Paris, 1847, in-8°, page
millimètres suffisent à sa gloire; mais aussi il est, sous ce rapport, en grand progrès sur l’Huître adulte, dont l’immobilité est absolue.
Voici comment la Moule fixe son byssus pour avancer. Elle allonge le pied, et sur le point qu’elle a choisi, elle accroche l'extrémité du fil du byssus. Puis, en retirant brusquement le pied, elle laisse cette extrémité adhérente. En répétant cette manœuvre plusieurs fois, la Moule attache chaque fois un nouveau fil; si bien qu'au bout de vingt-quatre heures, elle a fixé plusieurs centimètres de longueur de cordage. Dans le byssus de certaines Moules, on trouve jusqu’à cent cinquante de ces petits cordages, qui servent à l’animal à s’amarrer solidement aux rochers.
C’est à l’aide de ce byssus que la Moule se suspend aux rochers, en se tenant à une certaine hauteur au-dessus du sol. Aussi sa coquille est-elle toujours lisse, unie; ce qui contraste avec la rugosité et la grossièreté de la coquille de l’Huître.
La Moule, comme l’Huître, vit en société. Extrêmement répandue dans toutes les mers d'Europe, elle abonde sur les côtes de Bretagne et de Normandie.
Par son bas prix, la Moule figure sur les tables les plus modestes. C’est l’Huître du pauvre. Elle est moins appétissante et moins digestible que sa savoureuse congénère,
Tous nos lecteurs se figurent assurément que ces Moules, dont ils apprécient comme il convient le bon goût et la belle taille, sont pèchées aux bords de la mer, et proviennent des bancs où elles vivent à l’état sauvage. Il n’en est rien. Détachée des rocliers de l'Océan, où elle naît et se développe, sous l'œil de la nature, la Moule est toujours maigre, petite, âcre, souvent malsaine. L'industrie humaine intervient ici, comme en tant d’autres cas, pour améliorer cette fille de la nature. L'art moderne sait transformer cette chair coriace en un animal à la chair tendre, grasse, douce et mème savoureuse. Il existe une Mytiliculture, comme il existe une Ostréiculture. L’importance des produits que fournit la Mytiliculture nous engage à nous arrêter un instant sur celte branche féconde et encore peu connue de la culture de la mer.
Pour bien faire comprendre l’origine et les développements
de cet art singulier, nous sommes forcé de remonter jusqu’au moyen âge.
En 1236, une barque montée par trois Irlandais, et chargée de moutons, vint se briser à quelques kilomètres de la Rochelle, sur les rochers de l’anse de l’Aiguillon. Les pêcheurs du littoral, qui vinrent au secours des naufragés, ne réussirent qu’à grand'peine à sauver le patron de l'équipage. Cet homme se nommait Walton. Comme on le verra, il paya largement sa dette à ses sauveurs et à leurs fils.
Exilé sur cette plage solitaire de l’Aunis, avec quelques moutons échappés au naufrage, Walton vécut d’abord en faisant la chasse aux oiseaux marins.
Les oiseaux de mer et de rivage fréquentaient en grande abondance les parages de cet immense marais. Walton pensa que la chasse de ces oiseaux deviendrait l’objet d’un commerce lucratif si on pouvait les prendre en quantités notables.
Il savait que pendant le nuit les oiseaux marins volent avec vitesse en rasant la surface de l’eau. Sur cette donnée, il fabriqua un filet particulier, déjà sans doute en usage dans son pays d'Irlande, et qu’il nommait filet de nuit ou filet d’allaoret, de deux vieux mots, l’un celte et l’autre irlandais (allaow, nuit, ret, filet).
Ce filet de nuit se composait d’une immense toile, longue de 300 à 400 mètres, haute de 3 mètres, tendue horizontalement comme un rideau, sur de grands piquets enfoncés dans la vase. Pendant l'obscurité de la nuit, les oiseaux, en voulant raser la surface de l’eau, donnaient contre ce filet, et restaient engagés dans ses mailles.
Mais la baïe ou plutôt l’anse de ’Aïguillon n’est qu'un vaste lac de boue, dont le fond se dérobe incessamment sous les pieds. Les barques ordinaires ne peuvent y voguer qu'avec difficulté. Après avoir imaginé le filet destiné à prendre les oiseaux, il fallait donc imaginer une embarcation particulière qui permit de se diriger rapidement et sans danger sur cet océan de boue.
