LA SCIENCE, LA RELIGION, LA POLITIQUE DE DU BARTAS
Les deux Semaines sont un véritable manuel de la science universelle. — L'érudition du poète n'est d'ailleurs que compilation sans critique : par respect pour l'antiquité, il répète les plus étranges fables que lui fournissent les écrivains anciens ; par respect pour la religion, il est hostile à certaines découvertes de la science. — La raison est, à ses yeux, l'esclave de la^foi : sa science est bornée de tous côtés par la théologie. — Il est le représentant de l'orthodoxie traditionnelle, et l'on trouve dans ses œuvres une exposition et une apologie complète de la religion chrétienne. — L'esprit du calvinisme s'y marque par leur caractère général et même par quelques passages où sa foi huguenote s'affirme hautement contre la foi catholique ; mais il n'a aucun trait du sectaire, et il évite toute espèce de provocation. — Contraste entre d'Aubigné et du Bartas. — L'ardeur des passions religieuses auxvie siècle fait ressortir sa modération toute chrétienne. — Il porte le même esprit dans les discussions politiques. — Il admet toutes les formes de gouvernement, suivant le caractère des peuples auxquels chacune d'elles s'applique. — L'idéal qu'il rêve pour la France est une monarchie sage et libérale, contrôlée d'ailleurs et tempérée par des assemblées régulières : c'est le régime même dont il avait sous les yeux les heureux effets dans le Béarn et la Navarre. — Ecole politique à laquelle il se rattache. — Haute idée qu'il se fait des devoirs de la rojauté. — Sa haine pour la tyrannie. — On voulut faire de sa. Judith une justification de l'assassinat politique. — La théorie du tyrannicide au xvie siècle : les traditions grecques et romaines, et les exemples bibliques. — Du Bartas, comme Coligny, tient pour légitime le régicide inspiré de Dieu; mais il n'a pas voulu, dans sa Judith, provoquer le poignard des assassins. — Son idéal politique ne se réalise qu'après sa mort : il aurait pu être le poète ordinaire de Henri IV en même temps que notre poète national, sous le règne de ce prince. — Patriotisme de du Bartas : ses vœux pour la paix, pour l'uniou de tous les partis, pour la grandeur et la prospérité de la France.
Si l'inspiration poétique de du Bartas est surtout puisée dans la méditation des livres saints, sa philosophie et sa science ne sont pas moins chrétiennes. A cet égard, nulle originalité en lui : philosophe ou savant, il est toujours l'apologiste d'une foi orthodoxe où le sentiment personnel se trahit, non par des vues particulières, mais seulement par le ton et l'accent d'une conviction profonde.
Savant, du Bartas embrasse, comme il a déjà été dit, toutes les connaissances de son temps. La gloire que ses ouvrages lui acquirent peut même s'expliquer en partie par l'intérêt alors tout nouveau qui s'attachait à tant de phénomènes dont il donne la description, à beaucoup des théories scientifiques qu'il discute ou établit dans ses
poèmes. Les deux Semaines, outre leur mérite poétique, sont retrardées comme un véritable manuel de la science universelle : on publia en Angleterre, dans les premières années du XVII" siècle, une traduction du poète sous le titre suivant : A learned Suinmary vpon the famous Poem of William of Salust, lord of Bartas, wherein are discovered ail the excellent secrets in metaphisical, phisical, moral and hislorical Knowledge ; le tout, est-il dit, pour rafraîchir la mémoire des savants et pour aider à abréger les études des jeunes gentilshommes (1).
Sur certaines questions (2), telles que la formation des rivières (3) et les marées (4), du Bartas semble être en avant de son temps. Mais, en général, il ne fait que propager les théories reçues et officielles. Il défend, comme Jean Bodin, Tastrologie, et traite d'insensés ceux qui nient l'influence des astres (5). Il admet les quatre éléments qui, dit-il.
Ne sont pas composez, mais d'iceux toute chose
Qui tombe .sous nos sens plus ou moins se compose (6).
Non seulement il adopte toutes les erreurs de l'antiquité qui avaient cours de son temps, mais encore il recueille les contes les plus absurdes de Pline l'ancien, de Plutarque ou de ses autres guides scientifiques, et semble les regarder comme des articles de foi. Il parle d'une eau qui « esteint le brandon allumé et le rallume esteint » (7) ; de certains arbustes
Qui leur feuille féconde animent dans les eaux (8) ;
il croit qu'un « vieil fragment de barque se change en des canards » (9) ; il raconte gravement que, si la scolopendre avale l'hameçon,
(1) Sainte-Beuve, Tableau de la poésie au XVI' siècle.
(2) V. Haag, France protest., art. Salusle. ['à) Première Semaine, ch. 111.
(4) Ibid.
(5) Première Semaine, ch. IV.
(6) Première Semaine, ch. II.
(~) Première Semaine, ch. III.
(8) Ibid., ch. VI.
(9] Ibid., ibid.
.... Aussi tost dessous l'eau Avec tous ses boyaux dehors elle le tire, Puis, franche de danger, tout bellement retire Ses glissans intestins, et fait que dans son flanc Un d'eux ne change point d'office ni de rang(l).
