LA VIE DE DU BARTAS
Naissance ilu poète à Monfort, près d'Auch : ses qualités et ses défauts le rattachent à la Gascogne. — Il passe au Bartas ses premières années : description du château et des environs. — Forte éducation de du Bartas : il possède toutes les connaissances de son trmps. — Sa jeunesse grave et pure. — L'étude, les armes et la diplomatie se partagent sa vie. — Il ne prend aucune part aux guerres civiles jusque vers 15"6; mais, à partir de cette date, il ne peut s'abstraire des troubles religieux et politiques qui viennent le solliciter jusque dans sa retraite, et qui, bien souvent, l'en arrachent. — Malgré tout, il n'abandonne jamais ses travaux poétiques, et son zèle redouble avec les obstacles. — Intérieur du poète : date probable de son mariage; son testament prouve qu'il n'eut pas d'enfants mâles; ses quatre filles. — Qualités privées de du Bartas : sa vie domestique simple et patriarcale. — L'isolement du poète n'est pas sans influence sur son, goût et sur sa langue : les troubles civils l'empêchent de faire un séjour à Paris, où, malgré son éloignement pour les cours, il se sentait attiré par un vif sentiment des imperfections de son « naturel ramage. » — La fin de sa vie est occupée tout entière par des missions diplomatiques : dès 1.Ô80, Henri de Béarn l'emploie comme négociateur; peut-être alla-t-il en Allemagne dans le courant de l'année 1586; ses diflférents voyages en Angleterre, en Ecosse^ et probablement en Danemark. — Sa grande mission de 1587 : quel en était l'objet; ses rapports avec le roi Jacques VI, qui désire se l'attacher : malgré ses pressantes instances, du Bartas ne veut pas quitter le service de son maître, et il se rembarque pour la •France. — Les trois dernières années de son existence sont assombries par la maladie et les épreuves domestiques. — Prit-il part à la bataille d'Ivry? C'est là une hypothèse toute gratuite : pourquoi l'on ne peut l'admettre. — Il meurt quelques mois après. — Conclusion.
Guillaume de Saluste, seigneur du Bartas, naquit en 1544. Il prit le nom d'une petite terre depuis longtemps possédée par ses ancêtres (1); mais le lieu de sa naissance est Monfort, bourg situé à quelque distance du Bartas (2). Monfort, « ferme assis sur le front d'un rocher » (3), est une petite ville située près d'Auch : du Bartas
(1) Éloges de Scev. de Sainte-Marthe.
(2) C'est ce qu'établit Goujet [Bibl. fr., art. Du Bartas), contrairement à La Croix du Maine et Baillet, qui faisaient naître le poète au château même dont il reçut le nom. On trouve dans le Voyage eu Gascogne, de Pierre de Brach, ami intime de notre poète, quelques vers qui ne peuvent laisser sur ce point aucun doute :
Et, venant peu à peu de Monfort approcher, Saluste me monstra de loin un grand clocher Qui sembloit orgueilleux avec sa pointe aiguë Vouloir outrepercer l'espesseur d'une nue ; Voilà le lieu, dit-il, de ma nativité, Voilà Monfort qui m'a dans ses bras allaité. . . . (31 P. de Brach, op. cit.
nous rapiiellera l)ien des fois qu'il est originaire de la Gascogne. Ce n'est pas là un hasard de la naissance, puisque sa famille comptait parmi les plus anciennes du pays. Son père, nous apprend G Colletet (1), y exerçait une charge de trésorier de France. Lui-même, à part le court séjour qu'il fit en Angleterre et en Ecosse, passa toute sa vie dans la province. Il est bien, par ses qualités et par ses défauts, de cette Gascogne qu'il a chantée avec amour (2), si féconde non pas seulement, comme il le dit, « en soldats, bleds et vins, » mais aussi en poètes et en orateurs. Sans doute, ainsi que nous aurons à le montrer par la suite, il faut attribuer la plus grande part dans le développement de son génie aux sentiments religieux du huguenot qui en marquent le fond même d'une si vive empreinte; mais tout ce qui tient à la forme de ses œuvres, au caractère de son talent, à son tempérament poétique, se rattache par des liens étroits aux influences de la race, du sol et du climat. Le vers de Boileau :
Tout a rhum car gasconne en un auteur gascon
pourrait lui être justement appliqué, si l'on y faisait entrer la louange aussi bien que le blâme. Il aura l'emphase et la faconde gasconnes (3) ; mais il héritera aussi toutes les qualités du terroir, une imagination vive, une verve intarissable, et le don d'une éloquence naturelle qui souvent rachète ses plus choquants défauts.
C'est au Bartas que se passèrent les jeunes années du poète. Le Bartas (4) appartient à la commune de Saint-Georges, dans le Fesensaguet ; il est situé sur les bords d'un ruisseau, le Sarrampion (5), entre Mauvesin et Cologne, à cent mètres au nord de la route. Le château, que le temps a encore épargné, est formé d'une cour entourée par les bâtiments ; quelques tourelles rondes en relèvent les façades; ce n'est pas un château-fort, mais une habitation de plai-
(1) Vie de du BmHas. — C'est d'ailleurs à peu près tout ce que nous savons de lui. Sou testament, que M. de Broqueville a tout récemment découvert [Notes de jV. t. de Larroque à la Vie de du Darlas, par Colletel'. nous apprend qu'il avait épousé une demoiselle Bertrande de Broqueville. Il est daté du 10 septembre 1560 ; de la même année, nous avons Tacte de mariage d'une sœur de Guill. du Bartas avec noble Guill. de Lafetau. M. de Broqueville signale encore une Marie de Saluste,
mariée à Géraud de , et une Catherine du Bartas, femme d'un Broqueville,
mais sans déterminer le degré de leur parenté avec l'auteur des Semaines.
(2) Troisième jour de la première Semaine.
(3) a Vasconice ampullatus, » écrit de lui son ami de Tliou [Histoire).
(4) Les détails suivants sont empruntés à la Revue d'Aquitaine, tome VII.
(5) Le Sarrapin de du Bartas (lin du troisième jour de la première Semaine).
sance. Si l'on se reporte au testament du poète (1), on voit que clans les dépendances du manoir se trouvaient « des méteries, des moulins, des preds et des bois. » Nous lisons d'autre [)art, dans Pierre de Brach (2), une description qui nous représente, on vers bien mauvais, mais avec fidélité, l'aspect des lieux où s'écoula la jeunesse de son ami :
.... L'obscur de la nuit retournée
Au cliasteau de Bartas borna nostre journée,
Bartas, où la nature et l'art industrieux
Semblent pour l'embellir avoir mis tout leur mieux ;
Car ici d'un costé le bois de haut fustage
Jusque dans le cliasteau allonge son ombrage
Où mille rossignols branchés en mille lieux
Desgoisent à l'envi leurs chants mélodieux.
Deçà, le grand vivier, ainsi qu'une rivière,
Lèche le pied des murs de son eau poissonnière
Uù le brochet, la carpe, et mille autres poissons
Se pendent quand on veut aux croches hamessons.
Laissant là le vivier, un chemin vous amène
Sous l'ombrage feuillu d'une espaisse garenne
Où les clapiers voustés cachent dedans leurs creux
Serpentes en canaux mille connins peureux.
