‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 8 sur 29 · LE GOUT ET LE STYLE DE DU BARTAS · texte numérisé non relu

LE GOUT ET LE STYLE DE DU BARTAS

Le goQt chez du Bartas est moins pur que l'inspiration. — Il tombe tour à tour dans la trivialité et dans l'emphase, comme le lui reprochent déjà les critiques contemporains, et pèche encore bien souvent par la recherche et l'afrétcrie. — Enflure de du Bartas : elle ne se marque pas seulement par tel ou tel trait, mais aussi par la caractère général de ses conceptions et dans son œuvre tout entière : sa magnificence perpétuelle est à la longue accablante. — Malgré le ton emphatique du poète, son style ne sait pas se garder de la trivialité et de la bassesse : nombreux exemples de ces défauts. — Cependant on trouve chez lui les raffinements, les jeux d'esprit et toutes les subtilités ambitieuses que l'imitation italienne avait mis a la mode : comparaisons recherchées ; métaphores alambiquées, burlesques et prétentieuses ; antithèses artificielles^ puériles ou redoublées à plaisir; équivoques de mots et figures bizarres. — Langage affété qu'il prête à la passion. — Outre les vices de sa langue, ce sont ces défauts, l'emphase, la trivialité et la recherche, qui ont empêché du Bartas d'occuper dans notre poésie la place où semblent l'appeler tant de belles et hautes qualités.

Si l'inspiration chez du Bartas est toujours pure, le goût du poète l'est malheureusement beaucoup moins. C'est en faisant allusion à lui que Ronsard écrivait :

Je n'aime point ces vers qui rampent sur la terre, Ni ces vers ampoulés dont le rude tonnerre S'envole outre les airs ; les uns font mal au cœur Des liseurs desgoustés, les autres leur font peur. Ni trop haut, ni trop bas, c'est le souverain style ; Tel fut celuy d'Homère et celuy de Virgile ( 1 ) .

L'auteur des Semaines est, en effet, sujet à tomber tour à tour dans la trivialité et dans l'emphase. Il le sentait bien lui-même, et nous le voyons, dès le début de son principal poème, se mettre en garde contre ces deux excès.

Picqué d'un beau soucy, je veux qu'ore mon vers Divinement humain se guindé entre deux airs. De peur qu'allant trop haut, la cire de ses ailes Ne se fonde aux rayons des célestes chandelles, Et que, traînant à terre, ou que, razant les eaux. Il ne charge les bouts de ses craintifs cerceaux (2).

(1) A la suite du sonnet : Ils ont mentj-, Daurat, etc. Edit. Blanchemain, t. V. (2 /«Se?»., ch. I.

Mais il ne réussit pas à trouver ce « style souverain, » ni trop haut, ni trop bas, que le poète de la Franciade recommande. Plusieurs écrivains du XVI" siècle s'accordent à lui adresser les mêmes critiques que Ronsard, a Du Bartas, dit le cardinal du Perron (1), est impertinent en ses métaphores qui, pour la plupart, ne doivent se prendre que des choses universelles ou si communes qu'elles aient passé comme de l'espèce au genre; mais lui se servira de la plus sale et vilaine métaphore qu'on se puisse imaginer et descendra toujours du genre à l'espèce, qui est une chose fort vicieuse. » Du Perron, calviniste avant la conversion de Henri IV, auteur lui-même de petits vers galants, est, cela se comprend, peu porté à l'indulgence pour du Baitas, et il le juge toujours, nous en avons déjà eu des preuves, avec une sévérité excessive. Ici, il ne fait guère qu'énoncer le jugement général des contemporains sur l'auteur de la Semaine, suspect à tous de trivialité et de bassesse. Quant au défaut opposé, de Thou nous apprend que « certains juges trouvent le langage du poète trop figuré, ampoulé et rempli de gasconnades » (2); Golletet, que « son style passe parmi les intelligents pour un style enflé et bouffi (3) »; Scahger, qu'il a tous les défauts de Lucain (4). Plus tard, enfin, le Père Rapiu le blâme d'avoir voulu a faire consister l'essence de la poésie dans la grandeur et la magnificence des paroles (5). »

Enflure et bassesse, toutes les critiques adressées au goût du poète se rapportent à ces deux défauts, et l'accord de tant de juges différents suffirait, au besoin, pour en prouver la justesse; nous ajouterons encore que le grave auteur des Semaines pèche bien souvent par la recherche et l'afféterie. Tels sont, à ce qu'il semble, ses travers les plus choquants, ceux qui ont empêché jusqu'ici de rendre pleine justice à ses grandes qualités poétiques. Nous allons les reprendre un à un.