De même, lorsqu'une femme enceinte touche la racine du « pain de pourceau, » elle avorte sur la place (2). Le daim, en mangeant du « dictame indois, » ne se guérit pas seulement de la blessure qu'il a reçue, mais il « rejette « encore le trait sur celui qui l'en a percé (3). Dans sa « Semaine contre le sieur du Barias, » Christophe de Gamon avait beau jeu pour critiquer la crédulité et les erreurs du poète. Il lui remontre savamment et pédantesquement que les comètes a ne présagent rien, » et réfute en plus de deux cents vers ce qu'il appelle la « bourde du phénix. » Il y avait certes mieux à faire; mais, après tout, du Bartas est de son temps; cette fidélité aux traditions, même les plus fausses et les moins dignes de confiance, il la partage avec les meilleurs esprits du XVP siècle. L'érudition contemporaine n'est guère, en général, comme la sienne propre, que compilation sans critique.
Nous avons vu le poète répéter avec candeur, par respect pour l'antiquité, les fables les plus étranges qu'il trouvait chez les auteurs anciens; par respect pour les dogmes chrétiens, il est hostile à certaines découvertes de la science, qu'il juge en contradiction avec la cosmogonie biblique. Il repousse le système de Copernic, qui n'avait pas encore été admis par l'Église, et en maltraite les partisans dans des vers d'une véhémente éloquence. Gamon (4) a beau lui faire observer que « son lue de la raison s'eslongne » : l'auteur des Se;na{nes se défie de la raison, et le chrétien, chez lui, passe bien avant le philosophe et le savant. Ce qu'il veut, c'est, suivant sa propre expression, (c ramer sur les flots paisibles d'une commune mer » (5) ; et le respect qu'il montre pour la tradition, pour l'opinion générale, à plus forte raison le professe-t-il pour l'autorité infaillible des livres
(1) Ibid., ch. V.
(2) Ibid., ch. III.
(3) Ibid., ch. IV.
(4) Il écrit sa Semaine vingt ans après la mort de du Bartas, à une époque où les découvertes de Copernic étaient bien plus répandues.
(5) Première Semaine, cli. IV.
sacrés, d'où il tire toute vérité aussi bien dans l'ordre scientifique que dans le domaine moral et religieux. J'aime mieux, dit-il luimême,
J'ajme mieux ma raison desmentir mille fois
Qu'un seul coup desmentir du Saint-Esprit la voix (1).
On ne saurait Immilier plus bas cette superbe humaine contre laquelle Pascal s'élèvera avec une si vive éloquence. Ailleurs (2), le poète nous montre la Raison, belle de loin, mais difforme et hideuse de près, « menée en triomphe » devant le char de la Foi. C'est que la science, chez lui, est toujours au service de la religion comme son humble esclave. Il faut l'écouter quand, après avoir proposé différentes hypothèses pour expliquer la forme de notre monde, il finit par recourir à « la puissance absolue de Dieu » qui « courbe la mer à l'entour de la terre velue » (3); c'est dans la volonté divine .qu'il cherche toujours la raison dernière de toute chose. « Es feuilles véritables du double testament, » comme il le dit lui-même, consiste toute la philosophie du poète : sa science est bornée de tous côtés par la théologie. Christophe de Gamon trouve encore à reprendre jusque sur le domaine de la religion dogmatique ; il prouve contre du Bartas que l'essence divine ne peut être triple et une, que le monde ne fut pas créé dans l'infini d'un rien, que Dieu, contemplant son œuvre, ne saurait être comparé à un peintre ; mais ses réfutations, d'ordinaire bien subtiles, ne portent en général que sur des points de détail : l'auteur des Sernaines n'est pas moins, dans l'en-' semble de ses œuvres, le représentant de l'orthodoxie traditionnelle. Toutes les croyances de l'Eglise chrétienne trouvent place dans ses ouvrages, depuis le péché originel (4), jusqu'au jugement dernier (5), sans oublier même la sanctification du dimanche (6). ISon seulement il établit les dogmes, mais il prévient les plus petites objections des incrédules, comme, par exemple, celle que Voltaire devait reprendre plus tard en s'étonnant que l'Arche, dont les saintes Écritures nous
(1) Ibid., ch. II.
(2) Triomphe de la Foy.
(3) Première Semaine, ch. III.
(4) Éd. de 1611, p. 75.
(5) Ihid., p. 2-2.
(6) Ibid., p. 326.
donnent les dimensions, ait contenu, outre Noé et sa famille, un couple de chaque animal créé.
Ainsi, l'on peut dire que les œuvres du poète renferment une exposition à peu près complète et une apologie générale de la religion chrétienne. Mais du Bartas était protestant. Quelle place le protestantisme tient-il dans ses poèmes? Faut-il voir en lui un sectaire comme d'Aubigné, ou plutôt un huguenot modéré et tolérant, comme il y en avait quelques-uns dès le XVP siècle ? C'est ce que nous avons à examiner.
