L'ÉCRIVAIN
Caractères distinctifs du talent de Frédéric Ozanam: sûreté du goût, délicatesse du sentiment, grâce de l'imagination. — Les scrupules de sa conscience d'écrivain. — Dans ses ouvrages d'éruditicn, il pense en philosophe et parle en poète. — Eloges qui lui sont décernés par Villcmain au nom de l'Académie française, - Charme particulier de jes lettres ; tour pittoresque de ses récits et de ses descriptions. — Quelques exemples de sa verve poétique
E ne sais quel peintre a conçu un tableau représentant l'Allemagne et l'Italie s'unissant par les arts. « L'Allemagne était une jeune vierge, aux longs yeux d'azur, au maintien modeste et réfléchi, qui ressemblait à une figure d'Albert Durer ; l'Italie, brune, couronnée de lauriers, avait Tair d'une muse du Parnasse de Raphaël. C'était la science demandant à l'inspiration sa flamme, l'inspiration demandant à la science ses conseils ; leurs mains s'enlaçaient comme celles de deux sœurs longtemps séparées, mais faites pour s'aimer et se comprendre. »
Ces lignes me paraissent définir très heureusement
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le talent d^Ozanam, qui savait, dans son admiration, faire une part e'gale à Notre-Dame de Cologne et à Notre-Dame de Pise, à la littérature profonde et rêveuse des peuples du Nord et aux poésies enthousiastes des nations du Midi. Peut-être cependant le langage expressif et coloré qu'il affectionne reflète-t-il mieux encore l'Espagne du Cid que la vieille Germanie.
Que de fois l'érudition ne s'est-elle pas entendu reprocher son dédain de l'élégance ? Fière avant tout des documents qu'elle découvr*; et des textes qu'elle accumule, elle se croit dispensée de plaire à ceux qu'elle appelle « les profanes ». Sous la plume d'Ozanam, au contraire, c'est merveille de voir ses séduisants dehors.
Comme il l'a dit lui-même en renouvelant une pensée célèbre de Buffon, si les ouvrages excellents commencent par la pensée, c'est par la forme qu'ils durent. Mais chez lui la perfection du style était tout à la fois un don de la nature et un fruit du travail. Pour donner à ses idées le vêtement qu'il leur rêvait, aucun effort ne paraissait trop grand à la finesse de son goût. Sa conscience d'écrivain n'était ni moins délicate ni moins scrupuleuse que sa conscience d'homme et de chrétien. «Une lettre, des notes éparses, une page destinée à la publicité, tout ce qui sortait de sa plume portait l'empreinte d'un labeur difficile, d'un esprit inquiet, toujours mécontent de son œuvre, et d'une certaine indécision, hésitant entre les formes diverses et les nuances de l'expression. Ces singulières timidités d'une pensée qui s'effrayait d'elle-
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même, se marquaient visiblement dans son écriture tourmentée, inégale, surchargée de ratures (i). » On sait jusqu'où Ozanam poussait le culte des lettres ; il se plaisait, nous le savons, à répéter qu'il avait en elles des amies très sévères, mettant à bien haut prix leur familiarité.
Juste récompense de ce persévérant labeur : il a connu ce qu'il appelle si bien, dans son Discours sur la puissance du travail^ « le plaisir de l'effort vainqueur, la jouissance infinie de la vérité découverte ou de la beauté reproduite, le bonheur désintéressé, le frémissement de l'esprit aux approches de la lumière qui le visite ». Son style se recommande par une dignité sans prétention, une noblesse sans emphase, une élégance sans afféterie : les traces, je ne dirai pas pas de mauvais goût, mais de méprise, y sont rares. Il tenait en trop haute estime sa mission de professeur et d'écrivain pour imiter les beaux esprits constamment préoccupés de faire valoir la virtuosité de leur talent. « Chez eux, disait-il en s'appropriant pour un instant leur bizarre procédé, tbut est sacrifié à la végétation d'une phrase heureuse, concentrée elle-mêm.e '^ans un mot que l'on place comme un germe, qui s
(i) Ces lignes sont empruntées à une notice des plus flatteus consacrée à son ancien maitre par M. Caro, qui avait été au collège Stanislas un des plus brillants élèves d'Ozanam. Cette notice a paru dans la Revue contemporaine (3i juillet iS56), sous ce titre : Un Apologiste chrétien au XIX^ siècle. Quel rapprochement 1 M. Caro, lui aussi, devait être enlevé aux lettres et à la philosophie, dans tout l'éclat de son beau talent, par une mort tristement prématurée.