La pompe et l'emphase de son style nous frappent avant tout. Dans une invocation à Dieu, il lui demande quelque part de traiter « matière si divine d'un style non humain (6) »; il semble que ce

(1) Perroniana, édit. de 1669, p. 30 et 31.

(2) Histoire, liv. XCIX.

(3) Vie de du Bartas.

(4) Scaliger, cité par Haag. Fr. prot.

(5) Réflexions générales sur la Pnétir/nc. XXX.

(6) Judith, I.

vœu du poète ait été trop bien exaucé. Uranie est une Muse dangereuse, et ce n'est pas impunément qu'il la prend pour mspiratrice. Nous n'énumèrerons pas ici tous les passages de ses œuvres où l'on

peut relever des traits emphatiques, soit qu'il nous représente

les bourgeois d'Amphitrite

Trouvant pour se sauver la mer mesme petite (1) ;

soit qu'il nous montre Dieu créant

tant de poissons en formes si divers

Qu'on voit comme plongé dans les eaux l'univers (2).

Cette emphase ne se mai^que point seulement pai' tel ou tel trait isolé ; on la sent dans l'œuvre tout entière ; c'est, suivant l'expression de Pasquier (3), « je ne sais quelle sorte de vers et conceptions plus enflés que dans Ronsard. » L'élévation du poète ne se traduit pas toujours assez simplement. On sent, dans l'expression, quelque chose de guindé et de tendu : du Bartas est souvent pompeux où il suffirait d'être simple. Il ne se trouve vraiment à son aise que dans les parties de son œuvre où le sujet demande de la magnificence et delà solennité. On pourrait appliquer à ses vers ce que Stendhal disait en général des alexandrins français, qu'ils ressemblent à une paire de pincettes brillantes et dorées, mais droites et roides. Cette recherche constante du grand, ou plutôt cet instinct naturel de son génie, cette inspiration toute spontanée qui le porte toujours dans les régions les plus élevées de la poésie, lui a valu bien des pages réellement belles ; mais beaucoup d'autres ne sont qu'emphatiques, et ses ouvrages, en général, pèchent par la monotonie d'un style trop constamment pompeux. La lecture en produit le même effet que celle de Lucain, auquel on l'a quelquefois comparé (4;. L'ne magnificence continue est, à la longue, accablante. Que dire pour excuser cette enflure perpétuelle, sinon ce qu'il allègue lui-même? « La grandeur de mon sujet désire une diction magnifique, une phrase haut-levée, un vers qui marche d'un pas grave et plein de

(1) 1":Sem.. II.

(2) Ibid.AV.

(3) Bech. de la Fr., loc. cit.

(4) Scaliger (passage déjà cité;. — Pasquier [Rech. de la Fr., liv. MI, ch, I, fol. 625).

majesté, non esrené, non lasche, ni efféminé et qui coule lascivement ainsi qu'un vaudeville ou une chansonnette amoureuse. » « J'espère, poursuit-il en s'adressant au lecteur, recevoir de ta grâce quelque excuse, vu que les choses de si grand poids ne peuvent estre commencées et parfaites tout ensemble (1). » Dans des sujets alors tout nouveaux, le poète n'a pas exactement saisi la mesure. Il eût fallu un tact plus délicat, un goût plus sûr, et, ajoutons-le, une langue poétique mieux fixée. Tel qu'il est, du Bartas mérite sans doute les critiques que lui a values une pompe souvent déplacée ; mais on peut citer aussi de lui bien des passages où l'élévation du ton et du langage s'accordent sincèrement avec celle de la pensée. Si, comme la Pléiade, on fait table rase du mojen âge, il faut considérer la poésie française, à cette époque, conmie étant encore bien près de son enfance: mais, née de l'érudition, elle ne saurait avoir la simplicité inconsciente des âges naïfs; et, d'ailleurs, elle n'a pu encore atteindre à cette simplicité voulue et réfléchie qui suppose toujours une longue expérience. Toutefois, nous devons le reconnaître, du Bartas a su moins bien que Ronsard se préserver de l'enflure, et, aux défauts de son siècle, il en a ajouté d'autres qui tiennent à l'imperfection de son propre goût.