Là le clos du jardin est joint avec la vigne,
La vigne aux ceps pampres, qui, plantés à la Hgne,
Etendent çà et là l'un sur l'autre les bras
Que la grappe déjà fait recourber en bas,
Et qui est estimée au goust du bon jvrongne
Porter le meilleur vin de toute la Gascongne.
Mais que j'ay tort d'avoir, d'un vers mal ordonné,
Parlé premièrement de l'enfant cuisse-né
Que de l'eau qui, sortant d'une belle fontaine.
Embrasse en gargouillant le giron de la plaine !... etc.
Si l'on veut bien retrancher quelques-uns de ces mille rossignols et de ces mille connins que Brach prodigue peut-être un peu trop, l'exactitude de ce gracieux paysage ne saurait faire doute. Tels furent
{!) Revue d'Aquitaine, 18W.
(2) Op. cit.
donc les lieux auxquels s'accoutumèrent dès l'enfance les regards de du Bartas, et qui lui inspirèrent sans doute ses premiers vers. Cet hoc erat in votis d'Horace et de maint autre poète moins heureux que l'ami de Mécène, l'auteur des Semaines n'eut pas même à le souhaiter. Rien n'y manque, depuis le bois de haut fustage {pauliwi silvœ) jusqu'à la belle fontaine d'eau vive {jugis aquœ fons). Ces lieux charmants n'ont pas été sans influence sur lui, et il leur fut en partie redevable d'avoir aimé la nature, qui lui a fourni ses plus belles images. De la fenêtre du château où fut écrite sa Semaine, il avait pu entendre les chants de ces deux rossignols dont il a célébré le poétique duel. Combien de fois, dit-il lui-même,
0 Dieu, combien de fois sous les feuillus rameaux
Et des chesnes ombreux et des ombreux ormeaux,
J'ay tasché marier mes chansons immortelles
Aux plus mignards refrains de leurs chansons plus belles ! (1)
S'il est des poètes qui ont chanté la campagne sans la connaître, du Bartas la connut dès ses premiers ans, et l'aima dès qu'il la connut.
« Le père de du Bartas, voyant les lumières d'esprit qui dès sa jeunesse éclatoient naturellement en lui, le destina d'abord à l'étude des belles-lettres, où, selon son désir, ce futur ornement de la France s'employa si heureusement et avec tant d'assiduité qu'il se rendit enfin, par ses longues veilles, un des sçavans hommes de son siècle » (2). Nous n'avons pas de renseignements précis sur les premières études du poète ; mais il est facile de voir, par ses œuvres, (|u'il reçut une de ces fortes éducations dont les grands écrivains du xvi° siècle nous offrent de nombreux exemples. Plus heureux que Ronsard, il ne dissipa point les années de sa jeunesse dans une eyistence fatigante et stérile. Celui-ci sut combler plus tard, grâce à un travail opiniâtre, les lacunes de son instruction première : quant à du Bartas. il fut, dès son enfance, initié aux lettres profanes et sacrées. « Ayant joint l'art et la nature, il joignit la connaissance des sciences à l'intelligence des langues mortes et vivantes » (3). La
(1) Cinquième jour de la çTemiève Semmne.
(2) G. CoUetet, Vie de du Darlas.
(3) G. CoUetet, Op. cit.
manière dont il parle de l'hébreu eu plusieurs passages de ses œuvres, notamment dans le chant de la deuxième Semaine qui a pour titre Babylone, a fait justement supposer (1) qu'il connaissait cette langue. Ses nombreuses imitations des poètes grecs et latins, sans compter tout ce qu'il emprunte aux historiens, aux philosophes, aux érudits de l'antiquité, montrent assez combien il était versé dans les lettres classiques. On doit penser qu'il connaissait l'anglais, puisque Henri de Navarre le choisit pour accomplir au delà de la Manche une délicate mission ; l'allemand ne pouvait pas lui être étranger, s'il est vrai qu'il fut aussi envové comme négociateur de l'autre côté du Rhin ; dans tous les cas, il s'autorise plusieurs fois de cette langue pour défendre certaines particularités de son élocution. Quant aux arts et aux sciences, son instruction n'est pas moins étendue ni moins solide ; les oeuvres mêmes du poète en font foi : c'est toute une encyclopédie que renferment les deux Semaines. Sans parler du dessin, qu'il cultivait avec succès, si nous en croyons d'Aubigné (2), sans excepter la musique, dont certains passages de son dernier poème (3) montrent bien qu'il possédait au moins la théorie, il n'est aucun domaine de la science contemporaine qu'il n'ait parcouru dans tous les sens : astronomie, médecine, mathématiques, histoire naturelle, physique, histoire sacrée et profane, il a tout étudié et tout approfondi. Le poète en souffre, il est vrai, trop souvent; cette vaste érudition est parfois bien lourde et bien pédantesque : mais n'est-ce pas là un défaut du temps?
Sa première jeunesse se passa tout entière livrée à ces graves études, au sein de la retraite, dans les habitudes vertueuses et simples de la vie champêtre, où il devait cueillir les plus belles fleurs de sa poésie; elle n'eut rien de semblable à celle de son coreligionnaire d'Aubigné, auquel nous aurons plusieurs fois l'occasion de le comparer. Ce dernier s'abandonna tout jeune à bien des licences et porta jusque dans les plaisirs et les débauches la fougue naturelle de son tempérament indompté : sans doute, quels que fussent les excès où il se laissait entraîner, il conserva toujours, même dans les dérèglements de son adolescence, un coin de puritanisme et un fond de moralité vigoureuse ; mais il associa longtemps les dissipations les plus
(1) Haag, France protest., art. Sallusle.
.2) Lettres de divers points de sciences, XI, édit. Réaume, 1. 1"'
(3) Dans le chant des Volomnes, notamment.
elfi'énées à ]a ferveur religieuse, et l'âge seul liait par contenir ses passions. Du Bartas, au contraire grandit sous une discipline ferme et austère : et si, comme Brach et d'Aubigné lui-même nous l'apprendront par la suite, il ne fut point étranger aux ardeurs et aux plaisirs de la jeunesse, on peut affirmer qu'il ne connut jamais les déportements où le futur auteur des Tragiques passa la première partie de son existence.
Nous n'avons que peu de renseignements sur la vie du poète. Les lettres de lui que MM. Haag virent à la Bibliothèque nationale et qui, depuis lors, ont été soustraites, nous auraient seules mis à même de le suivre pas à pas dans sa carrière à la fois studieuse et agitée, en un des siècles les plus tumultueux de notre histoire. Quant à ses œuvres, du Baiias n'j parle que fort peu de lui-même, et sa personnalité ne s'y marque guère que par le souffle d'enthousiasme qui les anime et leur caractère d'élévation morale.
A^ec l'étude, qui absorba sans doute la plus grande partie de sa vie. les camps et la diplomatie y ont le principal rôle. Rien ne prouve que du Bartas ait participé aux premières guerres de religion. La Monnaie a même prétendu qu'il n'avait jamais porté les armes (1) ; ce qui peut expliquer une erreur aussi flagrante, c'est l'aversion que manifeste si souvent le poète pour ces luttes fratricides dont il s'indignait à la fois comme chrétien et comme Français. Quoi qu'il en soit, nous ne trouvons aucune indication qui nous autorise à lui donner une part quelconque dans les guerres civiles avant le règne de Henri IIL II peut même, en 1574, adresser le sonnet suivant à Fiorimond de Rémond, conseiller au Parlement de Bordeaux :
Mon cher Rémond, qui sais dextrement marier La lyre de Phœbus aux textes de Scœvole, Tu t'enquiers si, depuis que j'ay quitté l'escole, J'ay suyvi le barreau ou bien le train guerrier. La vente des estats, le mespris coustumier De la sainte Thémis qui de ça bas s'envole, L'horreur du fer civil qui nostre France affole, M'ont fait tant dédaigner l'un et l'autre niestier. Que loin d'ambition, d'avarice et d'envie, Je passe oisivement en mon Bartas la vie.