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développe, qui grandit, qu'on arrose, qu'on échauffe, et qui finit par étaler un verdoyant feuillage sur l'assemblée charmée. »
Il y a chez certains auteurs contemporains une grandeur plus imposante, ou une verve plus piquante, ou un esprit plus sémillant ; on en citerait difficilement qui se fassent lire avec plus de charme et exercent une plus durable séduction. Ce rare mérite, Ozanam le doit à son imagination, qui vivifie tout ce qu'elle touche, et à laquelle les recherches du savant avaient laissé toute sa grâce en lui laissant toute sa liberté : il le doit surtout à son cœur, qui souvre de lui-même à l'émoiion en face de tout ce qui est bien» de tout ce qui est beau : de cette source, d'où l'inspiration jaillit et s'épanche par mille canaux secrets, naissent chez lui une fîeur, une grâce et une délicatesse de sentiment qui attirent et captivent. Jamais homme n'a senti plus vivement : c'était le tourment de sa vie, mais c'était aussi le secret de son talent.
Un autre don s'y ajoutait. Comme Dante, son poète favori, Ozanam abonde en réminiscences heureuses : grâce à d'ingénieux rapprochements empruntés tantôt à ses souvenirs classiques, tantôt à ses conceptions de poète et d'artiste, tantôt à ses impressions de voyage, il sait couvrir de fîeurs les sentiers les plus arides et répandre je ne sais quelle douceur sur les aspérités de l'exposition scientifique. Ce qui en lui frappe et séduit le lecteur, ce sont ces traits que Ciccron appelait « les lumières du style » et qui sont à un écrit, et surtout à un écrit d'érudition, ce qu'est
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la clarté du jour à un paysage. Les de'couvertes de l'érudit et les fines appréciations du lettré se marient sans effort sur le fond, ici sobre et discret, là chaud et imagé de son style : la solidité de la tige n'ôterien à la délicatesse et à l'éclat de la fleur, ni l'opulence du feuillage à la maturité des fruits.
En appréciant Bacon, Ozanam a dit qu'il avait réuni sur sa tête la destinée du savant et celle du poète : le premier réduisant en chiffres et en formules les lois de la vie, pulvérisant dans son pilon ou volatilisant dans son creuset les trésors de la terre, tandis que pour le second tout dans la création est accord, splendeur, ravissantes visions. Dans un ordre d'idées bien différent de celui qui a occupé le célèbre chancelier anglais, Ozanam a joui du même privilège, et il n'est, pour ainsi dire, aucun de ses ouvrages auquel ne puisse s'appliquer l'éclatant témoignage que, dans une séance solennelle de l'Aca* demie française, le 22 août i856, Villemain décernait à la Civilisation française au \^ siècle :n Savant et naturel, dominé par une même pensée et rayonnant de mille souvenirs, exact et plein d'illusions charmantes^ ce livre est une œuvre éminente de littérature et de goût. Il élève la critique à l'éloquence, et l'éloquence même, il la conçoit, il la cherche, il la trouve dans sa source la plus haute, dans son type qui ne meurt jamais, ou plutôt qui renaît toujours, dans l'instinct naturel de l'âme émue par le beau et le divin, par les seules grandeurs d'ici-bas, la vertu, la liberté, la science, et par les grandeurs d'en haut, celles que
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nous promettent la foi et l'espérance chrétienne. » Plus d'une page remarquable est là pour attester que maintes fois Ozanam a atteint à cet idéal de parler comme un poète, en même temps qu'il pensait comme un philosophe. Que dire, par exemple, de ce beau passage où Dante est si heureusement rapproché de Platon :
a Plusieurs traits généraux nous avaient paru d'avance devoir caractériser le génie philosophique du poète italien : l'étude de son œuvre nous les a rendus aisément reconnaissables. C'est une pensée hardie et naturellement métaphysicienne, qui se place tout d'abord dans le monde invisible, au-dessus du temps et de la terre, une expression métaphorique, non par caprice, mais par système, et qui s'empare de toutes lès images de la création, parce que toutes sont des reflets des vérités éternelles qu'elle veut manifester... Mais n'est-ce pas également ce qui fait l'honneur principal du génie de Platon ? Lui aussi abandonne le monde des phénomènes ou des apparences, la caverne où se dessinent de pâles ombres, pour aller contempler les vérités absolues au grand jour de la métaphysique. Habitué à ne plus apercevoir dans les choses visibles qu'une représentation des conceptions divines, il voyait dans la nature un magnifique langage parlé par le Très- Haut, il essayait de le parler à son tour, et son style s'ornait de ces couleurs admirables qui font l'envie des poètes. Et cependant, il dédaigne de se perdre dans des spéculations oiseuses, ou de s'oublier au bruit flatteur de ses propres discours : sa parole ap-
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pelle des re'sultats positifs et des réformes salutaires, toute science pour lui se résout dans la science du bien... A l'origine des choses apparaît la bonté infinie, la Raison suprême de qui provient tous les êtres et qui se révèle à toutes les intelligences... A ces hauteurs extrêmes, où le regard ne peut plus les suivre, le cygne des jardins d'Académus et le cygne de Florence planent encore de concert, et vont se perdre dans les mêmes splendeurs (i) » ?
