donne bien, dans son cadre étroit, le spectacle du mouvement de la colonie. Ce n’est pas une station comme les autres. Le long de la voie, à l’heure quotidienne du passage du train, une sorte de marché improvisé s’installe; les femmes des colons, debout devant leurs paniers, et quelques indigènes, accroupies près des leurs, vous offrent toutes les productions de la colonie. Ce sont des monceaux de choux, de salades, de tomates et de piments, des paniers d’oranges, des volailles cuites, des œufs, du beurre, un affreux fromage local, des arachides grillées, des asperges même, des fraises et un horrible pain de caroubes, qui semble fait de terre jaune. La caroube abonde dans les forêts du voisinage et fait le fond de l’alimentation des indigènes.

Tous les voyageurs font ample provision de ces denrées, à des prix du reste peu élevés; faudra-t-il les imiter? Tucuman, le but du voyage, est le jardin de la République, ce serait porter de l’eau à la rivière que d’y transporter ces humbles productions maraîchères. J’ai pu voir, pour ma part, que ce serait juger trop bien les facultés productrices des habitants de Tucuman, qui croient encore que, dans ce jardin naturel, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est la sieste.

La route reprend à travers le paysage, monotone si l’on veut, puisqu’il est toujours pareil à lui-même, mais non pas de la monotonie pampéenne : l’arbre, quel qu’il soit, jette à chaque pas une note nouvelle. On entrevoit des aspects agrestes; malheureusement, la poussière commence, vers le milieu du jour, à entrer par toutes les fissures, trop nombreuses pour elle, d’un accès facile. Elles le sont même pour les flammèches, que la cheminée de la locomotive étale, derrière elle, comme un long drapeau pailleté.

Elle est chauffée au bois. A chaque station on remplit les fourgons de bûches de bois dur; il en faut une grande provision pour soutenir les feux; chaque braisée que le chauffeur jette dans le foyer multiplie les étincelles, que la cheminée crache. C'est un danger, dont personne ne semble se préoccuper. Cette consommation d’un article encombrant oblige à des arrêts prolongés à chaque station.

Toutes se ressemblent, à toutes on stationne une demiheure, aucune n’offre rien à étudier. Toujours la forêt; si, par hasard, un habitant dénote sa présence, c’est par une misérable chaumière, ouverte à tous les vents; la douceur du climat excuse ce manque de confortable. Peu à peu, la misère est plus grande, les arbustes plus rares, puis il n’y en a plus; plus rien que le sol, blanc par larges places; près des stations, des monceaux immenses de sel : c’est tout ce que produit cette région très saline de deux cents lieues de superficie. Un seul arbuste y croît, le jume; on le brûle; ses cendres donnent une potasse excellente; les habitants vivent de cette industrie et de celle de l’extraction du sel, qui trouve facilement acheteurs, à la distance de quatre cents lieues où nous sommes déjà de la mer.

C’est sur ce spectacle que le rideau de la nuit s’étend, à l’heure où nous nous mettons à table pour dîner.

La siàtion où nous nous arrêtons, pour ce repas, sans justilier, du reste, aucunement, son nom de Recreo,- diffère un peu des autres. Elle est le centre d’un mouvement plus important; des diligences et des troupes de mules y aboutissent, reste du grand trafic de charrettes d’autrefois, qui partaient de Cordoba, traversaient toute cette plaine, pour se rendre jusqu’aux confins de la République et en Bolivie.

Ces charrettes, elles ont une longue histoire ! La pensée, en traversant ces déserts, se reporte, malgré elle, au vieux temps, où ce voyage, si simple aujourd’hui, était si plein de périls. A voir l’indifférence des habitants actuels du pays

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