LES « RÈGLES » DU POÈME ÉPIQUE ET LES ÉPOPÉES DE DU BARTAS
Idée que le XVI« siècle se fait de la poésie épique : il n'j' voit qu'une composition toute factice et réglée d'avance. — Du Bartas et les critiques contemporaius. — Il ne pouvait, en des sujets chrétiens, se conformer aux traditions de l'antiquité, d'ailleurs fort peu comprises. — 11 n'a pas, comme on le lui reproche, réduit ses épopées à un récit simple et nu ; au contraire, la variété de leur forme est justement ce qui rend difficile de les enfermer dans des limites bien définies. — Le merveilleux chrétien chez du Bartas. — L'emploi de la mythologie au XYI"- siècle : Jean Lemaire et Ronsard. — Fausse idée que se fait la Pléiade du merveilleux païen dans les épopées primitives et même dans les épopées artificielles. — Des protestations s'élèvent au nom de la religion contre l'usage des fictions mythologiques. — Du Bartas a rompu de bonne heure avec les sujets profanes ; il ne peut rejeter tout d'un coup et entièrement le merveilleux pa'ien, mais il est le premier à lui «donner l'assaut». — D'ailleurs, les sujets chrétiens n'avaient jamais été abandonnés en France, ni sur le théâtre, ni dans l'épopée, et l'emploi du merveilleux biblique se perpétua jusqu'au milieu du XY1I« siècle. — Du Bartas fait encore trop de concessions au goût du temps : du moins, les dieux de l'Olympe n'interviennent jamais dans ses poèmes comme personnages actifs. — Il y a chez lui un antagonisme bien marqué contre la poésie artificielle et païenne de Ronsard et de son école.
La Judith et les deux Semaines sont incontestablement des poèmes héroïques; mais du Bartas montre dans ces trois épopées, qui constituent presque toute son œuvre, une originalité et une indépendance dont il a porté la peine devant certains juges contemporains et même devant la postérité. On lui reprocha de ne pas suivre les règles des anciens, soit qu'il les ignorât, soit qu'il les eût volontairement transgressées. La vaste érudition du poète ne permet guère de croire qu'il ne les connût pas ; quant à les mépriser, il professait un trop grand respect de l'antiquité pour ne pas observer les sages préceptes d'Aristote et d'Horace, si les règles de l'épopée païenne eussent pu convenir toutes aux sujets qu'il choisit et au caractère du poème héroïque chrétien dont il fut, en France, le fondateur. Les principaux reproches que lui font les écrivains du temps, se rapportent surtout à la forme « bizarre d de compositions poétiques qui ne semblent rentrer dans aucun genre, et à l'emploi du merveilleux chrétien que la Renaissance avait remplacé par la mythologie.
Si l'on examine quelle idée le XVI^ siècle se faisait de la poésie
épique, on s'explique aisément que la Judith et les Semaines aient
eu à subir la première de ces critiques. Sans doute, l'épopée héroïque avait eu sa belle époque pendant le moyen âge. Pourtant, faute d'un nouvel Homère qui la consacrât par un monument immortel, cette poésie, rude et diffuse, mais mâle, vigoureuse et parfois d'un grand caractère, finit par tomber, dès le XIV° siècle, dans l'oubli le plus profond. A l'époque où la Renaissance littéraire est inaugurée par la Pléiade, le seul poème dont on conservât le souvenir était le Roman de la Rose, si fade dans la première partie et d'une inspiration si prosaïque dans la seconde. Rien d'éti)nnant que la nouvelle école, quand elle voulut restaurer la poésie épique, se tournât vers l'imitation des anciens. Malheureusement, elle ne comprit pas la véritable épopée, l'épopée nationale et primitive comme l'Iliade, image vivante et fidèle peinture de la civilisation qui l'avait produite. Nous verrons tout à l'heure comment les poètes du XV!*^ siècle méconnurent le caractère du merveilleux païen ; celui du poème épique ne fut pas moins altéré par eux: ils n'y virent qu'une composition toute factice, la mise en œuvre de procédés plus ou moins compliqués, mais qu'il suffisait de pratiquer avec art pour réussir. Virgile fut préféré à Homèi^e parce que l'Enéide semblait plus conforme que l'Iliade à l'idéal étroit qu'on se faisait de l'épopée ; et, quand le chef des novateurs conçut sa Franciade, il ne vit rien de mieux à faire que d'emprunter au poète latin son cadre et ses inventions. Il suffit de lire la Préface de Ronsard pour voir qu'il considérait l'épopée comme une œuvre d'art et de fiction, comme un véritable jeu du poète; il y a, pour composer un poème épique, des recettes infaillibles : récits de batailles, courses de char, songes, descentes aux enfers, prédictions, il n'est besoin que de combiner dans la juste proportion ces divers ingrédients pour obtenir une nouvelle Enéide. L'ordonnance du poème, sa marche, la succession des épisodes, tout est réglé d'avance ; et, si la gloire de Virgile est réservée au poète qui saura le mieux apphquer ces règles, celui qui les négligera n'a rien à espérer.