En parlant des anciens philosophes, Ozanam invente ou découvre par une heureuse inspiration, dans leur texte même, des expressions d'un relief étonnant; c'est ainsi qu'une seule phrase lui suffit pour caractériser le lien qui rattache la scolastique à Aristote : K Entées sur ces deux racines, l'ontologie et la logique péripatéticiennes, les tiges vigoureuses de la révélation chrétienne avaient porté des fruits nouveaux. »
Dans un ordre d'idées voisin, mais où la littérature tient déjà plus de place, on peut citer comme un chefd'œuvre à peu près irréprochable le Discours préliminaire placé en tête de sa Philosophie de Dante : on ne sait ce qu'il faut y admirer davantage, ou de l'étendue des connaissances, ou de la puissance de l'imagination, ou de la vivacité des sentiments, ou de la sûreté du goût.
Et cependant, si l'on me demandait quelle partie de l'œuvre d'Ozanam nous offre la révélation la plus
(i) T. VI, p. 284 et 293.
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complète de l'aimable écrivain, j'irais sans hésitera ces deux volumes de lettres, lesquels couronnent si dignement ses Œupres complètes. C'est là plus encore que dans ses travaux d'historien ou d'érudit qu'il convient de l'étudier, si l'on veut se rendre compte du charme tout-puissant qui attachait à sa personne ; c'est là que s'épanouissent librement les qualités les plus élevées et ks plus S3^mpathiques de sa nature. Les feuilleter, on l'a dit justement, c'est ouvrir un écrin de perles. La jouissance que fait éprouver cette lecture doit être un motif de reconnaissance envers ceux qui ont généreusement partagé avec le public ce qu'ils pouvaient se réserver avec un soin jaloux.
Il faut le reconnaître , c'est un goût tout à fait moderne que celui des correspondances : elles abondent, et s'il en est qui ne servent, comme on l'a dit finement, qu'à allonger des œuvres déjà trop complètes, on ne doit pas en être surpris. Difficilement citerait-on un grand homme de notre siècle (et l'on sait avec quelle légèreté pareil titre se prodigue) dont quelques lettres au moins n'aient pas été publiées, tantôt pour l'agrément, tantôt pour l'instruction des lecteurs. Pourquoi ces confidences de nos meilleurs écrivains offrent-elles un charme si grand, parfois même supérieur à celui de leurs travaux les plus accomplis ?
C'est, n'en doutons pas, parce que, quittant dans ce commerce intime et assidu de l'amitié les hauteurs de la théorie, le vague des considérations générales, la froide discussion du passé, ils y descendent à des dé-
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tails actuels et pratiques que chacun de nous peut mieux saisir et mieux goûter. Dans leurs écrits, ils sont les hommes de tous les temps, ou du moins ils doivent chercher à revêtir ce caractère : dans leurs lettres,, ce sont les hommes de leur époque, de leur province, de leur cité. C'est là que, s'abandonnant aux souvenirs et aux sentiments qui les possèdent, et dégagés de toute loi de convention, ils laissent libre cours k. des réflexions qui tirent leur attrait et leur forme originale de leur spontanéité. En vain un auteur a-t-il prodigué ses idées et multiplié ses créations : il n'a jamais tout dit quand il disparaît de la scène du monde. La meilleure part de lui-même, les impressions les plus personnelles de son intelligence, les confidences les plus émouvantes de son cœur restent au fond de ces lettres que l'on écrit à des âmes d'élite, presque en cachette de ce grand public dont l'admiration curieuse vous genc quelquefois. Ces pages où l'amitié a déposé l'empreinte de ses douceurs et de ses alarmes, de ses tendresses et de ses douloureuses sympathies, empruntent en apparence tout leur à-propos aux circonstances : le temps s'écoule, et visiblement il y a en elles quelque chose qui les empêche de vieillir. C'est l'émotion de l'écrivain qui les a signées.
