‹ La vie et les œuvres de Frédéric OzanamChapitre 11 sur 27 · LE PROFESSEUR · texte numérisé non relu

LE PROFESSEUR

Débuts d'Ozanara dans l'enceignement : son cours de droit commercial à Lyon. — Mémoire remarquable relatif à l'enseignement appelé depuis spécial. — Son talent apprécié par le jury du concours d'agrégation. — Son enseignement au collège Stanislas ; tableau qu'en trace M. Caro, son élève. — Son cours à la Sorbonne : comment son éloquence jaillissait de son émotion même. — Respect dont il était entouré. — Fermeté avec laquelle il défendait ses convictions. — Sa protestation publique contre certaines assertions hasardées de JoufFroy. — Son attitude au milieu des luttes soulevées aa sujet de la liberté d'enseignement. — Publicité donnée à :es leçons.

'il y a des vocations secrètes dont la soudaineté déconcerte, il en est de si manifestes qu'aucun obstacle, on le sent, n'eût réussi à en triompher. De ce nombre fut celle de Frédéric Ozanam. Il n'eût tenu qu'à lui, nous l'avons vu, de briller au premier rang de nos écrivains et de nos publicistes, peut-être mcme de nos avocats ; mais l'enseignement exerça sur lui dès son entrée dans la carrière un attrait irrésistible. L'action à distance ne lui eût pas suffi ; elle eût peut-être ajouté à sa renommée : son esprit certainement n'y eût pas trouve le même aliment, ni son cœur les mêmes consolations.

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T)e précîeusesqualités naturelles, l'amour de Tétude, le uoa de communiquer ses convictions, le désir précoce et ardent de contribuer au bien général, tout se réunissait pour le pousser dans la voie où l'appelait si visiblement la Providence. Mais, par une destinée singulière, cet homme éminent, admirateur si passionné, critique si fier et si délicat de tout ce qui relève de la poésie, de l'éloquence et de l'art, devait débuter dans la carrière comme professeur de droit commercial. Cette chaire, établie à Lyon au milieu de circonstances médiocrement favorables, réunit un imposant auditoire malgré les appréhensions qui accueillent d'ordinaire dans cette cité les institutions nouvelles, malgré l'indifférence native du plus grand nombre, malgré l'extrême jeunesse du professeur, moins connu à ce moment dans sa propre ville qu'il ne l'était à Paris. Pour l'entendre, plusieurs notabilités financières, plusieurs têtes blanchies dans les plus honorables labeurs ne dédaignaient pas de prendre place à côté des fils de famille et des jeunes emplo3^és qu'encourageait leur exemple.

Ce succès n'est pas pour surprendre, quand on sait, d'une part,à quel point Ozanam était l'homme du devoir, de l'autre, l'ardeur intérieure qui animait sa parole.

Au surplus, voicî comment cette partie de sa tâche a été appréciée par un juge compétent, M. Foisset :

« Ozanam monta dans sa chaire à vingt-six ans, armé de toutes pièces sur la philosophie comme sur l'histoire et sur la théorie positive de la portion de la

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science qu'il était chargé d'enseigner. Profondément pénétré de la vraie mission du professeur, il ne se perdit point en d'intarissables discussions d'espèces controversées. Il aimait mieux enseigner des principes que des doutes, inculquer les règles du droit et en faire toucher du doigt la sagesse que d'initier ses auditeurs au double scandale, ce sont ses termes, de l'obscurité des lois et de la contrariété des jugements. »

En même temps, attentif aux transformations qui s'opéraient dans l'ordre économique et dans les conditions de la prospérité sociale, Ozannm l'un des premiers s'était posé le grave problème d'une instruction scientifique et commerciale offerte à la Jeunesse française parallèlement à l'ancienne et traditionnelle édu» cation classique. C'est ce que l'on a appelé depuis, d'un nom d'ailleurs assez mal choisi, renseignement spécial. Des 1840, bien des années avant les premières tentatives universitaires, qui ne remontent qu'au ministère de M. de Salvandy, Ozanam consignait ses réflexions dans un travail 3ur lequel un double motif nous commande d'insister. D'une part, cette étude ne figure pas dans le recueil de ses Œuvres complètes, et n'a obtenu, à notre connaissance, d'autre publicité que celle du Contemporain; de l'autre, elle touche à des questions plus actuelles et plus débattues que jamais, en dJpit des tentatives plus ou moins hcitreuses faites depuis vingt-cinq ans pour les résoudre. On y remarquera d'ailleurs un don d'observation bien rare, et une maturité de jugement singulièrement précoce. En voici les passages les plus sailliints ;

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« Ceux qui veillent à l'éducation de la jeunesse dans ks grandes cités, ne sauraient s'empêcher de reconnaître, avec la préoccupation d'une sollicitude paternelle, deux faits principaux.

« D'une part, un entraînement presque irrésistible précipite les générations nouvelles vers les carrières qu'on nomme libérales. Toutes les ambitions de quinze ans qui se pressent sur les bancs des collèges, et qui trop souvent trouvent dans leurs familles un encouragement inconsidéré, se tournent du côté de la magistrature ou de l'administration, de la médecine ou du barreau. Delà une affluence toujours croissante aux écoles, qui n'est pas sans avantage, puisqu'elle permet de porter plus haut les exigences des épreuves universitaires, et par conséquent aussi le niveau de l'intelligence publique. Mais la barrière ne peut être si élevée que, tôt ou tard. les médiocrités ne la franchissent, et les avenues dont elle livre l'accès ne suffisent plus à l'écoulement de la foule. Le trop plein reflue dans ces professions bâtardes, pis aller des existences dévoyées, la littérature de ^bas étage et la politique de carrefour. Le désœuvrement seul, quand il demeurerait inoff'ensif, serait encore un mauvais exemple : les classes inutiles de la société n'en sont pas les moins dangereuses.

« D'un autre côté, les professions industrielles sem-

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blent destinées à d'incalculables développements. En même temps que les produits s'accumulent, les dé' bouchés se multiplient. Les jouissances obtenues réveillent de nouveaux besoins qui provoquent à leur tour des applications nouvelles de l'activité humaine. La division progressive du travail élargit et varie les classifications où viendront se ranger les hommes laborieux. La diversité des services matériels, intellectuels, moraux, que réclament les grandes entreprises manufacturières et commerciales, peut désormais correspondre à tous les degrés d'aptitude, et satisfaire les instincts favoris de tous les caractères.