C'est en vertu de cette théorie que du Bartas se vit condamner par les plus illustres critiques contemporains. Ses poèmes eurent auprès du public un immense succès ; mais toutes les qualités qu'il y déploya ne purent lui faire pardonner par les lettrés d'avoir transgressé les prétendues lois du genre épique ; et les deux Semaines
furent toujours considérées par eux comme l'œuvre monstrueuse d'une imagination bizarre et désordonnée.
Un des plus fins juges littéraires du XYP siècle, le cardinal du Perron, accuse le poète « d'aller son grand chemin sans suivre aucune règle établie parles anciens qui ont écrit (1) ». Ce reproche est encore exprimé par Sainte -Marthe qui, dit-il, « reproduit l'opinion de quelques sçavans hommes (2) »; d'après eux, du Bartas devait être mis plutôt au nombre des historiens que parmi les poètes. TSous nous sommes déjà suffisamment exphqué sur des critiques de ce genre pour n'avoir pas à y revenir. Il y a peu d'intelligence à accuser le poète « d'aller son grand chemin. » Devait-il, dans sa première Semaine, mener sur-le-champ le lecteur in médias res, suivant le précepte d'Horace et l'exemple de Yirgile, en commençant par le 3° ou le 4° jour'? Et, dans la seconde, pouvait-il, en négligeant l'ordre chronologique, s'égarer à l'aventure dans l'histoire, souvent si confuse par elle-même, du peuple hébreu ? Quant à appeler du Bartas un historien plutôt qu'un poète, le nom ne fait rien à l'affaire, pourvu que l'on veuille reconnaître en ses « histoires » quelques-unes des plus plus hautes qualités qui distinguent et font le poète.
Michel Quillian, sieur de la Touche, dans l'argument du l*"" jour de sa Dernière Semaine, poème justement oublié (3), est vanté d'avoir su échapper à une critique souvent dirigée contre du Bartas et relative à la conduite de sa Création. « Pour asseoir, y est-il dit, le fondement de son œuvre entier, Quillian use d'une fiction fort à propos en évitant le blasme où est tombé le sieur du Bartas à l'endroit de plusieurs, par faute d'avoir coloré sa 1''° Semaine de quelque fiction poétique. Celle-là donc, de laquelle nostre autheur use, est telle qu'il feint, sur la fin de ce premier jour, luy estre apparu en songe l'ombre d'un vieillard qui luy monstre en vision le subjet des six jours ensuyvans. » Si c'est là, comme il faut le penser d'après ce passage, un des griefs les plus sérieux que l'on faisait valoir contre la Semaine, reconnaissons qu'il n'y a pas lieu de s'y arrêter : rien ne serait plus puéril que de soumettre une œuvre aussi
(1) Perroniana, loc. cit.
(2) Eloge de du Bartas.
(3) Paris, 159", chez Breton.
grave et aussi haute à ces règles artificielles, si commodes pour la médiocrité, si méprisables pour le vrai génie. On vit plus tard le songe devenir un élément obligé de toute tragédie régulière : il tendait déjà, parait-il, à s'imposer aux poètes épiques (1). Le procédé était facile à suivre ; mais du Bartas n'a pas cru devoir en user et il a eu bien raison.
