‹ La vie et les œuvres de Frédéric OzanamChapitre 13 sur 27 · LES CONFERENCES DE NOTRE-DAME ET LES CERCLES CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

LES CONFERENCES DE NOTRE-DAME ET LES CERCLES CATHOLIQUES

Bienfaits de l'enseignement supérieur chrétien.— Protestation publique d'Ozanam et de ses amis en faveur de l'Université qui venait de se fonder à Louvain. — La rrédication catholique et les besoins religieux de la jeunesse ; Pétition adressée par ûzanam à Sa Grandeir l'Arclicvcque de Paris. — Premiers succès de l'abbé Lacordaire. — Les Conférences de Notre-Dame: leur rôle, leur éclat, leurs résultats. — Utilité de centres de réunion et de travail pour la jeunesse studieuse : Cercles, Conférences littéraires, Sociétés d'étude?. — Part active prise par Ozanam au mouvement intellectuel de son temps.

L est des jeunes gens moins à blâmer qu'à plaindre. Aucune tradition chrétienne n'a entouré leur berceau : sous leurs yeux, au foyer domestique, aucun exemple de pratiques pieuses, j'entends de ces graves exemples qui laissent dans la mémoire une impression ineffaçable; plus tard, élevés dans des collèges et par des maîtres étrangers à tout esprit religieux, ils grandissent à leur insu dans une atmosphère d'indifférence, et si l'Egliseavec ses dogmes et ses prescriptions ne leur inspire pas de haine, elle n'a du moins à compter ni sur leur zèle ni sur leur amour. La miséricorde divine tient en réserve

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des voies imprévues afin d'e'clairer ces âmes dont bien souvent la sincérité native n'a besoin, pour reconnaître et embrasser la vérité, que d'un rayon soudain de lumière : où elle remporte ses plus éclatants triomphes, les moyens humains eussent peut-être invariablement échoué.

Mais ne songeons ici qu'à ces jeunes gens qui ont appris à prier sur les genoux de leur mère, qui ont vu leur père s'agenouiller avant eux et avec eux à la table sainte, qui enfin ont eu le bonheur de recevoir une éducation foncièrement chrétienne. A seize ans, à dix-sept ans, ils ont terminé leurs études secondaires, ils vont entrer dans le monde : si rassurantes qu'elles soient, ces garanties passées peuventelles répondre de leur persévérance ? Pour raffirmer, il faudrait ignorer et les tentations propres à cet âge et les mille prises que l'incrédulité se ménage par le livre savant, par la conférence publique, par l'article de revue, par le feuilleton de journal, sur ces âmes trop confiantes. On leur insinuera sur tous les tons, depuis le plus sérieux jusqu'au plus ironique, que le christianisme a fait son temps : que l'histoire dément ses origines, que la philosophie renie ses dogmes, que la science condamne ses traditions : que la nature mieux connue se passe victorieusement de Dieu et surtout de sa Providence : que les sociétés modernes, enfin émancipées, rejettent l'Evangile comme un fardeau désormais inutile. A l'heure actuelle, la critique historique et littéraire, qu'elle affecte des dcliois légers et frivoles avec Voltaire et Michelet, ou savants

et lourds avec Renan et cjuauss, ne Louche pas d'aussi près à nos croyances que les systèmes philosophiques et que les hypothèses scientifiques elles-mêmes, telles que les proposent avec aud^îce les naturalistes modernes.

Qu'on y prenne garde. C'est précisément à l'âge oii commence ce qu'on est convenu d'appeler l'enseignement supérieur, que viennent se poser devant l'intelligence les plus difficiles et les plus redoutables problèmes, ceux que soulève l'accord de la philosophie et de la religion, l'union de la science et de la foi. Ce complément de l'éducation n'en est-il pas au fond la partie capitale, puisque c'est alors que le jeune homme, parvenu à la plénitude de ses facultés, va décider non seulement de la carrière qu'il doit embrasser, mais, ce qui est bien plus grave encore, de la ligne religieuse et morale qu'il va suivre (i) ?

Quelle émotionchacun de nousn'a-t-il pas éprouvée lorsque, les puissances de l'âme sortant du demi-sommeil de l'enfance, il s'est senti appelé, après avoir été initié au bien par l'obéissance, à se diriger lui-même

(i) « Nous croyons que la question de l'enseignement supérieur est la grande question de ce temps-ci.

i( Nous le croyons pour y avoir beaucoup réfléchi, pour avoir beaucoup pensé aux causes des maux dont soulîre notre société.

« Nous le croyons en dépit de l'oubli où nos amis eux-mêmes semblent laisser ce problème pour courir aux questions brûlantes, qui passionnent, à si juste titre, hélas 1 les spectateurs de la grande lutte engagée, sur toute la ligne, entre la rcligioa et l'athéisme. »

(Qite vont devenir les facultés libres? par Mgr d'Hulst: brochure remarquable, à hiquc-lle nows fçi'ons pIuS d'iin emprunt dans les pages qui vont suivre.)

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par des principes librement clioisis ? Plus le moment est décisif et solennel, plus il importe que le jeune étudiant soit mis à l'abri de tout ce qui pourrait violemment ébranler ses convictions. Si précieux que soient les trésors de la science, jamais ils ne compenseraient la perte du trésor de la foi.

Aussi voilà où se porte l'effort principal de l'incrédulité et, en même temps, voilà ce qui dans l'Ancien comme dans le Nouveau Monde rend des Universités catholiques non plus seulement désirables et opportunes, mais impérieusement nécessaires. L'Eglise, qui a élevé les peuples modernes, combat et combattra toujours pour conserver la part qui lui est due dans l'éducation de la jeunesse : si elle triomphe, ce sera le salut de la civilisation chrétienne; si elle succombe, qu'attendre, sinon un retour graduel au paganisme corrompu des plus mauvais jours de l'antiquité ?

Or quels furent les sentiments d'Ozanam sur les graves questions auxquelles je viens de toucher ? Une page de sa biographie les met en pleine lumière : il convient de nous y ariêter quelques instants.