« Ces deux faits, contraires au premier aspect, se concilient néanmoins, et le second est pour ainsi dire la sauveg'oirde du premier. Les agrandissements de l'industrie préparent d'avance une place pour l'inévitable reflux que déterminera l'encombrement des carrières libérales. Il serait peut-être sage de hâter, de ménager et de régulariser une pareille réaction. De plus longs retards laisseraient s'aggraver le mal présent, et réserveraient pour l'avenir quelqu'un de ces retours violents qui ne s'accomplissent jamais sans désordre.

« Les moyens ne seront pas difficiles à découvrir, si l'on considère les motifs par lesquels se décident la plupart des vocations jurisprudentielles, littéraires, médicales. Du côté de la jeunesse, c'est l'amour-propre séduit par le prestige d'une position influente, c'est l'éclat flatteur qui s'attache à ces arts difficiles, et qui résulte lui-même de la naturelle supériorité du travail

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scientifique sur les occupations matérielles. De la part des pères de famille, c'est le besoin de voir s'épanouir sous une culture plus complète les facultés de leurs enfants, l'espoir de leur assurer une destinée plus brillante par un noviciat prolongé, enfin l'orgueil paternel qui se sait gré d'avoir dépassé la mesure des sacrifices ordinaires. Or si l'industrie recevait officiellement la consécration de la science, si elle sortait de roture pour ainsi dire et s'ennoblissait par une alliance publique avec les hautes disciplines intellectuelles, s'il y avait pour les connaissances sérieuses une place d'honneur au comptoir; le jeune homme qui croirait se sentir de la tête et du cœur, des pensées élevées et des inclinations généreuses, leur trouverait un exercice et une satisfaction légitime sans déserter la position sociale que la Providence lui avait faite. En même temps la prévoyance des parents serait rassurée par la perspective d'un cours d'éducation professionnelle, servant de transition et de lien entre les études classiques et les devoirs pratiques de la vie.

« Tandis que les professions mdustrielles gagneraient en considération et en sécurité, elles s'éclaireraient aussi d'une nouvelle lumière : de saines doctrines remplaceraient les traditions d'une routinière expérience et les caprices d'une imagination inculte. Et comme il y a dans la vérité, de quelque ordre qu'elle soit, une énergie salutaire, comme aux sommités de la théorie l'utile et le just« se rencontrent et se confondent, on pourrait espérer que l'instruction

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des classes qui nous occupent ne serait pas sans influence sur leur moralité.

« Ces observations pourraient suffire à établir l'utilité d'un enseignement supérieur pour l'industrie et le commerce. Il en faut maintenant prouver la possibilité. Car l'enseignement suppose l'existence antérieure des sciences enseignées ; il suppose des méthodes rationnelles, des notions systématiques.

« La sagesse antique avait abandonné les arts lucratifs à l'arbitraire de l'opinion, et réservait les immuables déductions de la philosophie pour les études désintéressées. C'était la conséquence de l'orgueilleux préjugé qui flétrissait le travail des mains comme le partage exclusif de la servitude. La réhabilitation du travail chez les sociétés modernes dev'^."t conduire à d'autres résultats : en mcme temps q.vil se fit sa part dans le monde politique, il dut réclrîn':r une place dans le monde intellectuel. Des sciences nouvelles se formèrent pour éclairer la production, l'échange et la distribution des richesses. Développées miaintenant par une lente élaboration, elles constituent un ensemble remarquable et se soutiennent mutuellement.— L'industrie n'est que l'application des forces de l'homme aux éléments féconds de la nature; elle doit trouver dans la connaissance de l'homme et de la nature les doctrines dont elle emprunte la clarté.

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Les unes seront de l'ordre moral, les autres de l'ordre physique : les premières se diviseront selon qu'elles auront pour point de vue principal le Juste ou l'utile ; les autres se distribueront en autant de cate'gories que les agents naturels propose's à leurs investigations (i).

« L'existence et le mérite des sciences industrielles et commerciales étant constatés, une seule difficulté reste, c'est de les faire entrer dans le cercle universitaire. — Mais ce cercle flexible ne s'est-il pas élargi sans cesse sous l'effort des siècles, et le nom même d'université ne renferme-t-il point l'idée d'un professorat encyclopédique, grandissant avec l'intelligence contemporaine ? — Ainsi aux sept arts primitifs, qui formèrent d'abord tout le domaine du savoir

(i) Je prends la liberté de faire remarquer combien est juste la distinction, combien est ne'cessaire l'alliance ici propose'e par Ozanam entre les deux ordres d'enseignement appele's à concourir au succès de toutes les professions commerciales et indus» irielles : si chacune d'elles, en effet, suppose des connaissances spéciales, toutes sont soumises à des lois, toutes reposent sur la double notion de droits à exercer et de devoirs à accomplir. Mais il faut se borner, et pour ne pas étendre outre mesure mes citations, je supprime à regret les considérations si judicieuses qui servent dans ce travail à justifier soit l'opportunité d'un double cours de dfoit, administratif et commercial, soit la place considérable qui revient aujourd'hui à l'économie politique dans les préoccupations de tous les esprits sérieux. Toutefois je me reprocherais de ne pas mettre en lumière quelques lignes relatives à la statistique, et où apparaissent dans tout leur jour la conscience et la pénétration que le jeune professeur de Lyon apportait dans l'étude de ces problèmes : ne dirait-on

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officiel (i), vinrent s'ajouter successivement la théolog'iQ, le droit et la me'decine. Puis un temps fut où la vieillefaculté des Arts dutse démembrera son tour : les sciences, fortes de leur importance nouvelle, se séparèrent d'avec les lettres et réclamèrent un département distinct. Les connaissances dont nous venons de parler ne peuvent-elles pas espérer quelque chose de pareil ? Portées par la faveur publique, elles viennent demander à l'Université la solennité de l'installation. Refuser de leur ouvrir ses cadres serait se laisser déborder par le mouvement des esprits ce serait abdiquer une partie de cette souveraineté pacifique si longtemps exercée sur eux, pour leur gloire et pour leur repos.