Au reste, l'auteur des Semaines est loin d'avoir réduit ses épopées à un récit simple et nu ; la variété singulière de leur forme est justement ce qui rend difficile de les enfermer dans des limites bien définies. Peut-être faudrait-il, dans les Poétiques, inventer pour les deux Semaines un genre particulier; les règles de ce genre nouveau, c'est alors de ces poèmes qu'on devrait les tirer. Il y a d'ailleurs peu d'intérêt à insister sur la question de savoir si nous pouvons classer les Setnaines parmi les épopées régulières. Du Bartas lui-même, quelle que fût son admiration pour les anciens, ne se piquait point, comme Ronsard, de marcher sur les traces de Virgile, et il n'avait pas tort de transgresser les préceptes antiques lorsque ces préceptes ne pouvaient convenir aux sujets qu'il traitait. « Ma seconde Sepmaine, dit-il, n'est, aussi peu que la première, une œuvre purement Epique ou Hérojque, ains en partie panégirique, en partie prophétique, en partie didascalique; (2) » et il part de là pour demander a que dans une si grande nouveauté poétique, une nouvelle méthode lui soit permise (3). »
De fait, ses poèmes sont avant tout des épopées par la nature du sujet et l'élévation du ton ; mais elles sont en partie a panégiriques », puisqu'il j célèbre Dieu et la religion, en partie « prophétiques », si l'on considère certains épisodes où il dérobe aux prophètes leur inspiration ; en partie « didascaliques » , par son intention bien arrêtée d'instruire le lecteur et par les leçons qu'il emprunte sans cesse à la description des œuvres divines ou au récit de l'histoire sacrée ; nous y trouvons encore de nombreux passages qui appartiennent au domaine de la satire, ces virulentes invectives contre les vices et la corruption du siècle; d'autres qui relèvent de la poésie lyrique, ces invocations qu'il adresse si souvent à Dieu, et ces hymnes que son
(1) Le cadre du Microcosme est une vision d'Adam ; et déjà celui de la « Chasse et départ d'amour, poème d'Oct. de Saint-Gelais, était un « songe allégorique ».
(2) Préface de du Bartas.
(3) JMd.
cœur laisse parfois s'épancher en soudaines effusions. Il n'est donc pas de genre poétique auquel on n'ait droit d'attribuer telle ou telle partie des deux Semaines. Mais la difficulté est peu grave de ne pouvoir assigner à ces poèmes d'exactes et rigoureuses limites ; les critiques que du Bartas subit à cet égard trouveraient de nos jours bien peu d'écho, et nous n'avons plus tant de respect pour la division des genres (1).
Il faut insister davantage sur l'emploi que fit le poète du merveilleux chrétien : quoique disciple de Ronsard et de la Pléiade, il a sur ce point des idées particulières. L'usage, peu justifiable et abandonné aujourd'hui, des fictions mythologiques considérées comme les ornements nécessaires de la poésie, ne datait pas en France de bien loin, quand du Bartas, impatient de s'en affranchir, avait à lutter si vivement contre la mode de son époque. Pour en trouver l'origine, nous n'avons à remonter qu'au poète Jean Lemaire des Belges et à l'école érudite qui llorissait au commencement du XVI° siècle. Ronsard, en particulier, lui doit beaucoup; c'est peu que l'auteur de la Franciade ait emprunté le sujet de son poème épique aux Illustrations des Gaules et Aniiquitez de Troye : on trouve déjà dans Jean Lemaire le germe de certaines innovations que la Pléiade devait plus tard faire adopter. C'est lui notamment qui, mêlant les légendes de l'antiquité classique avec celles du moyen âge, introduit un des premiers la mythologie des anciens dans notre poésie. Mais, ce qu'il avait fait sans idée préconçue et en se laissant aller spontanément aux souvenirs de sa vaste érudition (2), Ronsard le fit de parti pris avec le dessein arrêté d'enrichir et de rehausser la langue en puisant à pleines mains dans un vaste dictionnaire de métaphores toutes prêtes : il ne vit dans la mythologie ancienne que d'ingénieuses fictions inventées par les poètes pour servir de parure à leurs vers.
Aujourd'hui, nous savons que le merveilleux païen fut, non pas le jeu d'une imagination qui s'égaie, mais un produit direct de l'esprit et du sentiment religieux, enclins, dans les temps primitifs de l'humanité, à personnifier toutes les forces physiques et toutes les
(1) Le Paradis perdu, de Milto-n, se vit refuser aussi 1^ nom d'épopée. De là le mot d'Addison : « Si ce n'est pas un poème épiqfue, c'est un poème divin ».
