‹ La vie et les œuvres de Frédéric OzanamChapitre 10 sur 27 · ŒUVRES · texte numérisé non relu

ŒUVRES

ne semblaient faits que pour détruire. Vous les avez rendus si doux qu'ils ont courbé la tête sous les pierres, qu'ils ont obéi à des maîtres pour vous bâtir des églises. Vous les avez rendus si patients qu'ils n'ont point compté les siècles pour vous ciseler des portails superbes, des galeries et des flèches. Vous les avez rendus si hardis que la hauteur de leurs basiliques a laissé bien loin les plus ambitieux édifices des Romains, et en même temps si chastes que ces grandes créations architecturales, avec leur peuple de statues, ne respirent que la pureté et l'immatériel amour... O Notre-Dame! en retour de cette pauvre maison de Nazareth, où vous avez logé son Fils, que de riches demeures Dieu vous a données (i) ! »

Non, ce n'est pas nous qui serons scandalisés de ces pieux élans de foi : bien plutôt nous remercierons la Providence d'avoir permis qu'Ozanam mît au service des sentiments les plus purs un talent que nous voyons si souvent consacré aux séductions du vice et de l'erreur. Mais nous allions oublier que c'est ici l'écrivain, et l'écrivain seul, qui nous occupe, et il nous reste à parler d'un côté à peine connu de son talent.

(i) T. VII, p. 90. — « De telles pages, e'crivait M. Nourrisson après les avoir citées dans un article sur F. Ozanam (inséré dans ses Portraits et Etudes], peignent notre ami tout entier. II n'y a pas jusqu'au titre même de son excursion à Burgos, qui ne serve à caractériser cet homme excellent. Oui, l'image peut être vieillie, mais aucune expression, selon nous, ne convient mieux pour qualifier la vie d'Ozanam et la louer, que le terme même de pèlerinage. »

DZAXAM ' IT3

mais, e- dépit des ilius::-? z'-zi rri'i -:~r:e. c= n'es: r':;"": encore assez pour être poète. Je ne parle

deme i^£.î z.z ce scuie i—T'C'; — . — .-.'. .z: n — ers etksCrr-zillt.

Csi Tnanâ di-r^ii^r £rr j^ as

au-des-sous de ces rtr.:— nées tz'.izRiitts. ilvapk.ce sur 'e P=m5st r:r des répataîions plus rii'iestes. Ozanam, t jut ce qni précède nous Ta montré, £VE:t --jne Ê.z:e essentiellenienî p':>éi:q"'j£. et il eût pa s'iri^.rutr sizs hésiter cette réfexion d'Ampère :

« Tont h: 1 = ses heures de poésie : dans une TÎe

remplie de traraux sourent arides, j'ai eu aussi les miennes. y> >£ais au milieu d'études si sérères et si exigeantes. ! i 7 : : r f ? f — r " i r ' e c au liseron au mûlien des 'rlés mûrs - . :.z z : . l.: ;:=;iendre qu'à une rl^Z-t discrète.

Au reste, quel que fut le charme ou l'a-pr: r : ; ôe z:i:~:;s pièces sorties de sa plume, il n'eut jamais, à rexemple de son ami Y- î^ pensée de les recueillir, moins encore la hardiesse de les publier : bon nombre touchent même à des sentiments d'un ordre trop intme rrur qu'on ait pu songer à les merort s: us les reui des rrrr^nes. Heureusement :: en est d'un 2utre caractère que des amis déTOués n'ont pas hésité à livrer à la publicité. Telle une peinr::re des luttes

si pittoresques qui à cette licure encore constituent un des divertissements préférés du peuple breton. Je l'emprunte à une cpître en vers, adressée de Quimper-Gorentin à Ampère qui, à peine de retour en France d'un long voyage, s'apprêtait à repartir pour l'Allemagne au lieu de rejoindre ses amis. Ozanam traite jovialement d' « espièglerie de vacances » ce plaisant réquisitoire dont voici l'exorde :

Tandis qu'enfourchant l'hippogriffe, Vous courez après l'hiéroglyphe, Qu'un diable écrivit de sa griffe Sur quelque obélisque apocryphe.