«Lesantécédentsnemanquentpas. Plusieurs d'entre les universités d'Allemagne, si jalouses pourtant de leurs usages et de leurs traditions, ont vu s'ériger dans

pas qu'il discernait longtemps à l'avance certains abus aujourd'hui trop communs :

« L'économie politique de'duit des lois : les faits qu'elle suppose sont de la statistique. Conçue sous des formes plus larges, cette dernière science ne se borne pas à recueillir des chiffres, à dresser des tableaux. Elle embrasse l'histoire et la ge'ographie commerciales. Elle porte son flambeau sur tous les marche's du monde, pour y découvrir les causes de leur opulence ou de leur abandon, et par les leçons du passé elle prévient les crises financières des temps futurs. Elle marque sur la carte du globe les points où pourrait s'écouler l'excédant des valeurs vainement offertes sur les places fournies. En même temps qu'elle signale sur des plages lointaines la demande négligée, elle apprend à Voffre téméraire la concurrence qui se prépare sur la frontière voisine. Là encore se rencontre la matière d'un cours qui ne saurait demeurer stérile, et qui joindrait à l'étendue des vues spéculatives, l'immédiate efficacité des applications de chaque jour »

(i) Allusion au trivhim et au quadrivium qui résumaient l'eu* seignement donné dans les écoles du moyen âge.

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leur sein une faculté spéciale sous le titre de Kamerale Wissenschaften^ sciences financières. L'administration, l'économie, la statistique y occupent des chaires dont quelques-unes sont devenues célèbres. En France, une ordonnance de la Restauration avait institué dans les facultés de droit des cours d'économie politiqie; mais cette disposition, d'ailleurs insuffisante, est demeurée sans effet. Enfin l'établissement du Conservatoire des arts et métiers, à Paris, présente un modèle qui n'aurait besoin que de subir, en passant sous la direction du ministère de l'Instruction publique, de légères modifications, et d'être reproduit sur les points principaux du pays, pour remplir complètement les vœux que nous avons exprimés.

« Cependant l'enseignement privé a pris les devants. Des cours particuliers de commerce s'ouvrent chaque jour. Beaucoup s'étendent jusqu'au droit commercial, et plusieurs se terminent par un traité sommaire d'économie industrielle. »

Ces pages, qui précisent avec tant de bonheur d'expression, avec tant de justesse de pensée, des vérités dont l'opportunité est à cette heure aussi frappante qu'au premier jour, restent comme un programme qui sera lu avec intérêt et appliqué avec fruit. C'est là, ajoute M. A. Cochin, un témoignage d'un ami des lettres au profit des sciences, et l'appel d'un maître expérimenté en faveurd'unealliance qui convient particulièrement à l'état et aux besoins de la société con- :cmporaine. C'est qu'en efi'et de toutes parts une voix

s'élève ; elle demande quelle éducation il faut donner à ces populations nombreuses qui sont émancipées, qui doivent être instruites et qui ne peuvent pas l'être d'après le système réservé à l'élite des esprits. Il faut armer pour la bataille de la vie une foule d'intelligences auxquelles il ne suffit pas de savoir lire, écrire et calculer ; il faut donner à une notable fraction de la jeunesse française une instruction spéciale et solide, qui lui permette d'affronter toutes les concurrences à l'intérieur comme au dehors. Encore une fois, voilà ce que, longtemps avant nos gouvernants et nos ministres, Ozanam avait discerné sûrement et nettement indiqué.

Mais il nous tarde de le suivre et de le retrouver sur le terrain où il doit cueillir ses véritables lauriers. Arracher à l'histoire ses secrets, ramener les lettres modernes à leurs premières origines, commenter d'une voix et d'une âme émues les beautés païennes de Virgile, ou les sublimités chrétiennes de Dante, voilà sa vraie mission. Lors de la soutenance de ses thèses en Sorbonne, plus tard au concours bien autrement solennel de l'agrégation des Facultés, s^es juges avaient d'avance rendu à ses étonnantes aptitudes un solennel et public hommage. Voici ce qu'on lit dans le r;)pport adressé au ministre par M. Mctor L- Clerc, président de ce dernier concours :

« M. Ozanam, déjà connu comme ses deux rivaux (MM. Egger et Berger) par les plus honorables épreuves devant notre Faculté, a semblé mériter le

premier rang, mo-ns par ses connaissances classiques, fort étendues sans doute, mais égales peut-être chez d'autres, que par sa manière large et ferme de concevoir un auteur ou un sujet, par la grandeur de ses commentaires et de ses plans, par ses vues hardies et justes, et par un langage qui, alliant l'originalité à la raison et l'imagination à la gravité, paraît éminemment convenir au professorat public. » De telles qualités nous expliquent seules son triomphe. A peine initié aux traditions universitaires, dépourvu de la forte préparation que dispensait dès lors l'Ecole normale, il ne comptait parmi ses juges ni maîtres, ni protecteurs, ni amis anciens : mais, comme l'a dit un témoin de ces épreuves mémorables, comment résister à cette instruction inépuisable, à cette abondance d'idées, à cette expression toujours vive, saisissante et colorée ?

Inutile d'ajouter que le jeune suppléant de la Sorbonne justifia et surpassa même ks espérances qu'avaient fait naître les premières manifestations de son talent. On le vit s'éprendre pour ainsi dire d'un égal amour pour la science et pour la poésie, animant }a pensée par la parole, et relevant la parole autant par la spontanéité de son enthousiasme que par l'emploi des plus heureux secrets de l'art.

Etudions-le d'abord sur un théâtre plus modeste. Voici en quels termes son plus brillant élève, M. Caro, dans un article déjà cité de la Revue contemporaine, l'a dépeint dans sa vive et familière attitude au milieu de ses rhétoriciens de Stanislas:

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« Il avait le secret d'intéresser tout le monde aux choses de l'esprit. Les âmes les plus stériles et hs plus glacées s'ouvraient aux impressions de sa parole, et sentaient naître je ne sais quelle curiosité nouvelle qui les étonnait elles-mêmes... Cette action pénétrante d'Ozanam sur les intelligences les plus rebelles, tenait au mouvement et à l'élévation morale de son enseignement. Il avait toutes sortes de prises sur l'esprit : il le saisissait par la raison, qu'il avait forte et exercée ; par l'imagination, qu'il avait brillante, et par une espèce de dialectique socratique où il excellait (i) et par laquelle, interrogeant l'élève et le conduisant avec art, il lui donnait l'illusion d'avoir trouvé ce qu'il lui faisait voir... Avec lui on aimait à penser. Il élevait doucement à son niveau les jeunes gens, encourageant leurs efforts, applaudissant de tout cœur au zèle heureux, plein d'une indulgente sympathie pour les écarts d'une fantaisie juvénile ou les échecs d'une intelligence pauvrement douée : pourvu que l'on fût courageux, il était content ; il adorait la bonne volonté.