Du Bartas, ce point ne saurait être contesté, est un calviniste ardent et zélé. Nous en voyons la preuve dans toute sa vie, dans son rôle militaire et diplomatique, dans son testament même, où il lègue à l'Église réformée de Monfort « quarante escus d'or pour estre employés en usage prévu suivant l'ordonnance des conscistans d'j'celle. » C'est ce qui ressort aussi manifestement de toutes ses œuvres : « Peut-être, dit M. Sayous (1), est-il encore plus calviniste que Sainte-Beuve n'est disposé à le croire; il procède tout droit de Viret. qui lui a évidemment fourni une partie de sa science. » Sans nul doute, l'inspiration d'où sont sorties les deux Semaines a sa source dans l'esprit général de la Réforme. 11 est impossible de ne pas reconnaître en ces poèmes la forte gravité, le docte enthousiasme, le goût de l'érudition sacrée, la morale rigide et parfois un peu pédantesque, qui sont à cette époque les caractères propres du protestantisme ; on y sent cette ferveur de conviction, cette verdeur de foi, qui, chez les poètes de la Réforme, font contraste avec l'indiiférence intime du plus grand nombre des poètes catholiques, de ceux-là même qui trouvaient encore, comme Ronsard, de beaux et nobles accents pour défendre leur religion et leur Eglise. Bien plus, on peut citer dans les œu\Tes de du Bartas un certain nombre de passages où sa foi calviniste s'affirme hautement contre la foi catholique. Tels sont ces vers où il nous représente le vrai chrétien
Ayant la Foy pour voile.
L'Esprit sainct pour nocher, la Bible pour estoille (2) ;
dans la Judith (3), il s'élève contre les apostats calvinistes ; dans un
(!) Études sur les écrivains de la Réformation. [2] Première Semaine, ch. I.
(3) Ch. m.
chant de la seconde Semaine (1) il apostrophe, sans les désigner formellement, les catholiques « aheurtez à de rances erreurs, » qui ne veulent pas môme ouvrir
Pour parler avec Dieu, son double testament ;
enfin dans le Triomphe de la Foi, c'est bien à Rome qu'il s'attaque, lorsqu'il nous représente « la grande Paillarde »
Qui, sur sept monts assise, enivre de son vin Les Princes de la terre et la race bastarde.
Après de tels vers, il n'y a pas à s'étonner que les œuvres du poète aient été mises à l'index, comme nous l'apprend le jésuite Antoine Possevin, qui voudrait au moins en supprimer certaines parties (2).
Toutefois, quel que fût son zèle pour le protestantisme, et malgré les rares passages de ses poèmes où s'accuse une hostilité déclarée contre l'Église catholique, on peut dire sans hésitation que l'auteur des Semaines n'a aucun trait du sectaire. Si ses œuvres furent interdites par la congrégation de l'Index, c'est seulement en 1594. Tout d'abord, elles avaient été reçues avec enthousiasme aussi bien par les catholiques que par les protestants, comme autrefois les Psaumes de Marot. Elles furent « visitées » (3), avant l'impression, par les docteurs de la Sorbonne et parurent avec leur approbation. Bien plus, en Italie, dans les Etats du Pape, la traduction italienne de la Semaine fut autorisée par la censure ecclésiastique. C'est plus tard seulement que les poèmes de du Bartas se virent condamnés, non pas même pour la doctrine, à laquelle il n'y avait point à reprendre, mais surtout parce que les huguenots, s'emparant des œuvres de leur corehgionnaire, les tiraient tout entières à eux et en faisaient comme « le trophée de la Réforme » (4). Simon Goulart de Senlis et Pantaléon Thévenin commentaient les Semaines dans le sens calviniste ; nombre de traductions étaient répandues par les protestants en tous pays ; on faisait du poète un polémiste, et de ses œuvres une machine de guerre. C'est ce que nous apprend G. CoUetet. « Ceux
(1)2" Semaine, Magnificence.
(2) Tractatio de Poesi et pictura ethnica, p. 244, édit. de Lyon, lô9ô. « Legendus non est, nisi permissu S. R. Ecclesiae, et aliquibus quidcm deletis. »
(3) Privilège du roi, 21 février 1578.
14) Sainte-Beuve, op. cit.
de la religion prétendue réformée, écrit-il, prirent comme à tâche de lire, de traduire et de commenter ses ouvrages, et de les faire réimprimer à l'envj par toutes les villes de France et d'Allemagne où ils estoient les maistres » (1). C'était donner ainsi aux Semaines un caractère qu'elles n'avaient ni par elles-mêmes, ni dans la pensée de leur auteur. Aucun écrivain religieux du XVI° siècle (2) ne prit plus de soin que du Bartas d'éviter toute espèce de provocation et de porter dans tous ses écrits cette modération chrétienne dont ne faisaient preuve d'ordinaire ni les protestants, ni les catholiques. L'esprit de concorde et d'apaisement pénètre et domine toute son œuvre. Combien de fois ne le vovons-nous pas demander à Dieu d'étouffer les passions religieuses qui ont suscité tant de guerres civiles ? Depuis sa Judith jusqu'à son Cantique sur la victoire d'Ivry, il ne laisse échapper aucune occasion d'exprimer ce voeu ; et, chaque fois que sa pensée se reporte sur l'état présent du royaume, il donne des conseils de modération et de mutuelle tolérance aux deux camps ennemis dont il déplore ou maudit l'acharnement. Dans une préface à ses deux premiers poèmes, il se rend à lui-même un juste témoignage de cette réserve qui lui fait éviter non pas seulement toute parole malsonnante, mais encore tout sujet propre à exciter les passions. « Je m'assure, y dit-il, que tous hommes de bon jugement congnoistront que de propos délibéré j'ay obmis plusieurs choses pour n'aigrir par un style partial et envenimer les esprits des hommes de ce siècle, qui sont assez et trop aigris à cause des présentes controverses de la Religion : lesquelles je désire de voir non seulement du tout esteinctes, ains mesme ensevelies sous un éternel oubly. » Cette ligne de conduite, il y resta toujours fidèle. Sans doute, la tolérance du poète ne s'étend pas jusqu'aux païens et aux infidèles; ce serait trop lui demander. Il condamne avec rigueur (3) les sages de l'antiquité, qu'il nous montre marchant les chaînes aux pieds derrière le char triomphal de la Foi, les uns
S'arrachans les cheveux, se fondans tous en pleurs,
(1) Vie de du Bartas.
