‹ La vie et les mœurs à la PlataChapitre 59 sur 69 · CHAI · texte numérisé non relu

CHAI

pour toul ce qui est voyage, on est porté à penser qu’ils se reposent des fatigues qu’ont endurées et recherchées leurs ancêtres. Les conquistadores du xvic siècle ont, ici, tracé des routes sous les pieds de leurs chevaux; les villes actuelles, éloignées l'une de l’autre de cent lieues, quelquefois de deux cents, étaient les seuls relais. Après eux, les premiers colons faisaient, pour les besoins de leur commerce, des voyages à travers cette pampa sans prendre souci de son immensité.

La table où nous dînons, en évoquant ces souvenirs, nous paraît somptueuse. Elle l’est à peu de frais. Quelques lampes à pétrole l’éclairent; l'ensemble diffère peu de celui d’un buffet de station modeste de France, le menu fort peu aussi, terminé toujours par le même dessert : fromage et pâte de coing.

On s’endort en wagon après ce frugal repas, couché tant bien que mal, assez incommodé par la poussière, qui continue à entrer, à se tenir en suspens, à couvrir le corps du dormeur.

Le réveil est enchanteur. Le rideau se lève sans préparation sur un paysage nouveau. Ce n’est plus la pampa desséchée. le cactus grêle et poudreux, la terre dure et fendillée, la poussière blanchâtre. On passe un pont, voilà l’eau courante. Ce pont est une porte ouverte sur le pays fertile, la vallée de Tucuman, les terres grasses, arrosées par des canaux d’irrigation presque naturels, acequias, qui datent des Incas.

Jusque-là s’étendaient leur domination et leur civilisation primitive, au jour de la conquête; mais, en même temps que la civilisation moderne les remplaçait, leurs arrière-neveux descendaient l’échelle sociale; ce sont eux, aujourd’hui, qui, sous ce climat un peu chaud, au milieu de l’atmosphère

amollissante et des émanations des marais, travaillent la terre, plantent la canne et récoltent la fi'evre paludéenne.

Stations et villages se multiplient; le pays est riche, par conséquent, peuplé. Tucuman est la plus petite Province, — comme il convient à un jardin, — mais c’est elle qui, relativement à son étendue, produit le plus. Ici, les propriétés ne sont pas divisées par lieues carrées, comme dans les Provinces que nous venons de parcourir, où la lieue carrée est l’unité de mesure, où cette unité se trouve multipliée par dix et par cent aux mains des propriétaires, moins riches que ces gros chiffres ne sembleraient l’indiquer.

Il y a quelques années, on pouvait se procurer, pour 1,000 francs, une lieue de terrain de deux mille cinq cents hectares, dans une des provinces qui enveloppent Tucuman ; l’on ne pouvait plus déjà, dans celle-ci, se procurer un hectare de terre pour ce prix.

C’est qu’ici, il n’y a pas de terrain perdu, ni de quantité négligeable. Ce qui assure au sol cette richesse, c’est l’eau, que l’on voit couler de toutes parts, canalisée, descendre en rigoles de la montagne pour se répandre dans la campagne et dans la ville. L'eau donne tout ici, la vie et la mort; nous aurions hélas, à côté de ses bienfaits, à compter aussi ses méfaits : ils sont nombreux.

A gauche de la voie, vers l’ouest, la montagne s’étend à quelques kilomètres. A droite, c’est la plaine. Les céréales sont toutes recueillies déjà; on ne voit plus que les restes des champs de maïs et les labours préparés pour les blés, dont les semailles ne sont pas terminées. Ces champs sont divisés par des haies de citronniers et d’orangers, dont les fruits mûrs et dorés se voient partout, dans les vergers, autour des maisons. A chaque station, des femmes au teint chaud, aux grands yeux, à la démarche élégante, parlant le quichua, cette langue américaine préhistorique, vous offrent des pannerées d’oranges pour quelques centavos.

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Mais ce que l’on entrevoit partout, ce qui est une surprise, surtout pour l’esprit d’un Européen, toujours un peu épris d’exotique, ce sont les immenses plantations de canne à sucre. Ce qui n’en est pas une moins grande, ce sont les hautes cheminées, s’élevant, dans leur majesté d’obélisques, au milieu des champs, d'une nature très primitive, à peu près abandonnée à son exubérance spontanée.

