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ANALYSE ET APPRÉCIATION LITTÉRAIRE DES SUVRES DE DU BARTAS

LE SUJET Eï LA COMPOSITION ; l'iNVENTION DANS DU BARTAS

h'i'ranie, le Triomphe de la Foi et les Neuf Muses Pyrértées. — La Judith : le choix du sujet s'explique par les persécutions que le protestantisme avait alors à subir; analyse et appréciation du poème. — La Première Semaitie: date de sa publication. — Les devanciers de du Bartas. — Georges Pisidas : analyse de VHexahéméron ; du Bartas ne doit à Pisidas que la première idée de sa Création et quelques détails fort peu importants. — Maurice Scève et le Microcosme. — Dans le sujet de sa première Scntainc. du Bartas trouve de quoi satisfaire aux aspirations religieuses de son âme et déployer la magnificence de son génie ; c'est d'ailleurs un thème encyclopédique où son érudition peut se donner pleine carrière. — Plan du poème. — L'invention, chez du Bartas, au sens le plus élevé du mot, est a peu près nulle, comme d'ailleurs chez la plupart de ses contemporains ; mais la Première Semaine est animée tout entière d'un souffle puissant et marquée d'un caractère bien personnel. — La Seconde Semaine: brève analyse; quelle devait être la matière des derniers jours. — La composition du poème ne mérite pas les critiques dont elle a été l'objet; mais il n'est trop souvent qu'une compilation rimée. — Prolixité du poète ; il ne sait pas se borner. — La Lépanthe: simple traduction. — Le Cantique d'ivry: il clôt noblement la carrière de du Bartas.

Dans sa Deffence et illusiratio)i de la langve française. J. du Bellay fait d'avance appel au poète prédestiné qui consacrera par une grande œuvre la réforme dont lui-même donne le signal. 11 sera « doué d'une excellente félicité de nature, instruit de tous bons arts et sciences, principalement naturelles et mathématiques, versé en tous genres de bons auteurs grecs et latins, non ignorant des parties et offices de la vie humaine, non de trop haute condition ou appelé au régime public, non aussi abject et pauvre, non troublé d'afflictions domestiques, mais en repos et tranquillité d'esprit, acquise premièrement par la magnanimité de son courage, puis entretenue par sa prudence et sage gouvernement « (1). Lorsque du Bartas fit paraître ses œuvres, il y avait déjà une vingtaine d'années

il) Chap. V. Du long poème fronruix.

— (il —

l't [iliis. que du Bellav avait éerit ces lif^iies, et, malgré tant de productions aimables et gracieuses dont la Renaissance avait enrichi la poésie française, le poète qu'un de ses chefs évoquait n'avait pas encore paru. Nous trouvons peut-être en du Bartas ce poète doué d'une heureuse nature, instruit, de condition moyenne ; et, si l'auteur des Semaines jouit rarement de cette tranquillité d'esprit que lui souhaite du Bellav, il peut du moins goûter quelquefois dans son château, où il se retire aussi souvent que possible, le repos et le calme nécessaires aux œuvres de longue haleine. Sans doute, on ne saurait dire que du Bartas ait été près d' « égaler » (1) la poésie française à celle* de l'antiquité ; mais, quelles que soient ses imperfections, il est encore celui de tous les poètes du XVI" siècle auquel peut le mieux s'adresser l'appel de Joachim du Bellay. C'est ce que nous essaierons de montrer, quand nous aurons jeté un coup d'ceil sur les poèmes qu'il nous a laissés, et dont il nous faut tout (Tabord donner une brève analyse.

L'Uranie, qui nous a déjà fait apprécier chez lui l'élévation du caractère moral et la pureté de l'inspiration, nous donnerait de son talent poétique une idée }ieu avantageuse; hors quelques beaux vers, c'est un poème faible, diffus, et prolixe dans sa brièveté. Il ne faudrait pas non plus juger du Bartas par le Triomphe de la Foy (2), qui est peut-être inférieur encore à Vi'ranie. Dans le premier chant, il décrit le char triomphal, auquel il enchaîne la Raison et qu'il fait précéder des tyrans et des persécuteurs de l'Eglise. Dans \<i deuxième, nous voyons passer captifs les ennemis de la Foi, anciens sages, philosophes, rabbins, hérétiques. Le troisième nous montre les champions de l'Evangile, et le quatrième, suivant les termes de l'argument i3\ «( représente certaines notables victoires de la Foi, tendant à établir qu'elle surmonte tous ses ennemis ». Chacun de ces chants est très bref; le poète n'a guère le temps que d'énumérer, en passant rapidement, les adversaires et les défenseurs de l'Eglise;

;1) C'est l'horoscope de la Deffence.

[2] Nous nous contentons de mentionner ici le dialogue en trois langues (française, latine, gasconne), que trois jeunes filles récitèrent devant Marguerite de Navarre, à son arrivée dans Nérac. La muse gasconne, représentée par une demoiselle Sauvage, devait naturellement triompher: Marguerite détacha de son cou un mouchoir de gaze el le donna à la jeune fille. V. Villenciivo-Hargemont. .\otice sur Sérac, p. "S.

3 Edil. (le 1011.

c'est un catalogue sec et froid ; du Bartas l'a l)ion senti lui-même, et dans sa préface il va jusqu'à prononcer le mot d' « ennuyeux ». Le seul passage remarquable est celui dans lequel il fait un retour sur son siècle, et, dépeignant avec vigueur les misères d'un temps impie, se console cependant par l'espérance d'un triomphe définitif pour la Foi.

Nous ne dirons rien des Muses Pyrénées; dans ces neuf sonnets ou du Bartas présente les Muses à Henri de Navarre, nous ne trouvons à noter qu'une belle comparaison entre les monts Pyrénées et le géant Briarée (1). Les huit autres pièces sont faibles et ne méritent pas de nous arrêter.

Le premier poème d'une étendue considérable que composa du Bartas, c'est sa Judith. Bien que le poète soit surtout connu par la Création, le seul peut-être de ses ouvrages qui n'est pas entièrement tombé dans l'oubli, nous ne devons pas laisser passer la Judith sans lui attribuer la place qu'elle mérite dans l'œuvre de son auteur. Il la publia à Bordeaux en 1573. Ce poème lui avait été commandé par « feue très illustre et très vertueuse Princesse, Jeanne, reine de Navarre», Jeanne d'Albret : les troubles du royaume, à cette époque et les persécutions dont le protestantisme avait à souffrir expliquent suffisamment le choix du sujet. Dans sa préface, le poète réclame l'indulgence, comme « estant le premier de la France qui, par un juste poème, ait traitté en nostre langue des choses sacrées». Ajoutons que, la. Judith ayant été composée, du moins en grande partie, longtemps avant sa publication, cette tentative épique doit être considérée comme la première au XVP siècle.

Du Bartas accuse la stérilité du sujet qui lui avait été imposé. Mais on peut lui adresser le reproche d'en avoir tiré six chants ; il y a dans le poème des digressions fréquentes et beaucoup trop longues, des épisodes rattachés artificiellement au récit, des développements tout factices ; d'ailleurs, l'on y rencontre aussi tant de passages re-

(1) ... Passant, ce que tu vois n'est pas une montagne, C'est un grand Briarée, un géant haut monté, Qui garde ce passage, et défend indomté De l'Espagne la France, et de France l'Espagne. Il tend à l'une l'un, à l'autre l'autre bras, Il pQrte sur son chef l'antique faix d".-i.tlas, Dans deux contraires mers il pose ses deux plantes ; Les espaisses forests sont ses cheveux espais, Les rochers sont ses os, les rivières bruyantes L'éternelle sueur que lui cause ce faix.

marquables, qu'il est permis de s'étonner comment, malgré de telles œuvres, nous devrons attendre encore penciant jjIus d'un demi-siôcle la floraison de notre poésie classique.