« Il fallait l'entendre expliquer Virgile : il fallait le voir tenant à la main un vieil exemplaire des Géorgigiies^ lisant ce poème tout pénétré du parfum de la nature, s'animant à cette grave mélodie du vers latin, et après les essais malheureux de quelque écolier inégal à tant de perfection, reprenant la traduction

(i) Ace signe, qui ne reconnaîtrait aussitôt le disciple et rhéritier du digne abbé Noirot r

feibiement ébauchée, rectifiant le sens indécis, et luttant, à son tour, de grandeur avec une belle image, «l'harmonie avec cette poésie qui est l'harmonie même ! Avec tout cela pas l'ombre de pédantisme, Pingénuité et l'esprit dans leur vivacité naturelle, car Bavait de l'esprit, et du meilleur, du dus agile à la repartie, et du plus gai.

« A cette époque privilégiée de la vie d'Ozanam, où nous l'avons rencontré pour la première fois, et où sa maturité précoce retenait encore tout l'entrain et le premier élan de la jeunesse, il se livrait volontiers à cette aimable et franche gaieté d'esprit qui est un rafraîchissement au milieu des études austères. Il s'y abandonnait avec la sincérité d'une âme excellente et pure que les fortes douleurs n'ont pas encore touchée, et qui, pleine de la joie de sentir vivre sa pensée et son cœur, laisse de temps à autre cette joie de la vie intérieure éclater au dehors... Candide 8t-fin, c'était bien la manière d'être d'Ozanam, quand îl s'égayait, et s'il y a une contradiction, nous la met- ^ns à la charge de la nature, qui avait conservé à 0zanam la simplicité du cœur au milieu des raffinements littéraires de l'esprit.

« Ingénu et bon, il ne faut pas s'étonner s'il était pofuFaire parmi tous les jeunes gens réunis et groupés iïîtour de lui : je n'ai jamais connu maître plus aimé. Ea jeunesse allait à lui par d'inévitables sympathies, dt ce» sympathies, des deux côtés, étaient fidèles. On ^e se décidait pas à se passer de lui quand on l'avait ■3onnu. »

DE FRÉDÉRIC OZANAM igS

On nous accordera que de tels éloges, venant d'une telle plume, rendent ici tout autre témoignage superflu. Néanmoins, veut-onunepreuve décisive de la séduction qu'exerçait son enseignement? Nombre de ses élèves demandèrent spontanément à redoubler leur rhétorique,dans l'unique dessein de continuer un an de plus cette douce et féconde vie intellectuelle sous la discipline d'un maître aussi éminent. Lorsque, deux ans plus tard, sa nomination définitive à la Faculté des lettres le força à briser les liens étroits qui l'attachaient à cette jeunesse enthousiaste, ce fut un concert unanime de regrets, qui se traduisirent par les démarches les plus touchantes. Avec une classe de vingt élèves l'érudit chrétien avait trouvé le moyen de donner à la France plus d'hommes distingués, d'une religion éprouvée, d'un talent indiscutable, que les professeurs réunis de cinquante lycées.

Suîvons-Ie maintenant à la Faculté des lettres, dans la chaire qu'avait occupée avec tant de distinction M. Fauriel. Ici, la tâche du professeur était tout à la fois d'un ordre plus relevé et d'une préparation plus exigeante. Ozanam l'avait pleinement compris; l'exorde de sa première leçon en fait foi. Voici en quels termes pleins de modestie il inaugurait son enseignement :

« Au moment de paraître pour la première fois dans l'antique Sorbonne au milieu de tant de vieilles gloires rajeunies par de récentes illustrations, parmi tant de souvenirs rattachés depuis six cents ans à

l'histoire générale de l'esprit humain, on ne saurait se ^défendre de ces émotions profondes dont l'âme est toujours pénétrée aux heures solennelles de la vie. Surtout si la place où l'on vient s'asseoir était occupée par une érudition qui fait autorité pour l'Europe savante, et qui a porté des lumières inespérées sur les points les plus controversés de l'antiquité littéraire : alors la suppléance devient un périlleux honneur, et la gratitude n'exclut pas la timidité. Pour moi, un concours de circonstances personnelles légitime et multiplie ces alarmes. Inopinément appelé aux fonctions de la parole universitaire dont je comprends toute la responsabilité, à un âge où les études préparatoires seraient toujours insuffisantes, alors même qu'elles auraient été exclusives, j'ai dû vouer ces trop courtes années au noviciat d'une autre science, et je n'apporte ici qu'une voix exercée à de plus modestes ministères (1). »

Je ne sais s'il est facile à un profane de se représenter la somme étonnante de travail que coûte le moindre cours d'érudition : ce sont les textes originaux qu'on doit parcourir, les commentaires qu'on n'a pas le droit d'ignorer ; puis vient l'interminable série des opinions et des hypothèses, la succession presque infinie des théories et des systèmes : véritable dédale à

(i)On lira avec le plus grand intérêt cette première leçon touentière, consacrée par Ozanam au tableau de la littérature allet mande au moyen âge depuis le poème des Niebelungcn jusqu'aux œuvres philosophiques d'Albert le Grand. Elle a été insérée au tome second des Mélanges {Œuvres complètes, t. VIII, p. 1 55-186).

travers lequel il faut s'orienter d'abord, et ensuite se tracer à soi-même une route, au risque d'être appelé tantôt imitateur servile, tantôt novateur te'me'raire. Si encore on n'avait qu'à égrener une à une sous les yeux de son auditoire les notes réunies laborieusement au. prix d'infatigables recherches ! Mais il ne s'agit de rien moins que de reconstruire un tout vivant à l'aide de débris informes el, si l'on me permet cette comparaison, d'ossements épars : d'une poussière presque insaisissable il faut, par un prodige de l'art, tirer un édifice à la base solide, aux proportions harmonieuses, aux contours largement et sûrement dessinés.