Quant à la trivialité, elle est d'autant plus sensible chez lui que son emphase habituelle la fait ressoi'tir. Enflure et bassesse ont la même cause : comme nous l'avons dit, c'est la mesure qui manque au poète et, s'il va souvent trop haut, il lui arrive aussi bien souvent de descendre trop bas. « Son malheur, dit Sainte-Beuve, est qu'il gâte son élévation par des traits burlesques, des expressions déplacées et de mauvais goût dont il ne sentait pas le léger ridicule (2). » Nous laissons pour le moment de côté tant de locutions devenues triviales et qui, de son temps, s'employaient couramment dans le stjle le plus relevé. Du Bartas semble avoir peut-être une prédilection particulière pour ces expressions et ces vocables qui font tache aujourd'hui dans ses poèmes; mais on ne saurait, sans injustice, lui adresser des reproches qui, comme nous le verrons, doivent être presque toujours renvovés à la langue de son temps.

Il en est d'autres que l'auteur des Semaines ne peut éviter. On

(IJ Préface des Semaines.

(2) Sainte-Beuve. Op. cit.

rencontre dans ses œuvres bien des trivialités qui lui sont imputables parce qu'elles ne tiennent plus aux mots, mais à la pensée. Ces traits burlesques sont, chez lui, assez fréquents ; nous en donnons quelques exemples :

Le créateur

Fait toucher à nos doigts, flairer à nos narines Gouster à nos palais ses vertus plus divines (1).

Dieu tient

En une main le fléau, l'emplastre en l'autre main (2). L'esprit, « de soj mesme flateur, »

grate sa propre roigne (3).

Si l'univers se maintient en équilibre, c'est que

l'innocente Astrée

Lie tout du mastic d'une amitié sacrée (4).

Enos, faisant un sacrifice à Dieu,

D'un encens vaporeux son nez sacré parfume (5).

Après s'être montré à Abraham,

Le Seigneur disparaît d'une façon semblable

Que la poudra à canon qui prend feu sur la table (6).

Parmi les Philistins que Samson écrase sous les débris du temple,

L'un entre deux carreaux ayant le chef froissé Rend la cervelle ainsi qu'un fromage pressé Jette le petit lait (7).

Christ est la « colle » qui unit 1" homme « au créateur du pôle. » — David dit à Salomon :

Avec de friands mets n'irrite point ta bouche, Le travail soit ta sausse (8).

(T /■•• Sem., ch. I. (5) 2» Sein. — Artifices.

[2] i" Sem., ch. VII. (6) S' Sem. — Vocation.

(3) 2' Sem. — Furies. {!) 2' Sem. — Capitaines.

{\'i Jl/id. " {S) 3' Sem. — Magnificence.

Après la ruine de Jérusalem,

La maison du Seigneur est la maison des rats (1).

L'univers devient

Une vis à repos qui par certains degrés

Fait monter nos esprits sur les planchers sacrez

Du ciel porte brandons (2).

Nous pourrions citer un grand nombre d'autres exemples. Ceux-ci prouvent suffisamment la justesse des reproches que du Perron fait à du Bartas, quand il blâme ses trivialités. Quelles que soient les qualités de l'auteur des Semaines^ il est, par ce côté, inférieur à bien des poètes contemporains qui avaient l'avantage de vivre et de composer leurs vers dans un milieu élégant et poli. Il le sent bien lorsqu'il se plaint de ne pouvoir « suivre que de loin ces excellents esprits qui n'ont d'autre but qu'honorer la France par l'immortel labeur de leurs plumes (3), » et lorsqu'il forme le projet d'aller faire un séjour à Paris pour corriger ses défauts. A cet égard, du Bartas fut, suivant le mot de Sainte-Beuve, le poète des provinces et des réfugiés. On sent qu'il n'a pas respiré cet air plus subtil de Paris et de la Cour dont on pourrait dire ce que J. du Bellay applique à celui de Rome :

Doucement il nous emble

Ce qui est plus terrestre et lourd en nos esprits.

Cette atmosphère lui manqua toujours : voilà, eu grande partie, la cause de sa trivialité comme de son enflure. Ce qu'il y a de surprenant, ainsi que le fait observer de Thou, c'est que « dans son pays et sans autre secours que celui de la nature, il ait composé d'aussi beaux ouvrages (4). » u Considérées en un gentilhomme champestre et d'une nation qui ne parle pas toujours bon françois, ses œuvres semblent plus dignes d'admiraticu que de louanges, et faut convenir que, s'il fust né aussi bien en France comme en Gascogne, et qu'il eust été nourri en la cour comme en sa maison, ileust surpassé tout

(\] 2" Sem. — Décadence.