Après un exorde bref et simple, suivi d'une invocation à Dieu, le poète peint Holopherne envahissant la Judée et les Hébreux fuyant devant son approche. Le yrand prêtre Joachim convoque à Soljme le peuple d'Israël et adresse au ciel une éloquente prière que déparent seulement quelques termes surannés (1). « L'office estant finy », il rassemble les principaux chefs de la Judée et les exhorte à sauver leur patrie. Dans sa préface, du Bartas nous dit qu'il a imité Homère et Virgile ; c'est en effet à leur exemple qu'il nous introduit dans les assemblées des chefs, et nous fait entendre les discours qui y sont prononcés ; quelques-unes de ces harangues sont assez belles pour que le souvenir de Vlliade et de VEnéide ne leur fasse pas trop grand tort. Telle est celle du chef Cambris qui, dans un langage plein de véhémence, repousse le conseil d'un « traistre vieillard » invitant les Israélites à se soumettre.

Plus tost, ô juste ciel, lance sur moi ce foudre Dont tu mis courroucé jadis Sodome en poudre, Que, sous un voile sainct ma malice cachant, Je donne aux fils d'Isac un conseil si méchant !

Il faudrait citer le discours entier. Il y a là, toutes proportions gar-

(1) Évoque donc, ô Dieu, nostre procez peu seur

Du siège de justice au throiie de douceur, Absous-nous de tout crime, et loin, loin de nos testes, Escarte, û Père sainct, les prochaines tempestes. Hélas I que nous sert-il que ta robuste rnain Ait allégé nos corps de ce joug inhumain Dont les tyrans d'Assur ont grevé mainte année Sur les Tygrides bords l'Isacide lignée, S'il faut que ces beaux champs de nouveau cultivez, S'il faut que ces hostels freschemcnt relevez, S'il faut, ô grand douleur ! que nos femmes plus belles, Que nos tendres enfants, que nos chastes pucelles, Soyeut la solde d'Ammon et le riche butin Du Perse, du Chaldée et du Parthc mutin, Et s'il faut qu'en nos jours dessus ces autels tombe A l'honneur d'un faux dieu maint souéf hécatombe'?... Destourne, ô Tout-Puissant, les Chaldaïques torches De ces voûtes de cèdre et de ces riches porches. Préserve ces plats d'or, ces cuivres, ces bassins, Des sacrilèges doigts de nos cruels voisins, Et que la mort des boucs bruslez devant ta face .\ ton sainct jugement pour Isac satisfasse !

liées, comme un accent cornélien ; c'est le même sout'tle puissant, la même vigueur que nous admirons dans le grand Corneille ; et, si le poète du XVI" siècle n'est pas assez sobre, ou trouve chez lui un éclat, une richesse de couleurs que la langue du XVIP siècle ne connaissait plus, et qui d'ailleurs conviendraient moins à la tragédie qu'à l'épopée.

Cependant, après le discours de Cambris, la guerre est décidée, et du Bartas termine le premier chant en nous décrivant les préparatifs avec une abondance d'images, un luxe de comparaisons qui gagneraient à se ménager un peu plus. Le poète, malheureusement, ne sait pas toujours se borner.

Dans le deuxième chant, Holopherne, étonné que les Hébreux se préparent à lui résister, demande quel est ce peuple assez téméraire pour oser défendre contre lui son indépendance. C'est un artifice du poète pour faire ainsi raconter, par le chef d'Ammon, l'histoire des Juifs depuis Jacob. Il est difficile de ne pas rappeler à ce propos la belle scène des Perses d'Eschvle (1) où Atossa demande ce que sont les Grecs. Mais ici, du Bartas profite d'un détour ingénieux pour mettre dans la bouche de l'Ammonite une fastidieuse et peu vraisemblable narration , qui semble la grossière ébauche de la seconde Semaine. Trop long pour la situation, trop court pour intéresser le lecteur, cet épisode n'est pas cependant dépourvu de mouvement et de couleur. Le chef d'Ammon est, quoique païen, inspiré par l'esprit de Dieu; aussi l'auteur de Judith peut-il parler lui-même par sa bouche, et c'est bien du Bartas que nous entendons partout où des mouvements animent le récit, dans ces apostrophes que le poète adresse à Pharaon pour maudire sa cruauté, à Moïse pour célébrer le miracle par lequel il a été sauvé, au peuple juif pour l'exhorter à servir toujours le vrai Dieu.

Le livre troisième commence par une description de l'armée ennemie ; du Bartas nous peint tour à tour le Perse, qui

Fait les esoailles d'or de ses armes reluire,

les «chefs crestez » des Arméniens, les peuples qui, « sur des civières »,

Promènent leurs maisons couvertes de fougères.

ly Vers 235 et suivants.

Quand il en vient aux Ephraïmites, traîtres à leurs frères, il s'élève dans une digression éloquente contre les hypocrites de son temps. — Les préparatifs du siège de Béthulie sont ensuite décrits. Du Bartas nous introduit, suivant son habitude, au conseil des chefs infidèles. On y décide d'occuper la source qui fournit leur eau aux Hébreux. Dans la peinture vive et saisissante du combat qui se livre à l'entour, nous remarquons surtout les portraits de Cambris et de Carmis, défenseurs de la ville (1). On croirait voir deux des chefs qu'Eschyle peint avec tant d'éclat et de vigueur en sa Théhaïde. Bientôt, quand le poète décrit les souffrances qu'éprouvent les Juifs^ réduits à la plus affreuse disette, certains traits énergiques nous font songer à Lucrèce (2). — Osias, contraint par les murmures du peuple, promet de livrer la ville dans cinq jours, si Dieu ne le secourt pas auparavant. C'est alors seulement que paraît Judith ; le poète nous la montre lisant les Saintes-Ecritures , y trouvant l'exemple d'Ahod et celui de Jahel, et prenant la résolution de les imiter. Elle reproche aux chefs d'avoir voulu limiter la puissance de Dieu

Qui peut tout ce qu'il veut, qui veut tout ce qu'il doit,

et elle annonce, sans s'expliquer autrement, l'intention de pénétrer dans le camp des infidèles pour « désassiéger » la ville.

Le livre suivant s'ouvre par une prière de Judith. Le poète nous la fait voir ensuite parée de tous ses atours ; quoique nous soyons en Orient, la toilette de son héroïne ne laisse pas de paraître un peu chargée; il insiste trop sur le musc et l'ambre gris, qui

Laissent d'elle longtemps une odorante trace.

D'ailleurs, ajoute-t-il avec quelque naïveté, elle « avait emprunté

(1) En leurs dextres ils tiennent

Pour deux lances, deux mats ; ils ont au col pendus Deux grands boucliers d'acier; leurs corps sont défendus Non par deux haubergeons, ainçois par deux enclumes, Et sur leurs morions ondoient deux grandes plumes. Ils sont csgaux en aage, ils sont esgaux en cœur, Et leurs corps sont esgaux en force et en grandeur; Tels que deux verds peupliers qui bessons dans les nues Cachent esgalement leurs testes non tondues Sur les rives d'un fleuve, et, secouez du vent, Comme frères germains s'entrechoquent souvent.

(2) Livre VI. Peste d'Athènes.

ses habits en partie des dames de haut lieu. » Cependant Achior, en la voyant passer, s'informe d'elle auprès de Carmis. C'est encore là un expédient du poète, grâce auquel il nous fait raconter l'enfance de Judith, et nous apprend de quelle façon elle fut élevée par son père, le « prudent » Mérari, comment elle épousa Manassé, en quelle union de cœur vécurent les deux époux, et quelle inconsolable douleur lui causa la mort prématurée de son mari. La plus grande partie du livre est consacrée à ce récit beaucoup trop long, bien qu'il soit dans les traditions de l'épopée. Une grande élévation j règne d'ailleurs, et, dans le portrait de Manassé, dans le tableau de son existence heureuse et tranquille, du Bartas semble préluder au beau morceau sur la retraite et la vie des champs qui termine la troisième journée de la première Semaine.

Cependant Judith entre dans le camp ennemi; on la mène au « Duc : » c'est une occasion pour le poète de nous tracer d'elle un portrait emphatique et aff'cié, où le faux goût du temps se mêle aux souvenirs bibliques. Biju accueillie par Holopherne, elle se retire en un « valon obscur » , et là, elle adresse au ciel une fervente prière qui termine le quatrième livre.