(1) La Monuaie, cité par VioUel-le-Duc IDiOl.poct., t. !")•
Me contentant du bien par les miens acquesté; Mais tel, mon cher Réniond, et nuit et jour se peine Pour s'immortaliser, dont peut-estrc la peine Ne sert tant au public que mon oisiveté.
Jusque vers l'an 1576, ou peut-être même jusqu'à la guerre des Amoureux, dont le Midi fut le principal théâtre, du Bartas vécut sans doute dans son château, tout entier à l'étude et à la poésie; c'est ce que nous pouvons conclure du sonnet précédent. Lorsqu'il composa ses premiers vers, il n'était pas encore « en l'avril de son âge » (1); en 1574, il publie le poème de Judith et VUranie; en 1579 paraît la première Semaine. A cette dernière date, du Bartas avait dû, depuis quelque temps déjà, prendre part aux guerres de religion. En maint endroit de son poème, il se plaint du malheur des temps, qui ne lui permettent pas de se consacrer entièrement à la poésie. « Comme il vesquit en un temps où souvent le bruit de Mars troubloit le repos et la tranquillité des Muses, parmi les désordres du royaume il se vit contraint de quitter l'agréable séjour de son cabinet pour endosser le harnois à la campagne » (2). C'est sans doute au retour d'une de ces expéditions militaires, que Pierre de Brach lui adressa un sonnet pour le mettre en demeure de choisir entre les armes et la poésie, entre « le partj d'Apollon » (3) et celui de « Mars » :
Et masse et coutelas appans doncques ici,
Casque, lance, cuirasse, et pistoles aussi.
Prends congé de chevaux, de soldats, de gens d'armes ;
Prends un adieu dernier de cet horrible Mars,
D'enseignes, de tabours, de fifres, d'estendards :
Car, pour suivre Apollon, il faut quitter les armes (4).
Ce choix entre Mars et Apollon, du Bartas ne put le faire. Il est ballotté de l'un à l'autre, n'ayant jamais devant lui des garanties de calme et de tranquillité qui lui permettent de se consacrer pleinement à la poésie. C'est seulement à la génération suivante que la vie des
(1) Uranie.
[2] G. CoUetet, Vie de du Bartas.
(3) Sainte-Marthe, Op. cit.
(4) Ce sonnet se trouve dans l'édition de lîi~6, pubiiue a Bordeaux.
écrivains deviendra exclusivement littéraire; dans cet orageux xvi'' siècle, ils prennent tous plus ou moins de part aux agitations politiques et religieuses; le bon Régnier fait seul exception. Les uns, comme Ronsard (1), défendent avec la plume leur roi ou leur religion; les autres, comme du Bartas, ont Tépée à la main presque aussi souvent que la plume.
Cependant, tous les loisirs que lui laissaient les armes, du Bartas les passait dans son château ; et, sans y trouver ce calme profond qui, à une pareille époque, eût bien pu ressembler à de l'égoïsme, il goûtait encore dans cette retraite, souvent troublée, la joie de se livrer avec une tranquillité relative à ses chers travaux. Jamais, pourtant, il ne put achever tout d'une haleine quelque chant de ses deux derniers poèmes. « Il est aisé à voir, dit son commentateur Simon Goulart (2), que ce grand esprit-là ne s'étoit point assujetti à suivre tout d'un train le parachèvement de son œuvre, mais qu'il dressoit ses desseins selon que son Uranie l'échaufFoit, se prenant tantost à une histoire, tantost à une autre, comme le fragment des Pères et de Jonas nous le monstre. » On peut croire que cette méthode de composition ne tenait pas seulement au génie du poète ; il faut peut-être le classer parmi ceux qui, selon le mot de la Bruyère, « écrivent par humeur » (3) ; mais les circonstances au milieu desquelles il composait ses poèmes, et les interruptions forcées que lui faisaient subir ses devoirs de soldat, peuvent expliquer aussi ce manque de régularité. Nous le voyons faire effort sur lui-même pour s'abstraire autant que possible des agitations extérieures :
Clairons haut-esclattans, alarmeuses trompettes...., Soufflez, bruyez, broyez et remplissez nos terres De vacarmes, d'effrois, de rages, de tonnerres ; Instrumens de la mort, vous travaillez en vain : Le cornet à bouquin que je tiens en ma main Tient toujours le dessus (4).
Mais le poète a beau dire : les troubles et les malheurs de la
(1) Ronsard même prit part à la guerre civile, et se mit à la tète de la noblesse catholique du Vendômois pour repousser des bandes protestantes.
(2) .(4 verdissement ait lecteur (éd. de 1611).
(3) Caractères, ch. 1»^.
(4) Deuxième Semaine, La Loy.
France ne laissent pas de le solliciter- jusque dans sa retraite, lorsqu'ils ne l'en arrachent pas ; et bien souvent il ne peut se dispenser de ceindre lui-même le baudrier.
Dans les jours de répit dont les guerres civiles lui laissent la libre disposition, on dirait que du Bartas veuille réparer par une ardeur infatigable le temps enlevé à ses travaux. Il s'est imposé une tâche, et il montre pour l'accomplir une persévérance que rien ne peut décourager. Il est poursuivi par son oeuvre, et n'aura jamais de repos tant qu'elle ne sera pas achevée. Le zèle du poète éclate en maint passage de ses poèmes. Tantôt il nous montre « celuy que les Muses chérissent »
Faisant avant le jour, d'un fusil affilé Bluetter le caillou sur le drap mv-bruslé (1) ;.
tantôt c'est lui-même qu'il représente à sa table de travail, tout épuisé par les veilles :
Traçant ces derniers vers et comme à demi-las Du labeur attrayant de la sainte Pallas, Je frappe bien souvent du menton ma poitrine ; Mes deux jeux, arrosez d'une humeur ambrosine, Se ferment peu à peu ; je perds le mouvement, La plume de ma main coule tout bellement... (2).
Et dans un autre passage :
Ja desja j'attendoj' que l'horloge sonnast
Du jour la dernière heure, et que le soir donnast
Relasche à mes travaux ; mais à peine aj^-je encore
Dessus mon horizon vu paraistre l'Aurore,
Mon labeur croist toujours... (3).
Cette ardeur n'est pas seulement celle du poète : du Bartas se considère comme une sorte de missionnaire et d'apôtre ; en lui le chantre et le moraliste chrétien ne font qu'un ; et voilà pourquoi
... le tan sacré sainct de l'amour qui /'enflamme
Ne peut mesme en dormant laisser dormir son âme (4).
{\)1"Sem., ch. II.
(2) S' Sem. — Babylone.
(3) 1'^ Sem., ch. I.
[A] i'Sem. — BabylonK.