Lorsque en i83o la Belgique eut secoué le joug de la Hollande protestante, les catholiques de ce nouveau royaume comprirent combien contribuerait au maintien de leur foi la création d'un centre d'enseignement supérieur où ni rjrreur ni l'incrédulité ne pussent trouver accès. L'impiété s'en émut et tenta par des clameurs, des insultes et des menaces d'étouffer au berceau l'œuvre commencée. Dès que le bruit des excès accomplis se fut répandu, Ozanam, au nom de la

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jeunesse catholique de l'Université de Paris, rédigea une protestation pleine de noblesse. Que mes lecteurs en jugent :

« L'épiscopat belge vient de fonder une Université libre et catholique,

« Université catholique : cette nouvelle devait être un sujet de joie pour l'Eglise, heureuse de voir s'élever dans son sein un témoignage de plus de sa maternelle sollicitude, un monument de plus de l'immortelle alliance de la science et de la foi, un démenti de plus à ceux qui vont annonçant la mort prochaine du christianisme.

a Université libre : ce devait être un sujet d'orgueil pour tous les amis de la nationalité belge, fiers de voir fonder sur un sol si longtemps asservi une institution vierge de toute protection étrangère, vierge de toute intervention gouvernementale, se soutenant par ses propres forces, digne d'un peuple véritablement ami des lumières et de la liberté. »

■ Puis, après avoir flétri, comme ils le méritaient, les actes insensés qui avaient été commis, Ozanam terminait par ces paroles bien dignes de fixer l'attention :

« Nous disons enfin, que tout en reconnaissant les bienfaits de l'Université à laquelle nous appartenons et envers laquelle nous ne serons jamais ingrats, nous envions à nos frères de Belgique le bonheur de pouvoir recevoir le pain de la science d'une main connue, de la même main qui leur distribue le pain de' la parole sainte ; nous leur envions le bonheur de posséder un enseignement fondé sur une base solide, à l'abri

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de l'incertitude des systèmes : de pouvoir entendre parler le langage des lettres humaines sans entendre blasphémer les choses divines-, de ne pas être obligés, comme nous, d'écouter avec défiance les discours des maîtres et d'en faire deux parts : celle de l'erreur et celle de la vérité.

« Nous espérons qu'un jour la France jouira du même biemait. »

Et ces braves jeunes gens n'entendaient pas se borner à une manifestation purement platonique ; aussi ajoutaient-ils en terminant :

« Et en attendant, afin de témoigner de nos sym-» pathiesetde nos respects pour l'œuvre sainte et généreuse desévêques de Belgique, nous nous empressons de prendre des actions pour la soutenir. »

Qui n'admire la prospérité vraiment providentielle de cette Université de Louvain où, depuis près de soixante ans, la Belgique puise des forces toujours renaissantes pour lutter avec persévérance, et le plus souvent avec succès, contre les envahissements de l'incrédulité? On s'explique sans peine la satisfaction profonde avec laquelle Ozanam devait visiter plus tard Cette ville studieuse : témoin cette page où il consignait en 1840 les souvenirs de son passage en Belgique :

« Déjà au milieu des églises de la capitale, la prodigalité du luxe religieux, le nombre et la piété des fidèles m'avaient appris que je foulais un sol plein de foi. Malines et ses hautes tours archiépiscopales apparaissant à travers un nuage de vapeur, ses ateliers de

charité, ses écoles chrétiennes de commerce fondées par le cardinal actuel, me témoignaient de la parfaite alliance qui unit ici l'industrie et la religion. Mais Louvain, la Sorbonne des Pays-Bas, où deux fois sous Joseph II et sous Guillaume, une tentative schismatique de la part du pouvoir a suffi pour sou lever le peuple, Louvain, remis par les évêques nationaux en possession de son antique gloire, doté de quarante chaires, d'une bibliothèque de cent trente mille volumes, de trois collèges où les étudiants trouvent un asile pour leurs moeurs en même temps que d'inappréciables secours pour leur instruction, Louvain m'a fait voir comment l'Eglise, quand elle est maîtresse d'elle-même, sait s'emparer du patriotisme et de la science pour s'en faire d'honorables appuis. Nulle part je n'ai vu aimer si franchement ces trois choses : l'orthodoxie, la liberté et les lumières » (i).

Voilà sans doute un des secrets de cette haute position morale que le petit peuple belge a si rapidement conquise parmi ses aînés.

A son tour, après des débats mémorables, la France catholique a conquis, en 1875, la liberté de l'enseignement supérieur. Qu'eût fait en présc". ic de ce vote Ozanam, titulaire d'une chaire en Soibcr:ne?Jc ne prétends point le savoir : ce que Ton peur iCfirmer, parce que sa correspondance tout entière nous y autorise, c'est qu'il eût sincèrement et généreusement

applaudi. Hélas ! il ne s'agissait pour nous que d'une liberté précaire, à la merci (les événements ne l'ont que trop prouvé) des fluctuations de la politique. Quand la minorité de 1875 fut devenue à la Chambre la majorité de 1879, elle voulut avoir sa vengeance, et pour lui complaire, il se trouva un ministère empressé de mutiler cette liberté qu'il n*osait pas ouvertement abroger. Le nom d'Université interdit; les martres de l'enseignement libre écartés des Jurys d'examen, où ils n'avaient cependant figuré Jusqu'alors qu'à leur honneur : la gratuité des inscriptions votée avec une précipitation sur laquelle les déficits croissants du budget ont contraint naguère l'Etat de revenir : autant de mesures hostiles qui ne pouvaient manquer d'avoir un douloureux contre-coup dans nos Facultés naissantes. Et cependant la plupart ont survécu intactes à l'orage déchaîné contre elles : s'il en est qui se soient transformées, toutes, à l'heure où j'écris, continuent pour le plus grand bien de la patrie et de l'Eglise, à servir la double cause de la science et de la foi.