Dans le cinquième, du Bartas nous montre Holopherne en proie à l'amour que lui a inspiré Judith, et qui lui « navre le sein d'une incurable playe. » Le chef syrien exhale ses plaintes dans un assez beau monologue que tachent bien des traits de mauvais goût, et ordonne à son confident, l'eunuque Bagos, d'aller trouver la veuve Juive. Le poète saisit eh passant l'occasion qui lui est offerte d'une violente invective contre les Bagos de son temps : aucune Muse ne l'inspire mieux que celle de l'indignation. Cependant, Judith, amenée devant Holopherne, l'abuse par maints détours en attendant le moment pi'opice à ses desseins; le Syrien vantard, dans un long discours, raconte avec complaisance tous ses exploits ; cette fin du cinquième livre est froide et peu intéressante.

Le sixième s'ouvre par le festin auquel Holopherne a invité Judith. Le poète en profite pour s'élever contre les « gosiers affamés » dont la voracité dépeuple l'air et

Souille le sacré sein de la bleiie Thétis.

Il ne faut voir là qu'une déclamation d'école : le thème en a été rebattu par Sénèque et par Juvénal. — Cependant Judith laisse Ho-

lopherne se coucher, étourdi par le vin qu'il a bu. Nous pouvons omettre les détails d'uu passage où le poète nous le montre « se déboutonnant et tirant ses bas. » Pendant qu'il dort, au moment où elle va faire le coup, Judith éprouve des scrupules et des hésitations qui ne lui étaient pas venus naguère : c'est là une vue profonde du cœur humain ; les plus résolus avant l'action se sentent le cœur faillir à l'instant suprême. — Nous trouvons ici un des plus beaux morceaux du poème. La lutte qui se livre dans l'âme de Judith est éminemment dramatique; c'est à l'avance une de ces scènes fameuses de notre tragédie classique, qui repose tout entière sur les combats intérieurs. Dans ce dialogue à un personnage, les objections et les répliques se croisent avec une rapidité, une vigueur incomparables ; il faut aller jusqu'à Corneille pour trouver quelque chose d'analogue, ou, si l'on veut, remonter jusqu'à Sénèque, un des maîtres de Corneille comme de notre poète :

Las! pour faire un tel coup ton bras a peu de force.

— Allez! fort est celuy que l'Eternel renforce.

— Mais, ayant fait le coup, qui te guarantira?

— Dieu m'a conduite icy, Dieu me ramènera.

■ — Et si ton Dieu te livre es mains des infidèles ?

— Mort le Duc, je ne crains les morts les plus cruelles.

— Mais quoi? tu soûleras leur impudicité.

— Mon corps peut être à eux, mais non ma volonté.

Après avoir triomplié de ses hésitations, Judith puise dans une prière la force d'accomplir son dessein, et elle tue Holopherne :

L'âme fuit en Enfer, le corps chet bas du lict. Et la teste demeure en la main de Judith.

L'héroïne revient alors au milieu des siens. Le poète rend gloire à Dieu en son propre nom : puissent les princes de son temps ne plus arroser la province d'un sang fidèle, mais tourner leurs armes contre les païens ! — Cependant, les ennemis des Juifs s'enfuient en désordre; le corps d'Holopherne est reconnu parmi les morts. Du Bartas peint d'une façon saisissante la fureur des Hébreux qui déchirent le cadavre de leur ennemi :

Il n'y a dans Jacob si malotru coquin

Qui de sa ohair ne veuille avoir quelque lopin.

Baille, baille, ô Tyran, la main de?xtre au Cilice

Et la gauche aux Médois ; baille un bras au Phœnice

Et l'autre à Ismaël : baille à l'Eg-yptien

L'un (le tes blesmes pieds, et l'autre au Çhœléen,

Afin que toute gent par ton ost offensée

Soit d'un don si plaisant ores récompensée.

Le poème se termine par un cantique d'actions de grâces que chante la libératrice du peuple juif.

Telle est cette première œuvre de notre poète ; plus oubliée encore que la Semai)ie, elle ne nous semble point inférieure, malgré tous les défauts que nous avons signalés, aux autres poèmes de son auteur. Du Bartas va -prendre sans doute un plus grand essor et abordera de plus vastes sujets : mais nous ne trouverons nulle part plus d'animation, de mouvement et de vigueur.

C'est quatre ans après que parut la première Semaine, chez Michel Gadoulleau (1). L'édition publiée par Jean Février est de 1579 : dans un avis au lecteur, du Bartas s'y plaint « de ce que ayant été contraint de faire transcrire à la haste ce livre par divers écrivains, et chacun d'eux ayant retenu son orthographe accoutumée, il est advenu que l'imprimeur qui a suivi cette copie a escrit un mesme mot tantost à l'antique, tantost à la nouvelle façon, et quelques fois encore a suivi une orthographe du tout pervertie. » Ce passage pourrait donner à penser que l'édition de Jean Février est la première. Au reste, nous lisons au bas du privilège que du Bartas « transmit son droit » aux deux libraires Février et Gadoulleau, ce qui permet de croire à deux éditions presque simultanées.

Quoi qu'il en soit, le poème de la Semaine mit sur-le-champ son auteur hors de pair, a Jamais livre ne fut reçu ni lu en France avec plus d'applaudissement et d'admiration » (2). Bien que pareil sujet n'eût jamais encore été traité par un poète français (3). la conception de la Semaine n'appartient pourtant pas à du Bartas. « Georges Pisidas, diacre et chartulaii^e de la grande église de Gonstantinople

(Il Haag. France prolesinnte.

(2) Eloge de Sainte-Marthe.

(3) On peut cependant rattacher la Semaine aux Bestiaires du moyen-âge, par l'inspiration morale dont elle procède. Nous insisterons sur cette analogie dans le chapitre IV, 3» partie. Pour Maur. Scève et le Microcosme, voir la suite de ce même chapitre.

(vers 620), avait composé un grand et vaste poème en vers ïambiques, intitulé Hexahéméron, que du Bartas, qui n'ignorait pas les poètes latins, ni les Grecs, imita en tout et partout, hormis en ses frontispices, en ses invocations et en ses épisodes. Du moins c'estoit la pensée de ce docte et fameux professeur du roi, Frédéric Morel, mon maistre, qui traduisit ce poème grec en vers latins « (1). Ainsi parle CoUetet. Dans le second volume de l'édition publiée en 1611 (2), un sonnet, qui n'est pas signé, attribue à Pisidas l'honneur d'avoir « choisi des premiers » le sujet de la Semaine. Goujet, qui sans doute ne connaissait ni ces vers, ni les lignes que nous avons empruntées à CoUetet, s'étonne (3) qu' « aucun des critiques de du Bartas n'ait observé que notre poète avait plus qu'imité dans sa Semaine ce poème de Pisidas, traduit par Morel en ïambes latins (4). »

(1) G. Collctet, op. cit.

(2) Pisidas, en vers grecs, des premiers, eut l'honneur De choisir ce sujet et d'en estre sonneur.

(3) Bibl. fr.

(4] On peut rapprocher encore de la 1" ou de la > Semaine plusieurs poèmes latins des premiers siècles de notre ère, qui traitent de sujets analogues.

Dès la première moitié du IV» siècle, Juvencus Proba fit paraître un Liber in Genesim en 1341 hexamètres. { Ampli ssima collectio, de Martène et Durand, t. IX, p. 14). La création tout entière y est racontée en 50 vers; les 1,300 autres vont jusqu'à la mort de Josué (50" et dernier chapitre de la Genèse). Juvencus suit pas à pas les Écritures avec une fidélité scrupuleuse, mais absolument sèche et nue.

Au siècle suivant, Dracontius compose un Ilexaméron (Bibl. Palrum, t. IX, p. 721). Ce poème, qui va jusqu'à la Chute, est composé en tout de 5*75 hexamètres ; le seul passage qui prêterait à quelques rapprochements avec la 2" Semaïne est la peinture de l'Eden, que l'on trouve au 3" jour :

.... Omni pendent ex arbore fructus. . . lUic floret humus semper sub vere perenni. . . Ver ibi perpetuum . . . , etc.