{^) 1'' Sem., ch. I.

(3) Avertissement aux Scmninrs.

f41 Mémoires.

ce que l'art de bien dire a pu jamais enseigner, puisqu'avec tous ses défauts, étant seul et sans conversation de personne de laquelle il pust prendre avis, il a néanmoins atteint à la perfection des plus grands qui s'en soient meslés Cl). » Il faut faire bien des réserves sur les éloges que renferme ce jugement; mais, si l'enflure et la trivialité ne restent pas moins de graves et choquants défauts dans les œuvres de notre poète, ellts peuvent, en effet, s'expliquer par son isolement, au fond d'une province que, nous venons de le voir, on distingue encore de la France.

Cependant, rien ne serait plus faux que de se représenter l'auteur des Semaines comme ignorant absolument le bel usage et tout à fait étranger aux élégances de la mode contemporaine ; on trouve même chez lui les raffinements de goût, les jeux d'esprit et les subtilités que nous rencontrons chez tous les poètes du temps, jusqu'à d'Aubigné, courtisan et académicien. Si grave qu'il soit, du Bartas donne souvent dans ces défauts : il y a eu lui l'étoffe de ce qu'on devait appeler plus tai'd un alcôviste. Mais son ingéniosité n'est pas celle de Desportes, dont le goût est plus fin et plus délicat : il met beaucoup d'esprit dans ses comparaisons, ses alliances de mots, ses antithèses, ses figures de toutes sortes; malheureusement tout cela est laborieux et pédantesque. On dirait Corneille faisant des madrigaux pour l'hôtel de Rambouillet ; encore le grand Corneille vivait-il au centre même du bel esprit : du Bartas, lui, tombe dans les exagérations où devaient, près d'un siècle après, se laisser aller les Précieuses de province, les seules que Molière, si on l'en croit, ait voulu jouer dans sa comédie.

On trouve souvent chez lui des traits d'esprit qui n'auraient pas été sans succès dans le fameux salon d'Arthénice. Le feu est appelé : « Alchimiste, soldat, forgeron, cuisinier, Chirurgien, fondeur, orfèvre, canonnier » (l""" S.,- 2). Certain poisson voyageur « A le commerce franc par tous les deux Neptunes (1,4).» Lorsque le poète Ai'ion se met à chanter, les vents « changent tout soudain leurs bouches en oreilles (I, 5) ». Le Phénix « De soy-mesme se fait, par une mort prospère, Nourrice, nourrisson, hoir, fils, et mère et père » (I, 5). Echo est la « fille de l'air Qui ne veut ni ne peut langarde rien celer, Qui ne sçayt s'enquérir, ains seulement respondre,

(1) Adresse des imprimeurs au roi, éd de 1611.

Et qui jamais en vain no se laisse semondre (1). » Dans le chant des Artifices, on nous montre un pauvre logis « où nuit et jour le Nort, Le Sud, l'Est et l'Ouest sans huissier entre et sort. » Judith demande à Dieu que « les esprits » d'Holopherne « Dans les tours anelez de ses cheveux soient pris » (Jud. IV). A l'assaut d'une ville, « Chacun prend son eschelle, et, vaillamment dispos, Porte vers les remparts son chemin sur le dos » (II, Décad.).

Mais il n'y a encore là que des raffinements trop ingénieux. Dans d'autres passages, ce n'est pas seulement le goût littéraire qui manque à du Bartas, c'est aussi je ne sais quel tact moral dont il semble par instants tout à fait dépourvu. Citons, par exemple, ces vers du Schisme où nous voyons une mère, qui a mangé son fils dans une famine, terminer sa « plainte » au roi par cette péroraison trop burlesque pour être pathétique :

Que si tu n'as esgard à mes larmes non feinctes. . .

escoute au moins la plainte

De mon fils, qui, bruyant dans ces boyaux icy D'un muimure confus te remonstre cecy.

Les comparaisons recherchées se rencontrent en grand nombre. Au chant VI de la 1™ Semaine, on peut citer la suivante :

Nous fredonnons du Tout-puissant l'honneur : Nostre langue est l'archet, nostre esprit le sonneur, Nos dens les nerfs batus, le creux de nos narines Le creux de l'instrument d'où, etc.