On connaît le journal de Maurice de Guérin : on connaît surtout les lettres de Montalembert et de Lacordaire, témoignage irrécusable de l'élan d'intelligence, et de dévouemient. q.ui se manifesta-il; alors au sein, de la jeunesse catholique, de cette jeunesse doni
Ozanam allait devenir le chef aimé autant qu'obéi. Il y avait comme un parfum de sainteté antique, selon l'expression d'un contemporain, dans ces âmes jeunes, enthousiastes, dévorées de ce feu sacré que Dieu rallume dans le cœur des générations qu'il veut sauver. C'est à côté de ces volumes que la correspondance d'Ozanam mérite de prendre place dans la bibliothèque de l'étudiant chrétien.
Dans cette biographie involontaire, quel charme, quelle variété ! C'est l'enfant qui, dès ses premiers pas dans le monde, s'afflige du contraste entre sa foi, sa probité sévère et la vie irrégulière et toute matérielle du plus grand nombre; c'est l'étudiant ae Sorbonne préparant dans le silence de la méditation le plan des travaux qui doivent occuper sa vie ; c'est le fils reconnaissant, c'est le frère dévoué chez qui l'éloignement ne fait qu'ajouter à la vivacité des affections de famille ; c'est le jeune homme qui verse naïvement dans le sein d'un ami tantôt ses projets et ses espérances, tantôt ses déceptions et ses douleurs ; c'est le voyageur racontant les attrayants incidents d'une course de vacances ou décrivant en termes saisissants les merveilles de la nature et de l'art ; c'est le défenseur de l'Eglise félicitant ses compagnons d'armes de ce qu'il appelle leur verve catholique et soutenant leur énergie à travers tous les orages.
C'est plus encore. Avec le cours des années le professeur a remplacé l'élève : d'autres affections sont venues s'associer aux premières, le ton des lettres se transforme, et sans qu'elles perdent de cet agrément
qui séduit et captive le lecteur, il s'y ajoute cette cou" naissance des hommes et des choses que seule l'expérience nous donne, mais que parfois elle nous fait acheter si cher.
Cette correspondance contient une foule de mots charmants. Un d» ses amis l'avait comblé d'éloges trop flatteurs à son gré ; il s'en venge par cette gra^ cieuse épigramme : « L'amitié a bien sur les yeux la moitié du bandeau de l'amour. » Il écrit à M. de la Villemarqué, au sujet d'un roman historique de J.-J. Ampère : « Enfin vous avez Hilda. Que pensez-vous de la belle barbare, et la trouvez-vous au-dessous d'une si longue attente ? Mais Je suis bien fou de vous pousser à des lectures qui effaceraient à jamais de votre souvenir mes pauvres Poètes franciscains. Rappelez-vous au contraire que ce sont des moines mendiants, et qu'ils ne cesseront de vous importuner, jusqu'à ce que vous leur ayez fait la charité d'un article (i). »
En plus d'un passage, Ozanam s'accuse ingénu^ ment de son penchant à la monotonie, à la solennité; il envie à son ami Ampère sa plume piquante, alerte, enjouée. Et cependant quelle verve spirituelle et toute française dans les lettres où il reproche à ce même ami d'aller chercher et trouver le bonheur loin des salons parisiens où son esprit étincelait chaque soirî Quelle vie et quel pittoresque dans les récits de ses excursions en Bretagne et en Italie ! Les exigences de ses études, plus tard celles de sa santé lui ont fait
(I) T. XI, p. 419.
visiter successivement les pays les plus divers ; mais les voyages étaient tout à la fois pour sa vive intelligence une source d'érudition particulièrement attrayante et féconde (i), et une occasion de bien douces émotions pour son âme sensible et généreuse.