La chose, on le devine, ne va pas sans peine ; mais Ozanam était en tout l'homme du devoir. Il faudrait l'avoir connu de près, avoir vécu dans son intimité pour mesurer ce que chacune de ses leçons lui demandait d'investigations opiniâtres à travers les documents et les matériaux de tout genre accumulés par son incessante activité (i); néanmoins, chose rare, au moment de communiquer à 'son auditoire les ré- «iultats conquis au prix de tant de labeurs, il rc-

(i) Combien admirent un tel exemple sans avoir le courage de le suivre 1 Et cependant, comme l'écrivait naguère M. Boissier, en face d'une littérature d'improvisation et de superficie, nous devons tenir plus que jamais à tout ce qui donne à l'esprit l'amour du savoir sérieux, le goût de l'exactitude minutieuse, la haine des généralités hasardées, le besoin d'aller au fond des choses et de ne parler que de ce qu'on sait. Ces qualités, précieuses dans tous les temps, sont surtout utiles au-. jourd'hui que nous sommes travaillés des maladies contraires, et à qui peuvent-elles mieux convenir qu'à ceux qui font provision d'élever la jeunesse ?

trouvait une élocution entraînante, souvent animée de tout le feu de l'improvisation. Mais puisqu'il ne nous est pas donné d'évoquer ici des souvenirs personnels, cédons la parole au plus éloquent peut-être de ses contemporains.

« Ceux-là seulement qui ont dit leur âme devant un auditoire savent les tourments de la parole publique, tourments qui arrachaient à Cicéron ce cri plaintif : « Quel est l'orateur qui, au moment de parler, n'a pas senti ses cheveux se raidir et ses extrémités se glacer? » Plus qu'un autre, Ozanam était sujet au mal de l'éloquence ; défiant de lui-même, il se préparait à chacune de ses leçons avec une fatigue religieuse, amassant des matériaux sans nombre autour de sa pensée, les fécondant par ce regard prolongé de l'intelligence qui les met en ordre, et enfin leur donnant la vie dans ce colloque mystérieux de l'orateur qui se dit à lui-même ce qu'il dira demain, ce soir, tout à l'heure, à l'auditoire qui l'attend. Ainsi armé, tout pâle cependant et défait, Ozanam montait à sa chaire. Il n'y avait rien de bien ferme ni de bien accentué dans son début : sa phrase était laborieuse, son geste embarrassé, son regard mal sûr et craignant d'en rencontrer un autre; mais peu à peu, par l'entraînement que la parole se communique à elle-même, par cette victoire d'une conviction forte sur l'esprit qui s'en fait l'organe, on voyait de moment en moment la victoire grandir, et lorsque l'auditoire lui-même était sorti de ce premier et morne silence, si accablant pour l'homme qui doit le soulever.

alors l'abîme rompait ses digues, et l'éloquence tombait à flots (i). »

Lors de ses débuts, il fallait que ses amis lui fissent cortège pour le ranimer, le calmer et le soutenir contre ses perpétuelles appréhensions. Après cin<| ans, après dix ans d'un succès ininterrompu, on pouvait le croire définitivement aguerri contre cette sorte de terreur irréfléchie : pour lui, son émotion demeurait la même, mais elle était si réelle et si sincère, qu'elle devenait par le fait un artifice admirable; iî y puisait des accents auxquels il eût été bien difficile de résister. En vérité, celui qui dans l'amphithéâtre de la Sorbonne voyait apparaître, pour la première fois, cet homme d'une taille médiocre et sans élégance, la tête entourée d'une épaisse chevelure noire, trahissant ses préoccupations intérieures sur sa phy— sionomie le plus souvent pâle 'et maladive, avait de la peine à pressentir qu'il était en face d'un des professeurs les plus éloquents de l'Université : au premier abord on l'eiàt bien plutôt pris en compassioa. Mais peu à peu le calme se faisait sur ses traits agités, la tête se relevait en même temps que s'illuminait k regard ; la voix, d'abord sourde et étouffée, retentissait sonore et vibrante, le front puissant secouait et dissipait tous les nuages. L'attention qu'il captivait par des récits touchants ou naïfs, ou qu'il étonnait par des réflexions fortes et profondes, il savait la retenir par mille traits éblouissants et variés. Sous son soufSc

(i) Le P. Lacordaire.

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les vieilles chroniques s'animent, les éve'ncments naissent, grandissent , prennent une physionomie vivante. Ces textes oubliés ou obscurs acquièrent une signification ou retrouvent une jeunesse qu'on ne leur soupçonnait pas : et de degré en degré, Tcrateur s'élève pour toucher parfois aux plus hauts sommets. Tel, ajoute M. Pellissier (i), un habile cavalier contient d'abord sa monture, se défie de son ardeur ; mais quand il s'est assuré et de lui-même et de son cheval, il rend la main, abandonne les rênes et accorde libre carrière à l'impétuosité du coursier à la fois ardent et docile.

De sa nature l'auditoire des cours de la Sorbonne est flottant et mobile : Ozanam eut le mérite, plus rare qu'on ne le pense, de s'attacher un public d'élite, charmé de jouir d'une science qui savait si bien se rendre agréable sans cesser jamais d'être sérieuse et solide. Je n'ai rencontré personne, écrivait Gh. Lenormant, qui, l'ayant entendu dans sa chaire, ne parlât de lui avec un mélange précieux de respect et d'affection. Comment en être surpris?

« Lorsque, tout rempli d'un sujet profondément étudié, et s'échauiTant peu à peu sous l'empire de quelque sentiment généreux de religion ou d'humanité qu'il savait faire jaillir des matières les plus arides, Ozanam, tout ému, tout palpitant, mêlait l'en-

(i) Les Gloires de la France chrétienne, p. 209. Le chapitre consacré à Ozanam est peut-être un des plus beaux de ce bel ouvrage.

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thousiasme à la science, passionnait rérudition, et élevait par moments la chaire du professeur au niveau de la tribune oratoire ou de la cliaire chrétienne, il passait sur son auditoire de ces fre'missements qui sont le témoignage de l'éloquence le plus incontestable, parce qu'il est le plus involontaire (i). »

Dans ces heures d'inspiration, le savant disparaissait pour faire place au poète, lequel, selon ses propres expressions, se tenait comme malgré lui sur le trépied. Certes, la plume d'Ozanam est une plume éloquente, et cependant lui-même regrettait dans ses écrits l'absence de cette chaleur c|ui, disait-il, ranimait quelquefois dans la chaire, et l'abandonnait trop souvent dans le cabinet.