Mais, on le voit, ces vers sont pour ainsi dire obligés dans une description du paradis.

Vers le milieu du même siècle, saint Hilaire d'.\rles raconte en 250 vers l'origine et les premiers temps du monde.

A la même époque, Claudius Marins Victor publie trois livres de commentaires en vers hexamètres sur la Genèse (Bibl. Palrum, t. VIII, p. 417). Le récit de la création s'y termine à la troisième colonne ; dans le tableau de l'Eden, quelques traits, analogues à ceux que nous citons plus haut, peuvent nous faire songer au passage correspondant de la 2" Semaine; mais ce sont là des ressemblances inévitables. Notons encore dans l'épisode de Babel (3'^ livre, p. 424), un ou deux détails que nous retrouvons chez du Bartas, et, dans celui de Sodome, par lequel se termine le poème, ces vers d'assez mauvais goût :

(Deus) fortasse notabat

Luxuriae calidos ignés

cœlestibus undis

Exstinctum quandoque iri.

Après ces témoignages, il nous serait difficile de passer VHexahéméroii sous silence. Et cependant, du Bartas ne doit à son devancier que quelques détails fort peu importants.

L'ouvrage de Pisidas (1) a seulement dix-huit cent soixante-dixneuf vers dans le texte grec, dix-huit cent quatre-vingt-neuf dans la traduction latine. Le plan en est tellement confus, qu'il est assez difficile de s'y reconnaître. La préface de l'auteur est adressée à Sergius, patriarche de Constantinople. Après une apostrophe à l'impie Proclus, Pisidas commence à célébrer les oeuvres de Dieu. Il chante d'abord le ciel et l'air, l'harmonie des éléments, le retour périodique des diverses saisons, les éclipses du soleil et de la lune. Il exalte la miséricorde et la justice de Dieu, en se faisant l'interprète de ses avertissements et des menaces qu'il adresse aux hommes.

Du Bartas dit, dans la Vocation, avec la même ingéniosité :

Feu, tu punis le feu qui brutal les tourmente (Éd. de 1611, p. 358).

Le plus connu des poètes latins que nous devons mentionner ici, est saint Avitus dont il nous reste cinq chants relatifs à l'histoire biblique ; ils sont intitulés : De initia mundi (3'75 hexam.]; De origitiali peccato {423); De sententia Dei (4251; De diluvio mundi (658) ; De transita maris Rubri (TOO). La lecture attentive de ces poèmes nous permet, au reste, d'affirmer que du Bartas ne les a point imités. Remarquons cependant la ressemblance plus ou moins lointaine de certains traits: dans son premier chant, Avitus dit en parlant de la langue :

Flexilis artatur recavo sic lingua palato

Pressus ut in caméra pulsantis verbere plectri

Percusso resonet modulatus in aère sermo (V. 1S7 et seq.).

Du Bartas use de la même figure au 6^ jour de sa Création (p. 151 de l'éd. de 1632) : Nostre langue est l'archet, nostre esprit le sonneur.

Dans le même chant, Avitus dit du poumon :

Accipiat reddens, reddat quas sumpserit auras.

Et du Bartas (même jour, p. 153) :

Poulmon qui prend sans fin, qui sans fin rend l'esprit.

Enfin, dans son cinquième chant, Avitus, une fois que les flots de la mer Rouge se sont retirés devant les Juifs, nous montre le soleil éclairant de ses rayons le fond même du golfe. Le trait se retrouve chez du Bartas (2' Sem., Loy, p. 391) :

Le soleil tout voyant void ore un nouveau fonds. Ces ressemblances nous paraissent d'ailleurs toutes fortuites, et ce sont les seules que nous ayons relevées.

Sans doute, on peut supposer que du Bartas connaissait les poèmes dont nous venons de parler, surtout ceux de Victor et d' Avitus, les plus considérables, dont il avait paru des éditions au XVI<- siècle (D'Avitu-, 150" et 1508 ; de Victor, 1560). Milton devait en faire plus tard son profit; quant au poème des Semaines, ij s'en est peut-être inspiré aussi, mais il ne leur a directement rien emprunté ; les seuls détails communs sont ceux qui, de part et d'autre, ont été pris à la Bible, ou que le sujet rendait inévitables, et cela, même pour les épisodes les plus étendus des poèmes latins.

(1) Édition de 15S4. Paris.

Après avoir décrit les différents phénomènes météorologiques, les vents, la grêle, les nuages, la pluie, la neige, il passe à la création de l'homme et, insistant un peu plus sur ce sujet, il traite successivement des cinq sens, puis de l'âme et de l'intelligence. Deux épisodes nous énumérent les ruses du diable, qu'il raconte avec complaisance, et les miracles de Dieu. Il arrive alors au règne végétal et décrit très sèchement quelques arbres et quelques plantes. Nous voyons ensuite paraître les animaux, lion, taureau, daim, etc. ; puis le poète passe aux poissons, aux oiseaux, aux insectes, sans suivre aucun ordre régulier. Il prouve chemin faisant la résurrection, apostrophe Manès et ses disciples, pose les lois de la hiérarchie céleste, traite des plantes et des pierres médicinales, exalte la sagesse divine, explique le mystère de la Trinité, célèbre la venue du Christ en rappelant brièvement ses miracles, et termine enlin par une prière du Patriarche pour l'empereur Héraclius.

Ce sommaire suffirait à le montrer, il ne peut y avoir entre les deux poèmes qu'une parenté bien lointaine. Nous avons cependant recueilli quelques traits qui leur sont communs; par exemple, un des passages les plus gracieux de la Semaine a été emprunté à VHexahémércni, celui où du Bartas compare les quatre saisons, dans leurs retours réguliers, à un chœur dansant de jeunes filles (1). Pisidas avait dit :

Kôpaiç :[j.O'Mç z'jyyopzjjX'.; x[j.y.

Kai' C"j[Ji6aA0'jja'.^ tcjç èaj-rwv ox/~ù\o'j:

Ottu)^ yopbv -Xi^ojîiv

Quant aux autres ressemblances, elles s'expliquent aisément : les deux poètes mettent à l'envi Pline, Aristote, Plutarque, à contribution, et il n'y a rien d'étonnant si, en un même sujet, les emprunts sont aussi quelquefois les mêmes. Tous deux ont pris à Pline l'Ancien le récit de la lutte entre l'ichneumon, aidé du roitelet, et le crocodile (2) ; tous deux racontent, d'après Plutarque, que la rémore

(1) Comme les pastourelles

Qui, d'un pied trépignant foulent les fleurs nouvelles,

Et, marians leurs bonds au son du chalumeau,

Gaj es, ballant en rond sous le bras d'un ormeau,

Se tiennent main a main, si bien que la première

Par celles du milieu se joint à la dernière. /'/>« Sem., ch. IV).

("2) 1" Sem., 6» jour.

arrête à elle seule des vaisseaux (1), et, d'après Aristote, que le daim se guérit de sa blessure en mangeant du dictame (2).

Ces rencontres sont assez fréquentes ; mais on ne saurait en conclure que du Bartas doive beaucoup à son devancier. La Semaine lui appartient bien en propre : c'est une œuvre d'une tout autre portée, d'une tout autre ampleur que le poème de Pisidas. Colletet reconnaît lui-même que « la moindre des épisodes de du Bartas » vaut VHexahéméron tout entier.

Il y a dans la Semaine grecque quelques belles images, comme lorsque la terre est comparée à un vaisseau flottant au sein des airs (3), ou les cieux à une robe brodée d'étoiles (4) ; mais ces traits sont rares, et le poème offre en somme assez peu d'intérêt. Il est froid, sec, maigre, et, en maint endroit, l'auteur s'j livre à des discussions de théologie bien subtiles et purement techniques ; les épisodes, très clairsemés d'ailleurs, ne se rattachent qu'indirectement au sujet; enfin, les mouvements qui animent et soutiennent l'œuvre sont presque toujours les mêmes : « c'est toi, Dieu, qui as..., » ou

encore : « qui a sinon Dieu? » Cette uniformité devient bientôt

fastidieuse. — Nous n'insisterons pas davantage sur le poème de Pisidas, quoiqu'il ne soit pas douteux que du Bartas l'ait connu.