Veut-on connaître leur programme? Le voici, résumé par un de leurs plus éminents représentants, en quelques lignes où revivent les nobles et chrétiennes ambitions d'Ozanam : a Prendre résolument sa place dans le vaste atelier de la science; emprunter les méthodes nouvelles, mais les manier avec discernement, dans la sphère qui leur est propre •, n'abjurer du passé que ses erreurs, garder ses vraies conquêtes, sa psychologie, sa métaphysique, sa morale, et rap-

procher ces vérités supérieures, patrimoine antique de la pensée, des vérités nouvellement acquises par où se grossit son héritage, tel apparaît le rôle glorieux et fécond des Universités libres. Et ce rôle, mieux que personne, les croyants, les catholiques sont désignés pour le remplir, parce que la foi donne précisément à l'esprit cette fixité qui le préserve des aventures, et que les limites nettement tracées du dogme assurent à l'investigation scientifique toute la liberté nécessaire à son succès ».

Mais dans ces vastes Universités où toutes les sciences profanes comptent de nombreux et parfois d'illustres représentants, où leur conquête est la première préoccupation d'une jeunesse ardente, la vérité la plus essentielle, la seule absolument nécessaire, la vérité religieuse, sera-t-elle laissée à l'écart et n'aura t-elle pas, elle aussi, le privilège de soulever parfois un noble enthousiasme ?

Peut-être ne réfléchit-on pas assez qu'un des éléments de son action sur les âmes, c'est la forme et, si j'osais le dire, le vêtement extérieur sous lequel elle nous apparaît. Toute constante, tout immuable qu'elle soit, la vérité ne rencontre pas toujours devant elle les mêmes obstacles : ici elle doit triompher des persécutions du pouvoir, là des révoltes des passions, ailleurs des lâchetés de l'indifférence ou des fallacieuses objections de l'incrédulité. Il faut, pour qu'elle s'ouvre l'accès des cœurs, qu'elle se fasse toute à tous par la voix de ses dépositaires, et que dans son lan;-

gage se reflètent les diversités d'âge, de condition, de contrée et de siècle.

La jeunesse studieuse en particulier, en contact continuel et presque obligé avec tant d'ouvrages, de journaux, de publications hostiles à la révélation et à l'Eglise, la jeunesse si prompte à tomber, si prompte aussi à se relever au souffle d'une parole éloquente, a besoin de trouver au pied de la chaire sacrée une armure pour son intelligence, un stimulant à son énergie. La sève chrétienne a pu souffrir de ces longues années passées trop exclusivement au milieu des sages et des héros du paganisme : dans la société de Platon, de Cicéron ou de Sénèque, on oublie aisément l'admirable régénération dont l'humanité déchue est redevable à Jésus-Chrisf. Ecoutons le P. Lacordaire parlant de ce péril dont il avait failli devenir la victime :

« Je sortis du collège à l'âge de dix-sept ans avec une religion détruite et des mœurs qui n'avaient plus de frein, ayant devant moi l'idéal humain de la gloire. Ge résultat s'explique facilement. Rien n'avait soutenu notre foi dans une éducation où la parole divine ne îendait parmi nous qu'un son obscur, sans suite, sans éloquence, tandis que nous vivions tous les jours avec les chefs-d'œuvre et les exemples de l'héroïsme de l'antiquité. Le vieux monde présenté à nos 3'eux sous ses côtés sublimes nous avait enflammés de ses vertus ; le monde nouveau, créé par l'Evangile, nous était demeuré comme étranger. Ses grands hommes, ses feiuius, sa civilisation, sa supériorité morale et civile,

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le progrès enfin de l'humanité bous le signe de la Croix nous avaient échappé totalement. «

L'expérience eut bientôt révélé à Ozanam la triste réalité cachée sous ces paroles : et il aimait trop les âmes pour ne pas être affligé du vide dont elles souffraient. Saintement avide de ramener au bercail des brebis égarées, jaloux de relever l'empire de la foi et fort de l'adhésion unanime de ses nombreux amis, il présenta à l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen la pétition suivante qu'on nous permettra de transcrire et dont le texte, à la fois précis et éloquent se passe de tout commentaire:

« Monseigneur,

« Quand, l'année dernière, quelques Jeunes gens catholiques témoignèrent à Votre Grandeur le désir d'entendre de la chaire de vérité une prédication spéciale, destinée à encourager la foi de ceux qui croient encore, et à la ranimer dans ceux qui ne croient plus, vous daignâtes les accueillir avec une paternelle bonté ! Votre cœur les avait compris, et ils rapportèrent à ceux dont ils étaient les envoyés des paroles de consolation et d'espérance.

« Jusqu'ici cette espérance n'a pu se réaliser, et pourtant les mêmes besoins subsistent aujourd'hui, rendus plus sensibles par une longue attente.

« En poursuivant pendant une année encore les études par lesquelles la Providence veut que nous passions, plus que jamais nous avons pu reconnaître combien elles sont sèches pour le cœur et suiiics

pour l'intelligence, quand l'esprit religieux ne vient pas les animer. Plus que jamais nous avons senti la nécessité d'un enseignement chrétien qui sanctifie pour nous la science, et nous la montre comme la sœur de la foi.

« L'avidité, générale aujourd'hui, des Jeunes intelligences pour les études sérieuses, n'a point trouvé l'aliment qu'elle cherchait dans de vains systèmes, que chaque Jour voit changer, et que la raison abandonnée à elle-même élève et détruit. La religion seule, avec sa sagesse immuable, peut combler ce vide; déjà nous avons éprouvé une consolation bien douce à voir plusieurs de nos condisciples revenir à cette lumière dont ils ne s'étaient éloignés que parce qu'ils ne la connaissaient pas. Oh I si nous pouvions voir cet exemple suivi par toute cette Jeunesse des écoles à laquelle il ne manque, pour aimer le christianisme, que d'en savoir la beauté !..,

w II est un âge où l'homme, revenu ae ses premiers enchantements, et quelquefois de ses premières erreurs, éprouve le besoin d'une doctrine certaine qui, d'une part, affermisse son intelligence, coordonne et vivifie ses premières études en les rattachant à un ordre d'idées supérieur^ et, d'un autre côté, prépare sa vertu en lui traçant les règles de cette vie sociale où il va prendre une position définitive.