Walton construisit une pirogue de la plus ingénieuse simplicité, avec laquelle il fit son propre domaine de la vasière de VAiguillon. Cette pirogue, encore en usage de nos jours, est
connue à la Rochelle sous le nom d’acon. C’est une caisse en bois, longue de 3 mètres, large et profonde d’un demi-mètre, et dont l'extrémité antérieure se recourbe en forme de proue. L'homme qui l’emploie se place à l'arrière, appuie son genou droit sur le fond, se penche en avant, saisit les deux bords avec ses mains, et laisse en dehors, afin de pouvoir s’en servir en guise de rame, sa jambe gauche, chaussée d’une longue botte. En plon-
Fig 142. Acon ou pirogue de marais.
geant cette jambe libre dans la vase, pour prendre un point d'appui, la retirant, puis la plongeant de nouveau, il communique chaque fois à la frèle embarcation une impulsion vigoureuse, qui la fait glisser à la surface de l’eau du marais, et la transporte assez rapidement d’un point à un autre (lig. 142).
En exerçant son métier de chasseur, Walton ne tarda pas à constater un fait, qui lui apparut comme un trait de lumière, comme une subite révélation.
Les Moules abondent dans les parages de l’Aiguillon, comme dans tous les autres points de l'Océan. Or Walton remarqua que ‘la progéniture des Moules venait s'attacher à la partie submergée des piquets qui soutenaient son filet. Il se convainquit aisément que les Moules, ainsi suspendues à une certaine hauteur au-dessus de la vase, devenaient plus grosses et plus agréables au goût que celles qui étaient ensevelies sous l’eau vaseuse.
L’exilé irlandais vit tout de suite, dans cette première observation, les éléments d’une sorte de culture de Moules, qui pouvait devenir un jour l’objet d’une grande exploitation. Il résolut de consacrer tous ses efforts à la création de cette industrie.
« Les pratiques qu’il institua, dit M. Coste, furent si heureusement appropriées aux besoins permanents de la nouvelle industrie, qu’après bientôt huit siècles elles servent encore de règle aux populations dont elles sont devenues le riche patrimoine. Il semble qu’en s'appliquant à cette entreprise, non-seulement il avait la conscience du service qu'il rendait à ses contemporains, mais le désir que leurs descendants en conservassent le souvenir, car il donna aux appareils qu'il inventa la forme d’un W, lettre initiale de son nom, comme s’il eût voulu que son chiffre fût inscrit sur tous les points de cette vasière, fertilisée par son génie, en attendant sans doute que la reconnaissance publique élevät un monument à la mémoire du fondateur !. »
Walton dessina donc, au niveau des basses marées, un double V, dont les sommets étaient tournés vers la mer, et dont les côtés, prolongés d'environ deux cents mètres vers le rivage, s'écartaient de manière à former un angle d'environ 5 degrés. Le long de chacun des côtés de cet angle, il planta, à la distance d'environ 1 mètre les uns des autres, des pieux de 1 mètre de hauteur, qu’il enfonça à moitié dans la vase, et dont il remplit les intervalles avec des branchages.
Cet appareil reçut le nom de bouchot, nom fait, par contraction, de bout-choat, expression dérivée d’un mélange de celte et d’irlandais, et signifiant clôture en bois (bout, clôture, et choat, bois).
A l’aide de cet appareil, Walton fit de magnifiques récoltes.
1. Voyage d'exploration sur le littoral de la France et de l'Italie, 2° édition, in-4°, avec planches, page 134.
Cependant il n’abandonna point pour cela les pieux isolés, dépourvus de fascines, qui, toujours submergés, arrêtent au moment du frai le naissain que le reflux entraîne, et sont destinés uniquement à servir de collecteurs de semences.
C'estavec l’acon, cette ingénieuse et simple pirogue qu’il avait inventée tout d’abord, que Walton put construire et surveiller son bouchot, et fournir, dès le printemps suivant, des Moules si belles et si bonnes, qu’elles obtinrent immédiatement la prétérence sur tous les marchés.
Les avantages de la nouvelle industrie créée par les soins de l’exilé irlandais frappèrent si bien ses voisins du rivage, qu’ils ne tardèrent pas à imiter son exemple. En peu de temps, toute la vasière fut couverte de bouchots.