(21 V. A. Darmesteter et Hatzfeld. Tableau de la langue et de la littéral, franc, au XV h siècle.
manifestations de la vie. Pour ces âges lointains, la nature entière est peuplée de dieux, et l'atmosphère mystérieuse dont l'homme, simple et naïf, se trouve entouré de toutes parts, lui fait partout voir, entendre et sentir ces puissances supérieures que son esprit réalise sous la forme humaine. Dans Homère, le merveilleux est le fond même et l'âme de toute poésie ; ce ne sont pas seulement les dieux et les déesses de l'Oljmpe qui donnent ce caractère à Vlliade et à VOdyssée : arbres, fleuves, rochers, tout s'y anime d'une vie vraiment divine.
Ce genre de merveilleux, propre aux âges épiques, le XVP siècle ne sut pas le voir dans l'œuvre du poète grec, dont il croyait pourtant s'inspirer quand il lui empruntait ses dieux. Il est même permis de dire qu'il ne comprit pas, qu'il ne sentit pas ce qu'il y avait encore de sincère dans la mythologie Virgilienne.
Quand l'esprit humain a observé, étudié, analysé les phénomènes de la nature, il perd cette naïveté d'imagination qui, dans les premiers âges, a formé les mythes, et ne croit plus à ses propres créations d'autrefois. Alors, si l'épopée reste fidèle aux traditions des époques primitives, l'élément mythologique devient pour elle un moyen de plaire, un ressort de l'intérêt, une machine poétique. C'est là le merveilleux que le XVI° siècle voulut emprunter à ï Enéide. Mais, lorsque Virgile lui-même introduisait dans son poème les divinités païennes, si sa raison était incrédule, son imagination et son cœur croyaient encore ; d'ailleurs, la religion qui l'inspire reste toujours celle du peuple dont il retrace les origines; elle a ses temples et ses cérémonies, ses prêtres et ses autels ; et, si les philosophes n'y voient plus que des symboles, elle est encore le fondement des institutions nationales et même le plus puissant instrument de la restauration morale qu'a entreprise le chef de l'État romain, personnifié par le poète dans le héros de son épopée.
Rien de tel au XVI° siècle : ce sont au contraire les seuls érudits qui, pleins d'enthousiasme pour l'antiquité, ont voulu faire revivre, dans les œuvres de l'imagination, une religion détrônée depuis seize cents ans. Leur merveilleux n'a rien de national et de populaire: ce n'est plus qu'un tissu de fictions, un répertoire de décors tout extérieurs, dont le poète use à son gré sans jamais pouvoir leur donner les apparences de la vie. Imiter les anciens, c'était pourtant faire ce qu'ils avaient fait eux-mêmes : païens, ils avaient naturelle-
ment introduit dans leurs poèmes les divinités multiples de la religion païenne; chrétiens, nous devions maintenir dans la nôtre le merveilleux du christianisme. Aussi bien, c'était là suivre nos traditions domestiques: le moyen âge, en effet, dans cet état de foi instinctive et de naïves croyances qui avait favorisé en Grèce la création et le développement des mythes, s'était formé, lui aussi, un merveilleux populaire qui tient une place considérable dans sa poésie, et qui, sans parler de la Légende dorée dont il est l'âme, soutient et anime les chansons de gestes comme les Mystères. Mais, dans leur dédain pour le passé de la nation, les réformateurs avaient fait table rase de tout ce qui les précédait et tenté de joindre, bout à bout, le XVI° siècle à l'antiquité, comme s'il n'y avait eu que nuit et silence dans les longs âges intermédiaires. Ainsi disparurent de notre poésie non seulement les charmantes ou terribles fictions des siècles antérieurs, les fées et les génies, les enchanteurs et les dragons, mais même le merveilleux chrétien dont le peuple s'était jusqu'alors nourri. L'usage de la mythologie antique, qui ne pouvait être qu'un industrieux placage, se substitua peu à peu à ce merveilleux national dont la source n'était pourtant pas tarie; et, de toutes les réformes que les novateurs tentèrent, ce fut peut-être celle qui leur réussit le mieux. L'emploi des fictions païennes dans la langue poétique et dans le tissu de l'épopée, leur survécut pendant deux siècles, et, du temps même de Ronsard, il avait déjà passé de la poésie dans la peinture et dans la sculpture.