(2) Le jésuite Possevin (op. cit., p. 244) dit même de lui : « Catholicos excipiebat humaniter et quidquid scribebat, idex Theologis Catholicis sumere conabatur. »
(3) Triomphe de la Foy.
— 4î> — les autres, parmi lesquels Anaxagore et Socrate,
Rongez cruellement d'un non-niourant soucv.
S'il veut que les catholiques et les protestants s'unissent, c'est pour les envoyer de concert exterminer les Turcs (1). Mais les luttes religieuses entre chrétiens lui font horreur; et, se jugeant obligé d'y prendre part, il regarde aussi comme son devoir de les détester et de les flétrir.
AuXVIo siècle, de tels hommes étaient peu nombreux. D'Aubigné, pour ne citer que le plus illustre des écrivams protestants '2), ne partageait point ces sentiments de modération qui font tant d'Iionneur à du Bartas. Au lieu d'être affligé du spectacle des luttes sanglantes qu'ont soulevées les passions religieuses, il est prés d'en concevoir une sorte de fierté. Fanatique d'intrigues et de conspirations, le coadjuteur de Gondi aimait mieux être chef de parti qu'empereur de l'univers : d'Aubigné, lui, se sent au milieu des guerres contemporaines comme dans son élément propre ; il n'en connaît que le grand côté; elles sont pour lui une carrière tout ouverte à l'héroïsme, et l'éloge le plus grand dans sa bouche est celui qu'il adresse à un capitaine du temps en disant de lui : « C'est un homme digne des guerres civiles. » Du Bartas, au contraire, voit et déplore toutes les misères, toutes les calamités des luttes religieuses; le huguenot, chez lui, ne l'emporte jamais sur le chrétien.
Jusqu'au schisme de Luther, la doctrine de l'intolérance était demeurée à l'abri de toute contestation. Sans doute, la nouvelle religion apportait au monde les principes d'un droit nouveau : mais ils ne se dégagèrent pleinement que longtemps après le XVI" siècle. A l'époque où vit du Bartas, le protestantisme, bien qu'il ait appris par expérience à connaître tout l'odieux des persécutions religieuses, revendique hautement pour lui-même le droit d'exterminer l'erreur. Vers le début de la Réforme, il y avait eu un moment unique et fugitif, où il pouvait sembler qu'elle s'opérerait en paix dans le sein même de l'Église universelle : catholiques et protes-
il; Voir notamment le VI. livre de JudUh et le Triomphe de la Foy
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le bonnet bien connu ou Baïf insulte au ca.lavre de Coligny. "inidiion, et
tants se donnaient la main; on était d'accord sur les abus à détruire, sur les vices à extirper; on chantait de concert les psaumes de Marot. Cette union des sentiments ne dura point; dès que les idées nouvelles commencèrent à se préciser et à se fixer, dès que le départ put se faire entre les partisans de l'autorit-é, de la tradition, de l'unité et ceux de l'indépendance, du libre examen, de la personnalité religieuse et morale, on vit que la scission était inévitable ; et, comme il n'y avait pas encore de place au XVP siècle pour la tolérance, les guerres de religion ne pouvaient manquer d'éclater. Plus tard même, quand le pays était déjà ruiné et épuisé par quarante ans de luttes et de massacres, il fallut que Henri IV" imposât la liberté de conscience pour la faire durer pendant son règne : il ne réussit qu'à établir uae trêve éphémère, déjà bien des fois rompue avant que son petit-fils expulsât du royaume tout ce que les dragonnades et les conversions par la force y avaient laissé de protestants. L'ardeur des passions religieuses au XYI° siècle et les violences de l'esprit sectaire font ressortir avec plus d'éclat les nobles figures de ces hommes rares qui devançaient leur temps d'assez loin pour prêcher déjà l'apaisement et l'union. Le poète des Semaines doit avoir sa place marquée au milieu d'eux : avec toute la ferveur d'une foi ardente, il montra toute la modération dont les sceptiques eux-mêmes avaient trop peu souvent donné l'exemple. On l'a dit, c'est une sorte de l'Hospital huguenot.
