‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 3 sur 29 · PLACE DE DU BARTAS PARMI LES POÈTES DU XVI' SIÈCLE · texte numérisé non relu

PLACE DE DU BARTAS PARMI LES POÈTES DU XVI' SIÈCLE

Du Bartas est le disciple de la Pléiade pour tout ce qui appartient à la forme extérieure de ses œuvres. — Coup d'oeil rapide sur l'état de la poésie française au moment où il prend place parmi les poètes du temps. — Ronsard et son école; les promesses des réformateurs et les résultats de la réforme : beaucoup de productions gracieuses et charmantes, aucune grande œuvre. — Du Bartas mérite d'être regardé comme le premier poète héroïque de la nouvelle France. — Cependant, là encore, il est, à bien des égards, l'élève et l'héritier de la Pléiade. — Sa véritable originalité : c'est, avant tout, un moraliste. — Esprit tout grec et païen de la Renaissance. — Licence de la poésie : les poètes courtisans. — Réaction morale. — La réforme religieuse est d'abord sympathique à la réforme poétique : pourquoi? Mais elle ne tarde pas à protester, au nom même des principes de la nouvelle école, contre les tendances païennes et licencieuses qui s'accusent de plus en plus. — Le poète des Semaines avait commencé par sacrifier au goût du temps; ses premiers essais; du Bartas amoureux et courtisan. — 11 abandonne de très bonne heure la poésie profane. — Sa vocation. — La muse Uranie. — Idée qu'il se fait de la poésie, du génie poétique, de l'action que le poète doit exercer autour de lui. — Caractère général et signification morale de son œuvre.

Du Bartas appartient à l'école de Ronsard ; il partage l'opinion du public lettré sur les plus illustres promoteurs de la Renaissance poétique, et ne vient à en nommer aucun sans lui apporter le tribut de ses louanges ; il les regarde comme ses maitres et s'incline modestement devant eux. Si nous ne parlons ici que de ses qualités, il doit en effet à ses devanciers l'ampleur et la gravité de son stjle, la magnificence de ses images, et cette langue même qu'ils lui ont transmise tout illustrée. A cet égard, il est bien le disciple de la Pléiade : aussi prendrait-on de lui une idée trop avantageuse, si l'on pouvait être tenté de l'isoler. Mais. s\tr d'autres points, on lui ferait ainsi moins bonne justice : il faut comparer ses œuvres à celles des autres poètes, ses contemporains et ses prédécesseurs, pour rendre pleinement hommage à tout ce qu'il y a d'élevé, de grave et de vraiment religieux dans leur inspiration.

Si l'on veut donc assigner à du Bartas sa véritable place entre les poètes du XVI'^ siècle et porter sur lui un jugement équitable, il est nécessaire de jeter d'abord un rapide coup d'œil sur l'état de la poésie française au moment où allaient paraître V Uranie et la Judith d'abord, en 1574, la première Semaine cinq ans après, en 1579.

La réforme poétique est dès lors accomplie. Depuis une vingtaine d'années que J. du Bellay en a donné le signal, de nouveaux poèmes, dans tous les genres qu'il recommandait, ont justifié aux yeux de tous l'audace de son manifeste. Ce court espace de temps a suffi pour doter la France de l'ode, de l'élégie, du drame tragique et comique, de l'épître, de l'épopée elle-même. Les novateurs se sont partagé le domaine de la poésie, et chacun d'eux a publié des œuvres que le public éclairé de la France et de l'étranger égale aux monuments les plus parfaits de l'art antique.