Avant de quitter la voie ferrée, jetons un coup d’œil vers les vallées de Salta, qui se développent devant nous, pays des grandes forêts, dont on pourra prochainement exploiter les richesses, encore aujourd’hui hors de portée de l’homme. L’ébénisterie et la tannerie y découvrent des éléments inconnus, qui régénéreront ces industries, que le bûcheron jette bas pour alimenter le foyer des chaudières des usines à sucre. Ces régions seront, prochainement, mais ne sont pas encore reliées par le chemin de fer; les voyages par charrettes ont conservé l’importance qu’ils avaient autrefois : elles sont attelées de mules et desservent encore tout le trafic de la Bolivie, qui se fait par cette frontière argentine.

Tucuman a une histoire antérieure à la conquête espagnole. Elle était déjà, auparavant, un pays régi par des lois quichuas, qui dénotaient une civilisation beaucoup moins primitive que celle des autres régions américaines; depuis la conquête, elle a une histoire fort brillante. C’est aux portes de sa capitale que, le 24 septembre 1812, le général Belgrano, qui devait garder dans l’histoire le premier rang parmi les héros de l’indépendance sud-américaine, livra bataille au général espagnol Pio Tristan, et, avec mille hommes recrutés de-ci de-là, battit les trois mille soldats exercés et parfaitement armés de celui-ci.

C’est encore à Tucuman que fut réuni le Congrès qui déclara

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le pays indépendant de la domination espagnole; que fut juré le grand acte de libération, longuement discuté et rédigé par des prêtres et des avocats, alors que, depuis six ans, par la volonté du peuple, l’indépendance sud-américaine était un fait accompli (9 juillet 1816).

Ces souvenirs ne tiennent pas beaucoup de place dans la ville : seulement une colonne au centre, et la porte conservée d’une maison dans laquelle ce dernier grand acte s'est accompli.

Pour le touriste, il y a, à Tucuman, d’autres spectacles à contempler sans sortir de la ville. Le massif de l’Aconquija, qui domine la ville de ses neiges éternelles, n'est pas le moins imposant. Le tronc principal, couronné de pics neigeux, occupe vingt-huit lieues métriques. On trouve la glace jusqu’au solstice d’été, dans quelques replis, arrosés de cours d’eau échappés des roches : la glace; fendue à la hache, est apportée en ville, dans de petits barils, à dos de mule. Du tronc principal de l’Aconquija partent diverses chaînes, dirigées toutes dans le sens de la Cordillère, formant la chaîne de Tucuman, qui se prolonge depuis Cala.narca jusqu’à Salta.

Sauf ce panorama merveilleux, la ville n’offre aucune particularité. Au centre, autour de la place, se développent quelques rues, se coupant à angle droit, comme dans toutes les villes hispano-américaines. L’église occupe une partie d’un des côtés; le Cabildo et les Tribunaux, l’autre; c’est toujours le même aspect et la même disposition, tant et si bien qu’à revoir les vues d’une de ces places de villes — qu’elles soient chiliennes, mexicaines ou argentines, — on ne sait jamais laquelle on a sous les yeux.

A Tucuman, la colonie française est nombreuse et intéressante; elle garde le souvenir d’Amédée Jacques, le philo-

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sophe, exilé en 1852, qui y créa un collège, avant de réorganiser celui de Buenos-Aires, où il mourut, en 1865.

C’est aussi un de nos compatriotes, M. Groussac, qui a écrit l’histoire de Tucuman, et fait la description économique et sociale du pays. C’est à Tucuman enfin que nous avons trouvé le plus patriote et le plus actif de nos agents consulaires, le docteur Brùland, qui, établi depuis quarante ans dans le pays, serait le plus riche citoyen du lieu, s’il n’avait pas toujours, en pratiquant la médecine, professé qu’elle doit être charitable avant d’être lucrative.

Enfin, auprès de Tucuman, nous trouverons, sous pavillon français, Tusine à sucre la plus prospère, celle de M. Hileret. Il nous suffira de la visiter et de la décrire, pour connaîlre et faire connaître la grande industrie locale.

L'usine est située à sept lieues de Tucuman. Nous pourrions, pour y parvenir, reprendre le chemin de fer jusqu’à la station de Lu les, mais le voyage en voiture offre plus de pittoresque.

A peine sortis de la ville, laissant derrière nous ses jardins d'orangers touffus, nous prenons, pour ne les plus quitter, les chemins ombreux, que nous retrouverons partout dans la région, encaissés entre deux haies épaisses, composées de variétés si nombreuses d’arbres, d’arbustes, de ronces et de cactées, qu’il serait difficile de les énumérer et impossible de passer au travers.