Notre amitié s'en ébourilïe Et demande que l'on vous biffe Du livre des preux chevaliers.

Car deux jeunes et belles fées De leurs chapeaux roses coiffées, Vous attendaient bien attifées Au perron de leurs escaliers.

Vous trahissez leur espérance.

Point ne prétextez ignorance :

Avez-vous oublié qu'en France Chevaliers félons sont flétris ?

Mais nous sommes des gens sans haine Et nous voulons pour toute peine, Vous raconter tout d'une haleine Les plaisirs que vous avez fuis.

Suit, en tête d'une série d'épisodes esquissés avec une verve piquante, celui auquel il a été fait allusion plus haut.

C'était sur le penchant d'une verte colline

Que l'Aven caressait de son onde argentine.

La lice allait s'ouvrir, et le lutteur debout

Toisait son adversaire et mesurait son coup.

On voyait accourir et se former en haies

Bretons aux lonss cheveux, Bretons aux larges braies.

Les dames étalaient, en habits des dimanches,

L'édifice orgueilleux de leurs cornettes blanches,

Et les petits Bretons, à l'envi bretonnants,

Se suspendaient en grappe aux pins environnants,

Quand un cri, tout à coup, a soulevé la foule.

Tel aux rochers du Raz le vent pousse la houle.

Le combat s'cchauflait : l'hercule de céans

A saisi son rival entre ses bras géants

Lorsque, lui se baissant pour recueillir sa force,

La chemise et la braic achèvent leur divorce

Et promettent soudain à ce peuple moral

Un spectacle nouveau, mais peu municipal.

Mais le maire veillait sur la vertu publique :

Courageux magistrat, vers le groupe athlétique

Il s'élance, et mettant la pudeur en repos,

La canne officielle intervient à propos.

Le reste se passa comme au siècle d'Homère.

Le plus adroit des deux mit son homme par terre,

Et, triomphant, reçut pour prix de son savoir

Un gros mouton qu'il fit rôtir le même soir.

C'est alors que le cidre et le vin circulèrent ;

De buveurs trébuchants les gazons s'émaillèrent.

Et plus d'un Bas-Breton, dans l'ornière versé.

Goûta jusqu'au matin l'oubli du mal passé.

M. Hersart delà Villeinarqué, qui a public ce char- I lant morceau en même temps que plusieurs autres dans la Revue contemporaine [i]^ y ajoutait cette remarque : « Brizeux dc'jà avait chanté ces luttes, mais sur un ton épique, et, malgré ses beaux vers, je regrettais toujours la note absente des chants du Lutrin. Cette note, Ozanam nous l'a donnée. »

Veut-on mainicnant un exemple des délicates attentions dont il entourait sa chère petite Marie? Un jou'/, au fort de l'été, l'enfant avait éprouvé une légère

(i) Avril iS55. L'article est intitulé : Les derniers écrits it F, Ozanam.

l'78 LA VIE ET LES ŒUVRES

fatigue. A un charmant éventail dont il lui faisait présent, Ozanam ajouta cette gracieuse dédicace :

Quand le bon Dieu te fit, petit ange sur terre, Pour essuyer les pleurs dans les yeux de ta mère. Je demandai pour toi tous les dons précieux Que ^E^prit saint répand sur les anges des cieux. Pour toi je demandai leurs grâces immortelles, Leur pureté, leur foi, tout, excepté leurs ailes. De peur qu'il ne te vînt quelque jour le désir De retourner là-haut sans nous et de t'enfuir. C'est pourquoi tu n'as pas les deux ailes légères Qui portent dans le ciel les chérubins tes frères, Qui défendraient ton front des ardeurs du soleil Ou qui, battant les airs d'un mouvement pareil, Te feraient respirer, rafraîchie et charmée. Le souffîe bienfaisant d'une brise embaumée. Ta tête maintenant, comme une pauvre fleur, S'incline et porte mal le poids de la chaleur.