Et cependant, si l'on compare les vues premières des réformateurs avec les résultats mêmes de la réforme, on est forcé de conclure qu'ils n'ont pas atteint le but le plus élevé de leurs généreux efforts. Certes, la tentative de rénovation qu'a faite la Pléiade n'est pas restée stérile : l'école poétique du XVI" siècle a introduit en France des genres jusqu'alors inconnus, façonné une langue riche, relevée, pleine de couleur et d'éclat, où le sentiment et l'imagination sont plus à l'aise, créé enfin des rythmes plus souples, plus vai'iés, plus harmonieux; et ceux-là même qui furent bientôt ses adversaires les plus acharnés profitèrent largement de ses innovations. A ne juger les poètes du temps et surtout « le maître du chœur «, que par l'admiration universelle dont nous avons des témoignages si éclatants, nous croirions même qu'ils ont pleinement réussi à réaliser leurs ambitions les plus hautes. En 1574, Ronsard est à l'apogée de sa renommée ; par ses odes, il s'est fait égaler à Pindare ; sa Franciade, dont il vient de publier les quatre premiers chants, semble l'œuvre d'un Virgile français ; ses poésies légères sont considérées comme un moindre titre, mais elles passent du moins pour le gracieux délassement d'un docte et sublime génie. On voit en lui le miracle du siècle, a l'Apoilo de la source des Muses >>. A la mort de Charles IX, il se retire dans une abbaye qu'il tenait de ce prince ; sa gloire l'y suit tout entière, et telle que jamais poète ne put même en souhaiter déplus grande. Pourtant, au fond de la Provence, voici Malherbe qui prépare déjà ses premiers essais ; s'il « ronsardise » encore, il ne tardera pas à engager la lutte avec ses anciens maîtres, et sa victoire prochaine ne laissera bientôt de Ronsard que le souvenir d'un nom jadis si glorieux. Quelque honneur a sans doute été rendu au chef de la Pléiade par une postérité plus reculée. Mais que connait-elle de lui ? Ce qu'il y a de plus léger dans son bagage, ce

([u'il considérait lui-môme comme la partie la moins durable de son œuvre, des élégies, des chansons, et les moins pindaresques de ses odes. C'est qu'il n'avait pas assez de souffle pour soutenir un poème de longue haleine et de haute inspiration. S'il atteint le ton de l'épopée dans quelques-unes de ses pièces (1), il ne sait pas se maintenir longtemps à cette hauteur. Rien de plus froid, de plus insipide (pie \a.Fra7iciade. Ronsard a eu beau se démener et se sui^mener, il n'y avait en lui que le « commencement d'un grand poète ».

Quant à ses disciples, la plupart ne se sont même pas hasardés à tenter un pareil essor. Joachim du Bellay (2) a montré un talent original et sincère, animé d'une sensibilité discrète à la fois et pénétrante ; mais, même au jugement de ses contemporains, il n'est que « le Prince du Sonnet » et « l'Ovide français » ; et c'est justement lorsqu'il ne veut pas monter sa lyre à des tons trop élevés, que sa poésie est la plus touchante. Belleau (3) a été surnommé le peintre de la nature ; sans doute, il l'a décrite avec grâce et fraîcheur, la nature vivante dans sa Bergerie (4), la nature morte dans ses Piérides précieuses (5) ; mais il n'a jamais porté bien haut ses ambitions, il s'est contenté d'être le « gentil Belleau». Les prétentions de Baïf (6) ont été aussi modestes ; quelques pièces gracieuses, comme celle du Printemps, c'est tout ce qui reste de lui. Jodelle (7) enfin, a surtout montré, dans ses poésies diverses, une facilité légère et aimable; malgré l'enthousiasme qu'ont excité les tragédies de Cléopâtre et de Didon, on peut dire que ses facultés poétiques n'avaient pas assez de puissance, et d'ampleur pour inaugurer le nouveau théâtre par des pièces dignes de consacrer le genre où il s'était engagé le premier.

Les poètes d'une seconde génération, qui se rattache plus ou moins directement à la première, ont déjà publié, à l'époque où nous sommes, une partie de leurs oeuvres. Agrippa d'Aubigné en est encore à célébrer ses amours ; du moins il n'a rien produit qui puisse

(1) Par exemple l'élégie d'Orphée et l'hymne de VHiver.

(2) Mort eu lûùO.

(3) Mort en 1577.

(4) 1565 et 1572.

(6)11 vient, en 1.573, de donner une édition complète do ses œuvres. (7) Il est mort un an avant la publication de la Judith.

faire deviner en lui le futur auteur des Tragiques. Desportes, qui compose des poésies erotiques, se recommande surtout par l'élégance et la pureté de son langage. Vauquelin de la Fresnaye montrera parfois de l'élévation et de la vigueur dans ses satires et même dans ses sonnets, mais il n'est pas fait, lui non plus, pour tenir les promesses téméraires des premiers réformateurs , et il "se gardera d'aborder les genres supérieurs de la poésie (1).