Le cadre de YHexahéméron, de quelque façon que Pisidas l'eût rempli, devait assurément séduire un poète comme du Bartas : il y trouvait à la fois de quoi satisfaire aux aspirations religieuses de son âme et déployer la magnificence de son génie; nous verrons plus tard ce que le sujet si stérilement traité par son prédécesseur devint entre ses mains. Il faut ajouter encore qu'en prenant pour matière ce thème encyclopédique de la Création, du Bartas était probablement captivé par la pensée d'unir étroitement dans une telle œuvre la science à la poésie. A aucune époque, le poète ne fut plus près du savant qu'au XVP siècle : nulle épithète ne lui est plus honorable que celle de docte, et presque tous les érudits du temps sont aussi des « disciples d'Apollon. » C'est seulement au siècle suivant qu'il y aura divorce entre la poésie et l'érudition. Nous l'avons vu, l'auteur de la Semaine était versé dans toutes les connaissances que

(1) Ibid., séjour.

(2) Ibid., S' jour.

(3) Nam navis est Tellus supernatans aquis, etc.

(4) Utmargaritas clara gestans sidéra.

l'on cultivait à son époque ; nul ne semblait mieux préparé à traiter le sujet que Pisidas avait seulement ébauché ; nul thème ne pouvait lui fournir une plus belle occasion de mettre la poésie au service de la religion et de la science .

Le plan de la première Semaine, quel que fût celui de VHexahéméron, était tout tracé par avance, et nous n'avons pas à y insister. « Pource que notre poète, lit-on dans l'édition de 1611 (1), s'est proposé ce but, d'expliquer en vers françois et comprendre en sept livres ou jours de sa Sepmaine ce que Moïse récite brièvement es premier et second chapitre du Genèse touchant la création du grand et petit monde, je ne sçaurois dresser argument plus riche et mieux accommodé que celuy qui est enclos es propres termes du sainct Prophète et historien. » Du Bartas, en effet, se conforme exactement au récit de la Bible, et sa division par journées était en même temps la plus simple et la meilleure.

S'il ne faut pas chercher dans la Semaine le mérite de la composition, celui de l'invention ne s'y trouve pas non plus, quand on prend le mot au sens le plus élevé. Ce qui appartient à du Bartas, ce sont ces frontispices, ces invocations, ces épisodes, dont nous avons déjà entendu parler CoUetet. « Jcy j'invoque Dieu, dit le poètelui-même, là je luj rends grâces, icy jeluy chante un Hymne, et là je vomy une Satyre contrôles vices de mon aage; icy j'instruy les hommes en bonnes mœurs, là en piété; icy je discours des choses naturelles, et là je loue les bons esprits » (2). Nous ne trouvons pas chez du Bartas cette faculté créatrice du poète qui lui donne comme une part de la puissance divine, cette vigueur de conception par laquelle il semble tirer son œuvre tout entière de luimême : c'est là un don qui n'appartient qu'à la souveraineté du génie et qu'on ne peut reconnaître dans aucune mesure à l'auteur des Semaines. Le choix des sujets qu'il traite indique suffisamment son infériorité à cet égard : si l'on s'en tient au fond même, ce ne sont guère que des paraphrases comme la Judith et les deux Semaines, ou des traductions comme la Lépanthe. Il semble que du Bartas se soit fait illusion sur ce point. « Quelque petitesse d'esprit qu'il y ait en moi, dit-il, si suis-je par la grâce

(1) En tête.

(2) Préface de du Bartas.

de Dieu beaucoup plus fécond en matières qu'en mots, si qutj l'invention me coûte moins que l'élocution » (1). Cette opinion du poète sur son propre génie, le bon CoUetet l'a prise à son compte : du Bartas, nous dit-il à propos de la Lépanthe, eut d'autant plus de mérite à traduire le poème de Jacques VI « qu'il n'était pas homme à mettre la main à pas une traduction ni à une paraphrase quelconque, étant beaucoup plus fécond en matières qu'en paroles » (2). Le cardinal du Perron, qui d'ailleurs goûtait fort peu notre poète, est ici plus près de la vérité, quoiqu'il pousse la rigueur jusqu'à l'injustice. « Pour l'invention, dit-il, chacun sait que du Bartas ne l'a pas et qu'il n'a rien à lui, et qu'il ne fait que raconter une histoire (3). » C'est aussi l'expression de Sorel, d'après lequel « la Semaine n'est quasi que l'histoire naturelle de Pline mise en vers avec quelques autres remarques sur le même sujet, puisées dans des livres fort communs » (4).

Ces critiques vont certainement beaucoup trop loin, mais le fond en est juste. D'ailleurs, les poètes du XVP siècle ne brillent pas en général par l'invention. Ronsard et ses disciples sont surtout d'habiles ouvriers de la forme ; la plus grande partie de leur œuvre consista à faire passer dans notre langue les genres et les tours poétiques des Grecs et des Latins, dont ils empruntèrent les idées et les sentiments bien plus que les mots. Lorsque le chef de la Pléiade compose une de ses odes savantes, il cherche un moule dans Pindare; lorsqu'il entreprend son poème épique, il le règle et le calque sur l'Enéide : le fond, chez lui, n'a presque aucune originalité.

Mais, si rien, dans les oeuvres de du Bartas, ne nous révèle cette puissance de création que bien peu do poètes ont reçue en partage, il ne serait pas juste d'aller, comme du Perron et Sorel, jusqu'à lui refuser toute espèce d'invention. La Semaine n'est point, en elfet, un poème dénué d'inspiration et de mouvement, où l'auteur se contenterait, comme d'Aubigné devait le faire plus tard, d'énumérer les merveilles de la Création en commentant chacune d'elles par quelques vers secs et froids. Au contraire, l'âme du poète passe tout entière

(1) Préface à la Lépanthe.

(2) Vie de du Bartas.

{3) Perroniana, p. 30 et 31, éd. de 1660. (4) Remarques sur le Berger extravagant.

dans son œuvre : raconter la Genèse du monde, ce. n'est pas pour lui, on le sent à chaque page, mettre en vers une matière commode, mais plutôt célébrer le Créateur avec un enthousiasme sincère et profond, le glorifier dans ses oeuvres et l'adorer dans sa sagesse ; c'est appeler les hommes à suivre les exemples que la nature a mis sous leurs yeux; comparer avec une douleur pleine d'amertume ou d'indignation l'ordre éternel qui règne dans l'œuvre des sept jours, et les désordres, les misères, les crimes de l'humanité ; se réfugier enfin dans la contemplation des merveilles divines pour détourner les regards des spectacles d'horreur auxquels, en un pareil siècle, les yeux semblent condamnés. Quel que soit le sujet de la Semaine, nul poème n'est, au fond, plus personnel : un souffle puissant l'anime d'un bout à l'autre. Il ne manque pas, au XVP siècle, de poètes qui riment des compositions religieuses ; mais, d'ordinaire, c'est pour eux comme une sorte de pénitence ; rien de tel avec du Bartas : même au milieu des plus grandes faiblesses, on sent toujours le chantre inspiré , enthousiaste de l'œuvre à laquelle l'a convié son Uranie , et profondément dévoué à la mission qu'il tient de Dieu.

La fécondité du poète est prodigieuse : quelques années s'étaient à peine écoulées qu'il publiait sa seconde Semainp. C'est sur l'invitation de Henri IV qu'il entreprit ce vaste poème (1), mais le sujet était bien de son choix. Le premier et le deuxième jour furent publiés à Paris, chez Pierre l'Huillier, en 1584. Le reste ne s'imprima qu'après la mort de l'auteur. De toutes les éditions que nous avons eues entre les mains, la plus ancienne où se trouve la suite des deux premiers jours est celle que Hermann Mersmann fit paraître à Anvers, en 1591 : elle ne contient d'ailleurs, en plus, que les Pères et VHistoire du prophète Jonas. L'imprimeur y apprend au public qu'il a retiré ces fragments des mains d'un sien ami, à qui du Bartas les avait laissés en garde à son retour d'Ecosse. La même année étaient publiés à La Rochelle, par Hiérosine Haultin, les chants des Trophées et de la Magnificence. C'est bien plus tard seulement, et peu à peu, en diverses éditions, que fut complétée la seconde Semaine.