L'esprit que du Bartas portait dans les luttes religieuses de son époque, nous le retrouvons dans ses aspirations et dans ses vues politiques : c'est toujours la même tolérance, la même c^-nviction exempte de tout fanatisme; là non plus, s'il est profondément dévoué à son parti, ce n'est point un homme de parti. Dans les querelles sanglantes qui mettaient aux prises les calvinistes et les catholiques, ce qui le préoccupait par-dessus tout, c'étaient les intérêts supérieurs de la religion, non pas ceux du protestantisme ; de même, au milieu des luttes politiques dont la France est de son temps le théâtre, ce qu'il a en vue par delà le succès de la cause à laquelle il est attaché, c'est avant tout la grandeur et la prospérité de sa patrie. Il mourut avant d'avoir pu la voir délivrée enfin des guerres civiles pour inaugurer, sous la direction de Henri IV, une ère de sécurité, de calme et de gloire. Mais nul ne souhaita avec plus d'ardeur que lui l'avènement de ces temps nouveaux : soldat,
ambassadeur ou poète, il consacra son existence tout entière à le hâter. Nous avons raconté sa vie; il nous faut maintenant demander à ses œuvres l'expression de ses idées politiques et de son amour pour la France.
Dans une époque si troublée et si orageuse, où toutes les questions sont remises en discussion, où les principes de la société et de l'État, ceux mêmes de l'esprit humain sont livrés à la violence des polémistes et au septicisme des philosophes, du Bartas ne partage ni les ardeurs inquiètes des uns, ni l'indifférence commode des autres. Il voit autour de lui les ligueurs saper les fondements du pouvoir monarchique pour établir sur ses ruines je ne sais quelle démocratie cléricale, les huguenots rêver en France une sorte de gouvernement aristocratique ou organiser à l'étranger des républiques florissantes ; mais lui, il est de ceux qui poursuivent l'idéal d'une royauté sage, ferme, tolérante, et il reste fidèle jusqu'à la fin à cette foi politique en attendant que Henri de Navarre réalise les espérances de toute sa vie.
Dans la seconde Semaine (1), quand les Israélites, lassés de leurs juges, veulent élire un roi, le poète nous conduit au milieu de l'assemblée populaire et nous fait assister à une longue délibération sur les différentes formes de gouvernement : c'est là comme une de ces grandes scènes politiques auxquelles se complaît le génie de Corneille (2). Un premier orateur se lève pour faire le procès à l'état monarchique, et il en étale éloquemment tous les vices; puis il exalte les bienfaits do la démocratie. Un autre prend à son tour la parole et condamne le gouvernement populaire, cette forme d'Etat
Où l'on ne poise point, mais l'on compte les voix.
Un troisième, enfin, vient recommander le régime monarchique, et c'est son opinion qui prévaut. Cependant, le premier discours est plus amplement développé, plus riche en arguments, plus persuasif; et l'on pourrait croire que, si le défenseur de la royauté obtient gain de cause, c'est uniquement parce que la vérité historique l'exige,
(11 Capitaines.
(2) On peut rapprocher ce passage du livre VII de la République, publiée par Bodin en 1.ÔT7. Bodin a été certainement un des maîtres de notre poète dans la science politique. Les discours prêtés par celui-ci aux orateurs Juifs sont nourris des mêmes raisons que développe l'auteur de la fiépubliquc Du Bartas parait cependant plus impartial.
sans les rétiexions [lursonnolles par lesquelles le jioète termine le chant, en nous laissant ainsi connaître ses véritables sentiments. Dans ces derniers vers, nous voyons se marquer une fois de plus cette équitable modération des idées et cette absence de tout partipris dont il nous a déjà fourni tant d'exemples. Il reconnaît l'excellence des trois formes de gouvernement suivant le génie des peuples auxquels chacune d'elles s'applique :
Helvétiens,
Kagusins, Genevois, Grisons, Vénitiens,
Gardez vostre franchise, et ne cassez, volages,
Vos loix qui sainctes ont pris pied depuis tant d'aages.
Mais, s'il respecte Y '( Etat « des autres nations, il veut aussi garder en France la monarchie, et s'élève contre ceux qui en minent les bases, contre les pamplilétaires et les prédicateurs de la Ligue :
11 vaut mieux supporter les jeunesses d'un roy, Quelque tache en Testât, quelque vice à la Loy, Que d'emplir tout le sang de cent eflfrois paniques, Et. pensant réformer, perdre lés Républiques.
C'est la pensée de Pascal : « Le plus grand des maux est les gueiTes civiles : le mal à craindre d'un sot qui succède par droit de naissance n'est ni si grand, ni si sûr o (1).
Mais cette royauté pour laquelle le poète fait des vœux, ce n'est point une monarchie arbitraire et li\Tée à tous les caprices d'un pouvoir illimité. Elle devait être, comme il l'entend, pondérée et contrôlée par des assemblées régulières. C'est ainsi que nous le voyons, en un autre passage de ses œuvres, traiter un roi absolu de « chat-huant qui fuit le soleil des diètes, Estats et parlemens » ('2). Il se rattache pour ses vues politiques à cette école de savants, de jurisconsultes, d'esprits éclairés et modérés, les Pasquier. les Rapin. les Passerat. les du Vair, les Plessis-Mornai, parmi lesquels devaient bientôt se recruter les auteurs de la Salirp Menippët'. Depuis longtemps, des
(1) Petisées. I, m. Ed. Havet.