Ainsi, malgré l'ardeur et le talent des nombreux poètes qui illustraient l'école nouvelle, malgré les tentatives ambitieuses que hasarda le plus puissant et le plus hardi parmi eux, nul n'avait encore, au moment où vont paraître les premières œuvres de du Bartas, réalisé même de loin les fières et hautes espérances des premiers jours. Les uns avaient manqué d'audace, les autres avaient eu plus de hardiesse que de bonheur. Comparant la poésie de Marot et de son école aux œuM^es subHmes de la muse antique, ils avaient dédaigné ces poètes dont la verve gracieuse et vive manquait d'élévation et de force ; mais cette force et cette élévation dont ils voulaient doter notre poésie, ils ne purent y atteindre que par instants, et les qualités qu'ils méprisaient chez leurs devanciers sont aujourd'hui les titres les plus précieux de leur gloire rajeunie. En somme, le XVP siècle a laissé bien des oeuvres charmantes de ses poètes, aucune grande œuvre.

L'auteur de la Semaine allait-il donner à la France cette épopée que Ronsai^d avait d'abord semblé porter dans sa tête ? Nous ne saurions lui attribuer cette gloire, quoiqu'il en ait paru digne à ses contemporains. Pourtant, malgré l'oubli où son nom ne tarda pas à tomber, du Bartas doit être regardé non seulement comme le premier poète héroïque de la nouvelle France, mais aussi comme le seul peut-être qui ait eu « la tête épique ». Disciple de Ronsard et inférieur à son maître par bien des côtés, il mérite bien mieux, malgré l'imperfection de ses poèmes, cette gloire que l'auteur de la Franciade ambitionna si vivement, d'avoir soutenu sans trop de faiblesses le ton élevé de l'épopée dans une œuvre imposante par l'étendue, par le caractère et par l'inspiration.

Là encore, du Bartas est pourtant l'Iiéritier et l'élève de la Pléiade :

(1) Cependant, il avait ébauché une épopée, VIsacide, dont il cite le début dans son Art poétique; mais cette tentative, si tôt avortée, ne peut que confirme notre jugement.

c'est aillouis qu'il faut chercher son originalité. Une grande part de son i^énie, et la meilleure, lui vient de son enthousiasme pour les œuvres de Dieu qu'il chante dans ses poèmes, de son amour ardent pour la vertu, de la iiaine passionnée que lui inspire la corruption de son siècle, de ce souffle religieux qui anime son œuvre tout entière et qui en fait l'unité : du Bartas est un moraliste.

Quand on passe en revue les poètes parmi lesquels il va prendre place, et qu'on se demande où est la source de leurs inspirations, quel est le caractère général de leurs œuvres, et quelle idée ils se fout de la poésie, il est impossible de ne pas reconnaître dès le premier abord que l'auteur des Semaines se sépare, à cet égard, de ses devanciers et de ses maîtres. Quelle parenté aurait-il avec les restaurateurs de l'ancien Olympe, les chantres de l'amour et des plaisirs, les « nourrissons de la Muse Téienne? » Ce ne sont pas seulement ses genres poétiques, ses tours et ses formes que le XVP siècle emprunte à l'antiquité ; il semble parfois, en lisant telle pièce de Ronsard ou d'un de ses disciples, que l'on ait affaire à des païens. Les accusations de ce genre ne furent pas épargnées aux poètes du temps ; et, dans la forme qu'elles prirent, le chef de l'école eut beau jeu pour les repousser ; il n'est pourtant pas contestable qu'ils aient revêtu, par instinct comme par système, les idées et les sentiments de l'antiquité : l'esprit grec et païen revit en eux. Si l'on voulait cherclier quelle est la morale qui se dégage de leurs œuvres, — hors celles que certains d'entre eux composèrent à la fin de leur vie en se rappelant qu'ils étaient évêques et pour effacer justement leurs péchés de jeunesse, — il faudrait conclure que le plus grand nombre ne s'élèvent guère au-dessus d'Anacréon, que les plus sévères s'arrêtent à Horace. C'est par là que devait se distinguer et s'isoler d'eux un poète rempli de la Bible, animé de la foi la plus ardente, disciple de la même école pour la forme extérieure de la poésie, m'îis d'une tout autre trempe morale et religieuse que la plupart des poètes ses contemporains.