Cependant, malgré tout son dévouement' à une tâche quil regardait comme sacrée, il ne faut pas isoler l'auteur des Semaines dans ses graves travaux si l'on veut se faire une idée de sa vie au manoir du Bartas, quand les troubles de son pays lui permettaient d'y trouver pour quelque temps le calme et la paix. Il connaissait d'autres devoirs que ceux du poète. Pour nous représenter son existence toute patriarcale el dont la gravité débonnaire contraste si vivement avec les mœurs habituelles des autres poètes ses contemporains, nous devons y associer sa femme et ses enfants, ses domestiques eux-mêmes et tout son entourage.
La date de son mariage n'est pas exactement connue ; mais nous voyons dans son testament que sa fille aînée, Anne de Saluste, devait jouir de tous les biens laissés par lui à sa deuxième fille, Jeanne, jusqu'à ce que « ladite Jeanne eiit atteint l'âge de treize ans » ; Anne avait donc atteint dès lors et probablement dépassé cet âge; or, comme le testament est daté de 1587, il faut porter le mariage du poète aux environs de l'année 15'72 : il avait alors 28 ans. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était marié depuis quelque temps déjà en 1576. Dans le recueil de poésies publié par P. de Brach, à Bordeaux, cette même année, un sonnet adressé à du Baiias fait mention de sa femme :
Puisque le saint désir de voir ta femme aimée Te force malgré toi d'avancer ton retour.
Catherine de Manas ou d'Homs i^l) existait encore en 1587, lorsque du Bartas écrivait son testament ; mais il ne tarda pas à la perdre, si, comme le pense Goujet (2), c'est à sa mort qu'il fait allusion dans la 2'^ Semaine, au commencement du second jour. La
(1) La question de savoir si du Bartas s'est marié deux fois, a été élucidée par M. T. de Larroque, à qui nous empruntons les détails suivants : Notes aux Vies des poètes gascons, par Colleteti. — MM. Haag donnaient pour femme au poète Catherine de Manas. M. de Yilleneuve-Bargemont (Histoire de .Vérac,'. prétendait qu'il avait épousé une demoiselle Dufrèze, de laquelle il tenait le château de Hardosse ; enfin, dans son testament, du Bartas lui-même appelle sa femme Catherine d'Homs. La communication des papiers du château de Ponninet a permis d'établir la vérité sur ce point longtemps obscur. On sait maintenant que du Bartas n'eut point de femme nommée Dufrèze ; c'est sa iille, Anne de Saluste, qui épousa uu Barthélémy de Frère, écuyer. Quant à Catherine du Manas, elle est la même que le poète appelle dans son testament Catherine d'Homs. C'était la fille d'un Manas, seigneur d'Homs, et son frère, marié à Cécile de Luppé, s'appelait Jean-Jacques de Manas.
(2 Bibliothèque fr.
question n'a pas d'ailleurs pour nous un grand intérêt ; ce qui nous importe davantage, c'est la vie domestique du poète; et, sur ce point, l'on peut affirmer que, si nous étions à même d'en retracer le tableau, ce serait celui d'une union fondée sur les sentiments les plus doux et les plus graves d'amour, de confiance et de mutuelle estime. Lui-même nous montre en maints passages de ses œuvres quelle haute et religieuse idée il se faisait du mariage (1).
Du Bartas eut plusieurs enfants ; mais ce ne furent que des filles. Dans une épitaphe composée en son honneur (2), mention est faite de deux fils que Catherine d'Homs lui aurait donnés :
Ça bas laissa ses os, sa vie à son ouvrage,
Son nom à ses deux fils et sa gloire aux François.
Le testament du poète suffit pour dissiper cette erreur longtemps accréditée, puisque ses filles héritent de tous les biens qu'il laisse ; et d'ailleurs, c'est son gendre qui prend après lui le nom de Bartas et qui lui succède comme gentilhomme de la Chambre.
Nous v voyons que du Bartas avait quatre filles : Anne de Saluste, Jeanne, Isabeau (3) et Marie, les deux dernières ayant sans doute pour marraines deux sœurs du poète, dont le même document nous indique les noms. Dans nn endroit de la 2° Semaine, l'auteur parle du 0 soin de ses enfants « (4) ; o.i peut lire dans le poème de JwlitJi tout le passage (5) où il nous montre Mérari élevant sa fille, si l'on veut se faire une juste idée de ce qu'il entendait par là.
Parmi les poètes, il en est qui semblent en dehors des lois ordi-
(1) Voir notamment le ch. IV de Judith. (2)Edit. de 1611, page 299.
(3) Nous avons déjà vu qu'Anne de Saluste épousa Barth. de Frère. Pour compléter ces renseignements sur la famille de du Bartas, ajoutons qu"Isabeau se maria en 1G03 avec Jonathan de Preissac, et qu'une autre fille du poète devint la femme de Louis du Faur, père du sieur de Pibrac, troisième flls de Pierre du Faur qui fui conseiller au Grand Conseil, puis au Parlement de Paris, et chancelier du roi de Navarre. Nous trouvons dans le testament la mention d'un frère du poète, Alexandre de Saluste, déjà décédé; d'un autre frère, Mairan, de Bertrande de Broqueville, sa mère, d'Hélène de I.acassaigne, sa belle-mère, de Timothée Foesin, son neveu, d'Aurignac et de Saluste, conseillers en la Cour, ses cousins, etc.. Le nom de du Bartas fut joint par une petite-fille de Barthélémy de Frère à celui qu'elle tenait de son père, et, en 1668, elle porte les noms et titres de Jeanne de Frère de Saluste du Bartas, baronne de Cologne, conseigncuresse de la ville et juridiction de Cologne. Cette arrière-petite-fille du poète était mariée avec noble d'Astorg, capitaine au régiment de Navarre. (V. T. de Larroque Notes sur les Vies de Collelet.J
(4) > Sem. — Arche.
(5) 4'= chant.
naires (jura negant sibi nata) ; souvent il:« doivent à leurs égarements mêmes leurs plus belles inspirations : aussi la postérité estelle indulgente pour eux ; les jeux fixés sur leurs œuvres, elle oublie les dérèglements de l'homme pour ne plus se rappeler que le génie du poète. Avec toute la vivacité d'une imagination sujette à bien des écarts, du Bartas, nous l'avons déjà dit, ne connut jamais, même dans sa jeunesse, la vie licencieuse dont tant de poètes lui donnaient l'exemple. Il fut dans tout le cours de son existence un modèle de prudhomie, de simplicité et de rondeur : « Loué comme homme rond », dit-il eu parlant de lui-même (IV Tous les témoignages sont d'accord à cet égard. L'historien de Tliou, le défendant contre certains critiques qui trouvaient son style trop ampoulé, ajoute : « Pour moi qui ai connu sa candeur et qui l'ai souvent entretenu familièrement, tandis que, du temps des guerres civiles, je voyageais en Gascogne, je puis affirmer que je n'ai rien remarqué de semblable en ses manières » (2). « Sincérité et modestie, dit Goujet, faisaient le fond de son cai^actère » (3). Il serait facile de multiplier les citations qui ont trait à sa droiture, à sa bonhomie, à son éloignement poar toute affectation et pour toute prétention. Dans ses vers, il se prend parfois, comme la plupart des poètes, à célébrer sa propre gloire avec peu de réserve : mais cet orgueil candide et d'aUleurs bien excusable, il ne l'a jamais eu en prose. « Malgré sa grande réputation, dit encore de Thou, il parlait toujours avec beaucoup de modestie de lui-même et de ses vers » ; « il mettait sa Semaine mille pas après la Franciade »; et, quand il présenta son œuvre à d'Aubigné, celui-ci « eut peine à lui donner bonne opinion de sa besogne » (4).