« La religion seule peut lui donner cette virilité d'âme nécessaire pour accomplir sa mission. Voilà pourquoi nous eussions désiré des conférences où l'on ne sefùt.j?as barné à entrer dans ledétail des preuves

de faft du christianisme, à démontrer l'authenticité de ses titres, à réfuter les objections vulgaires déjà tombées dans le mépris, mais où on l'eût développé dans toute sa grandeur, dans son harmonie avec les aptitudes et les besoins de l'individu et de la société. Là trouveraient leur place i une philosophie des sciences et des arts qui nous découvrît dans le catholicisme la source de tout ce qui est vrai et de tout ce qui est beau, afin qu'à cette source chacun vînt puiser suivant ses forces et sa vocation; enfin, une philosophie de la vie qui, sondant les problèmes de la vie humaine, expliquât à L'homme son origine, dirigeât sa marche et lui fît envisager sa fin. Nous eussions désiré que cet enseignement fût tombé de la chaire sacerdotale, parce que sur les lèvres du prêtre se trouve une grâce qui fortifie et qui convertit. A tous la porte serait ouverte, et ceux qui errent et ceux qui croient, confondus dans la même enceinte, simples auditeurs, recueilleraient en silence la parole sacrée, germe qui grandirait dans leur cœur, fécondé parla méditation. Peut-être, au milieu de ces jeunes gens réunis autour des mêmes autels, naîtrait un fraternel amour,'|qui les rapprocherait d'abord, et qui, s'épanchant ensuite, irait chercher l'indigence au dehors et lui porter secours (i).

« Alors, de toutes ces âmes rassurées par la foi ou consolées par la charité, s'élèverait un concert de

(i) Allusion discrète aux conférences de Saint-Vincent Je Paul, qui ne faisaient alors que de nnitre et dont les origiad» seront racontées dans le chapitre suivant.

louanges pour Dieu, de filiale reconnaissance pour l'Eglise, et de bénédictions pour celui qui aurait été l'auteur de tout ce bien.

(. Nous avons l'honneur d'être, Monseigneur, de Voiic Grandeur, les très humbles et très obéissants serviteurs et fils dévoués en Jésus-Christ. » Février 1834.

Suivent les signatures.

Une double tentative de ce genre s'était déjà produite sur un théâtre restreint, mais avec un succès qui suggéra immédiatement la pensée de la renouveler avec plus d'ampleur et de publicité. Chez M. Bailly, Fhôte préféré des jeunes étudiants catholiques, Fabbé Gerbet venait précisément d'inaugurer de savantes et pieuses conférences qui avaient un peu le prestige du mystère et dont Ozanam aimait à dire en souriant : « C'est maintenant que la lumière brille dans les ténèbres : Lux in tenebris lucet. » En même temps, au collège Stanislas, l'abbé Lacordaire, alors dans tout le feu de sa jeunesse et de sa conversion, tenait son auditoire suspendu à ses lèvres : les rares survivants de cette époque se souviennent des joies intellectuelles du petit groupe devant lequel se révéla pour la première fois le plus populaire des orateurs chrétiens au xix^ siècle. « Sa parole si originale et si fière, qui enseignait les antiques dogmes dans un langage si moderne, ne pouvait passer inaperçue, et bientôt la modeste chapelle fut trop étroite pour contenir la foule qui se pressait à cet enseignement merveilleusement approprié aux hommes de ce temps. Mais si le

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succès fut grand, il lut lodi a eue incontesté. Ces accents si nouveaux dans la chaire chrétienne effrayèrent certains esprits attardés dans les formes du passé. Us ne surent pas distinguer entre la vérité essentiellement immuable, parfaitement respectée par l'orateur, et la forme extérieure qui n'est que le vêtement variable et contingent de cette vérité, et que le jeune conférencier savait si bien adapter aux goûts d'un siècle qu'il aimait passionnément... Lacordaire "fut accusé de prêcher des nouveautés. Les conférences de Stanislas durent cesser (i). »

Cette défaveur momentanée était faite, semble-t-il, pour arrêter le zèle des pétitionnaires, dont la pensée, sans le nommer, se tournait d'elle-même vers Lacordaire : elle ne contribua, au contraire, qu'à le redoubler. La tâche, on le comprend, était délicate, et soulevait des hésitations et des appréhensions de plus d'un genre, au moment de la suspension de VAi'oiir et de la publication des Paroles d'un croyant. Mais on avait confiance dans la Providence et l'événement fut l'éclatante Justification de cette confiance : par un

(i) M.YdiVSiÛQr, Eloge du P . Lacordaire , — Ozanam a foit allusion à l'émotion profonde causée, dans les rangs de la jeunesse chrétienne, 'par la suspension de ces conférences : « Ce nous est un grand chagrin de voir ceux de nos frères égarés qui, à cette voix puissante, avaient repris le chemin de la vérité, s'en retournera leurs erreurs, secouant la tête et levant les épaules. Peut-être le Ciel veut-il ce silence, cette humiliation des catholiques comme un sacrifice de plus, peut-être avions-nous trop tôt relevé le front. Nous mettions notre orgueil dans la parole d'un homme, et Dieu met la main sur la bouche de cet homme, :i inque nous apprenions à nous passer de tout, hormis de la foi etde la vertu. » {Lettrts d'Oianam^T.X, p. l'ig, 5 février i835rj

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revirement inattendu et en apparence presque inexplicable, l'archevêque de Paris se décida presque subitement à céder aux instaiKesde M. Affre, alors son grand vicaire, et le jour (8 mars i835) où l'abbé Lacordaire prit possession de la chaire de Notre-Dame, ce qui n'avait été jusque-là qu'un beau rêve se transforma soudain en une saisissante réalité.