L'amour de la nature a été, dit-on, l'un des sentiments les plus caractéristiques de la première moitié de ce siècle : en lisant la page suivante (il s'agit d'un pèlerinage à la Grande-Chartreuse), on reconnaîtra si le critique qui appréciait avec une si surprenante délicatesse la poésie des hommes était insensible en face de celle de la création :
«... Je n'avais entendu parler que de sublimes horreurs, de torrents, de précipices, de déserts, d'effrayantes austérités : et je n'ai vu qu'une solitude délicieuse, une végétation magnifique, de riches prairies, des forêts où la verdure du hêtre se mêle à la noirceur du sapin, des rochers entremêlés de rosiers, des ruisseaux tombant en élégantes cascades sur un lit de gazon et de mousse ; de tous côtés des touffes de campanules bleues, de larges et gracieuses fougères semblables à des palmiers nains, de grands troupeaux sui les,, montagnes, des oiseaux dans les bois, et là, dans le vallon, le monastère majestueux et grandiose, les moines au vêtement antique, au vi«age serein, exprimant dans tous leurs traits le bonheur et la quiétude ; les chants s'élevant à toutes les heures du jour, avec
(i) Après son trop court séjour à Burgos, il écrit : « En trois jours, j'ai vu ici trois cents ans d'histoire. »
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force, avec harmonie... Je ne sais si cette idée n'est point bizarre, mais la Chartreuse, ainsi placée dans ce creux des montagnes, me semblait comme un nid solitaire où des âmes saintes, rassemblées et couvées sous les ailes maternelles de la religion, grandissaient paisiblement pour s'envoler un jour au ciel.
« La religion, mère pleine de condescendance et de bonté, a réuni autour de ce nid sacré toutes les harmonies delà nature, toutes les grâces de la création. Et c'est chose remarquable que les anachorètes et les moines de tous les temps, en se retranchant les jouissances artificielles de la société, en s'exilant du tumulte et des plaisirs des villes, aient toujours recherché pour le lieu de leur solitude des positions pittoresques, de grands as^cts, des paysages magnifiques, et ne se soient jamais refusé le plaisir des yeux. C'est une remarque qui se vérifie à chaque instant en Italie : toutes les sommités des montagnes y sont couronnées -de monastères. Il en était de même dans la vieille France. S'il était quelque part une montagne hardmient suspendue, une vallée riante, une forêt aux mélancoliques ombrages, le voyageur était sûr d'y voir s'élever un clocher surmonté d'une croix et d'y rencontrer dans les pieux sentiers la trace des sandales des cénobites. »
Aux souvenirs de l'historien se mêlent les réflexions du philosophe. Ozanam continue :
« La nature, dano sa simplicité, dans sa virginité, est profondément chrétienne; elle est remplie de solennelles tristesses et d'ineffables consolations.... Les
montagnes surtout disent beaucoup de choses à l'âme dont elles sont en quelque sorte l'image : richesse et nudité, hauteurs sans mesures, abîmes sans fond ; tableaux innombrables et divers, désordre immense, traces d'antiques bouleversements, élancements, efforts pour atteindre le ciel, toujours impuissants, toujours renouvelés ! N'est-ce point là l'image de notre pauvre existence? Les montagnes avec leur variété ressemblent à la nature humaine, comme la mer avec son immensité ressemble à la nature di« vine. C'est ainsi que sur le globe que nous foulons aux pieds sont écrites en caractères ineffaçables des leçons d'une philosophie sublime (i). »
La même élévation, la même délicatesse de senti* ment se révèlent dans ces deux fragments de lettres, première ébauche de l'admirable introduction par laquelle s'ouvre le Pèlerinage au pays du Cid :
<t Sans avoir la grandeur des Alpes, les Pyrénées ne manquent pas d'une certaine majesté tempérée de grâce. Il n'y faut pas chercher beaucoup de glaciers, et les neiges éternelles n'y couvrent qu'un petit nombre de sommets; maison ne se lasse pas d'admirer la beauté de la lumière qui dore les roches, la courbe élégante des croupes, surtout les eaux qui jaillissent de toutes parts bruyantes et limpides.... Dieu est l'auteur de toute poésie et il l'a répandue à flots dans la création : autrement, dites-moi pourquoi ces belles cimes portent avec tant d'essor leurs pics de granit rose jus-
qu'au ciel, pourquoi s'échappent de leurs flancs des cascades si bondissantes, des torrents si abondants et si purs. Oui, il y a comme un sentiment de pureté' morale sur ces hauteurs que le pied de l'homme souille rarement, au bord de ces eaux qui ne désaltèrent que les chamois, au milieu de ces fleurs qui ne s'ouvrent que pour parfumer la solitude. David avait contemplé la mer quand il disait : Mirabiks eiationes maris; mais il avait visité les sommets du Liban quand il s'écriait : Mirabilis îji aîtis Dominus (i) / »
J'ai nommé plus haut le Pèlerinage au pays du Cid. Ni Chateaubriand ni Lamartine, dans leurs descriptions si vantées de la Grèce et de l'Orient, n'ont rien qui surpasse ces quelques pages, écrites par Czanam sur le bord de la tombe, dans les intervalles de repos que lui laissaient ses souffrances. Son désir avait été de s'agenouiller à Compostelle au tombeau de saint Jacques, l'apôtre de l'Espagne : la Providence n'en permit pas l'accomplissement. « Une volonté qui dispose de nous sans nous devait m'arrêter à la première station et mon pèlerinage finir au pays du Cid. Je suis donc revenu les mains vides de coquilles, mais pleines de ces feuilles légères où le voyageur a crayonne ses premiers souvenirs, se promettant vainement de les retoucher plus tard. Je ne puis rien offrir de plus à mes amis. »
(1) T. XI, p. 423 et 439.