L'éventail, des jours chauds nécessaire parure, De l'aile qui te manque imite la figure. Puisse le doux zéphyr échappé de ses plis Rendre à mon ange aimé l'air pur du paradis!

Il serait aisé de multiplier ces échantillons poétiques : nous n'en ajouterons qu'un seul, destiné à révéler les pieux sentiments qui animaient à la veille du dernier sacrifice l'âme si aimante et si profondément chrétienne d'Ozanam. C'est une pièce datée « de recueil de San-Jacopo », près de Livourne, le 23 juin i853, jour anniversaire de son mariage. Elle est adressée à l'épouse dont l'incessant dévouement embellissait ses joies et apaisait ses douleurs :

Sur un écueil lointain, notre ner échouée Attend le flot sauveur qui la ramène au port, Et la Madone à qui la barque fut vouée Semble sourde à nos vœux, et l'Enfant Jésus dort.

DE FRÉDÉRIC OZANAM , I yç

Pourtant voixù douze ans, sous ce doux patronage,

Nous partions pleins d'espoir : des fleurs ornaient ton front,

Et bientôt pour charmer, pour bénir le voyage,

A la poupe s'assit un petit ange blond.

Depuis ce temps le ciel s'est noirci sur nos têtes. Les vents ont ballotté notre esquif nuit et jour : Mais nous n'avons pas vu si cruelles tempêtes, Climats si rigoureux où s'éteignît L'amour.

Non, non, je ne veux plus craindre sous votre garde, Compagne de l'exil que Dieu me prépara. Déjà d'un œil clément la Vierge nous regarde, Tout à l'heure l'Enfant Jésus s'éveillera.

Et sa main nous poussant sur Une mer calmée. Sans peur et sans effort nous toucherons enfin Au bord où nos amis, foule ardente et charmée, Signalent notre voile et nous tendent la main.

Certes, sans exagc'rer le me'rite de ces improvisations poétiques, n'cst-il pas permis d'affirmer que la délicate -se du tour s'y joint à la grâce de l'invention? Pas de métaphores prétentieuses, pas d'images abstruses : une veine pure et limpide comme l'eau vive qui jaillit du rocher.

Les onze volumes qui composent les Œuvres complètes d'Ozanam abondent en pages heureuses et même brillantes; mais ce que nous avons chcici suffit, et au delà, pour mettre en lumière les multiples aspects de son talent d'écrivain. Un de ses contemporains ne s'est pas trompé quand il a dit : « On voit de quoi il eût été capable et quelle facile renommée il eût acquise sans travail et presque sans étude si, au lieu d'user sa vie sur des textes poudreux, dans l'ombre et les veilles, à la lueur d'une lampe, il eût, comme tant d'autres, ses auteurs à la main, sous son bras

l80 LA VIE ET LES ŒUVRES DE FRÉDÉRIC OZANAM

son album, déployé sa jeunesse littéraire à l'air libre, au gai soleil de ses vingt ans. »

Si nous admirons ces descriptions si brillantes, ces pages où l'érudition la plus sévère n'exclut ni la chaleur ni l'enthousiasme, que devait éprouver l'auditoire qui les recueillait, vivantes et animées, de la bouche éloquente de l'orateur? Ozanam lui-même, comme Platon dans l'antiquité, semblait attacher aux succès de la plume moins de prix qu'à ceux de la pa« rôle : c'est dans sa chaire avant tout qu'il voulut défendre sa cause et qu'il sut la faire triompher. Nous savons maintenant ce qu'est en lui l'écrivain ; mon* trons ce que fut le professeur.

Page 1