Une intime et complète communauté de vues et d'espérances unissait Ozanam à l'illustre orateur chrétien, qui en a rendu témoignage dans ce grand style dont il avait le secret : « Nous vivions dans la même vérité, mais aussi dans le même siècle, les mêmes aspirations, les mêmes pressentiments, et en descendant des devoirs et des sommets éternels, nous nous rencontrions encore au-dessous, là où les ombres commencent, où les doutes sont possibles, et où la foi elle-même ne suffit plus pour tenir les cœurs étroitement embrassés. » On devine, dès lors, la joie d'Ozanam et l'empressement infatigable avec lequel il travailla à faire connaître et goûter cett^ prédication si nouvelle. Détail aussi simple que touchant, qui nous est révélé par un de ses biographes: afin d'aplanir les difficultés à ses jeunes amis, et pour les mettre à même d'entendre mieux et plus commodément l'orateur, il arrivait à Notre-Dame deux ou trois heures avant la conférence, et s'établissait gardien d'un nombre considérable de places. Il les cédait ensuite aux étudiants qu'il avait invités à venir, et dont le zèle n'aurait pas été assez ardent pour les retenir plusieurs heures à l'église, jusqu'à l'arrivée du prédicateur»

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Ce que furent ces mémorables confe'rences, quels services elles rendirent à la cause de Dieu, nul ne l'ignore. Quelques lignes ont suffi au P. Lacordaire (i) pour en préciser le caractère :

(( On a demandé quel était le but pratique de ces conférences, de cette parole singulière, moitié religieuse, moitié philosophique, qui affirme et qui débat, et qui semble se jouer sur les confins de la terre et du ciel. Son but, son but unique, quoique souvent elle ait atteint par delà, c'est de préparer les âmes à la foi, parce que la foi est le principe de l'espérance, de la charité et du salut, et que ce principe, affaibli en France par soixante ans d'une littérature corruptrice, aspire à y renaître, et ne demande que l'ébranlement d'une parole amie, d'une parole qui supplie plus qu'elle ne commande, qui épargne plus qu'elle ne frappe, qui entr'ouvre l'horizon plus qu'elle ne le déchire, qui traite enfin avec l'intelligence et lui ménage la lumière comme on ménage la vie à un être malade et tendrement aimé! Si ce but n'est pas pratique, qu'est-ce qui le sera sur la terre? »

Comment cette promesse a-t-elle été tenue? Disonsle d'un mot, à la plus grande gloire de Dieu : magnifiquement. Le P. de Ravignan n'était que l'interprète des sentiments unanimes de ses auditeurs quand il leur disait, en parlant de son prédécesseur et de son émule :

(i) Dans la Préface cju'il a mise en tête de l'édiU»?» détinitive de 5e§ CQnJdiiiiii^i^s*

« Il VOUS fut donné, dans cette vaste basilique, trop étroite pour votre empressement, de rencontrer un orateur digne du choix pontifical, digne de vous. ^"ous vous plaisiez à retrouver, dans les libres épanchements de son âme, avec l'étonnante fécondité d'un rare talent, la vivante expression de son dévouement intime à vos plus chers intérêts. C'était un ami qui parlait éloquemmenr à vos cœurs, et, aux ac" cents de cette conviction ardente, vous ne pouviez refuser l'entraînement de vos religieuses sympa* thies (i). »

Ceux qui ont assisté, ne fût-ce qu'une fois, à ces conférences de Notre-Dame de Paris en perdront difficilement le souvenir. Dans les rangs serrés qui occupent cette majestueuse enceinte toutes les conditions et, chose plus étonnante, toutes les opinions sont confondues : le croyant coudoie l'incrédule, l'humble religieux s'assied aux côtés de l'homme du monde, et, sans respect humain, les fils de Voltaire se mêlent aux fils des croisés. A l'époque où parlait

(i) Je trouve dans la vie du P. Lacordaire, par le P. Chocp.rne, un heureux commentaire des passages que je viens de citer : « On voulait entendre à tout prix cette parole qui disait les choses anciennes avec un accent nouveau, qui, tout en plaidant la cause e'ternelle, avait des consolations et des espérances pour les sociéte's d'un jour, qui savait que Dieu a fait les nations guérissables et croyait que la première condition pour leur faire du bien était de ne pas les maudire. On acclamait ce christianisme si large et si ouvert, si sympathique, où l'homme et Dieu, l'Eglise et la société se rencontraient encore pour s'aimer après un demi-siècle de divorce, où la patrie tressaillait, où la vie était partout, où la jeunesse se sentait aimée, où le but et le mot d'ordre étaient toujours : En avant. »

le P. Lacordaire, on y voyait côte à côte Chateaubriand et Victor Hugo, Guizot et Cousin, les sommités de l'enseignement et l'élite de la magistrature* Jamais Bossuet et Massillon, appelés à prêcher « devant la cour la plus auguste de l'univers », n'avaient eu une popularité semblable ; jamais la chaire de la grande métropole parisienne n'avait vu s'agiter à ses pieds tant de tlots pressés et palpitants.

N'est-ce pas un admirable et consolant spectacle que la parole sainte régnant par la bouche d'un moine inspiré sur cette foule immense, et la même émotion religieuse s'emparant d'âmes venues de points si opposés ?