Le passage de la Loy -que nous donnons ci-après témoigne d'une subtilité que du Bartas a rarement poussée aussi loin. C'est une comparaison entre Jésus-Christ et la manne :

Ce grain est bien menu, mais plein d'alme substance ; Christ est fort en effet et foible en apparence. La mane est toute douce, et Christ n'est rien que miel ; Elle tombe d'en haut, Christ dévale du ciel, etc.

11 n'en faut i»as davantage pour montrer jus(iu'où peuvent aller le mauvais goût du poète et les raffinements du théologien; au reste,

(1) 2^Sem. —Eden,

les rapprochements se poursuivent encore pendant toute la longueur d'une page; et, le thème une fois aViordé, du Bartas ne nous fait grâce d'aucun détail.

Les métaphores alambiquées se trouvent en abondance : l'harmonie de l'univers est « un bal mesuré des astres » (I, 1). Arion appelle le dauphin. qui le porte « cheval sans bride, nef sans timon o. (I, 3). Les oreilles se nomment « portières de l'esprit » (I, 6) ; l'estomac « cuisinier parfait » (I, 6). David est « Des cœurs passionnés la carte anatomique, Un chaud fusil de zèle » (II, Décad). Le cheval blessé

d'une ancre pourprée

Escrit désespéré son malheur sur la prée (II, Voc).

Bien souvent une métaphore qui, dans son premier terme, n'a rien de choquant, se continue par un second terme, en accord peut-être avec le précédent, mais auquel la îigure emprunte un caractère tantôt burlesque, tantôt prétentieux. C'est ainsi que du Bartas dit en parlant de l'âme :

le flambeau de nos esprits accorts

Luit. . . à travers la lanterne du corps (I, 6).

Le diable ressemble à un capitaine qui, assiégeant une ville.

De l'aune de son œil mesure la muraille (II, Imp.).

Jérémie est un

orgue animé du vent

Qui part du seul gosier du Dieu toujours vivant (II, Dec).

Dans la Lépanthe, Satan attise le feu de la discorde, que

Le général esteint de l'eau de son bon sens.

Un grand nombre d'antithèses sont tout artificielles et ne consistent que dans les mots : les serpents

Voire mesme en mourant monstrent vive leur rage (I, 1). La seiche, répandant sa liqueur au moment d'être prise,

Par l'aide du flot noir évite l'onde noire (I, 5). Salomon a beau chercher le sommeil :

Le dormir ne fait point dormir ses douces peines (II, Magnif.).

Dieu, demandant à Abraliarn de sacrifier son ûh,

. . désire inhumain une humaine victime (II, Pères).

D'autres sont à la fois prétentieuses et puériles, comme quand le poète dit de Coré :

Sou corps est escarté (écartelé) des rocs précipitez ; Il entre avecque bruit au règne du silence (II, Loy).

Plusieurs enfin sont retournées dans tous les sens et redoublées comme à plaisir. Il faut, dit Abraham au moment d'immoler Isaac,

Que, pour suivre la foy, je transgresse la foj,

Que pour estre bon fils de mon Dieu, las ! je soy

Mauvais père d'Isaac, et qu'Isaac pour me plaire,

Pour, dy-je, estre mon fils, ne soit ni fils ni père (II, Pères).

Le mauvais goût du poète se trahit plus souvent encore par des équivoques, des jeux de mots, des consonnances recherchées, dont il abuse pour en tirer des effets d'ordinaire bien puérils. Il y a dans ces artifices comme un ressouvenir de l'ancienne poésie française à la fin du XV° siècle et au début du XVI". Les exemples que nous donnons ci-dessous font songer aux poètes de ce temps : ce sont Molinet, Meschinot, le bon Crestin au vers équivoque, Marot luimême, qui, dans sa première jeunesse, ne dédaigna pas ces jeux de la rime, ces rencontres de sons analogues, ces rapprochements de mots à double sens où se complaisaient ses devanciers.

Quelquefois du Bartas emploie dans la même phrase soit deux termes analogues, soit le même terme répété, avec un sens qui varie d'un vers à l'autre, et qui passe tantôt du propre au figuré, tantôt du figuré au propre. Nous en donnons ci-dessous plusieurs exemples :

... Le nocher, durant sa dangereuse course

Se laisse plus guider par le gain que par l'ourse (I, 4).

Les médecins

vident par leur longueur

Plus tost nos coffres d'or que nos corps de langueur (II, Eden) .