Des protestations devaient toutefois s'élever inévitablement, et cela dès le XVP siècle ; non pas que des admii'ateurs plus clairvoyants de l'antiquité réclament au nom d'une inspiration plus originale et plus franche ; si la question était restée dans le pur domaine de l'art, il est peu probable que l'usage de la mythologie ancienne eût trouvé des adversaires. Ceux qui sont, sur ce point, en opposition avec Ronsard, protestent au nom seul du christianisme, menacé par les divinités de l'Olympe. Déjà on avait entendu des voix autorisées signaler dès le commencement du siècle l'idolâtrie de l'antiquité comme un grave péril pour la religion chrétienne. Avant même que le chef de la Pléiade eût commencé à se faire connaître, l'illustre Budé écrivait : « En ce paradis des lettres, il faut que tout ami studieux des belles connaissances soit animé d'un esprit assez philosophique pour que, sortant de ces pâturages des lettres antiques,
agréables, il est vrai, mais pauvres et stériles par eux-mêmes, il vise à se repaître de ces mets de la philosophie sacrée que la sagesse céleste sert à ceux qu'elle a conviés au festin » (1). Il y avait danger que la Renaissance des lettres n'eût une inlluence funeste sur la foi, en introduisant dans les esprits les idées philosophiques et morales des écrivains anciens, si contraires à celles qui sont le fond du christianisme.
Quand la Pléiade eut fait un pas de plus vers l'antiquité païenne en adoptant la mythologie grecque, nul plus que du Bartas ne semblait désigné pour protester par ses paroles et par son exemple. Luimême, autant que nous en pouvons juger parce qu'il nous dit de ses premiers essais, avait sacrifié en son extrême jeunesse aux divinités de la Grèce ; mais, dès son Uranie, nous le voyons pour toujours renoncer à leur culte. Comme Budé, il passe de l'hellénisme au christianisme. Quelque admiration qu'il ait pour la sagesse antique, il préfère la « sagesse céleste. »
L'Arche contenait beaucoup plus de sagesse En deux pierreux tableaux, que la subtile Grèce Et le peuple romain n'en ont jamais compris ■Dedans infinité de leurs doctes escrits (2).
Il laisse de côté les sujets profanes, et, malgré les objections qu'il prévoit, il convie les poètes à chanter Dieu seul :
Je sçay que vous direz que les antiques fables Sont l'âme de vos chants, que ces contes divers L'un de Fautive naissans peuvent rendre vos vers Beaucoup plus que l'histoire au vulgaire admirables. Mais où peut-on trouver choses plus merveilleuses
Que celles de la Foi?
J'aimeroy mieux chanter la tour Assyrienne Que les trois monts grégeois l'un dessus l'autre entés Pour déthrosner du ciel les dieux espou vantés, Et l'onde de Noë que la Deucalienne.
(1) Tract, de Transitu Hellemimx ad christianximurn, 1535, in-fol., p, 5, verso. Cité par Sajous, op. cit.
(2) Judith, ch. I.
J'aimeroj mieux chanter le changement subite Du monarque d'Assur que de l'Arcadien, Et le vivre second du saint Béthanien Que le recolement des membres d'Hypolite. Laissez-moi donc à part ces fables surannées, Mes amis, laissez-moi cet insolent archer Qui les cœurs ocieux peut seulement brescher, Et plus ne soyent pai' vous les Muses profanées (1).
Rejeter l'usage de la mj'thologie païenne, ce n'était pour du Bartas qu'une conséquence toute naturelle et comme forcée de la vocation où, dès son jeune âge, la « Muse céleste » l'avait convié. L'anomalie eût été véritablement par trop singulière de conserver dans des poèmes tout chrétiens de fond et d'inspiration les divinités de l'ancien Olympe et les fables du paganisme. C'est ce que ne pouvait manquer de sentir le poète des Semaines.
Mais là, il se heurtait à une difficulté : depuis le commencement du siècle, surtout depuis Ronsard, la mythologie grecque, introduite dans notre poésie, qui comptait déjà tant d'œuvres réputées admirables, y avait pris si fortement racine qu'il ne fallait pas songer à l'en chasser sans rémission. C'était donc pour du Bartas une nécessité de ne pas rompre tout d'un coup et entièrement avec le goût des contemporains. R y avait là une question de mesure, et le poète crut à bon droit qu'il lui fallait tenir compte de la nouvelle tradition. R voudrait sans doute déposséder complètement et du premier coup les fables païennes ; il souhaite que quelqu'un vienne « qui interdise, comme parlent les jurisconsultes, l'eau et le feu à ces monstrueuses bourdes » (2) ; mais, cette réforme qu'il espère pleine et entière pour l'avenir, il n'ose pas, pour le présent, faire plus que de la préparer et de la commencer. Le scrupule du poète en semblable matière s'ex-plique et se justifie ; et cependant, il lui attira bien des critiques de la part des esprits absolus qui demandaient sur-le-champ comme une 'expropriation radicale de la mythologie. « Les autres, dit-il, voudroyent que ces mots de Flore, Amphitrite, Mars, Vénus, Vulcan, Jupiter, Pluton, etc., fussent bannis de mon livre. Rs ont de vray quelque raison, mais la Poésie est depuis si longtemps en saisine de ces
(1) Uranic.