Voici comment Ozanam lui-même se plaisait à le décrire dans un article composé presque à la veille de sa mort, et consacré à la mémoire d'un des plus célèbres évêques parisiens du moyen âge :

« Derniers venus d'un siècle las et épuisé, nous nous pressons sous les voûtes élevées par la simplicité hardie de nos aïeux : jeunes ouvriers arrachés à la corruption des ateliers, jeunes soldats enlevés à la licence des casernes, disciples des écoles, hommes de lettres et hommes d'Etat, échappés au naufrage de toutes les doctrines et de toutes les révolutions. Le successeur de Maurice de Sully, comme lui conduit aux honneurs de l'Eglise par la science et par la vertu, comme lui béni des pauvres, monte dans la même chaire pour y porter la même parole. Et, lorsqu'il finit en entonnant le Te Deum, quand l'hymne de la reconnaissance, répété par trois

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roille voîx, ébranle les nefs triomphantes, nous touchons aux générations qui les ont bâties, les sept cents ans écoulés disparaissent comme un jour; 1 pensée du temps s'évanouit et ne laisse plus courir dans l'assemblée frémissante que le sentiment d<* Féternité (i). »

Et quand l'orateur a cessé de suspendre à ses lèvres la multitude attentive, quand ces flots d'auditeurs se pressent par les trois portes du temple pour couvrir îa place, arrêtez-vous un instant et jetez les regards tn arrière : considérez cette grande basilique, avec sa feçade majestueuse et ses tours séculaires, laissant apercevoir par son portail ouvert la nef illuminée : TOUS y verrez, pour me servir des expressions mêmes d'Ozanam, une image de l'édifice sacré de la foi, dont les mystères aussi sont imposants et sévères au dehors, mais recèlent au dedans d'infinies clartés.

En parlant de son œuvre, le P. Lacordaire aimait â répéter : « C'est une préparation à l'Evangile. D'auîres viendront après : ils feront mûrir l'épi, ils le cueilleront sous leur faucille. » Cette prophétie reçut mn premier et visible accomplissement lorsque, quelques années plus tard, en 1842, leP.de Ravignan compléta cette mémorable institution par la retraite annuelle de la semaine sainte, retraite suivie de la «©mmunion générale de Notre-Dame, le jour de Pâques (2). Assurément Dieu seul a pu mesurer les

(i) Correspondant à\i 25 avril i853.

(2) Qu'on me permette de reproduire ici quelques-unes des

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résultats durables de tant d'éloquentes prédications; mais n'eussent-elles eu d'autre mérite que d'être pour les cœurs catholiques une douce revanche des ironies, des mépris et des cris de triomphe de la presse incrédule, il suffirait pour que nous eussions à remercier la Providence d'avoir suscite à notre cause d'aussi brillants défenseurs. Et ce qui achève de montrer qu'il s'agit ici d'une œuvre providentielle, c'est que depuis i835, c'est-à-dir depuis plus d'un demisiècle, cet attrait, cette puissance, ce prestige de la parole catholique dans l'une des premières chaires du

réflexions éloquentes qu'inspirait ce pieux spectacle à un jeune et de'jà brillant professeur, Anatole Fougère, moissonné, comme Ozanam, à la fleur de l'âge : « Etaient-ils des fanatiques et des illuminés, selon le mot d'un dédaigneux critique, ces trois ou quatre mille hommes qui chantaient d'une voix lente et grave, sous les voûtes de la vieille basilique, le vieux symbole de nos pères? Non, c'étaient des hommes habitues, pour la plupart, à la réflexion et à l'examen, des esprits sérieux et pénétrant au fond de leur cœur. On eût été étonné de voir quelle variété de caractères, de sentiments, d'aspirations, de besoins dans cette foule d'âmes, depuis le jeune étudiant de nos écoles, qui venait chercher ce que l'expérience de tant de générations, qui ont fait tour à tour le voyage d'ici-bas, a proclamé « le viatique par excellence de la vie » : depuis l'homme heureux dans sa carrière et dans ses entreprises, qui apportait ses actions de grâces et appelait sur sa prospérité les bénédictions du Père céleste, jusqu'à l'homme environné de maux et renversé dans ses espérances, qui suppliait le divin Consolateur de secourir sa détresse et peut-être de s'asseoir à son foyer désolé. Et l'auguste Sacrement s'applique à tous ces états, répond à tous ces besoins, satisfait à tous ces désirs... Qui saura jamais combien une communion générale, comme celle de Notre-Dame, représente de bonnes résolutions formées, d'engagements pris et dont beaucoup, on dépit de la fragilité humaine, seront tenus, de sacrifices méritoires et définitifs, sacrifices de préférences et d'aversions, de préjugés et de haines, de passions violentes at de pensées superbes? »

l60 LA VIE ET LES ŒUVRES

monde se sont tiansmis de main en main sans jamais s'interrompre, sans jamais s'affaiblir.

Sans doute, chaque grande ville ne saurait prétendre à posséder son Monsabré et son Lacordaire : toutefois serait-ce former un vœu téméraire, de souhaiter que dans tous les centres d'enseignement, rendez-vous de la jeunesse studieuse, il y eût ainsi, à l'c/.cmple des premières conférences de Tabbé Lacordaire au collège Stanislas, une prédication spécialement consacrée au-'C jeunes gens, une prédication qui fortifiât leur intelligence contre les erreurs contemporaines, et qui, en leur montrant la route ardue du bien, fît constamment appel à leur honneur et aux sentiments les plus généreux de leur nature, une prédication qui s'adressât moins aux convictions solides qu'aux croyances ébranlées et chancelantes, et qui n'eût pas plus d'éloges pour l'innocence demeurée fidèle que de ménagements pour la vertu reconquise par le repentir (i)?

Mais suftit-il au jeune homme de trouver à son entrée dans le tourbillon de la vie un aliment à son intelligence et un soutien à sa foi ? Ce sont là des secours précieux, sans nul doute : est-ce assez pour pouvoir conserver dans son cœur le contentement et la paix?