Ainsi jamais ne s'est mieux vérifié le vieil aaage Peciiis est qiiod disert os facit. Si la parole d'Ozanam allait à l'âme, c'est parce qu'elle venait de l'âme. D'autres mettaient dans leur enseignement tout leur esprit : Ozanam n'était jamais plus heureux que lorsque son sujet lui permettait de laisser parler son cœur, et d'emprunter aux événements de l'histoire ou aux fictions de la légende quelque exemple touchant, quelque démonstration décisive de la divinité du christianisme.

Nous savons déjà avec quel empressement les juges les plus éminents de l'Université avaient apprécié et couronné son mérite. Plus tard, à mesure que les

{i) J.-J.i Ampère.' ' ' ' •"■ ■" .•..■.-..

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années le mirent dans un plus grand jour, il se vit entouré d'une sympathie croissante, la plus enviable, après la gloire, des récompenses d'ici-bas. Au temps du rayonnement le plus brillant de la Sorbonne, plusieurs de ses maîtres ou de ses collègues ont joui d'une admiration égale ou supérieure : aucun n'a mieux su se faire aimer. En veut-on une preuve?

Dans les années qui précédèrent immédiatement 1848, une partie de la jeunesse universitaire, inféodée aux théories de Quinet et de Michelet, affichait aux cours de certains professeurs, tels que M. Lenormant, des dispositions singulièrement hostiles. Ozanam n'avait jamais consenti à séparer sa cause d'avec celle de son ami ; bien plus, sans hésiter, il était intervenu de sa personne pour le protéger autant qu'il dépendait de lui contre des scènes de violence sans cesse renouvelées. Un jour vint (il fallait s'y attendre) où lui-même allait être en butte aux provocations tapageuses de ces fanatiques perturbateurs. En fut-il prévenu ? ou la Providence lui ménageat-elle, en cette occasion, une inspiration particulièrement heureuse? Toujours est-il qu'il fut tout à la fois si noble et si bon, si ferme et si attrayant, et, pourquoi ne pas l'ajouter ? si chaleureusement ap* plaudipar le reste de son auditoire, qu'aucun des conjurés n'osa prendre sur lui de commencer l'attaque. Son charme les avait désarmés.

Quant à ses élèves, sa leçon finie, chacun, au récit d*un témoin oculaire, se précipitait pour avoir un mot de lui, pour l'entendre encore ; on lui faisait

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ainsi un cortège le long des allées du Luxembourg, qu'il traversait pour rentrer chez lui. Que de courage au travail, que de fortes résolutions, que de vocations durables il sut inspirer à ses jeunes auditeurs ! C'est qu'en effet ce n'était pas assez pour lui d'éveiller le goût des choses intellectuelles, son ambition visait plus haut. Enfanter à la vérité des défenseurs, n'est-ce pas le premier honneur et le devoir le plus pressant de celui qui enseigne? Non que je m'exagère la portée morale d'un cours fait dans une Université, fût-ce même à la Sorbonne; mais il y a une classe d'esprits (et comment leur en faire un reproche ?) qui sont moins sensibles aux exhortations du plus renommé prédicateur, qu'aux conseils d'un maître qu'ils s'honorent d'avoir pour ami. Quelle confiance refuser à celui qui, après avoir reçu toutes vos confidences, éclairé vos premiers doutes et dirigé vos premiers pas dans la carrière, se trouve comme malgré lui si bien au fait de vos dispositions, de vos aptitudes et de vos imperfections personnelles (i)?

Mais le P. Lacordaire l'a dit avec raison : « C'est un rare secret que celui de la popularité, j'entends la popularité véritable, celle qui ne s'achète point par de lâches concessions aux erreurs d'un siècle : il

(i) Au temps d'Ozanam, on n'avait point encore imaginé, dans l'enseignement des Faculte's, ces multiples conférences où des travaux entrepris et poursuivis en commun aboutissent d'ordinaire à créer, entre maîtres et élèves, une véritable intimité. Et cependant quel professeur a eu sur la jeunesse stu« dieuse qui suivait son enseignement, une autorité plus durable et plus docilement acceptée?

suppose avant tout d'inébranlables certitudes et une persévérante direction. Il n'y a que les convictions invincibles qui régnent sur les âmes, surtout si le talent y rehausse la fermeté de la conduite et l'éclat du dévouement. » Telle fut la mission d'Ozanam,

Nous l'avons vu, il s'était préparé par une vie toute d'études, de recherches et de travail, à l'enseignement supérieur dont il était chargé. Ses amis, alarmés, essayaient en vain de contenir cette application excessive dont ils prévoyaient, hélas ! les fatales [consé* quences ; pour lui, jusqu'à sa dernière heure, il s'en fit une règle sacrée ; mais s'!l exerçait autour de lui une si profonde influence, ce n'était pas seulement par l'étendue et la sûreté de son inépuisable éru« dition, c'était encore et surtout par la droiture et l'élévation de son caractère, incapable de se plier à une démarche ou de se résigner à un silence que réprouvaient ses convictions.

Si l'on a pu dire de l'honnête homme qu'il ne peut trouver place dans notre société peu scrupuleuse qu'en employant toute sa finesse à dissimuler sa loyauté, que penser de l'homme de foi aux prises avec l'irréligion contemporaine? Combien, même parmi les moins timides, sont tentés d'acheter des suffrages au prix d'un amoindrissement de. leurs croyances ! Que de catholiques qui prêtent une oreille plus attentive aux dissertations de leur journal qu'aux enseignements infaillibles de l'Eglise, et qui, élevés sur la scène, s'étudient, au moyen d'interpré-

tations subtiles et de définitions arbitraires, à concilier leur foi avec l'esprit du siècle ? Qu'ils le sachent ou non, le monde a sur eux plus d'influence qu'ils ne croient en avoir sur lui. Ils veulent être puissants ; ils sont faibles selon Dieu. Quand, sur la terre, les préjuges et les passions auront cessé de tenir asservi le cœur des hommes, alors, mais alors seule* ment, le christianisme pourra chercher dans l'opinion publique son point d'appui, et pour ainsi dire son piédestal (i).