(2) Préface de du Bartas aux deux Semaines.
termes fabuleux, qu'il est impossible de la déposséder que pié à pié. Je luv ay donné les premiers assauts ; quelque autre viendra qui luy fera quitter du tout la place » (1). Il est difficile de ne pas remarquer ici combien du Bartas, accusé si souvent d'exagération, en use au contraire avec discrétion et mesure, jusqu'à se faire blâmer et accuser de timidité. Ces critiques, auxquelles il fait allusion dans sa préface, nous les trouvons exprimées dans quelques vers latins qui sont joints à la Semaine de Christophe de Gamon (2), et qui ont pour titre : Phaleucium de Gilhertus Colv.mhi, philosophe et médecin :
Ludentes Helicon vêtus Camenas Mentiri patitur : prophana sa cris Immiscere vetat Fides Poesim.
Nous les trouvons encore dans Sorel, qui reproche au poète d'user partout de quelques mots poétiques qui n'appartiennent qu'aux païens, bien qu'il fût obligé de parler en chrétien : « Les chevaux du soleil, ajoute-t-il, et autres impertinences trouvent place en ses ouvrages » (3). Et, en effet, il est certain que du Bartas mêle souvent les souvenirs de l'antiquité païenne à ses poèmes religieux, bien qu'il ait été le premier à protester contre l'emploi des fables grecques. 11 laisse s'introduire dans ses vers les noms des anciennes divinités et leur y donne trop souvent un rôle déplacé, grâce aux métaphores qu'elles lui fournissent. Mais ce serait là peu de chose encore : on trouve quelquefois chez lui un bien malheureux mélange du profane et du biblique; il compare David à 1' « amie d'Anchise » (4) ; Goliath lui rappelle les Cyclopes (5) ; pour montrer que Dieu, avant la création du monde, se suffisait à lui-même et pouvait vivre « sans compaignie, » il rappelle assez bizarrement les paroles du « preux Scipion » disant qu' « il n'est jamais moins seul que quand seul il se void ». (6). Bien plus, il se demande, en un singulier passage de sa deuxième Semaine, si le fruit de l'arbre de vie ne serait pas le nectar qu' a Hébé verse en la cour supresme » ou
(1) Ibid.
(2; A Niort, chez Jean Lambert, 1615.
(3) Remarques sur le 13e livre du Berger extravagant.
(4) 2<' Semaine. — Trophées.
(5) Ibid.
(6) yf« Semaine, eh. I.
l'Ambroisie « immortel aliment des citoyens du ciel » (1). Les exemples de ce genre ne laissent pas d'être assez nombreux ; les plus flippants sont peut-être ceux où il fait intervenir les Amours pour enflammer le cœur de Saiomon (2), et où il peint la terreur d'Adam après la chute (3).
Cependant, quelques concessions que le poète ait cru devoir faire au goût et aux usages poétiques de ses contemporains, il ne faut pas oublier que, suivant sa propre expression, il donna le premier l'assaut à la mythologie païenne ; d'autres devaient bientôt suivre son exemple.
D'ailleurs , les sujets chrétiens ne cessèrent jamais entièrement d'être traités, notamment sur le théâtre, par les poètes français du X\I° siècle. Les mystères, même après Jodelle, s'étaient conservés dans certaines provinces, surtout dans la Normandie. En 1551, Théodore de Bèze donnait Abraham sacrifiant son fils ; en 1566, Des Masures faisait représenter la trilogie de David; en 1567, Ghrestien traduisait la Jephté de Buchanan; en 1580, Garnier mettait sur la scène Sédécie;, la même année une tragédie en cinq actes sur Jeanne d'Ai^c était représentée à Pont-à-Mousson(4); plus tard, enfin, Monclirestien compose encore ses deux pièces de David (1600) et d'Oman (1601).