Ceux-ci, il faut bien le reconnaître, se font, à de rares exceptions près, les complaisants des princes dans les plus honteux plaisirs. Parmi leurs poésies, souvent exquises de délicatesse et de grâce, il en est de si éhontées qu'il suffit de les lire pour s'expliquer les véhémentes apostrophes de notre poète, quand il reproche aux « chantres mieux disants » de prendre « une Thaïs » pour Muse et de trans-

former l'Hélicon en « bordeau » (1). Dans ces invectives, que nous retrouvons bien des fois sous la plume du poète (2), il y a sans doute quelque déclamation ; et cependant elles ne sont guère plus vives que les plaintes du grave historien de Thou : « Les poètes, dit celuici (3), détournaient les jeunes gens des études sérieuses et utiles pour lire des vers obscènes, et gâtaient l'esprit et le cœur des jeunes personnes du sexe le plus faible par des chansons licencieuses. « J. du Bellay usait de l'ironie à l'adresse de Mellin quand il composait sa fameuse satire contre les poètes courtisans : il faut maintenant, pour flageller les turpitudes de la poésie, toute la véhémence que fait éclater du Bartas.

Nous ne parlons pas ici de ces pièces officielles, comme les mascarades, qui nous montrent les poètes de l'époque et même les plus élevés, au service des grands et des princes pour célébrer leurs jeux, leurs fêtes et leurs amours. Si l'on veut avoir une idée de la corruption où était tombée la poésie, il faut aUer la prendre dans certains vers d'Olivier de Magny, dans ceux de Desportes pour Charles IX et pour Henri III. C'est aux mignons que la Muse de la Pléiade xa. maintenant demander l'inspiration de ses chants.

L'excès même de cette licence devait hâter la réaction. Avant que d'Aubigné fasse avec tout l'éclat et tout l'emportement de sa verve l'ardente satire des mœurs chantées par les poètes de cour, du Bartas, lui, sans compter les passages de ses poèmes où il devance l'auteur des Tragiques, proteste contre elles par le caractère moral de son œuvre et par l'idée élevée qu'il se fait de la poésie. Au reste, l'un et l'autre sont de fervents huguenots.

La réforme religieuse avait accueilli avec une sympathie ouverte la rénovation poétique. Et cependant, la première se fondant sur la liberté d'examen, sur l'initiative et la responsabilité personnelles, tandis que la seconde paraît au contraire réduire la poésie en servitude et l'enfermer dans une imitation aveugle des anciens, il semblerait peut-être qu'il dût y avoir antagonisme entre l'une et l'autre. Mais on ne doit pas oublier que, dans l'ensemble de ses aspirations, la Renaissance, malgré son culte pour l'antiquité, est loin d'être hos-

(1) Uranie.

{2) V. uotamment le morceau de la /« Sem. (Séjour) : Tous ces doctes esprits, etc.

(3) Hist., cap. XXII.

tile à l'indépendance intellectuelle. Les réformateurs poétiques euxmêmes, qu'ils en aient ou non conscience, expriment dans leurs ambitions inquiètes, dans leurs efforts plus ou moins heureux, ces intimes désirs d'alïrancliissement que la réforme religieuse a été la première à satisfaire. L'histoire morale du XVP siècle est celle de l'insurrection universelle de l'esprit humain. Tout semble remis en question : qu'il s'agisse de philosophie, de religion ou de politique, le souffle nouveau ébranle toutes les vieilles idées, toutes les traditions des précédents âges. Dans l'ardeur des polémiques littéraires, il est difficile de ne pas sentir du côté des agresseurs, quel que soit leur respect pour les anciens, cette fièvre générale de nouveauté et d'indépendance qui caractérise le XV^P siècle tout entier.