C'est un rêve chimérique que la conciliation du christianisme avec le monde ; mais ce sera toujours l'ambition des grandes âmes de réconcilier le monde avec le christianisme. Marche-t-on à ce but par des compromis équivoques entre Dieu et l'homme, entre les volontés du ciel et les intérêts de la terre ? Non ; seules la constance et l'énergie donnent droit à l'estime, et ce n'est qu'en ne redoutant jamais d'arborer son drapeau qu'on réussit à le faire respecter. Peutêtre par des complaisances incessantes et des ménagements sans fin se flatte-t-on de provoquer des adhésions d'un jour ; mais, osons-le dire, rien ne retarde davantage les progrès du bien que l'attitude flottante de ces hommes politiques qui , attachés à leurs croyances, ne les acceptent cependant en public qu'avec mille restrictions. La négation systématique et audacieuse de la vérité soulève, en dehors des

(i) « Si je voulais plaire aux hommes, écrivait saint Paul, je ne serais pas serviteur de Je'sus-Ghrist. »

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rangs de l'incrédulité, une répulsion invincible; son amoindrissement, au contraire, surtout quand on le présente comme une des conditions indispensables du maintien de la foi dans le monde, n'apparaît que trop aisément comme opportun et légitime (i).

Mais revenons à Ozanam afin d'admirer le courage avec lequel, comme étudiant d'abord, plus tard comme professeur, il défendit ses convictions. Quelques traits de sa vie suffiront à le démontrer.

Jeune encore, il assistait à Paris aux leçons du plus remarquable disciple de Cousin, Jouffroy. Ce même philosophe, qui devait plus tard décrire dans une page célèbre les ravages que le doute avait faits dans son âme, et qui, après avoir exposé pompeusement comment les dogmes finissent^ avoua humblement à son lit de mort que tous les systèmes ne valent pas une page de catéchisme, occupait alors un des premiers rangs dans la phalange rationaliste. Témoin de ses attaques contre la révélation, le jeune chrétien se sentit ému et indigné. Oserait-il, lui si inconnu, si isolé, convaincre d'erreur le philosophe qui régnait à la Sorbonne ? Cette réflexion n'arrête

(i) « Les temps sont trop avancés pour que l'on puisse encore impunément divaguer sur tout, disait, il y a déjà un demisiècle, un publiciste catholique : nous devons être sevrés de îa littérature d'académie, de la littérature de salon, de la littérature delà place publique. Une erreur radicale, la plus détestable des erreurs, pourvu qu'elle soit poussée à bout par un esprit sérieux, et qu'elle nous dévoile sur-le-champ toutes ses conséquences, vaut mieux aujourd'hui qu'une demi-vérité soutenue par la demi-science, aux grands applaudissements de la frivolité contemporaine. »

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pas le noble élan de son courage (i) ; il écrit à Jouffroy me première, puis une seconde lettre, et voyant que ce dernier n'en tient aucun compte, il rédige une protestation publique. Pour lui donner plus de poids, il faut qu'il recueille des signatures; dans ces temps de lutte virile, il n'eut pas à les chercher en vain. Quinze jeunes gens ajoutèrent leur nom à celui d'Ozanam, et, en présence de cette profession de foi écoutée avec respect par son nombreux auditoire, Jouffroy, cœur noble et élevé, malgré les préjugés qui pesaient sur son intelligence, rétracta ouvertement les paroles qui lui étaient échappées. Un témoin contemporain affirme que cette imposante démarche eut pour effet de rendre désormais les professeurs de la Sorbonne plus mesurés dans leur langage et plus comptables d'impartialité dans leurs jugements.

C'est avant tout dans la correspondance d'Ozanam qu'il faut lire avec quelle joie il annonce à ses amis ce succès inespéré, avec quelle fierté il leur apprend que « chaque fois qu'un professeur élève la voix contre la révélation, des voix catholiques s'élèvent à leur tour pour lui répondre. » Le champ d'action de sa foi s'étendait même bien au delà des limites de la France, et, lorsque, par exemple, en iSSy, Frédéric- Guillaume III, roi de Prusse, préludant à la politique

(i) La même indépendance d'une âme blesse'e dans ce qu lui tient le plus au cœur, se fait jour dans ce passage d'un de ses livres où il n'he'site pas à reprendre M. Guizot, alors au faîte de sa renomme'e et de sa puissance, au sujet des origines que l'historien de la civilisation européenne assignait à /autorité religieuse de la papauté.

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tardivement répudiée de son successeur, fît arrêter dans son palais épiscopal et emprisonner dans une forteresse de Poméranie Mgr de Droste, archevêque de Cologne, Ozanam mit tout en œuvre pour organiser une manifestation publique de la jeunesse chrétienne de Paris. C'est ainsi qu'il préludait à de plus sérieux combats ; dans la suite, en effet, le professeur resta fidèle aux traditions de l'élève, et Jamais on ne put lui reprocher d'avoir un seul jour caché par pusillanimité son titre et son drapeau de chrétien.

Les événements allaient d'ailleurs se charger de mettre sa constance à une rude épreuve. Certes, Ozanam ne se faisait aucune illusion sur le fâcheux esprit qui s'insinuait dans l'enseignement officiel, sur le peu de vigilance que mettaient dès lors certains de ses chefs à garantir les jeunes générations contre des doctrines manifestement subversives. Jamais la lutte n'avait été plus vive entre l'Université à laquelle il appartenait et où son talent lui avait conquis un avancement si rapide, et la F^rance catholique qui réclamait la liberté d'enseignement comme un droit d'autant plus sacré, que derrière cette cause s'agitait celle de la liberté même de l'Eglise et de son domaine souverain sur les âmes. D'un côté des attaques violentes, des cris de haine poussés contre la religion et ses ministres ; de l'autre une phalange compacte, bien résolue à combattre jusqu'au bout pour le triomphe de ses revendications.

Dans les hautes fonctions OÙ Dieu l'avait appelé.

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le professeur de la Sorbonne pouvait être tenté de croire sa conscience elle-même inte'ressée à ces trans<' actions que l'on qualifie si volontiers de prudentehabileté.

A la Faculté de Paris, Ozanam était l'unique défenseur de la vérité religieuse; « nul homme de /oi, au moins d'une foi éclatante, n'avait encore paru dans les chaires qui retentissaient chaque jotîî d'applaudissements donnés à d'autres doctrines -qw d'autres orateurs. » Voilà le temps et l'auditoire qu'il choisissait non seulement pour affirmer sâos détours sa foi catholique, mais encore pour com*; menter avec une visible prédilection les élans mj?&= tiques de Dante et les cantiques de saint François, d'Assise, tout pénétrés de piété et d'extase.