Derrière ces enceintes, dans certains endroits, les dépassant de leurs rameaux élevés, s’étendent des plantations de canne.

La canne de Tucuman est, dit-on, originaire du pays; les conquérants l’ont trouvée là; d’autres disent qu’elle fut importée. Quoi qu’il en soit de son histoire, elle n’est devenue

l’objet d’une culture, que depuis, à peine, cinquante g.ns; il y en a dix que l’industrie sucrière a commencé à prendre quelque développement; cela remonte à l’inauguration, en 1876, de ce long chemin de fer, à voie étroite, qui a permis d’apporter là les premiers appareils, fournis par la maison Cail, à quelques planteurs assez riches déjà pour que le crédit consentît à les aider. Us doivent leur fortune, aujourd’hui décuplée et solidement assise, aux merveilleuses inventions de nos compatriotes, qui, en passant par la célèbre usine de construction du quai de Grenelle, ont civilisé cette région, l’ont élevée, du rang de contrée pittoresque, à celui de pays producteur et exportateur.

Le long de la route, il nous est facile de noter que ce pays, s’il peut contenir d’autres richesses naturelles, se prêter à d’autres cultures que celle de la canne, vit exclusivement de la canne à sucre.

A la porte de chaque chaumière, on trouve des amoncellements de ce roseau sucré, tiges violettes, rayées ou blanches, suivant qu’elles appartiennent à l’une des trois variétés les plus cultivées’; des feuillages, provenant des cannes dépouillées, sont entassés pour servir d’alimentation au bétail.

De tous côtés, de longues files de charrettes portent, d’une plantation à une usine, les cannes coupées, mises à nu, déjà prêtes à passer sous le moulin. Six ou huit charrettes se suivent, traînées par des hœufs; le conducteur est assis sur le joug des deux derniers, et garde, auprès de lui, son long aiguillon, que, de temps en temps, il relève pour activer la marche ; mais ses mains ne sont pas inactives : l’une tient une canne à sucre, l’autre un grand coutelas, plus grand et plus large que tous les couteaux de cuisine connus, et qui est, ici, l’instrument, agricole par excellence.

Tout le monde le porte. Il sert à couper la canne au pied, à la parer pour le moulin, à l’épointer; il sert surtout,

pendant le travail, aux moissonneurs, aux charretiers pendant leur voyage, aux femmes, pendant leurs longs loisirs, aux enfants toute la journée, à éplucher et couper la canne, que tous, sans exception, sucent constamment. C’est là ce que fait le charretier peu pressé. En tête du convoi, pour diriger les bœufs, un enfant à cheval ou une femme ouvre la marche; eux aussi, tiennent toujours d'une main une canne, de l’autre le grand coutelas.

Nous longeons des plantations : elles ne se ressemblent pas toutes. Ici la canne n’a pas deux pieds de haut; l’herbe qui pousse au milieu l’étouffe et a empêché sa croissance. Le planteur, nous dit-on, est mort, au printemps, la plantation, n’ayant pas été sarclée, n’a pas prospéré; la récolte de l’année est perdue, le plant lui-même est compromis, et, probablement, ne donnera plus rien il faudra le refaire.

C’est une culture fort simple que celle de la canne; comme tous les roseaux, il lui suffit d’un peu de terre et d’humidité pour végéter; mais, comme elle est plus exigeante que le roseau, parce qu’elle veut produire plus, il faut lui préparer le sol par un profond labour, lui creuser un large sillon et, quand on a couché dans le fond les tiges, dont les nœuds, en se développant, deviendront hautes pousses, il faut lui donner une large irrigation, lâcher les écluses de rigoles, la couvrir d'eau; elle pousse, alors, avec force, non pas assez vite pour que les mauvaises herbes, dont le sol contient toujours une ample provision prête à germer, ne la dépassent.

Il faut aloi’s sarcler, dégager la lige, qui s’élève vite, s’épaissit et, maîtresse de toutes ses rivales, les étouffe sous son épaisse et haute frondaison. Les champs de cannes prennent, enfin, l’aspect touffu et verdoyant qu’ils conserveront jusqu’à l’automne, où le couteau du moissonneur les jettera bas une à une.

Ces champs ne changent pas de ton, comme les blés :

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