Pour pouvoir se reconnaître dans un aussi vaste poème, il faut en

1) « Puisque pour t'obéir j'ay pris un vol si haut», dit-il au roi dans VEden.

énumérer les divers chants, non pas suivant la date des publications partielles, mais d'après l'ordre historique que comportait nécessairement un pareil sujet. Le premier et le deuxième jour, publiés par du Bartas lui-même, renferment chacun quatre livres ; dans le premier se trouvent Eden, VImposture, les Furies et les Artifices; dans le deuxième, V Arche, Bahylone, les Colonies et les Colonnes. Le troisième comprend la Vocation, les Pères, la Loi, les Capitaines. Le quatrième a pour première partie les Trophées ; viennent ensuite, dans l'ordre chronologique, la Magnificence, le Schisme et la Décadence.

L'Eden peint le bonheur d'Adam et d'Eve dans le paradis terrestre ; VImposture nous les montre succombant à la tentation et chassés du jardin ; dans les Furies, le poète décrit toutes les misères de l'homme qui furent la conséquence de sa chute ; les Artifices nous font assister à l'invention des premiers arts. Dans le second jour, YArcJie est consacrée à l'histoire de Noë, Bahylone à la construction de la tour de Babel et à l'origine des langues, les Colonies à la dispersion des hommes sur la terre et à la fondation des premiers Etats, les Colonnes aux sciences anciennes dont les principes avaient été gravés sur deux colonnes par les enfants de Seth. La Vocation, qui forme la première partie du troisième jour, renferme ce qu'il y a de plus remarquable dans la vie d'Abraham et de Loth; le'fi^agment des Pères raconte le sacrifice d'Isaac ; dans la Loi, les Israélites quittent l'Egypte, s'enfuient au désert et reçoivent de Dieu le Décalogue ; le chant des Capitaines comprend l'histoire du peuple Juif depuis Josué jusqu'à Saùl. Dans le quatrième jour, les Trophées nous racontent les exploits de David ; la Magnificence célèbre le règne de Salomon, le Schisme nous conduit depuis la mort de ce roi jusqu'à la délivrance de Samarie sous Joram, la Décadence, depuis Jéhu jusqu'à la ruine de Jérusalem. La seconde Semaine s'arrête là ; mais c'est le temps seulement qui manqua à du Bartas. Il deyait, s'il avait vécu, poursuivre son œuvre beaucoup plus loin.

... Bien que mon esprit, durant si long voyage Voltige çà et là, si n'ay-je en mon courage Autre plus grand désir qu'à mener par la main Mes lecteurs à l'enfant divinement humain (1).

(Il Colonies.

Mais l'avènement du Messie n'était pas encore le terme qu'il s'était proposé : c'est ce qu'il nous apprend lui-même dans VEden . Permets, dit-il à Dieu,

permets que je conduise

Le monde a son cercueil, allongeant mon propos, Du premier des Sabats jusqu'au dernier repos.

Dans l'édition de 1632 (1), nous trouvons des renseignements plus précis. « 11 nous deffaut, y lisons-nous, pour les trois autres journées, ce qui devoit traiter de l'état des Juifs en Babylone et depuis leur retour jusqu'à la venue de uostre Rédempteur Jésus-Christ au monde, en après ce qui devoit monstrer la face de l'Eglise chrestienne et du surplus du monde jusqu'au jour de la dernière résurrection, comme aussi Testât heureux des enfants de Dieu en la gloire éternelle, pour servir d'une vraye conclusion à une si haute et si louable entreprise, afin de s'arrester par ce moyen au Sabat des Sabats pour le final repos désiré de tous les bienheureux. »

Tel devait être en son entier le thème de la vaste épopée que du Bartas avait conçue et qu'il n'eut pas le temps d'achever, histoire complète de l'humanité au point de vue biblique, depuis la création jusqu'au jugement dernier. La 2® Semaine, dont l'esprit est le même que celui de la l""", forme avec elle, malgré son infériorité, le monument le plus considérable de la poésie religieuse au XVP siècle. Une pareille matière répondait sans nul doute au génie du poète et au caractère de son inspiration : il devait épuiser en une fois toutes les sources de poésie que la Muse Uranie lui avait jadis indiquées. Aussi semble-t-il inutile de chercher si, parmi ses devanciers (2), il n'en est aucun qui, traitant uu sujet semblable, ait pu lui suggérer l'idée première de son ample conception : la 2" Semaine n'est, après tout, que la suite même de la 1'°. Cependant, nous ne pouvons passer sous silence un poème qui, pour le fond, n'est pas sans analogie avec celui qui nous occupe : c'est le Microcosme de Maurice Scève (3), publié plus de vingt années auparavant. Quoique ni chez

(1) A Genève, Pierre Chouët ; après l'argument des quatre premiers jours de la S' Semaine

(2) Pour les poètes latins des premiers siècles de notre ère, qui ont traité des sujets analogues, nous en avons parlé plus haut à la page 69, note 4.

(3 Nous n'avons rien à dire du Miroir d'éternité que Robert-le-Rocquez com-

du Baitas, ni chez aucun de ses critiques, nous n'ayons trouvé aucune allusion à cet ouvrage, il n'est guère possible de supposer qu'il fût resté inconnu à notre poète.

Maurice Scève, Lyonnais, malgré l'oubli dans lequel ses œuvres et son nom même ne tardèrent pas à tomber, est un des plus illustres écrivains de son temps. Sa vie s'étend depuis le début du XVP siècle jusqu'à l'accomplissement de la réforme poétique, et il se rattache par sa jeunesse à l'école de Jean Lemaire, par ses dernières années à celle de Ronsard. D'ailleurs, c'est un des poètes qui furent les « avant-coureurs de la Pléiade» (1). La Renaissance de la poésie avait été inaugurée à Lyon longtemps avant le manifeste de du Bellay, grâce aux rapports incessants de cette ville avec l'Italie et à la présence de nombreux réfugiés florentins qui, à plusieurs reprises, y étaient venus chercher un asile. Scève est le représentant le plus autorisé de cette première rénovation poétique : Pontus de Thiard, une des futures étoiles de la Pléiade, lui adresse le premier sonnet de ses Erreurs amoureuses, et la nouvelle école, dans ses attaques contre les poètes qui l'avaient précédée, fait toujours exception pour lui. Il se rallia d'ailleurs à la réforme, que lui-même avait préparée.

C'est en 1562 que Maurice Scève publia le Microcosme (2). Ce poème, écrit en alexandrins, est divisé en trois livres. Dans le l*"", le poète raconte d'abord très-brièvement la création du monde, celle de l'homme et de la femme, leur chute, leur expulsion du paradis, les maux corporels et spirituels qui sont la suite du péché. Cependant l'homme invente les premiers arts : il se bâtit une imite, apprend à ouvrir la terre, domestique certains animaux, etc. Mais la mort, conséquence de la chute, fait sa première apparition ici-bas par le meurtre d'Abel, qui termine ce livre. — Au début du 2®, Adam endormi a un songe dans lequel il voit tout ce qui doit arriver à sa postérité. L'homme sème le blé, se fabrique un arc et des flèches, fait servir le feu à ses besoins, cultive la vigne, tire le fer de la terre, se forge des outils et des armes, tisse des vêtements, dompte le cheval, etc. Après la destruction de Babel, nos pères se disper-

posa vers 1559 et dont le sujet a quelque parenté avec les Semaines, ce poème n'ayant été imprimé qu'en 1589 (Voir Goujet, Bibl. fr., tome XIII, p. 90).

(1) Pasquier. Rech. de la Fr., liv. VII, chap. VII, fol. 616.