D'ailleurs, il est bien des points par où la Réforme religieuse devait être et fut en effet sympathique à la réforme littéraire. Ronsard et ses amis s'annonçaient comme devant ouvrir à la Muse une carrière plus digne d'elle ; ils partaient de cette idée que la poésie française était capable d'un style plus haut; ils voulaient la tirer du maigre et chétif domaine où elle avait été enfermée, et lui ouvrir des horizons nouveaux où elle pût largement déployer ses ailes. Cette noble ambition, nous l'avons dit, ne devait point se réaliser pleinement ; mais la sincérité n'en saurait être suspectée. Or, de pareiEes promesses étaient bien faites pour rallier les réformés à la nouvelle école. Si l'on excepte Marot, qui devint protestant par mode et qui le resta ensuite par point d'honneur, lorsque la religion fut persécutée, — la Réforme avait été jusqu'alors trop voisine de ses débuts, trop occupée à se faire connaître et à se défendre, pour avoir déjà ses poètes ; mais comment n'eùt-elle pas favorisé une révolution littérraire dont les vues lui convenaient si bien? Elle semblait pouvoir tout d'abord considérer comme siens ces novateurs dont le but était de réformer la poésie dans le sens même où elle voulait restaurer le christianisme, c'est-à-dire afin de lui donner plus de vigueur et de gravité. Aussi les nouveaux poètes furent-ils pour elle les bienvenus; plus tard même, lorsque la plupart semblèrent se départir trop aisément de ce qu'ils devaient au docte et pur enthousiasme des premiers jours, les écrivains calvinistes ne parlent de la Pléiade et de son œuvre qu'avec sympathie et faveur. Il y eut sans doute de violentes polémiques, et l'on sait comment Ronsard eut à se défendre contre les injures dont il fut plus d'une fois l'objet ; mais ce sont là des

attaques personnelles, et qui s'adressent à l'homme, non au poète ni au chef d'école. Quant aux vues des réformateurs poétiques, les huguenots v accédèrent dès le principe. D'ailleurs, lors même que la communauté des tendances ne les eût pas rapprochées l'une de l'autre, les deux Réformes eussent été unies dans leur lutte contre le passé, l'une contre la religion, l'autre contre la poésie du moyenâge; l'esprit d'affrancliissemeut était entre elles un inévitable lien.

Il ne faudrait pourtant pas s'exagérer ce qu'il 3* eut de commun à la Renaissance et à la Réformation. Tandis que la première paraissait se cantonner dans l'antiquité et ne voir plus rien en dehors d'Homère et de Virgile, la seconde se faisait un mojen et non pas une fin des lettres anciennes ; l'antiquité, suivant le mot de Viret, n'était pour elle que «la chambrière et la servante». Aussi ne devons-nous pas être étonnés en voyant bientôt se produire dans le camp huguenot une réaction contre les tendances païennes et mythologiques de la nouvelle école. Déjà, comme le remarque Sainte- Beuve, — bien avant Ronsard et vers la fin du règne de François P"", « il y eut un moment où la littérature et la poésie, sous l'infiuence de Marguerite de Navarre, avaient semblé prendre une teinte calviniste prononcée. Une partie de cette cour badine et légère s'en était effrayée. Quand les poètes de la Pléiade avaient paru, ils étaient devenus, sans bien le savoir, les organes de ce goût antipuritain » (1). Plus tard, lorsque les huguenots virent ce qu'étaient devenues les promesses de la -nouvelle école avec les poètes de cour et les adulateurs des mignons, ils durent, tout en conservant de la réforme poétique ses vues premières et ses principes , protester contre les tendances licencieuses qui s'accusaient de plus en plus.

Le mouvement religieux du XVP siècle se rattache peut-être moins à la dogmatique qu'à la morale. Il y avait dans l'Église séparation entre l'une et l'autre ; la religion tendait à n'être que le corps des croyances et des formes imposées par l'autorité ; or, la Réforme a été avant tout une réaction de l'esprit contre la lettre, et de la morale contre le rite. Aussi les poètes huguenots sont-ils tous des moralistes comme du Bartas. A cet égard, il ne pouvait y avoir rien de commun entre la Muse de Desportes et celle de la Réformation. Si l'auteur des Semaines relève littérairement de Ronsard, nous

(1) Tableau de la poésie nu XVI^ siècle.

trouvons, comino il a été dit, dans ses vues sur la mission du poète, dans le caractère de ses oeuvres, dans l'esprit qui les domine, la plus éclatante protestation contre la licence de la poésie contemporaine.

Cependant, pas plus que d'Aubigné, du Bartas ne laissa pas de sacrifier d'abord au goût du temps. Mais le premier suivit Henri de Béarn à la cour de Charles IX, et, membre de cette académie galante qui se réunissait au Louvre pour traiter les questions les plus subtiles de métapln'sique amoureuse, il ne dédaigna même pas d'écrire des mascarades et des ballets destinés aux divertissements royaux. Quant à du Bartas, confiné au fond de sa province, il suivait, mais de bien loin, les modes poétiques, en attendant de trouver sa véritable voie. Au reste, ce n'étaient là que les premiers jeux de son imagination ; au milieu de ses essais divers , il ne tarda pas à se sentir entraîner par une inspiration plus grave et plus austère.