Du Bartas possédait d'assez grands biens, si nous en jugeons par ses legs : ce sont, outre le château du Bartas, une maison avec jardin à Monfort, la même peut-être où il était né, le bien du Milair, les prés de Labriffe, des droits seigneuriaux avec métairie et dépendances au lieu d'Homs, la salle du Merlet, la métairie de la Marche, celles de Cornoueilhac, Nougues et Maupeau, etc. Il devait sans doute faire un digne usa^e de sa fortune : dans son testament, il
(i)yreseï«., ch. m.
(2) Histoire, chap. XCIX.
(3) Bibliolh. franc.
(4) Lettres de points de srience. XI. D'.\ubigné, édit. Réaume.
— ir, —
(loime 50 écus d'or aux pauvres de Coloigne, Monfort et Mauvoisiu ; il déclare vouloir que, le jour de sa sépulture, on habille dix pauvres de Monfort, dix de Coloigne, dix de Mauvoisin, deux de Barcelonnette, deux de Grilhon et deux d'Homs ; on le voit songer au sort de ses valets, laisser aux uns une petite somme d'argent, assurer à d'autres leur nourriture tant qu'ils vivront. Ces legs du poète s'accordent avec ce que nous connaissons déjà de son caractère : ils répondent sans nul doute à l'emploi qu'il avait fait pendant sa vie de biens considérables. Tout nous le montre comme un de ces gentilshommes, devenus après lui de plus en plus rares, qui
... loin d'amhition, d'avarice et d'envie,
passaient des jours heureux et tranquilles au fond de leurs provinces, tant que les guerres civiles ne venaient pas y troubler leur existence, et qui, aimés de leurs vassaux, respectés de tout le voisinage, dédaignaient, au sein de cette vie obscure et patriarcale, l'éclat et les séductions des cours.
Si cette existence retirée ne nuisit pas à l'homme, elle fut sans nul doute fâcheuse pour le poète. Le séjour de Paris aurait assurément épuré son goût et sa langue ; et nous trouverions chez lui en moins grand nombre ces traits d'esprit alambiqués, et surtout ces façons de parler triviales et basses qui font tache dans ses ouvrages. Mais du Bartas « aima si fort la solitude, qu'il la préféra au bruit et au tumulte de la cour comme à l'attachement des grands, dont il eût pu espérer de grandes récompenses » (1). Cependant, il ne se dissimulait pas quel profit il aurait tiré de relations suivies avec les esprits cultivés et polis, avec les poètes qui donnaient alors le ton. « Il se plaignait souvent, écrit de Thou, que l'éloignement de son pays et les conjonctures où 11 se trouvait ne lui eussent pas permis de consulter les gens d'esprit et de goût, et de qui il aurait pu apprendre à connaître ses défauts et les moyens de les réparer. 11 avait résolu de s'en dédommager par un voyage qu'il voulait faire à Paris aussitôt que nos troubles seraient apaisés » (2). Dans une lettre qui nous reste de lui (3), il envoie au frère du chancelier
(1) Remarq, de CoUeiet le fils aux Vies de son père.
(2) Mémoires.
(3) Lettre datée du 12 septembre 1.5!^., avant la public, de la i' Sem. — lirit. Mus. Cotton lihr. Mss. Nero, B. VI, ill .
— ir, —
Bacon, à qui elle est adressée, le brouillon d'une petite apologie. « tant je m'assure, écrit-il, que vous couvrirez mes fautes et imperfections » ; et il ajoute : « Vous avez droit de vie et de mort sur les enfants de mon esprit » . C'est ainsi que du Bartas essayait de suppléer à son isolement; et, si nous avions conservé sa correspondance, nous le verrions sans doute demander des conseils à d'autres amis, aux de Thou, aux du Plessis-Mornai, aux Pibrac. Mais le séjour à Paris qu'il avait projeté lui aurait été autrement profitable. En ne consultant que ses goûts, il n'eût jamais songé à quitter la Gascogne ; puissé-je, dit-il lui-même.
Puissé-je, ô Tout-Puissant, inconnu des grands rois. Mes solitaires ans achever par les bois I
Mon estang soit ma mer
... Mon cher Barta- mon Louvre, et ma cour mes valets (1)!
C'est le soin de sa renommée qui l 'attirait à Paris malgré son aversion pour les cours et les courtisans, c'est le vif sentiment qu'il avait des imperfections de son goût et de son langage. Au reste, les troubles civils l'empêchèrent toujours de réaliser son dessein.
Fervent huguenot, ami du roi de Navarre, le poète, malgré son désir de s'adonner tout entier à l'étude et à la poésie, ne manqua point à ses devoirs envers Dieu et son prince. Nous savons déjà qu'il prit part aux guerres religieuses. Mais le futur Henri IV trouva aussi en lui un habile négociateur, et l'employa bien des fois à des missions de confiance. Le brave capitaine, le poète enthousiaste et exubérant était, semble-t-il, doublé d'un diplomate ; c'était du moins l'opinion de son maître, qui se connaissait en hommes. Par une lettre du roi de Navarre à la date de janvier 1580 (2), nous voyons qu'il est député « devers M. de Montmorency pour le prier de choisir quelque gentilhomme catholique et l'envoyer au sieur de Terride pour par ensemble pourvoir à ce qui sera nécessaire. » Il s'agit ici des désordres « advenus en la sénéchaussée de Lauragois, et des maux qui s'y commettaient journellement, tant par ceux de la religion que par les catholiques. » Mais du Bartas n'était encore là qu'un
(1) /re Semaine, ch. III.
(2) Lettres nnssii'es de Henri IV. Berger de Xivrey, tome I, p. 266.
courrier de coiiliaiice : il ne tarda pas à être chariré de négociations d'une tout autre importance (1).
Dès 1586, le roi de Navarre avait assez apprécié ses talents diplomatiques pour lui confier des missions considérables et délicates ; sa renommée d'habile politique l'ut bientôt solidement établie; à en croire CoUetet, « la Cour le considérait comme un grand homme d'Etat « (2). Sainte-Beuve suppose qu'il aurait été au nombre des envoyés que le roi de Navarre dépécha en Allemagne dans le courant de l'année 1586, pour hâter la marche de secours promis et pour dissiper les bruits de trêve qu'on avait fait courir (3). Mais nous n'avons trouvé aucune trace de cette ambassade.
Pour ses missions en Angleterre et en Ecosse, les documents ne manquent pas. Il y a cependant quelques points obscurs. Nous savons que du Bartas s'y trouvait en 1587, et, d'autre part, suivant l'historien de Thou, il venait de rentrer en France lorsqu'il mourut, en 1590. On doit donc admettre qu'il fit plusieurs voyages dans la Grande-Bretagne. Déjà, en 1583, la présence dans ce pays d'un envoyé du roi de Navarre était signalée à un des ministres d'Elisabeth ; du Bartas y était certainement en 1587, comme nous venons de le dire ;. enfin, si nous en croyons de Thou, nous devons penser qu'il y retourna vers 1589 ; c'est même le seul moyen d'expliquer comment plusieurs témoignages, entre autres celui de l'exact Goujet, le font aller jusqu'en Danemark. En effet, si du Bartas était en Ecosse vers la fin de l'année 1589, il dut peut-être joindre le roi Jacques VI, parti à la rencontre de sa jeune femme Anne, que des vents contraires retenaient sur la côte de Norwège. Mais on ne peut rien affii-mer à ce sujet (4).