(2) A Lion, par Jan de Tournes.

sent dans le monde. Le poète profite de l'occasion pour étaler son savoir : chaque pays qu'il parcourt avec eux lui fournit de longs développements sur les sciences et les arts qui y ont pris naissance : l'écriture, la grammaire, la logique, la poésie, l'arithmétique, la géométrie, la musique, font chacune l'objet de longues tirades aussi obscures que pédantesques. — Au 3'= livre, Adam s'éveille et, emmenant sa femme avec lui, il lui raconte sa vision ; c'est un simple détour : en réalité le '3'^ chant se confond avec le 2". Le poète y épuise son érudition : Eve est condamnée à écouter les interminables dissertations de son mari qui lui fait tout un cours de cosmogonie, d'astronomie, de météorologie, etc. Aucune science n'est épargnée : l'architecture elle-même a sa place dans cette encyclopédie. Enfin, le poème se termine brusquement sur la mort du Christ, la destruction de ridolâtrie, et le rachat glorieux de l'humanité.

Nous n'avons pas à apprécier la valeur littéraire àu.Microcos77ie{l) ; ce qu'il nous faut marquer ici, c'est son degré de parenté avec l'œuvre de notre poète. Le sujet traité par Scève, comme la brève analyse qui précède suffit à le montrer, n'est pas sans analogie avec celui de la 2° Semaine; quelques rares et courts passages du début font même songer à la l''". Mais, s'il est à supposer que du Bartas a connu le poème de son devancier, on peut affirmer qu'il ne lui a fait aucun emprunt. La conception même des deux ouvrages est toute diflerente : le Microcosme, malgi^é certaines parties d'ailleurs secondaires, appartient plutôt à la poésie érudite, dont Scève est un des principaux représentants, qu'à cette école religieuse dont Bartas se glorifie avec raison d'avoir été le créateur; le fond du poème, ce sont ces dissertations scientifiques qui remplissent les deux derniers chants tout entiers, et nous ne devons voir dans le l'"" livre qu'une entrée en matière longuement développée. Il y a sans doute une ressemblance manifeste entre le sujet du Microcosme et celui du P"" jour de la 2'' Semaine; mais elle tient uniquement à ce que les deux poètes, chacun d'ailleurs avec un ordre diflerent, suivent le

(1) La composition du poème est tout irrégulière et factice ; la versification, fort arriérée, n'observe même pas l'alternance des rimes masculines et féminines; la langue est pleine de termes bizarres, hérissée de mots savants et de provignements ridicules ; on est arrêté à chaque instant par l'obscurité du style, que Sibilet déclarait impossible à entendre. Cependant il y a parfois de beaux vers, et le ton général de l'ouvrage est remarquable par son élévation. Scève avait l'àme d'un vrai poète ; mais il ne sut pas se débrouiller.

récit des Saintes Écritures. Au reste, un seul jour de la 2^ Semaine a autant d'étendue que l'œuvre tout entière de Maurice Scève, qui se borne à 3003 vers (1) ; enfin, la lecture attentive des deux ouvrages permet d'affirmer que du Bartas n'a nulle part imité son devancier. Il suffirait au besoin, pour s'en assurer, de comparer les épisodes que la Bible leur a fournis à tous deux, ou que la conception même du sujet devait leur rendre communs. Soit dans le tableau des progrès de l'bumanité, soit dans 1' « explication » des sciences, qui, comme nous l'avons dit, est le fond du Microcosme, ce poème et la 2^ Semaine ofl&'ent seulement au lecteur les rapprocbements que la similitude de la matière rend inévitables. La construction de Babel (2), un des rares passages de son œuvre auxquels Scève donne autant d'étendue que du Bartas ne nous fournit pas le moindre trait qui se retrouve dans la Semaine; il en est de même pour la description du cheval (3). Or, si dans les épisodes qui semblaient inviter le plus notre poète à profiter de son devancier, l'imitation ne se trahit par aucun détail commun, nous pouvons en tirer cette conclusion que du Bartas, s'il a connu le poème de Scève, ne lui a fait aucun emprunt.

On a trouvé (4) la composition de la 2° Semaine bien compliquée et bien pédantesque. Cette critique est assurément spécieuse; mais il est trop facile de s'égajer en lisant au titre de la Décadence : 4»^ partie du 4° jour de la 2® Semaine. Une division en sept jours, chaque jour se subdivisant en quatre parties, quoi de plus simple et

(1) Universelle paix appaisoit l'univers

L'an que ce microcosme en trois livres divers

Fut ainsi mal tracé de trois mille et trois vers. [Micr., liv. III).

(2) A/icroc, liv. II.

(3) Mici'oc, II. On trouve cependant ça et là, dans tel ou tel passage, un léger détail, une épitliète, peut-être même un hémistiche commun aux deux poètes. Dans la description du cheval, tous deux nous montrent la foule effrayée qui recule, et se servent de l'expression : faire largue. Dans le Microcosme :

Tout ce vulgue grossier de retour l'apperçoit Pennadant et ruant, luy fait largue et le fuit. (Microc, II).

Et dans la i« Semaine:

. . . Tant de spectateurs qui sont aux deux costez L'un sur l'autre tombans font largue à ses fiertez. On peut encore rapprocher du début de la /f* Semaine (vers 25 et seq.) cette image de la divinité que.nous trouvons dans le Microcosme :

Premier en son rien clos se celoit en son tout, etc. (p. 4).

Mais il ne faut voir, dans la ressemblance de si légers détails, qu'une coïncidence toute fortuite qui s'explique d'elle-même.

(4) Sainte-Beuve. Op. cit. Article sur du Bartas.

de moins bizarre"? Il n'est pas besoin d'aller, comme le fait du Bartas, invoquer l'autorité de Saint Augustin, dont il assure avoir pris « le titre, l'argument et la division de son livre », pour défendre l'ordonnance toute naturelle de ce vaste poème. C'est le sujet même qui prête aux critiques. La seconde Semaine ne pouvait guère être autre chose qu' a une grosse compilation » rimée. Il était difficile de Foutenir le poids d'un tel ouvrage ; du Bartas entreprenait de mettre toute la*Bible en vers depuis la Genèse jusqu'à l'Apocalypse. Il eut le tort de ne pas consulter ses forces avant d'aborder un poème de cette étendue. Quel que fût son enthousiasme, la fatigue se trahit bientôt malgré l'obstination la plus méritoire : dès le second Jour, il se monti'e lui-même « frappant bien souvent du menton sa poitrine.» Il y a sans doute de belles pages en grand nombre dans cette dernière œuvre : mais peuvent-elles racheter les faiblesses et les longueurs d'un poème où du Bartas exagère tous les défauts qui déparaient le précédent ?

Au milieu des applaudissements et des louanges hyperboliques que lui prodiguèrent les admirateurs quand même, bien des objections s'élevèrent de toutes parts: les plus justes ont trait au sujet luimême ; ce sont d'ailleurs les seules que nous ayons à examiner en ce chapitre. Dans sa Préface, du Bartas essaie de se défendre contre ceux qui trouvent au poème un manque choquant de proportion, « des membres prodigieux. » Il ne veut pas qu'on juge tout un palais par le seul frontispice, et toute son œuvre, par les quelques chants qu'il en a alors publiés ; il la compare au colosse de Rhodes : « Qui vous eust monstre, dit-il, la teste du grand Colosse séparée du corps, n'eussiez-vous pas dit qu'elle estoit espouvantable, monstrueuse et desmesurée ? Mais qui vous eust fait voir ceste merveille du monde debout et tout entière, vous eussiez confessé que Charès avoit exactement observé une juste dimension en tous les membres d'une si grande masse. » Malgré cette défense du poète, il n'est pas possible de lire la 2° Semaine sans souscrire au reproche qu'il essaie de repousser dans ce passage de sa préface. Le « discours des Furies », par exemple, a beau n'être que « l'interprétation de l'horrible jugement prononcé contre l'homme au 3^ chapitre de la Genèse » (1), on trouve cette interprétation un peu longue; et, si

(1) Préface de du Bartas.

beaux que puissent en paraître certains morceaux, on se demande quelle nécessité il y avait pour l'auteur de peindre à la file, jusques dans les plus minutieux détails, tant d'espèces de maladies. On pourrait en dire autant de la « description des mathématiques » qu'il a introduite dans le chant des Colonnes, et de bien d'autres digressions trop peu justifiées dont il charge un poème déjà fort lourd. Dans le 2*^ jour de la Création l'auteur exprime la crainte

Que quelque mesdisant

Aille de troupe en troupe à l'avenir disant Que sa muse languarde à chaque vent fait voile Tissant fil contre fil pour allonger sa toile.