Racontant l'incendie de Sodome, le poète s'écrie eu parlant des habitants de la ville :

Feu, tu punis le feu qui brutal les tourmente (II, Voc).

Dans la Judith, quand les Hébreux pleurent, dévorés parla soif, le ciel

. . . Joindroit volontiers ses larmes à leurs larmes (III). Jésus est le Verbe par excellence.

Parole qu'on ne peut exprimer par parole (Triomphe, 3). Devant les Turcs, on voit

Bude et Rhode trembler or' plus qu'un tremble tremble (Ib. 1).

Citons encore les traits suivants :

Mais voi comme la mer

Me jette en mille mers où je crains d'abismer,

Voi comme son desbord me desborde en parole (1, 3).

. . . Quel sera celui qui fera que j'escrive

Avec honneur l'honneur dont notre ayeul se prive ? (II, Imp.).

Ses propos hors propos de sa bouche eschapez (II, Ai^che).

Son cœur reprend cœur (II, Voc).

Isaac, cœur de mon cœur et de ma vie (Ibid.).

. . L'esprit qu'en esprit tout bon esprit adore (II, Pères).

Dieu donra libéral en prononçant ses loix

Esprit à leur esprit par l'Esprit de sa voix (Jud. 2).

Du Bartas semble rechercher tout particulièrement les figures bizarres analogues aux suivantes : Dieu a fait le monde « d'un labeur sans labeur ». Les oiseaux sont guidés « d'un art sans art » (I, 7). L'esprit tient « un lieu sans lieu » (II, Imp.). « D'une peur sans peur » (I, 1). Travailler « après le prix sans prix » (I, 1). Les exemples de ce genre pourraient être aisément multipliés.

La ressemblance tout extérieure de mots dont le sens est différent lui fournit encore des effets dont il abuse. Ce sont :

Bouche, bovchfT. — Toy qui peux des vents les plus rebelles Et les bouches boucher et déplumer les ailes (I, 4). Leur bouche se bouclia (Jud. 3V

Voler [furari, volare). — « Voleurs volans » en parlant des oiseaux de proie (I. 6).

Fil, file)'. — La torpille, prise à l'hameçon, lance un venin

dont la force subtile

Court au lon^- de ce fil, et du fil avant file Tout au long du baston (I, 5).

Sang, sens. — (La mort a mille fois)

Et de sang et de sens privé vostre ennemi (II, Fur.).

Voguer, Vaguer. — .... font en mille parts

Et vaguer et voguer les peuples fils de Mars (II, Col'°^).

Peur, pleur. — Il pestrit sous ses pieds et les peurs et les pleurs (II, Troph.).

Accord, accort. — Ils accordent, accorts, leurs passages... (II, Magnif.j.

Repas repos. — Le peuple ne prend point ni repas ni repos ... Le chef qui perdoit et repas et repos (Ibid. 5). . .' . Me faisoit perdre et repos et repas (Uranie).

Juge, jugement. — Juges sans jugement (Jud. 3).

Accabler, cable. — Est accablé d'un cable (Triomphe, I).

Heurs, pleurs. — Si vous êtes battus, vos heurs deviendront pleurs (Lép.).

Démentir, menton. — Sa doctrine, sa foy, son esprit, son bon sens, Desmentent son menton et surannent ses ans (II, Pères).

Saint, sain — Pain non moins saint que sain (manne). (II, Loy.).

Adoré, doré. — Dans des coches non moins adorez que dorez (II, Cap.).

A côté de belles alliances, comme par exemple lorsque le poète nous décrit la « mort féconde » du Phénix (l""" Sem. V), ou nous montre le larron qui, après avoir volé une riche bourse.

Craintivement hardi la cache sous sa cape (11, Imp.),

il y en a d'autres oii l'on ne saurait voir qu'un jeu enfantin. C'estainsi qu'il appelle la médecine un art toujours chancelant, une « connaissance inconnue » (II, Fur. '.qu'il nomme « heureux malheur » (Jud. 5)

l'obscurité de la vie privée, qu'il traite de ^ sçavante ignorance » (Jud. 3) le procédé du peintre grec qui couvrit la face d'Agamemuon dans le tableau du sacrifice d'Iphigénie.

Ajoutons encore à tous ces exemples de mauvais goût les épitaphes composées par du Bartas pour Bernard de Supersanctis, avocat au parlement de Toulouse, décédé la veille de la Toussaint (1585).

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