C'est ce qu'il nous raconte lui-même dans VUranie. Nous j voyons que, tout jeune encore, il hésita quelque temps sans trop savoir où se prendre et sans avoir encore conscience de sa vocation . La tragédie, l'épopée païenne, l'ode, sont abordées par lui tour à tour, et tour à tour abandonnées :

Tantost j'entreprenoy d'orner la Grecque scène D'un vestement françois. Tantost d'un vers plus haut Hardy j'ensanglantoy le françois eschafaut Des tyrans d'Ilion, de Thèbes, de Micène ; Je consacroy tantost à l'Aonide bande L'histoire des François ; et ma sainte fureur, • Desmentant à bon droit la trop commune erreur, Faisoit le Mein gaulois, non la Seine allemande (1).

Nous ne connaissons pas ces premiers poèmes de du Bartas ; il ne les publia jamais, les regardant sans doute comme indignes de lui. Un tout autre sentiment lui fit encore désavouer quelques nouveaux essais de sa jeunesse qu'il jugea peu séants à son caractère; ce sont ces louanges des rois et des grands seigneurs qu'une mauvaise ambition lui avait inspirées :

(IJ Uranie.

Tantost je desseignoj d'une plainte llatteuse Le los non mérité des Rois et grands seigneurs, Et, pour me voir bientost riche d'or et d'honneurs, D'un cœur bas je rendoy mercenaire ma Muse (1).

Ce sont même des poésies galantes, car le grave du Bartas en composa lui aussi :

Et tantost je vouloy chanter le fils volage

De la molle Cvpris, et le mal doux- amer

Que les plus beaux esprits souifrent par trop aimer (2).

Un jour, P. de Brach (3) et du Bartas courent ensemble le pajs ; ils chevauchent depuis quelque temps à une courte distance l'un de l'autre, lorsque le premier appelle son ami à plusieurs reprises, et, ne recevant pas de réponse, s'aperçoit qu'il dort

Branlant de ça de là, penchant sa teste en bas, Sur le col du cheval ayant lasché la bride.

Du Bartas, enfin tiré du sommeil, ne tarde pas à y retomber, son compagnon le réveille de nouveau ; il se rendort de plus belle, jusqu'à ce que Brach « lui parlant d'Amour », rappelle à son souvenir une dame dont le futur poète de la Semaine était pour lors épris :

Le sommeil aussi tost de ses yeux s'envola.

et il finit par composer en gascon un « beau sonnet » que son ami a pris la peine de nous conserver.

Si nous en croyons d'Aubigné, il paraîtrait que, même après la première Semaine, du Bartas « se mêlait d'écrire des amourettes » . L'auteur des Tragiques raconte de lui le trait suivant : « Un jour, il nous vint trouver Constant et moy ; à l'entrée de la chambre, il nous dict qu'il s'estoit vincu soy-mesme, s'estant soymesme ravi en admiration, à savoir pour un sonnet hiérogh'phique à la louange de la reine de Navarre. Certes nous trouvasmes que c'estoit un Rébus de Picardie; entre autres, aucinquiesme vers, il y avoit une grenouille bien représentée et puis un la et un mi en mu-

[l)Ibid.

(2) Ibid.

(3) Voir le Voyage à Bordeaux, de Brach.

sique, et une fauls. Nous leusmes : grenouille la mi fauls. Il nous corrigea, disant que c'estoit une René qui estoit grande, et faloit lire : grand René » (1). Cette citation, avant laquelle d'Aubignô prend le soin de prévenir qu'il avait transformé son ami en courtisan, nous montre quel pauvre courtisan ce fut que le poète des Semaines. Au reste, d'Aubigné reconnaît lui-même qu'en composant des pièces de ce genre, du Bartas « s'égarait de son gibier ». Celui-ci parle quelque part du laurier « que les cieux avares ont celé longuement à ses yeux » (2) : mais pourtant, c'est de très bonne heure qu'il aborda les sujets d'inspiration religieuse et qu'il s'attacha à Uranie. Dans son édition de la Muse chrétienne (3), il dit que le poème de Judith lui fut commandé quatorze ans auparavant par la feue reine Jeanne, et il prend à témoin plusieurs gens d'iionneur qui lui ont entendu « réciter des vers de ce poème, il y a plus de douze ans». Il faut donc borner à sa première jeunesse, presque à son enfance, ces poésies de cour et d'amour qu'il composa sous l'influence des poètes contemporains. Dans les essais mêmes que rt/rame nous fait connaître, peut-être devons-nous voir de simples tentations et comme des velléités qui* n'eurent aucune suite. Quoi qu'il en soit, tout le reste de sa vie nous montre en lui l'ennemi véhément de la poésie licencieuse qui fleurissait alors dans toute sa grâce et l'adversaire passionné de ces poètes courtisans contre lesquels il ne perd pas une occasion de s'élever.