(i) Ecoutons ici la voix d'un profond moraliste, Jules Simon : « Lorsque, au temps de la jeunesse, une place a été faite il l'amour des choses éternelles, il faut une métamorphose bien invraisemblable pour que, sous les cheveux bumcs, rien ne survive de ^^nciennt Jnergie et du premier enthousiasme. »

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Suivons-le loin ^,c -. .,.ic .. Jans les graiiucs

cités où l'appelle impérieusement le soin de son avenir. En échange de cette famille qu'il vient de quitter, et sous les ailes de laquelle s'était abritée Jusque-là son existence, en échange de ses compagnons d'enfance auxquels il a dû dire adieu, ne rencontrera-t-il autour de lui que le vide et la solitude ? Alors, soit qu'il cherche avidement une distraction dans le3 dissipations du monde, soit qu'il préfère s'envelopper stoïquement dans sa tristesse, quelle destinée est la sienne? Je ne saurais mieux la dépeindre qu'en reproduisant quelques paroles du vénéré M. Beluze, dont le cercle catholique de Paris garde pieusement le souvenir. Elles sont tirées d'un de ces discours où il laissait déborder toute la poésie en même temps que toute la bonté de son âme :

« Le vent apporte à l'humble plante cachée

dans le gazon un germe qui la féconde ; l'hirondelle, aux mauvais jours d'automne, rencontre un compagnon : le cœur de l'homme serait-il seul condamné à l'isolement avec ses étreintes glaciales et ses tortures intimes ? Vous l'avez éprouvé, n'est-il pas vrai, ce sentiment d'indéfinissable angoisse qui fait rêver de la patrie absente et glace l'âme, plus froid qu'un souffle d'hiver. Seul dans ce modeste fauteuil, en face d'un livre acheté d'hier, vous avez songé au foyer, à votre père, à votre mère en larmes ; vous avez surpris comme un écho lointain de ces dialogues animés qui trompaient la longueur des soirs d'octobre. Puis, prêtant une oreille plus attentive, vou*

n'avez entendu que la pluie qui fouettait vos vitres ou les murmures confus de la cité : votre cœur s'est serré et vous avez pleuré.... Et quand l'ennui vous gagne, que faire? Se plonger dans l'étude! On le conseille; mais les brouillards qui montent du cœur obscurcissent l'intelligence, et ce n'est pas quand les yeux sont en larmes que l'esprit est dispos. Et pourtant à vingt ans l'heure n'a pas encore sonné des tristesses et des brumes éternelles.... Le plaisir passe alors avec son cortège tapageur et ses enivrantes séductions. Donnera-t-il le repos à ce cœur brisé? Hélas! il passe dans l'âme comme un torrent, et ne laisse après lui que des ruines. »

Or qui jamais ressentit plus profondément qu'Ozanam ces tristesses intérieures, perpétuelle tentation du jeune homme au moment où il est laissé seul aux prises avec le monde, avec les événements et avec lui-même? Dans un chapitre antérieur de ce travail, j'ai cité quelques lettres du jeune étudiant, et mes lecteurs ont encore présentes à l'esprit ces pages touchantes. Lorsque plus tard il travailla avec persévérance à créer un centre de réunion aux jeunes gens arrachés à leur famille par la vie intellectuelle ou élégante de la capitale, il montrait qu'il n'avait point oublié le beau vers du poète :

Non Ignara mali, mi»;ris succU'rerc di««o.

Un passage remarquable de sa correspondance nous initie aux laborieux débuts de cette œuvre à

laquelle il apporta, durant sa vie entière, une part active de dévouement. On me saura gré ici, j'ose le croire, de céder une fois de plus la parole à l'éminent écrivain; c'est à l'un de ses amis qu'il s'adresse :

« Lorsque tu viendras à Paris, je pourrai t'introduire dans une sphère nouvelle où tu ne trouveras sans doute ni brillantes fêtes ni joyeux tumulte, mais où tu rencontreras en échange des jouissances plus pures et plus fécondes.

« Tu sais quel était avant mon départ de Lyor* l'objet de tous mes vœux. Tu sais que j'aspirais à former une réunion d'amis travaillant ensemble à l'édifice de la science, sous l'étendard de la pensée catholique. Cette idée était resiée longtemps stérile; seulement un ami m'avait ouvert la porte d'une réunion littéraire très peu nombreuse, dernier débris de l'ancienne Société des bonnes études, mais dont les habitudes peu scientifiques ne laissaient presque pas de place aux investigations sérieuses. Une étroite eaceinte nous rassemblait : à peine quinze membres étaient fidèles à ce rendez-vous studieux, à peiac les hautes questions de l'avenir et du passé osaientelles s'y produire. Aujourd'hui cette société a grandà d'une merveilleuse manière : elle compte soixante personnes dont plusieurs portent des noms qui ne manquent pas de célébrité... Les uns, voyageurs précoces, ont visité plusieurs parties de l'Europe, et Tue même a fait le tour du monde : il en est qui ont approfondi les théories de l'art, d'autres qui ont sondé

les problèmes de l'économie politique. Le plus grand nombre se livre à l'étude de l'histoire, quelquesuns à la philosophie. Nous avons même deux ou trois de ces âmes choisies à qui Dieu a donné des ailes et qui seront un jour des poètes, si la mort ou les tempêtes de la vie ne viennent pas les briser en chemin. Le domaine tumultueux de la politique est en dehors de nos excursions. Mais partout ailleurs pleine et entière liberté...

« Nous sommes surtout une dizaine, unis plus étroitement encore par les liens de l'esprit et du cœur, espèce de chevalerie littéraire,, amis dévoués qui n'ont rien de secret, qui s'ouvrent leur âme pour se dire tour à tour leurs joies, leurs espérances, leurs tristesses.

« Quelquefois, lorsque l'air était plus pur et la brise plus douce, aux rayons de la lune qui glissaient sur le dôme majestueux du Panthéon, le sergent de ville, l'œil inquiet, a pu voir six ou huit jeunes hommes, les bras entrelacés, se promener de longues heures sur la place solitaire : leur front était serein, leur démarche paisible, leurs paroles pleines d'enthousiasme, de sensibilité, de consolation ; ils se disaient bien des choses de la terre et du ciel, ils se racontaient bien des pensées généreuses, bien des souvenirs pieux ;ils parlaient de Dieu, puis de leurs pères, puis aussi de leurs amis restés au foyer domestique, puis de leur patrie, puis de l'humanité. Le Parisien stupide qui les coudoyait en courant à ses plaisirs, ne comprenait point leur langage ; c'était une langue morte, que peu

de gens connaissent ici. Mais moi, je les comprenais : car j'étais avec eux et en les entendant je pensais et je parlais comme eux, et je sentais se développer mon cœur; il me semblait que je devenais homme et j'y puisais, moi si faible et si pusillanime, quelques instants d'énergie pour les travaux du lendemain (i). »