Obligé de se montrer homme de conciliation plus que ne le voulaient plusieurs de ses amis et certainement plus qu'il ne l'eût souhaité lui-même, Ozanam demandait chaque jour à Dieu la double grâce de isc sacrifier ni ses devoirs d'état par imprudence, ni saa honneur de chrétien par timidité. Nous n'avons poinâ cherché, dit-il un jour, à mettre dans la Faculté de Paris une division qui n'existait pas, à faire deus camps, à livrer des batailles ; mais jamais nous n'avons eu le malheur de déserter en face du devoir. Recueil- Ions ici le beau témoignaoe que lui a rendu k P. Lacordaire, son émule et son ami, au terme de cette mémorable polémique :

« Par la position qu'il tenait de Dieu, Ozanam éiok Cic nous tous le plus douloureusement placé. Catlio-

lique ardent, ami dévoue des libertés sociales, de celles de l'âme en particulier, parce qu'elles sont le fondement de toutes les autres, il ne pouvait cependant méconnaître qu'il appartenait au corps dépositaire légal du monopole de l'enseignement. Fallait-il rompre avec ce corps qui l'avait reçu si jeune, et comblé d'honneurs ? Fallait-il, demeurant dans son sein, prendre une part active et nécessairement remarquée, à la guerre qui lui était faite ?

« Ozanam conserva sa chaire : c'était son poste dan Ife péril de la vérité. Il n'attaqua point expressément rUniversité à laquelle il appartenait : c'était son devoir de collègue et d'homme reconnaissant. Mais i4 demeura dans la solidarité la plus entière et la plus avérée avec nous tous ; aucun des liens qui l'attachaient aux chefs et aux soldats ne subit d'atteinte. Il était, il fut de toutes les assemblées, de toutes les œuvres, de toutes les inspirations de ce temps, et ce qu'il ne disait pas dans sa chaire ou dans ses écrits, ressortait de son influence avec une clarté qui était plus qu'une confession. Aussi pas un seul moment de défiance ou de froideur ne diminua-t-il le haut rang qu'il avait parmi nous -, il garda tout ensemble l'affection des catholiques, l'estime du corps dont il était membre, et au dehors des deux camps, la S3^mpathie de cette foule mobile et vague qui est le public et qui tôt ou tard décide de tout. »

Si la Providence eût permis que la France entrât trente ans plus tôt en possession de la liberté de

l'enseignement supe'rieur, qu'eût fait Ozanam? Auraitil jugé préférable de demeurer à son poste, afin d'y continuer au profit du bien un genre d'action plus discret et plus périlleux jusque dans sa prudence ? Aurait-il obéi à ses inclinations secrètes et serait-il allé défendre la vérité là où il pouvait se donner à elle sans mesure et sans réserve ? Je l'ignore : tout ce que l'expérience autorise à dire, c'est que, dans l'un et l'autre cas, il eût suivi ou entraîné des exemples éga* lement honorables.

Mais n'a-t-il d'autre arme que sa parole, le professeur chrétien, fermement résolu à ranimer autour de lui avec le goût des choses sérieuses la fierté des nobles convictions, et non moins jaloux d'entretenir le sentiment du beau qui élève 1 s imaginations, l'admiration du bien qui échauffe les cœurs? son influence expire-t-elle avec les derniers applaudissements de son auditoire ? est-elle condamnée à ne jamais franchir l'enceinte presque toujours si étroite d'un amphithéâtre de Faculté? Peut-être en était-il ainsi au temps des pre* miers sages du paganisme, des Platon et des Aristote : de nos jours, plus ailée et plus rapide que la parole ellemême, la page imprimée portée par la vapeur s'en va à toutes les extrémités du monde civilisé répandre la vérité ou l'erreur, l'édification ou le scandale. La presse a acquis, j'allais dire, a usurpé depuis un demisiècle une importance si décisive, que ce second genre d'enseignement est devenu aussi nécessaire et souvent çlus fécond que le premier.

Ozanam de bonne heure le comprît, et s'il lui arrive de se demander non sans tristese: « Est-ce la peme d'e'crire pour ajouter quelques feuilles à celles que le vent de chaque niver balaie de nos jardins et de la mémoire des hommes ? » il vit ei il meurt la plume à la main(i). Venait-il d'entendre quelque confe'rence éloquente, d'assister à quelque discussion mémorable ? il gémissait en secret « de cette obscurité forcée où vont s'ensevelir des pensées qui devraient devenir l'opinion commune de tous les gens de bien ». A dixhuit ans, nous l'avons vu publier, au mépris de tout respect humain, ses Réflexions sur les écrits de SainU Simon ;)QunQ étudiant, lorsqu'en novembre i833 un groupe de catholiques déterminés fonda VUnipers, afin que chaque jour, sur le terrain des droits et des enseignements de l'Eglise, la défense répondit à l'attaque, il fut un des premiers à s'engager dans la vaillante phalange; mais ennemi par tempérament des polémiques brûlantes, il se réserva, comme la colombe de l'arche, un rôle plus pacifique^ écrivant sous forme de Variétés de remarquables articles qui préludaient a ses compositions futures. Plus tard, ce fut le Correspondant qui Qut VhonnQur de recueillir et de publier

(i) Le P. Lacordaire écrivait à Ozanam, qui venait de lui envoyer son travail sur Dante : « Il faut se garder de quitter la plume : sans doute c'est un rude me'tier que celui d'e'crire mais la presse est devenue trop puissante pour y abandonnei son poste. Ecrivons non pour la gloire, non pour l'immortalité mais pour Jésus-Christ. Crucifions-nous à notre plume. Quand personne ne nous lirait plus dans cent ans, qu'importe?... Que de livres, perdus aujourd'hui dans les bibliothèques, ont fait, il ^ a trois siècles, la révolution que nous voyons de nos yeux î »

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quelques-unes de ses plus belles leçons, revues par lui avec un soin infini. Enfin, que dire de ses grands ouvrages dont l'ensemble constitue une si admirable apologie historique du christianisme ? Chacun d'eux lut pour ce nouveau chevalier comme un champ clos où il descendait, armé de son talent et de sa science, pour se mesurer avec les préjugés, même les plus triomphants en apparence et les plus redoutables, comme un tribunal où il montait pour faire consacrer publiquement par l'impartiale histoire les droits imprescriptibles de la vérité »

En repassant dans sa mémoire trente ans de prédications incessantes de Jésus-Christ et de son Evangile, saint Paul écrivait ; Bomim certamen certavi. Comme plus d'un grand chrétien de ce siècle, Ozanam mourant a pu se rendre ce noble témoignage. Oui, par ses écrks comme par sa parole, il avait « combattu le bon combat ».

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