(2) i« Sem. — Babylone. Cette figure a été empruntée par du Bartas à Hubert Languet. Vindiciœ contra tyraunos. «Conventus Ordinum, Comitia, Diaetas reformidat, ac vespertilionis instar lucem hominum refugit. » Edit. de lôiy, p. 176.
voix s'étaient élevées, surtout dans les vdiv^a du Tiers, pour demander la convocation périodique des Etats généraux; c'est déjà la requête que présente l'assemblée de 1484; elle est renouvelée en 1561 par les Etats de Pontoise qui, en repoussant toute persécution et en plaidant la cause de la tolérance, semblent inspirés par l'esprit même de l'Hôpital. En lo'TS, l'auteur de la Franco-Gallia, recherchant dans les annales de la nation les institutions qu'il réclame au nom du protestantisme, expose le premier la théorie de la souveraineté populaire en subordonnant le roi aux assemblées nationales, dans lesquelles le peuple, suivant ses doctrines, devrait former à lui seul deux ordres (1). En 1579 paraît le Vindiciœ contra tyrannos de Hubert Languet : celui-ci accepte complètement les théories historiques de son devancier ; mais, plus théologien qu'historien, il cherche toujours ses exemples et ses autorités dans les chroniques du peuple Juif. Les idées de ces deux publicistes répondent bien à celles de du Bartas : nul doute qu'il ne se soit inspiré d'eux. Au reste il ne faut pas. ainsi que l'on fait souvent, considérer le Vincliciœ comme un pamphlet violent et fanatique : Languet, malgré la rigueur géométrique de sa méthode, reste toujours modéré; il se rend à lui-même cette justice dans sa préface (2), et nous devons reconnaître que ce n'est pas sans raison. Assurément il parle avec une grande liberté d'expression et ne ménage point ses termes ; mais cette franchise n'est pas de la violence, et la crudité de son langage ne fait que s'accorder avec la logique de ses déductions : son œuvre est celle d'un homme éclairé, instruit, consciencieux, ferme dans ses principes, mais qui n'a rien d'un sectaire intolérant et farouche. Aussi ne devons-nous pas être surpris de l'influence incontestable qu'il exerça sur du Bartas et dont nous retrouvons mainte trace dans la seconde Semaine (3). Sans doute notre poète semble accorder plus que lui, plus même que Ilotnian, à la prérogative royale : mais l'espi'it qui l'anime est bien celui du Frunco-GctUia et du Vindiciœ, l'esprit même de la Réforme. S'il ne va })as jusqu'à recoiinaitre aux
(1) !"■ ordre : Nobles. 2« ordre : Juges et marchands. 3» ordre : Artisans et laboureurs. Quant au clergé, il ne doit plus avoir de puissance politique.
(2) « Summam animi moderationem. »
(3" Par exemple, daiis le Portrait du tyran, que nous signalons quelques lignes plus bas : les principaux traits eu ont été empruntés au l'indiciœ, p. 114, \~r> el 179; seulement, du Bartas les a resserrés pour donner plus de vigueur a sa peinture .
États le droit de déposer le roi, c'est sans doute que, fidèle aux précoptes de l'Évangile et aux théories de Calvin, il ne permet pas à l'homme de renverser les puissances « autorisées par Dieu et représentant sa personne » (1). D'ailleurs, cherchant un juste milieu entre l'absolutisme, dont il connaît les vices, et la démocratie, dont les excès l'effraient, il le voit, comme Languet et Hotman, dans une royauté vraiment populaire par l'esprit qui l'inspire et les institutions qui la soutiennent.
Cette forme de gouvernement, du Bartas la trouvait au reste dans la Navarre et. le Béarn, pays d'États et de représentation nationale, où la puissance du roi était contenue par celle des assemblées. On ne peut douter que le régime de liberté sage et de discipline éclairée, dont le poète avait sous les yeux les heureux effets, n'ait exercé une influence sensible sur la direction de ses idées politiques.
C'est à cette école encore, sous le règne de Jeanne d'Albret et de son fils, qu'il se forma une si haute opinion du caractère et des devoir:? d'un roi. Il suffit de lire dans la seconde Semaine (2) les conseils que David mourant donne au jeune Salomon pour voir quel idéal du Bartas s'était fait du gouvernement monarchique. Dans un autre chant du même poème (3), il trace et oppose l'un à l'autre le portrait du roi et celui du tyran. C'est là, outre son intérêt actuel, un admirable passage que l'on peut sans hésitation mettre de pair avec le morceau célèbre où d'Aubigné fait les mêmes portraits (4) .
Citons au moins le premier :
0 que c'est un grand heur de vivre sous un Prince Qui préfère à son bien le bien de sa Province, Qui, fléau des vicieux et des bons protecteur, Ouvre l'oreille au sage et la ferme au flatteur, Qui, de soy-mesme roy, chasse plus tost les vices Par ses honnestes mœurs que par lois et supplices, Qui est humble en son âme et grave par dehors. Qui a l'amour des siens pour garde de son corps.
(1) Calvin. Inslit. chrcl.
(2) Magnificetice.
(3) Babylone. ^
[4] Tragignes. — Ch' des Princes.
Qui le lustre emperlé d'un sceptre n'idolastre, Et qui, se connoissant monté sur un théastre Où pour contrerolleur tout un nionde le voit, Ne fait ce qui luy plaist, ains plus tost ce qu'il doit.
Pour bien comprendre et apprécier ces vers, qu'on pourrait être, au premier abord, tenté de regarder comme un beau lieu commun, il faut se rappeler sous quel régne du Bartas les écrivait; dès lors, chacun d'eux est un trait de satire, et le portrait du tyran, qui suit celui du bon prince, devient presque inutile, malgré la véhémence et l'énergie de la peinture.