Quant à l'épopée, Vauquelin de la Fresnaye, dans son Art poétique où il expose d'ordinaire les idées et les théories de la nouvelle école, veut, comme du Bartas, que les poètes français abandonnent les héros païens et que le fond des poèmes épiques soit désormais emprunté au christianisme. Les défenseurs de la poésie chrétienne luttèrent encore pendant près de cent ans contre l'école mythologique , sans réussir jamais à faire prévaloir leurs vues. Du Bartas a, comme nous le verrons, de nombreux imitateurs au XVP siècle, mais la plupart sont obscurs, et leurs oeuvres ont disparu dans un profond oubli. C'est seulement vers le milieu du siècle suivant que l'antagonisme des deux écoles eut quelque retentissement. Le merveilleux païen était depuis longtemps maitre de
(1) S' Semaùie. — Eden.
(2) 3' Semaine. — Magnificence.
(3) 2o Semaine. — Furies.
(4) Histoire tragique de la Pucelle d'Orléans, par le P. Fronlon Leduc, jésuite. Nancy, v» Janson, 1.581.
notre poésie, et les épopées des Chapelain, des Saint-Sorlin, des Saint-Amant, donnèrent beau jeu à Boileau pour en consacrer définitivement le triomphe. Nous n'avons pas à retracer les épisodes de cette lutte entre les représentants du goût classique et les derniers champions de la poésie religieuse. En vain Perrault, soutenu par Bossuet lui-même, engagea-t-il contre le « législateur du Parnasse » une polémique célèbre où il plaide, avec quelque intelligence de l'épopée, la cause du merveilleux chrétien ; en vain l'Académie française presque tout entière lui donna-t-elle raison : Boileau fut plus puissant que l'Académie, et son Art poétique eut sur la formation définitive du goût français une influence si grande que, même dans ses parties les plus contestables, il demeura la règle suprême et comme le code de notre poésie. L'emploi de la mythologie fut érigé en dogme. Repoussant le merveilleux du christianisme au nom de la rehgion et de l'art, et donnant de l'épopée une définition telle que la « fable » en est un élément essentiel, Boileau retarda d'un siècle et demi la réforme qui finit par donner raison au poète de la Semaine en bannissant la mythologie du poème épique et plus généralement du langage de la poésie.
On peut s'associer sans doute aux reproches que nous avons vu du Bartas essayer de réfuter : dans des poèmes consacrés à la gloire du Dieu biblique, l'usage, quelque discret qu'il soit, des divinités de l'ancien Olympe, ne peut que produire des disparates choquantes; et, dès le début de la P" Semaine, lorsque le poète, en invoquant le Créateur des œuvres qu'il va célébrer, le montre « serrant ' et laschant la bride aux postillons d'Eole, « on ne saurait s'empêcher de trouver bizarre ce mélange que Boileau qualifiera plus tard de coupable. Mais, au lieu de reprocher à du Bartas un excès de prudence, il vaut mieux lui tenir compte du courage avec lequel il se sépara, sur ce point, de Ronsard et de ses disciples.
D'ailleurs, si l'on ne peut soufirir, dans certaines épopées, l'intervention constante des dieux du paganisme en des sujets tout chrétiens, si c'est une règle fondée sur le simple bon sens de leur refuser l'entrée de poèmes analogues aux Semaines, remarquons bien que, chez du Bartas, ils n'apparaissent jamais comme personnages actifs ; notre poète ne leur a donné aucun rôle dans la composition même de ses épopées ; si leurs noms, malgré la discrétion dont il se rend à lui-même témoignage, y paraissent encore trop fréquemment à notre G. p. 7
^•ré, il n'en use, suivant ses propres paroles, que u par méton^'mie « ; ou bien, quand ces divinités y interviennent en personne, c'est qu' « il fait quelque allusion à leurs fables (1). »
Il }• a incontestablement dans les poèm-^s de du Bartas, outre l'inspiration l'eligieuse et morale qui les domine, un antagonisme bien marqué contre la poésie artificielle et mythologique de Ronsard et de son école. « J'ai seulement, dit-il, cet avantage sur la plupart de ceux qui couinent en mesme lice avecques moy, que je ne mets point en œuvre des pierres fausses et contrefaites, ny des hapelourdes, comme plusieurs, ains des vrais diamans, rubis et émeraudes, pris dans le sacré cabinet de l'Eternel (2).
(1) Préface des deux Semaines.
{2) Ibid.