(1) Dans VInvenlaire des archives des Basses-Pyrénées (par M. Paul Raymond), nous trouvons quelques renseignements sur les rapports de du Bartas avec le roi de Navarre. îsous y voyons qu'on IS'ÏO, il acheta la justice de Monfort ; qu'eu ].j80, il obtint du futur Henri IV une pension de 400 livres : qu'en 1583, il toucha ses gages comme gentilhomme servant; qu'en 1584, le roi de Navarre honora de sa visite la maison du poète ; qu'en 1585, il reçut diverses sommes pour sa pension et pour levées de troupes ; qu'en 1.587, des frais de voyage lui furent soldés à deux reprises et notamment 150 écus pour sa mission en Angleterre; qu'eu 1588, les trésoriers du roi eurent à lui payer le montant de sa pension et une indemnité pour divers voj-ages ; enfin, qu'en 1589, il reçut 100 écus comme gentilhomme de la chambre. Il prenait ce titre depuis le 1" janvier 1585, où il l'avait reçu de Henri de Navarre, alors à Saintc-Foy. ^Invent. somm. des arch. des B.-P., série B, J, p. 200 à 300.)
(2 G. CoUetet, op. cit.
(3) Tableau de la poésie au XV I<^ siècle, art. sur du Bartas.
(4) Haag, France prolest.
Dans son grand voyage, celui sur lequel nous avons des renseignements certains et détaillés, du Bartas, accompagné par Henri de Sponde, qui lui servait sans doute de secrétaire, débarqua à Londres en mai 1587, et il resta en Angleterre jusqu'à la fin de juin. Nous voyons, dans une missive de l'ambassadeur Courcelle (1), qu'une des charges du poète était « de faire tous bons offices pour la royne d'Angleterre ». On sait d'ailleurs qu'il eut des relations personnelles avec Elisabeth ; c'est ce que nous montre la lettre adressée par lui en 158., au frère du chancelier Bacon, et dont nous avons déjà eu l'occasion de citer un passage, ce Fondé sur l'opinion de vostre départ, j'avois prié M. de Xort, ministre de la Rochelle, de faire tenir à Messieurs vostre frère et de Cydné une lettre que j'escris à la Reyne (2). Toutesfoys, adverty que vous faites arrest encore pour quelques jours à Bourdeaulx, j'aj pensé que par vostre moyen mes lettres seroit {sic) plus fidellement rendues. »
Mais la grande afi"aire du négociateur était en Ecosse. Il y débai'qua à la fin de juin. « L'occasion principale de sa venue, écrit l'ambassadeur de France à la Cour de Londres, M. de l'Aubespine-Châteauneuf, est pour le faire passer en Ecosse vers le roy qui jà par plusieurs foys l'avoit demandé au roy de Navarre, pour estre ledit roy d'Ecosse si amoureux des œuvres dudit Bartas, qu'il en a tourné la plus grande part en vers escossois et a dit souvent que, s'il avoit ledit du Bartas près de soy, il s'estimeroit le plus heureux prince du monde » (3). Quelle était la mission dont Henri de Navarre avait chargé son envoyé? D'après un passage, d'ailleurs assez peu net, de Palma Cayet (4), du Bartas eut à s'occuper des négociations relatives au mariage de Jacques avec la sœur du Béarnais. D'autres documents, cités plus bas, établissent d'ailleurs, sans contestation possible, cet objet de la mission confiée au poète. Mais il y avait encore autre chose. L'ambassadeur de Courcelle, chai^gé par Henri Kl de savoir ce qu'il fallait penser des différents rapports qu'on lui avait faits à ce sujet, répond que l'agent du roi de Navarre était présent
(1) Fr. Michel, Les Ecossais en France et les Français en Ecosse. La lettre est du 16 août 1587.
(2] Elisabeth.
(3) Lettre écrite de Londres le 14 mai 15>?~ par l'ambassadeur de l'Aubespine- Chasteauneuf; citée par Fr. Michel, op. cit.
(4) Chronol. novenn., an 1598.
à raudience do Jacques VI et qu'ils ont eu l'air de ne pas se connaître ; que du Bartas doit, avant tout, négocier le mariage du roi d'Ecosse avec la soeur du Béarnais; qu'il est aussi chargé de gagner la reine d'Angleterre, mais « non toutesfoys, ajoute-t-il, sans avoir recherché secours par deçà, s'il l'eust pu obtenir, en faveur du roi de Navarre, ayant promis au laird de Wjmes, avant son parlement, qu'il seroit plus commode et méneroit à moindres frais cinq cens sauvages de ce royaulme qui pourront de beaucoup plus servir au roy de Navarre que ceux qu'il menoit avec lui » (1). Nous savons, par la fin de cette lettre, que du Bartas échoua dans ce second objet de sa mission.
Les Mémoires de James Melvil nous donnent des détails intéressants sur les négociations du poète en Ecosse. La princesse de Danemark avait été proposée en mariage à Jacques VI ; une première ambassade envoyée d'Ecosse fut séduite par l'accueil et par la beauté d'Anne ; le roi en députa bientôt une seconde, mais il ne lui donna que des instructions très défectueuses relativement au mariage, ceux qui avaient du crédit auprès de Jacques VI ne souhaitant point d'alliance avec le Danemark. « A peine ces ambassadeurs furent-ils embarqués, raconte James Melvil (2), que M. du Bartas arriva à notre Cour, ayant appris que Sa Majesté avait de l'estime pour ses beaux ouvrages de poésie. Il ne voulait pas avouer qu'il eût un ordre secret de proposer au roi le mariage de la princesse de Navarre, mais il dit seulement que le secrétaire du roi de Navarre, voyant qu'il voulait faire le voyage, l'avait prié d'en parler comme de son propre mouvement. Les bonnes qualités de M. du Bartas le firent bientôt considérer du roi, et il se mit si bien dans son esprit que, si les ambassadeurs avaient encore été dans le pays, on ne les aurait pas laissés partir pour cette fois-là. Néanmoins, le chancelier assurait M. du Bartas, à ce qu'il m'a dit lui-même, que le mariage avec la princesse de Danemark ne se ferait pas. Il le pouvait bien assurer, puisque nos ambassadeurs avaient un pouvoir si limité... Us s'en retournèient donc sans succès... Pendant qu'ils étaient en Danemark, M. du Bartas vint chez moi et me pria de ne pas refuser une commission que Sa Majesté avait résolu de me donner, qui était
(1) Lettre du IG août 1587; citée par Fr. Michel, op. cit.