Aujourd'hui ces pieux, avec leurs branchages, forment dans le bas de l’Aiguillon une véritable forêt. Environ 230 000 pieux y soutiennent 125 000 fascines, qui, selon l'expression de M. Coste, « plient tous les ans sous une récolte qu’une escadre de vaisseaux de ligne ne pourrait suffire à renfermer. »
Dans la baie de l’Aiguillon, les palissades des bouchots ont environ 200 à 250 mètres de longueur, sur 2 mètres de haut. Ces bouchots, qui sont au nombre de 500, s'étendent sur une longueur de 8 kilomètres.
Les pieux isolés ne sont pas palissadés. Ils ne se découvrent qu'aux grandes marées des syzygies. Nous avons déjà dit que ce sont là les points d'appui spéciaux sur lesquels s’accumule la semence nouvelle. Aux mois de février et de mars, cette semence égale à peine le volume d’une graine de lin. Au mois de mai, elle a la grosseur d’une lentille; en juillet, celle d’un haricot : c’est le moment de la transplantation.
Au mois de juillet, les hommes du rivage qui se consacrent à cette culture de la mer, les bouchoteurs, comme on les nomme, poussent leurs petites embarcations vers le point de la vasière où sont plantés ces pieux collecteurs. Ils détachent, à l’aide d’un crochet, les plaques de Moules agglomérées, et recueillent ces plaques dans des paniers. Ils dirigent ensuite leur embarcation vers les bouchots.
Ces bouchots, c'est-à-direcespieux revêtus de fascines (fig. 143), sont de quatre hauteurs différentes : ils forment pour ainsi dire
quatre étages. Selon l’âge et le développement de la Mou'e, chacun de ces étages reçoit le mollusque en train de croître et de se développer.
Dans le premier degré, pour ainsi dire, les Moules qui, dans leur premier âge, redoutent beaucoup l’exposition à l'air, demeurent constamment couvertes par l’eau, sauf aux époques de grandes marées. C’est dans cette première région que l’on porte les Moules à l’état de naissain, ou développées. On enferme dans des sacs en vieux filet des grappes de Moules liées ensemble par leurs byssus, et l’on suspend ces grappes dans les interstices des clayonnages. Le filet des sacs se pourrit et se détruit bientôt, et chaque colonie continue à croître rapide-
Fig. 143. Bouchots d'aval, couverts de renouvelain ou frai de Moules.
ment et sans arrêt. Les Moules finissent bientôt par se toucher, «et ces immenses palissades, dit M. Coste, se couvrent de grappes noires de Moules développées entre les mailles de leur tissu. »
On peut dès lors éclaircir les rangs trop serrés, pour faire place à des générations plus jeunes. On détache donc les Moules, qui, grâce à leur développement, ne redoutent plus autant le contact fréquent de l’air, et on les transporte dans les bouchots plus élevés, qui restent à découvert pendant toutesles marées. Les Moules séjournent dans ce deuxième bouchot jusqu’à ce
qu’elles aient atteint la taille marchande, ce qui arrive ordinairement après dix ou onze mois de culture.
Mais avant de les livrer à la consommation, et afin de créer des places sur les palissades intermédiaires, on leur fait subir un troisième et dernier transbordement. On ne craint plus alors de les abandonner plusieurs heures par jour au contact de l’air. Elles passent donc au quatrième et dernier étage des bouchots d’amont (fig. 144). On a ainsi les Moules sous la main, pour les besoins de la consommation ou de l'expédition.
Grâce au système que nous venons d'indiquer, la reproduction, l'élevage, la récolte et la vente des Moules se font simul-
Fig. 114. Bouchots d'amont avec clayonnage, chargés de moules bonnes à être récoltées.
tanément et sans interruption. C’est néanmoins depuis le mois de juillet jusqu’à celui de janvier que ce commerce est le plus actif et que la chair des Moules est le plus estimée. Depuis la fin de février jusqu’à la fin d'avril, les Moulss sont laieuses, c’est-à-dire dans l’époque d’incubation. Elles sont alors maiores et coriaces. I1 faut remarquer d'ailleurs que celles qui habitent les rangs supérieurs des claÿyonnages sont d’un meilleur goût que celles des rangs intermédiaires; et que celles-ci sont plus estimées encore que celles des rangs inférieurs, qui sont souillées de vase. Ces dernières sont cependant encore préférables aux Moules sauvages que l’on recueille en mer.
M. Coste, dans l’ouvrage qui nous a fourni les renseignements qui précèdent, donne les détails qui vont suivre sur la vente et le commerce des Moules, ainsi obtenues par la culture artificielle, dans la baie de l’Aiguillon.