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Ici la modestie de l'auteur se fait illusion : c'est, Je ne crains pas de le redire, un véritable joyau qu'il a i'jouté à tant de tre'sors d'^érudition contenus dans ses œ.uvres. Comme l'a dit avec une heureuse précision un de ses biographes, nous retrouvons dans ces pages le chrétien avec les ardeurs de sa foi, l'érudit avec la profondeur de sa science, le poète avec la flamme de son imagination, et tout cela avec une grâce, une fraîcheur d'images dont peu d'écrivains ont eu au même degré le secret.
Suivons-le à travers les escarpements abrupts des Pyrénées et les pentes boisées des Asturies, sur cette route à la fois « mélancolique et menaçante » qui, de l'Océan, conduit entre deux chaînes âpres et sévères à Burgos, « la ville des rois et des héros ». Parcourons avec lui cette antique cité, avec ses monuments où chaque pierre, pour ainsi dire, réveille un souvenir, Burgos, le théâtre et le berceau de celte incomparable légende du Cid, où éclatent, dans un langage aussi simple qu'énergique, la foi religieuse, la passion de l'indépendance et la force des affections domestiques. Accompagnons le savant pèlerin dans ces temples et ces monastères consacrés à la louange de Dieu par la générosité des princes et la piété des peuples. Alors nous comprendrons pourquoi les accents d'une douce tristesse se mêlent à l'admiration d'Ozanam, lorsque les frimas de l'hiver, venus sur l'aile des vents, le condamnent à dire adieu aux pays de ses rêves :
« Le moment est venu de prendre congé de ces beaux lieux que je ne reverrai plus et auxquels je vais
DE FRÉDÉRIC OZANAM 1 yS
laisser suspendue une partie de mes affections et âc mes regrets, comme j'en ai déjà laissé à tant de vieill-es villes, de montagnes et de rivages. Il y a, quelque part en Sicile, des tronçons de colonnes, ombragés d'un bouquet d'oliviers, à Rome un oratoire dans les catacombes, au pied des Pyrénées une chapelle côtoyée par des eaux limpides qui fuient sous un pont voilé de lierre, il y a sur les côtes de Bretagne des grèves mélancoliques où mes souvenirs retournent avec un charme infini, surtout quand l'heure présente est triste et l'avenir inquiet. J'ajouterai Burgos à ces pèlerinages de ma pensée, qui me consolent quelquefois du pèlerinage douloureux de la vie. Soulfrez donc que j'embrasse d'un dernier regard l'ensemble de la cathédrale, que je m'agenouille dans k' radieux sanctuaire, devant la Vierge du rétable, et si la prière d'un catholique vous scandalise, ne m'écoutez pas :
« O Notre-Dame de Burgos ! qui êtes aussi Notre- Dame de Pise et de Milan, Notre-Dame de Cologne et de Paris, d'Amiens et de Chartres, reine de toutes les grandes cités catholiques, oui, vraiment vouj ctes belle et gracieuse, pulchra es et décora (i), puisque votre seule pensée a fait descendre la grâce et la beauté dans ces œuvres des hommes. Des barbares étaient sortis de leurs forêts, et ces briàleurs de villes
(i) Cette invocation est reproduite par le balustre artistetnent découpé qui couronne le fronton de la cathédrale de Burgos.