(2) Mémoires, t. II, p. 246; édit. de Lyon, 1694, chez Jcau Bruyset.
celle d'aller auprès du roi de Navarre et d'y voir la princesse, sa sœur... »
La mission (1) de du Bartas lui fut facilitée par l'accueil qu'il reçut du roi d'Ecosse. « Cet auguste prince, dit Sainte-Marthe, ce prodige de toute force de doctrine et d'érudition, qualité qui n'est pas ordinaire en la personne des souverains, ne reçut pas seulement avec honneur notre du Bartas, il lui rendit encore tant de témoignages d'une sincère affection, que l'on ne saurait autrement souhaiter davantage, jusque-là même qu'il fit tout ce qu'il put à force de présents pour le retenir après son emploj et pour l'obliger de demeurer auprès de sa personne » (2). Nous trouvons des détails plus précis dans une lettre de Hamilton, ambassadeur d'Ecosse en Angleterre (3). « Du Bartas, écrit-il, doit prendre aujourd'hui congé de Sa Majesté et retourner à la Rochelle par le navire qui est à Dumbarton. Il a été très honorablement traité par Son Altesse depuis son arrivée ; car, non contente de le défrayer pendant son séjour et d'envoyer exprès un des meilleurs navires de ce pays pour le transporter sûrement. Sa. Majesté l'a fait hier chevalier, lui donnant en même temps une chaîne d'or de mille couronnes au soleil, et à chaque personne de sa suite elle a fait présent d'une somme d'argent avec une tablette d'or représentant le portrait de Sa Majesté, sans compter nombre de haquenées et d'autres cadeaux de quelques-uns des nobles et des courtisans. » Dans une lettre, déjà citée en partie, de l'ambassadeur Courcelle, nous trouvons le passage suivant . « L'on m'a dit. Sire, que ledit du Bartas est pour s'en retourner incontinent après l'arrivée des ambassadeurs qui sont allés en Danemark ... et qu'il se doit embarquer es côtes d'West dans un navire que le roi a commandé être équipé pour lui, qui le doit rendre à terre à Bourdeaulx ou en quelque lieu des environs. Ce roi se remet audit du Bartas de dire de bouche au roi de Navarre son intention sur ce qu'il a traité, sans lui en rien demander par écrit. »
On voit par tous ces documents quels furent les objets de la mission que du Bartas remplit en Ecosse, comment il s'acquitta de ces négociations et en quelle estime il fut tenu par Jacques VI . Il faut
(1) Voir pour plus de détails Chambers [Dnmestic Annals of Scotland, 1. 1, p. 173- 175), et Caldericood (The history of tlie kirk of ScoUand, t. IV, p. 638-640).
(2) Sainte-Marthe, Éloge de du Bartas.
(3) Datée du 30 août 1.587.
entendre le roi lui-même faire l'éloge du poète dans une lettre adressée à Henri de Navarre (1) : « Monsieur mon frère, écrit-il, je n'ay voulu laissé passer l'occasion du partement du sieur du Bartas sans par la présente vous tesmoigner le grand contentement que j'ay reçu par sa compagnie ce temps passé et combien son absence me seroit desplaisante sy autrement se pourroit faire. Vous avez certes grande occasion de louer Dieu, et vous estime très-beureux d'avoir le service et conseil d'un si rare et si vertueux personnage... » (2). La date que cette lettre assigne au départ du poète-ambassadeur ne s'accorde pas avec celle que donne Hamilton dans sa missive du 30 août, où ce départ est annoncé pour le jour même. Mais nous avons entendu Jacques VI exprimer lui-même le désir qu'il avait de conserver « un si rare personnage » auprès de lui, et cela plusieurs semaines après le jour indiqué d'abord par Hamilton comme celui de son départ : il faut donc conclure que du Bartas retarda son retour en France et accorda à Jacques un mois de plus. Ce dernier, comme on le voit par sa lettre à Henri de Navarre, avait même fait son possible pour se l'attacher définitivement ; mais, malgré toute la sympathie que du Bartas avait pour lui, le poète n'abandonna point sa chère Gascogne et la cause du Béarnais. « Quelques civilités et quelques promesses qui lui fussent faites par ce prince (Jacques VI), du Bartas ne put jamais ce résoudre de satisfaire à son désir, de peur qu'il ne lui fust un jour reproclié d'avoir préféré le service d'un prince estranger au service de Henri de Bourbon, son maistre, qui l'aimoit à cause des lettres et des armes dont il faisoit profession, et d'avoir abandonné ses intérêts en un temps où les nouveaux triomphes de ce prince victorieux sollicitoient tous les poètes de France de chanter à l'envy ses louanges, légitime devoir dont du Bartas s'acquitta très dignement pour sa propre gloire et pour l'honneur de sa patrie » (3).
Eevenu d'Ecosse vers la fin de l'année 1587, du Bartas passa dans la maladie et au milieu de tribulations domestiques les trois années qui lui restaient encore à vivre. Il avait déjà eu bien des ennuis,
(1) Noies à la vie de du Bartas, par T. de Larroque. Celle letlre a été insérée par le grand juge d'armes de la uoblesse de France, d'Hozier, dans une généalogie manuscrite de la famille de Meulh.
[i] De Falkland, ce 26 septembre 1.J87.
^3) Éloge de Sainte-Marthe.
oo
bien des épreuves de toutes sortes ; ses dernières œuvres nous en offrent maintes traces. C'est ainsi que, dans la seconde Semaine, décrivant les fléaux de Tliumanité, il ne peut s'empêcher d'apostropher la fièvre dont il soufi"rait cruellement depuis plusieurs années :
Je te doy bien congnoistre, ô mastine traistresse,
T'avant dedans mon cœur quatre ans eu pour hostesse ;
Si que je porte encor de tes plus grands efforts
Les marques dedans l'âme et les traces au corps.
Car outre que desjà tu m'as succé, cruelle,
Et des veines le sang et des os la moelle,
Je sens de mon esprit esteinte la vertu.
L'enthousiasme tiède et le fil rabatu,
Et ma mémoire encor cv-devant telle quelle
Semble, ô juste douleur, à l'onde dans laquelle
Un trait est aussi tost effacé que tracé
Et c'est pourquov, maugré mon plus soigneux, estude. Mes vers sont devenus fiévreux par habitude, Vers tantost animez d'une divine ardeur, Et tantost frissonnans d'une indocte froideur (1).
Dans un autre passage, il se plaint d'avoir vu glacer, non plus son enthousiasme, mais sa verve poétique.
Si vous ne coulez plus ainsi que de coutume
Et sans peine et sans art, ô saincts vers, de ma plume...
Accusez de ce temps l'ingrate cruauté.
Le soin de mes enfants et ma foible santé,
Accusez la douleur de mes pertes nouvelles,
Accusez mes procès, accusez mes tutelles (2).
Dans sou chant sur la victoire d'Ivry, il déplore que les Muses, « chiches de leurs douceurs, laissent son âme à sec. » Par tous ces passages, auxquels nous pourrions en ajouter d'autres, on voit combien les dernières années de son existence furent assombries ; mais il ne nous est pas possible de déterminer au juste quels furent ces soucis dont notre poète se plaint. Il faut nous en tenii- à ce qu'il
fl) Deuxième Semaine, Furies.
(•^) Deuxième Semaine, Arche.
dit, quitte à rester dans le vague. Si nous pouvons supposer qu'il fait allusion à la mort de sa femme (1), et peut-être à celle de son frère, Alexandre de Saluste, lorsqu'il se plaint de ses « pertes nouvelles, » — nous n'avons aucun renseignement sur les tutelles et les procès qu'il allègue. Quant à « l'ingrate cruauté du temps, » il faut certainement voir dans ces mots l'expression de la douleur patriotique et chrétienne que lui causent les guerres civiles, dont les fureurs n'ont jamais été plus ardentes.