Une pareille critique ne serait point légitime si elle s'adressait à la l'"® Semaine ; dans la 2°, elle peut souvent être faite avec raison au poète. Du Bartas a beau protester que telle ou telle digression « n'est point un destour, esbat, ou promenoir, àins le chemin royal par lequel bon gré mal gré il falloit qu'il passast » (1) : nous devons lui reprocher non pas seulement d'avoir entrepris un sujet dont les énormes dimensions auraient à bon droit découragé tout autre, mais encore d'avoir trop souvent, sous prétexte de « faire mieux avaler un salutaire breuvage » (2), agrandi volontairement et comme à plaisir un cadre déjà démesuré. Prétendre, par exemple, que Noé « n'a pu demeurer comme bâillonné et muet pendant plusieurs mois dans la prison d'une carraque », c'est se justifier trop naïvement d'avoir rapporté tout au long les « devis » interminables du saint patriarche et de son fils Cham : c'est oublier que le lecteur n'est pas dans l'Ai^che (3). Si la 2"' Semaine fut moins bien accueillie du public que la l""", le choix du sujet et la prolixité de l'auteur y ont été pour beaucoup ; il ne sait pas s'arrêter à temps ni exercer sur sa verve débordante une saine et rigoureuse discipline; ce qui lui a manqué, ce n'est pas la faculté poétique, c'est le tact et la mesure : et ce défaut n'est nulle part plus vivement accusé que dans une œuvre dont l'étendue semble ne pas avoir de limites.

(1) Préface de du Bartas.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

Il nous reste encore à parler de la Lr'panfhe et du Cantique d'Ivry. Le premier de ces deux poèmes fut entrepris par du Bartas peu de temps après son retour d'Ecosse. Il faut j voir un témoignage de gratitude pour Jacques VI. Non content d'avoir comblé d'honneurs et de présents l'auteur des Semaines, le roi, qui professait pour ses œuvres la plus vive admiration, lui avait adressé un hommage unique de monarque à poète en traduisant dans sa langue quelques passages de la Création. Traduire la Lépanthe en français n'était pour du Bartas que rendre la pareille au roi d'Ecosse. Comme il le déclare dans une courte préface, ce n'est pas le désir d'augmenter sa renommée qui l'a poussé à faire cette version. Il avait même, ajoute-t-il, promis de ne mettre jamais la main « à traduction ou paraphrase quelconque ». S'il ne tient pas sa parole, il faut, à l'en croire, s'en prendre à la a grave douceur, à l'artificieuse raison, aux vives et parlantes descriptions de la Lépanthe, qui l'ont tellement ravi, qu'il a été contraint de fausser son serment. » Cette admiration qu'exprime le poète pour une œuvre dont le mérite nous parait bien au-dessous d'un pareil témoignage, était sans nul doute sincère; mais, on peut le croire, sa reconnaissance pour l'accueil qu'il avait reçu du prince n'y était point étrangère. C'est une traduction et non une imitation qu'a entreprise du Bartas; aussi s'excuse-t-il que sa version, même pour le sens, ne corresponde pas toujours exactement à l'original : la raison, dit-il, en est que « cest ouvrage ne faisoit que sortir encor tout bluëtant de la forge royale quand je luy donnay la façon Françoise: et depuis Sa Majesté l'a rebatu et relimé » (1). Nous n'entrerons pas dans l'analyse d'un poème qui n'a rien d'original ; c'est d'ailleurs une des plus faibles œuvres de son auteur, soit que son Uranie ne l'ait pas inspiré, soit qu'il fût difficile de faire mieux avec le modèle royal. On trouve dans la Lépanthe de beaux traits, mais le poème est en général bien froid ; on y sent toujours quelque chose d'artiliciel et comme une inspiration de seconde main.

Dans le Cantique en l'honneur de la victoire d'Ivry, l'émotion est au contraire toute personnelle ; du Bartas y réalise, au moins en partie, un vœu qu'il avait depuis longtemps adressé au ciel. Ainsi, disait-il à Henri IV dès le P'" chant de la 2" Semaine.

(1) Préface de du Bartas.

Ainsi le glaive au point, combattant à ton flanc. Puissé-je, tout couvert de poussière et de sang, Fendre l'ost espagnol ou forcer quelque ville, Et, le combat fini, te servir d'un Virgile !

Si le poète ne prit pas part à la bataille d'Ivry, il chanta du moins la victoire; il célébra comme ami du vainqueur, comme huguenot et comme Français, ce combat glorieux qui semblait promettre à Henri IV Paris, c'est-à-dire la France, et cela sans abjuration. Une lettre que nous avons citée plus haut témoigne de la joie qu'en avait conçue le poète; mais dans le Cantique, il se donne pleine carrière et se livre tout entier à son enthousiasme.

Depuis quelque temps du Bartas était sous l'influence des chagrins et des deuils qui attristèrent la fin de sa vie ; mais malgré tout, loin d' « enfunester de pleurs l'alaigresse pubhque », il oubUe ses propres sujets de douleur devant le triomphe de la cause royale et protestante, qui était aussi celle de la France :

Mon front, seraine-toy ; et vous, tristes pensées Dans un goufl"re profond de soucis enfoncées. Reguindez-vous au ciel. . . .

Le poète commence par rappeler en quelques vers les exploits de Henri IV dans sa jeunesse, de Henri IV

Prince alors sans pais, sans hommes, sans finance. Prince pauvre de tout, si ce n'est d'espérance.

Après ce début, il vient tout de suite à la bataille. Il décrit les deux armées, peint l'acharnement des partis et la fureur des premiers coups. Cependant la Victoire harangue les soldats et promet au vainqueur une gloire éternelle. C'est à ce moment que paraît Henri ; du Bartas nous le montre en quelques vers que Voltaire s'est peut-être rappelés quand il raconte dans sa Henriade la bataille de Coutras (I).

Bravache, il ne se pare

D'un clinquant enrichy de mainte perle rare.

(1) C'est Sainte-Beuve fop. cit.) qui fait ce rapprochement.

11 s'arme tout à cru et le ter seulement De sa forte valeur est le riche ornement ; Son berceau fut de fer, sous le fer il cotonne Son menton généreux, sous le fer il grisonne, etc.

Le panache blanc n'est point oublié; c'est « un horrible pennache qui ombrage la salade du roi ». Henri IV se lance ainsi dans la mêlée, laisse les armes à feu pour l'épée a et donne autant de morts qu'il va donnant de coups » . Mayenne s'enfuit : dans une éloquente ap(>strophe, le poète le conjure de se rallier à son roi, dont il loue la modération et l'équité. Puis il revient au combat et décrit la déroute des catholiques; les Suisses résistent encore : mais enfin ils sont réduits à se rendre. Dans la seconde partie du Cantique, du Bartas censure « le clergé, la noblesse et le peuple ligueur » : nous trouvons là comme un prélude de la Ménippée. Il continue en recommandant à Henri IV de ne pas exposer sa vie, dont le salut de la France dépend ; il nous montre cette France meurtrie qui conjure le roi de ne pas « courir aux dangers mal à propos. » Une prière termine enfin le poème sur l'espérance de voir bientôt la patrie refieurir en arts, bonnes mœurs, lois et richesses.

Le Cantique cVIvry n'a sans doute pas la valeur de la Judith ou de la 1™ Semaine ; mais il n'est point indigne du poète et clôt noblement une carrière qui avait été consacrée d'un bout à l'autre au service de Henri IV et de la France.

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