Quelle que fût la haine du poète pour la tyrannie, tout ce que nous savons de son caractère doit nous faire rejeter, comme dépourvues de fondement, les accusations qu'il eut à subir, quand on voulut trouver dans sa Judith une justification du régicide, une apologie de l'assassinat politique. C'est en 1573 que paraît la première édition de ce poème ; à cette date, un an après la Saint-Bartliélemv, au milieu des fureurs de la guerre civile, le choix d'un pareil sujet ne pouvait guère manquer de donner matière à ces imputations. Si, dans les premiers temps de la Réforme, les protestants avaient subi la persécution religieuse jusqu'au martyre en victimes résignées, ils n'avaient pas tardé à comprendre que la résistance était pour eux un dovoii' envers la religion nouvelle, menacée parle catholicisme d'être noyée dans leur sang. Ils ne s'en tinrent pas à la guerre ouverte ; en 1573, il y avait déjà longtemps que le tyrannicide avait ses partisans déclarés et ses théoriciens officiels aussi bien chez eux que chez les catholiques ; dans les deux camps, le meurtre politique avait fait des victimes. Dès 1563, quand le duc de Guise a péri assassiné par Poltrot de Méré, les huguenots ont vu dans le meurtrier un héros et un libérateur. Bèze lui décerne la palme du martyre, Spifamc le compare à David ; quant cà Culigny, il déclare, avec une sincérité indubitable, qu'il n'a pris aucune part à l'assassinat, mais il reconnaît hautement la légitimité du tyrannicide inspiré par le ciel. En 1567. le ministre Sureau publie un traité où il démontre que la loi divine autorise à tuer un prince persécuteur de la religion. Cette doctrine ne tarde pas à trouver des défenseui's dans Hubert Languet (1) et dans
(1) Languet ne reconnaît d'ailleurs la légitimité du tyrannicide qu'après bien des restrictions. D'après lui, les magistrats seuls ont le droit de résister au roi qui viole
l'écossais Buchanau. Les traditions antiques qu'Amjot, La Boétie et tant d'autres, les uns par des traductions, les autres en s'inspirant de l'esprit grec et romain, avaient renouvelées et propagées parmi nous, suffiraient à expliquer comment la théorie du tyrannicide fut si aisément admise; d'autre part, les récits de l'ancien Testament ne devaient pas peu contribuer à exalter les huguenots qui en étaient tous nourris ; ici Brutus et Aristogiton, là Ahel et Jaliod.
On comprend dès lors combien les accusations dirigées contre du Bartas pouvaient obtenu- de crédit ; et, s'il avait écrit sa Judith dans le dessein de légitimer le tyrannicide, il n'eût fait eu somme que se conformer à l'esprit général du temps. Mais nous le connaissons trop pour penser que, même dans son extrême jeunesse, il ait pu faire œuvre de fanatique et de sectaire jusqu'à provoquer le poignard des assassins. La première édition de sou poème renfermait quelques phrases, imprudentes peut-être, mais qui n'avaient point une telle portée. Il ne se contenta pas de les supprimer par la suite ; il fit précéder son œuvre d'une préface où il repousse toute pensée d'avoir voulu légitimer le régicide : « Ceux-là, y dit-il, me font grand tort, qui pensent que je me suis rendu volontaii'e advocat de ces esprits brouillons et séditieux, qui, pour servir à leurs passions, témérairement et d'un mouvement privé, conjurent contre la vie des Princes qui, pour leurs cruautez, actions insupportables et desbordemens domestiques, se sont comme dégradez du vénérable et sacré filtre de Royauté. Car tant s'en faut que j'estime que cet exemple et semblables doyvent estre tirez en conséquence, que mesme je me persuade que l'acte d'Ahod, de Jahel et de Judith (qui, sous couleur d'obéissance et prétexte d'amitié jettèrent leurs mains vengeresses sur Eglon, Sizarre et Holopherne), eust esté digne de cent potances, cent feux et cent roues, s'ils n'eussent esté péculièrement choisis de Dieu pour desher les chaisnes et rompre les ceps qui tenoient le peuple hébreu en une servitude plus qu'égyptienne, voire expressément appeliez pour faire mourir ces tyrans d'une mort autant ignominieuse que leur vie avoit esté meschante et abominable. » La restriction que fait le poète est fort dangereuse ; qui décidera si Poltrot
la loi de Dieu : « Les particuliers, dit-il, doivent plutôt renoncer à la vie que s'opposer à leur souverain. >> Comme Colij^ny et comme du Bartas ^v. ci-dessous), il excepte le cas oii de simples citoyens sont suscités par Dieu lui-mèuic. Vindicin', sccunda quaestio. \t\ licet resistere principi, etc., p. 'i'i et scj.'.
de Méré ou Ravaillac ont été « péculièrenient choisis de Dieu » comme les ministres de sa justice? 11 en est do du Bartas conmie de Colignj : tous deux sont trop nourris des traditions hébraïques pour ne pas admettre des cas particuliers où le tyrannicide est divinement inspiré. Certes, nous pourrions désirer un désaveu plus formel, une condamnation absolue de l'assassinat politique en général ; mais nous ne sommes pas fondés à suspecter la sincérité de ces paroles où le poète assure qu'on lui fait « grand tort » en lui attribuant le dessein de justifier le régicide. Au reste, l'inviolabilité du souverain est un dogme que du Bartas trouvait établi et consacré par les Ecritures. Dans la seconde Semaine, David, tenant Saûl en sa puissance, se dit à lui-même :
Devi^av, c'est un tyran, mais il porte la marque De prince légitime, et l'Eternel monarque Ne veut que le vassal trem[)e jamais sa main, Quel prétexte qu'il ait, au sang du souverain (1).