Du Bartas trouvait d'ailleurs quelque consolation dans ses travaux, toujours troublés, comme il s'en plaint, jamais interrompus. Ce qu'il demande à Dieu (la religion fut de tout temps associée par lui à la poésie), c'est de pouvoir terminer sans faiblir l'œuvre à laquelle il s'est consacré.
Que je sois tel qu'un fleuve qui, naissant,
D'un stérile rocher goutte à goutte descend ; Mais tant plus vers Thétis il fuit loin de sa source, Il augmente ses flots, prend force dans sa course. Fait rage de choquer, de bruire, d'écumer. Et dédaigne orgueilleux la grandeur de la mer (2).
On ne saurait dire que la prière du poète ait été exaucée. Il se
trouve pourtant encore de beaux passages dans les chants de sa se-
onde Semaine qu'il composa les derniers, et il y a bien de l'éclat
et du mouvement dans le Cantique d'ivry, qui fut, comme on l'a
dit, son chant du cygne (3).
Prit-il part à la bataille qu'il chante avec un si fier enthousiasme ? C'est ce que rien ne prouve : les missions diplomatiques de notre poète sont plus connues que ses campagnes. Nous avons vu qu'il joua un rôle actif dans les dernières guerres civiles, tout en les maudissant, et qu'il sut être en même temps fidèle huguenot et bon Français. G. CoUetet nous apprend qu'il servait, vers la fin de sa vie, sous la conduite du maréchal de Matignon. Celui-ci, ajoute-t-il, « l'aimait pour la bonté de son esprit et pour ses inclinations généreuses. Ce fut dans ce changement de fortune et de vie qu'après avoir
(1) En admettant, comme Goujet, qu'il lui ait survécu.
(2] Deuxième Semaine, Arche.
(3) Sainte-Beuve, Poésie au XVI^ siècle, art. sur du Bartas.
rendu des preuves insignes de valeur et de courage, il mourut à la fleur de son âge, dans sa terre natale véritablement, mais au milieu du bruit des trompettes » (1). Quanta la question de savoir si du Bartas prit part à la bataille d'Ivrj, elle est diversement résolue par les critiques qui s'en sont occupés. Ceux qui l'y font assister allèguent les détails précis qu'on trouve dans son Cantique; et, en eflfet, « Palma Cayet le cite comme une autorité pour donner à Henri IV et à son armée leur vraie couleur, et, en son histoire de la Confédération suisse, M. VuUiemin s'appuie sur son récit pour établir la belle conduite des régiments helvétiques dans le combat » (2). Mais, malgré l'exactitude avec laquelle du Bartas décrit cette bataille, il est permis, toute preuve faisant défaut, de penser qu'il n'y assista pas (3). Rien n'empêche, en effet, qu'il ait recueilli de la bouche d'un combattant les détails circonstanciés qu'il donne; et, quant à l'enthousiasme qui règne dans le poème, il s'explique assez par l'ardent dévouement du poète à Henri IV et à sa cause. Nous avons une lettre de lui où éclate sa vive joie de la victoire; mais, pas plus que dans le Cantique, on n'y trouve la moindre allusion à un rôle personnel. Les poètes, même les plus modestes, aiment assez cependant à rappeler avec la plume ce qu'ils ont fait avec l'épée ; et, dans l'épitaphe qu'il composa pour son propre tombeau, si Eschyle néglige toute une part de sa gloire, ce n'est pas celle qu'il avait conquise dans les plaines de Marathon. — Au reste, quelques mots de la lettre résolvent la question : nous la citons tout entière ; elle peut, d'ailleurs, servir de préface au Cantique d'Ivry.
« Sire,
» Je vous envoyé un discours sur la victoire obtenue par Votre Magesté à Ivri. Un présent différé perd (direz- vous peut estre) beaucoup de sa grâce. Sire, ayes esgard non au jour qu'il vous a esté présenté, ains au temps qu'il a esté fait. Je l'ay fait parmy les feus, parmy les armes, et, qui plus est, parmy le bruit des ruines de mes maisons, voire si tost qu'a peine ma main a pu suivre la promptitude
(1) Collctet, op. cit.
(2) Sainte-Beuve, op. cit.
(3) C'est l'opinion de M. T. de Larroque dans ses Noies sur la vie do du Bartas, par CoUetet [Rcv. de Gascogne, t. VII, 1866).
do mon alaigresse. Mais pourquoy me peiné-je en vain d'entrer en excuses? Le peu d'artifice qui s'y trouve le vérifie assez. Je serai satisfait de ma peine nioyounant que V. M. y remarque quelque estincelle de la jove que j'ay conceue pour l'iieureus succez de vos afl'aires.
» Vostre très humble et très obéissant sujet
» Du Barïas.
» En mars 1590 » (1).
Après cette lettre, le doute n'est plus possible. Non seulement du Bartas y reste muet sur la part qu'il aurait prise à la victoire, mais certaines indications qu'il y donne ne permettent de lui en attribuer aucune. En s'excusant d'offrir au roi « un présent différé, » il le prie d'avoir égard aux circonstances dans lesquelles le poème a été fait : il l'a composé, dit-il, « parmy le bruit des ruines de ses maisons » ; c'est une preuve assez concluante qu'il était fort loin du théâtre de la guerre ; et cependant, quelle que soit la date de la lettre, dont le jour ne nous est pas indiqué, elle n'a pu être adressée à Henri IV que fort peu de temps après la bataille (2). D'ailleurs, ce que le poète dit de sa prompte allégresse indique suffisamment qu'il était, en écrivant son Cantique, sous l'impression toute récente et toute vive de la victoire. La nouvelle, sans nul doute, venait de lui en être apportée au Bartas même.
C'est quelques mois après que le poète mourut. Sainte-Marthe (3) le fait vivre jusqu'en 1591, de Thou jusqu'au mois de juillet 1590. « Comme il servait actuellement, dit ce dernier, à la tête d'une cornette de cavalerie, les chaleurs, les fatigues de la guerre, et en outre quelques blessures qui n'avaient pas été bien pansées, l'enlevèrent à la fleur de l'âge, au mois de juillet, âgé de 46 ans » (4). Il eut du moins le bonheur de mourir dans sa terre natale, comme nous l'apprennent Sainte-Marthe et G. CoUetet, mais, dit celui-ci, « loin de la douceur et de la tranquillité des Muses » (5).
Telle fut la carrière de du Bartas. Ce qui trappe le plus vivement
(1) Collection des missions étrangères, t. 215. Bibl. nationale.
(2) La bataille d'Ivry est du H mars.
(3) Éloges.
[A] Ilist., liv. X, ch. IX, an 1590.
(5) Op. oit-.
dans cette existence si bien remplie, c'est la dignité de l'homme, le profond sentiment qu'il a ds tous ses devoirs, l'harmonie intime que l'on remarque entre sa vie et ses œuvres. La franchise du poète est entière, et ce n'est pas peu de savoir, en lisant ses vers, que, s'ils manquent souvent de simplicité, ils sont du moins toujours sincères : un accent de conviction ardente anime toute son œuvre. L'homme vaut sans doute plus que le poète; mais le poète, sans compter son incontestable talent, emprunte aux vertus de l'homme une nouvelle valeur.