« Il s’agit de fournir de moules les villages environnants, dit M. Coste, ou d’en approvisionner les villes les moins éloignées. Les bouchoteurs amènent au rivage leurs acons remplis de moules. Là, leurs femmes s'emparent de la marchandise, la transportent d’abord dans les grottes creusées au bas de la falaise, où l’on a coutume de remiser les instruments de travail et les matériaux de construction. Elles l’arrangent, après Pavoir préalablement nettoyée, dans des mannequins et des paniers, chargent ces paniers et ces mannequins sur des chevaux ou sur des charrettes; et puis, quelque temps qu'il fasse, elles partent la nuit, dirigeant le convoi vers le lieu de sa destination, et y arrivent toujours d’assez bonne heure pour l’ouverture du marché. Elles vont ainsi à la Rochelle, à Rochefort, Surgères, Saint-Jean-d’Angély, Angoulême, Niort, Poitiers, Tours, Angers, Saumur, etc. Cent quarante chevaux environ, et quatre-vingt-dix charrettes, faisant ensemble, dans ces diverses villes, plusde treute-trois mille voyages, sontemployésannuellement à ce service.
« S'il s’agit au contraire d'une exportation à de plus grandes distances ou sur une plus grande échelle, quarante ou cinquante barques venues de Bordeaux, des iles de Ré et d'Oléron, des Sables d'Olonne, et faisant ensemble sept cent cinquante voyages par an, distribuent la récolte dans des contrées où les chevaux n’apportent point les approvisionnements.
« Un bouchot bien peuplé fournit ordinairement, suivant la longueur de ses ailes, de quatre cents à cinq cents charges de moules, c’est-à-dire une charge par mètre. La charge est de cent cinquante kilogrammes et se vend cinq francs. Un seul bouchot porte donc une récolte d’un poids de soixante à soixante-quinze mille kilogrammes, et d’une valeur pécuniaire de deux mille à deux mille cinq cents francs ; d’où il suit que la récolte de tous les bouchots réunis s'élève au poids de trente à trentesept millions de kilogrammes, qui, sur le marché, donnent un revenu brut d’un million à douze cent mille francs. Ce chiffre et l’abondante récolte dont il est le produit peuvent donner une idée des ressources alimentaires et des bénéfices considérables qu’il y aurait à tirer d'une pareille industrie, si, au lieu de la restreindre à une portion de la baie de l’Aiguillon, on l’étendait à toute la vasière, et si, de cette contrée où elle a pris naissance, on l'importait sur tous les rivages et dans les lacs salés où elle serait susceptible d'être pratiquée avec succès. En attendant, le bien-être qu’elle répand dans les trois communes dont elle est devenue le patrimoine restera comme un exemple à imiter; car, grâce à la précieuse invention de Walton, la richesse y a succédé à la misère, et depuis que cette industrie y a pris un certain développement, il n'y a plus d'homme valide qui soit pauvre ‘. »
1. Voyage d'exploration sur le littoral de la France, page 146-147.
Nous avons insisté sur l’importante ressource que les Moules fournissent à l'alimentation. Il convient d'ajouter, en revanche, qu’elles produisent chez certaines personnes des accidents assez graves. Voici les symptômes que l’on observe communément dans ces accidents :
Deux ou trois heures après le repas, malaise ou engourdissement; — constriction à la gorge et gonflement de la tête; — ensuite grande soif, nausées et souvent des vomissements ; — enfin éruption de la peau et démangeaisons.
On n’est pas encore complétement fixé sur la cause de ces accidents, que l’on a rapportés tour à tour à la présence des pyrites cuivreuses dans les parages habités par la Moule ; — au voisinage des coques de navire doublées de cuivre; — à certains petits Crabes, qui se logent en commensaux, sinon en parasites, dans la coquille de la Moüle ; — au frai des Étoiles de mer ou de Méduses, que la Moule aurait avalé.
La véritable cause de cette espèce d’empoisonnement par les moules réside peut-être, le plus souvent, dans une prédisposition individuelle. Ce qui revient à dire qu’il n’est aucun moyen de le prévenir, et qu'une personne qui aura une fois éprouvé du malaise après avoir mangé des Moules, devra prendre cet avertissement au sérieux, et se priver à l’avenir de cet aliment.
Le traitement de l’empoisonnement par les Moules est trèssimple : il suffit de faire vomir le malade, et de lui faire boire, en grande quantité, une boisson légèrement acidulée.