Du Bartas nous a appris lui-même comment il fut appelé, par une sorte de vocation miraculeuse, à être « le sacré sonneur du los de l'Eternel ». Tandis qu'il hésitait à se choisir une voie, il vit paraître devant lui une « saincte beauté » dont il nous fait un portrait assez bizarre : c'est la Muse céleste, qui vient elle-même inviter le poète à laisser de côté « les antiques fables » pour consacrer son génie à Dieu et « aux choses de la Foi ». Telle est la mission à laquelle il avait été prédestiné

Même avant que de lui sa mère fût enceinte.

Arrière désormais « les mignards écrits, les feints soupirs et les

(1) D'Aubigné. Lettre XI des divers points de science, éd. Réaume, tome I.

(2) /re Semaine, ch. II.

(3) lôTO. La Muse chrétienne est le titre d'uu recueil qui renferme les premiers poèmes de du Bartas.

feints pleurs ! » Pour composer des vers qui « fassent teste aux ans », il faut qu'un saint extase emporte le poète « au plus haut ciel ». Les paroles d'Uranie pénètrent profondément dans l'âme du jeune homme ; il s'opère en lui une sorte de révolution morale ; c'est là comme son cliemin de Damas.

Depuis, ce seul amour dans mes veines houillonne, Depuis, ce seul vent souffle es toiles de ma nef; Bienheureux si je puis, non poser sur mon chef, Ains du doigt seulement toucher cette couronne (1).

En négligeant la fiction qui sert de cadre à ce récit, nous voyons que du Bartas a voulu, sous les traits de cette Uranie, figurer l'inspiration à laquelle il resta désormais fidèle. Les deux Semailles peuvent ne sembler par endroits qu'une paraphrase de la Bible ; mais, si l'on croyait que le poète fut déterminé dans le choix de ses sujets par l'assurance d'y trouver un thème de vers à la fois commode et nouveau, on se ferait de lui une bien fausse idée ; même dans les passages où le récit des Ecritures s'impose à lui, sa poésie est toujours ennoblie et vivifiée par la profondeur du sentiment moral et la sincérité de la conviction religieuse. Nul poète ne mit plus haut son idéal et ne chercha à le réaliser avec plus de candeur et d'enthousiasme.

Pour lui, pas de poésie sans inspiration, et il donne au mot son acception la plus élevée :

Les vrais poètes sont tels que la cornemuse Qui pleine de vent sonne et vuide perd le son ; Car leur fureur durant dure aussi leur chanson Et si la fureur cesse, aussi cesse leur muse (2).

Dans ses vues sur le génie poétique, tout instinctif, tout spontané, il n'est pas exempt de quelque exagération. A côté du génie, il ne voit pas bien la place de l'art, chose fort remarquable en un siècle où l'art occupe dans la poésie une part si large. Aussi bien, tout ce qui semble relever du « métier », du Bartas n'en a jamais eu grand souci. Il prend à la lettre l'adage antique : nascuntur poetœ.

(1) Uranie.

(2j Ibid.

La Poésie

Est un pur don céleste, et nul ne peut gouster

Le miel que nous faisons du Pinde dégouster

S'il n'a du sacré feu la poitrine saisie.

De cette source vient que maints grands personnages

Consommez en sçavoir, voire en prose diserts,

Se travaillent on vain à composer des vers,

Et qu'un jeune apprenty fait de plus beaux ouvrages (1).

C'est à peu près ce que dit Boileau au début de son Art poétique; mais cette « influence secrète » dont il parle n'est guère à ses yeux qu'une figure ; pour le disciple d'Uranie, il doit y avoir, il y a communion intime et vivante entre le véritable poète et la Muse divine qui l'inspire.