Ces vers expriment sans doute les sentiments du poète à l'égard des Valois ; ei. il n'était pas de ceux qui pouvaient prendre les suîtgestions du fanatisme pour une vocation divine. Toutefois, lorsqu'il écrivait la Judith, dont il n'avait pas d'ailleurs choisi lui-même le sujet, sa pensée ne pouvait manquer de se reporter sans cesse et comme malgré lui sur les exécrables tyrans dont la France et le protestantisme étaient alors victimes, eu attendant le règne réparateur du prince qui devait rendre à l'une la paix et la prospérité, et garantir à l'autre les droits inviolables de la conscience.
S'il ne vécut pas assez longtemps pour voir enfin s'ouvrir cette ère nouvelle, il eut du moins l'honneur de la pressentir et de la célébrer par avance. Du Bartas semblait prédestiné, par ses vues politiques, par ses idées de tolérance, par son passé tout entier, à être comme le poète ordinaire de Henri IV en même temps qu'un poète véritablement national. Aussi bien qualifié pour chanter les victoires du nouveau règne que pour en célébrer les gloires pacifiques, il aurait trouvé de nobles accents, dignes de son prince et de son pays ; il eût été comme le héraut des temps nouveaux. C'est là le rôle qui échut à Malherbe : celui-ci le remplit glorieusement, et il faut cher-
fr 2' Sf.maine. — Traiihérs.
cher la meilleure part do son œuvre dans ces odes que l'esprit du règne a pour ainsi dire marquées de son empreinte. Pourtant, si Malherbe semblait mieux fait, par son génie, pour imposer à la poésie l'ordre que Henri IV faisait prévaloir dans l'État, du Bartas aurait exprimé, avec moins de hauteur sans doute, mais avec un sentiment aussi juste, aussi sain, et peut-être plus large, plus libéral et plus humain, tout ce qu'il y avait de salutaire, de bienfaisant, de vraiment national dans la politique du règne nouveau.
Le chantre d'hTV confondait dans la même affection Henri IV, dont le bonheur de la France lui semblait dépendre, et la France elle-même. Les persécutions religieuses n'avaient jamais altéré en lui, comme chez plusieurs de ses coreligionnaires, cet amour si Tif qu'il porta toujours à sa patrie ; nous en trouvons dans ses œuvres de nombreux et éclatants témoignages. D'ailleurs, le patriotisme du poète est aussi élevé qu'ardent. Ce qu'il désire avant tout pour son pays, c'est la paix. Ce capitaine qui passa une si grande partie de son existence au milieu des camps, hâte de tous ses vœux la fin des guerres civiles, non pas seulement comme chrétien, mais aussi comme Français. De tels souhaits reviennent à chaque instant sous sa plume. Au deuxième jour de la seconde Semaine, en parlant des prodiges célestes, il n'a garde d'oublier la comète de 1577, et il cherche, dans ce présage de catastrophes prochaines, un moyen de ramener ses compatriotes à l'union et à la concorde. Au sixième jour, après avoir peint le combat de l'éléphant et du dragon, il revient sur ces luttes intestines dont sa pensée ne peut pas se détacher, et compare les Français, divisés en deux camps par « un fol zèle», aux monstres dont il a décrit l'acharnement meurtrier. Le traité de Fleix (1580), qui ne devait être qu'une bien courte trêve, lui semble comme l'aurore d'une longue paix ; et, porté à croire ce que son cœur désire avec tant d'ardeur, il la chante dans une hymne éloquente et émue (1). Nul poète n'a trouvé, pour célébrer la concorde, des accents plus élevés et plus sincères.
Ici encore, c'est la fin des guerres civiles dont se félicite du Bartas ; la preuve en est dans le vœu qu'il exprime aux vers suivants, en invitant le roi de Navarre à mener boire ses soldats jusqu'aux
(T Cette hymne est reproduite au commencement du chant des Artifices. -~ S' Semaine,
rives de l'Ebre. A.illeurs, il célèbre la paix non seulement entre ses concitoyens, mais encore avec les peuples étrangers :
Advienne que l'escu, l'espieu, le cimeterre, Soient transformez en socs pour sillonner la terre ; Puissé-je voir le doigt de l'araigne empesché A filer dans le creux d'un casque empennaclié (1) !
C'est sur la paix que du Bartas voudrait fonder la grandeur de son pays. Amour de la paix et de la patrie, ces deux sentiments se confondent dans son cœur comme dans ses chants.
Tout ce que nous connaissons de lui, soit en sa vie, soit en ses œuvres, nous le représente comme un huguenot fervent à la fois et modéré, comme un citoyen dont le patriotisme n'est pas moins éclairé que vif. La tolérance du poète, l'élévation de ses idées religieuses et politiques, lui font comme une place à part, loin de toute ardeur fanatique et de cet esprit sectaire qui, trop souvent, sacrifia la France même à ses fureurs.
(1) 2' Semaine. — Furies.