Du Bartas se fait aussi la plus haute idée de l'action morale que peut exercer la poésie :

Ainsi que le cachet dedans la cire forme

Presque un autre cachet, le poète sçavant

Va si bien dans nos cœurs ses passions gravant

Que presque l'auditeur en l'autheur se transforme (2).

Les poètes ont charge d'âmes ; aussi veut-il que leur génie se consacre tout entier à l'expression des idées les plus nobles et les plus pures ; il approuve Platon chassant de sa République idéale ceux qui

Sapoient par leurs beaux mots l'honnesteté publique.

Il rappelle les origines de la poésie, comment elle fut inventée en vue de « monstrer les mystères sacrez avec plus de respect » ; et, pour le prouver, il cite un peu confusément David, Line, Job et Hésiode. Quant à lui-même, « ce peu d'art et d'esprit » que le ciel lui a donné, il le destine

A l'honneur du grand Dieu, pour jour et nuict escrire Des vers que sans rougir la vierge puisse lire (3).

(1) Ibid.

(2, Ibid.

(3) /--e Se)i., ch.

Ce qu'il veut, c'est « donner à la France un utile plaisir » , c'est « instruire autruy en s'instruisant luj-mesme », c'est « sauver la vie à ses concitoyens qu'une propliane envie d'éterniser leur nom attachait à l'atelier d'Amour » (1). Et, même avant la fin de son œuvre, il remercie Dieu d'avoir béni ses labeurs :

Je te loue, ô grand Dieu, ô mon Dieu, je te loue ; La France en m'escoutant ta dévote se voue A l'Amour vraiment sainct, et ton nom seulement Aux esprits plus gentils sert de riche argument (2).

Il faut voir dans ces paroles la joie et l'orgueil, d'ailleurs bien légitime, d'avoir arraché la poésie à la licence où elle s'était longtemps égarée. L'influence morale qu'il exerça sur elle, et dont nous aurons plus tard à parler, ne fut pas restreinte aux huguenots ; sans empêcher Desportes et ses émules de rester les poètes de la cour et des mignons, l'on peut croire qu'elle se fit sentir dans le camp même des catholiques. C'est ainsi qu'ils publièrent en 1582 un recueil intitulé la Muse chrétienne et composé de pièces religieuses, sans doute pour prouver qu'ils n'en étaient pas réduits aux poésies peu ecclésiastiques de M. de Tiron.

Quoi qu'il en soit, nous devons nous représenter du Bartas comme devenu, même avant cette date, un véritable chef d'école, par l'inspiration élevée dans laquelle il retrempa notre poésie. A l'époque où il composait les Semaines, on peut dire que le génie de la Pléiade s'efîemine et s'épuise ; les signes d'une décadence morale sont manifestes chez Desportes et Bertaut. L'école de Ronsard, dont la sève s'est peu à peu tarie, aboutit à quelques chansons légères que fredonnent les courtisans. Elle a vécu dans la fiction et dans la convention, bien loin des intérêts contemporains, des passions et des croyances populaires, qui pouvaient seuls lui donner la vie ; et, malgré des tentatives vraiment élevées qui ont signalé les débuts, ses derniers disciples ont fini par ne voir dans la poésie que le jeu d'une imagination élégante et raffinée. A du Bartas était donc réservée la tâche de trouver une veine plus noble, des inspirations plus hautes et plus vivantes, qui, tout eu faisant du poète comme

[l] i* Sent. — Trop h.

(2) Ibid.

l'écho de son siècle, lui permissent encore d'ennoblir et de féconder le génie national. Une inscription citée par CoUetet rend à cet égard un éclatant témoignage à l'auteur des Semaines :

Gulielmo Sallustio, poelarum facile principi, scriptori mirahili, pio mirabilium asserlori, prœconi virtutis dulci docloque..., qui Musas ereptas profanœ lasciviœ sacris montihus reddidit, sacris fontihus aspersit, sacris cantibus imbuit (1).

Du Bartas arracha la poésie à la licence profane, la rendit aux montagnes sacrées, la retrempa aux sources pures ; on ne saurait faire mieux ressortir le caractère général et le sens le plus élevé de son œuvre. 11 consacra à cette tâche un zèle que nous avons déjà pu apprécier, un talent que nous verrons bientôt à l'œuvre.

(1) Édit. de 1611. Au verso du feuillet qui porte le titre suivant : Suite des œuvres de du Bartas, les Pères, la Loy, les Trophées, etc.

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