L'œuvre de science chrétienne décrite en si beaux termes dans cette lettre d'Ozanam, a traversé depuis îors bien des vicissitudes (2); jamais elle n'a rayonné de plus d'éclat qu'au temps où des savants éminents, à la tête desquels brillaient le baron Gauchy, Pardessus, le vicomte de Villeneuve, Raoul-Rochette, fondèrent Vhistitut catholique. Voici l'esquisse qu'en retrace une plume éloquente :

«... On traversait alors une époque où les passions anti-religieuses se déchaînaient avec violence. Aux cours publics de la Sorbonne et du Collège de France, des cris presque sauvages répondaient à des applaudissements frénétiques, et souvent la leçon finissait par des tumultes indescriptibles et des scènes sans nom.

« L'un des principaux objets des fondateurs de l'Œuvre nouvelle fut précisément d'apporter un remède à ces abus. Sous le nommodest- j Conférences,

{i) T. X, p. 73. — La lettre est du 19 mars iS33.

(2) Deux années plus tard, en i835, Ozanam e'crivait avec autant de modestie que de franchise, à l'un de ses plus intimes confidents : « Nous avons bien encore des confe'rences littéraires, mais les pauvrettes sont mourantes, et ce n'est pas moi, à coup iûr, qui les sauverai. »

on organisa des réunions dans lesquelles devraient être traitées les questions littéraires ou scientifiques qui, par leur importance et leur actualité, offraient le plus d'intérêt... Une jeunesse studieuse et avide de savoir, disait Cauchy, a espéré que les maîtres de la science, les hommes que distinguent et des talents éprouvés et un attachement sincère à la foi catholique, ne refuseraient pas de lui servir de guides. Cet espoir ne sera pas trompé (i). »

Ai-je besoin d'ajouter que dans le Comité formé pour les lettres Ozanam faisait admirer la profondeur de ses vues, la chaleur communicative et la poésie de sa parole? Cette précieuse tradition a été depuis continuée, autant du moins que le permettaient les circonstances, parles Cercles catholiques fondés dans la plupart de nos grandes villes (2) : et pour celui qui écrit ces lignes ce sont de bien doux souvenirs que ceux qui s'attachent à la Société des études catholhues^

(i) La Vie et les travaux au ùaron Cauchy, par C.-A. Valson. — On lira avec le plus vif intérêt, dans l'ouvrage consacré par réminent doyen delà Faculté des Sciences à la vie et aux travaux d'André-Marie Ampère (p. 177 et suiv.) le récit des débuts de l'Académie fondée à Lyon par les soins d'Ampère, dans le courant de l'année 1S04, sous la dénomination de « Société chrétienne ». Elle n'eut pas sans doute une longue durée : mais tous ceux que cette initiative généreuse avait ainsi groupés demeurèrent dans la suite étroitement unis.

(2) On m'excusera de nommer ici avec une prédilection particu* lière le Cercle de Paris, si intelligemment organisé et dirigé, si agréablement installé aux portes mêmes du beau jardin du Luxembourg, à proximité de toutes les grandes écoles. Le nom d'Ozanam, par une juste reconnaissance pour sa mémoire vénérée, a été donné à la conférence littéraire qui y réunit chaque semaine une jeunesse ardente à la discussion.

créée en 1878 dans la capitale, à l'ombre et avec le concours de l'Université catholique de Paris.

Son programme avait été en quelque sorte tracé à l'avance par Ozanam dans une de ses lettres les plus remarquables (i); il pouvait se résumer dans ces seuls mots ; « Développer l'intelligence humaine sous les auspices et pour la gloire du christianisme. »

Rappelons en terminant les grands exemples que nous donnent nos frères de l'étranger. Les catholiques belges qui ne demandent le triomphe de leur cause qu'à la pratique courageuse et persévérante des libertés publiques, puisent dans leurs Cercles un de leurs principaux éléments de force et d'influence. L'Allemagne (2), la Suisse et l'Italie ont leurs associations ouvrières, leurs sociétés d'étudiants, leurs unions de jeunesse qui, par des voies différentes, travaillent au même but et rendent d'inappréciables services; mais, qu'il me soit permis de le répéter, il est bon, il est désirable et éminemment désirable que dans chacune de nos villes studieuses ou industrielles il y ait pour la jeunesse un sûr asile, où elle trouve des amis et de bons exemples, où tous, dans une fraternelle unité de principes et de sentiments, se réunissent pour prier

(i) Lettre à M. de La Noue, du 24 novembre i835. (T. X, p. 191 et suiv.)

(2) Accordons ici une mention spéciale à la Gœrresgeseilschaft. Fondée le 25 janvier iSjôJouroù l'Allemajîne catholique célébrait le centenaire de la naissance de l'illustre historien et publiciste Gœrres, cette Société, qui depuis a fondé plusieurs revues savantes auxquelles elle accorde son patronage, se propose comme but exprès de travailler au progrcs de la science éclairée par la foi.

ensemble, étudier ensemble, travailler enscmL.., être ensemble joyeux et vertueux : où l'on s'encourage mutuellement à une vie virile et laborieuse, tout en cherchant un délassement commun dans des divertissements légitimes : où l'affection redouble les joies et soutienne dans les peines, où se nouent et se resserrent ces liens de solidarité chrétienne qui ont sur la vie entière une si décisive influence. Qui compterait les louables entreprises, les grandes actions que le parfait accord de quelques amis a seul rendues possibles, surtout lorsqu'il s'agit d'une de cesamitiés qui, fondées sur le terrain solide des aspirations généreuses et de l'harmonie des cro^'ances, demeurent inébranlables à travers la diversité des fortunes politiques, à travers les vicissitudes inséparables de l'âge et du cours de toute vie mortelle, d'une de ces amitiés bénies du Ciel auxquelles s'applique à la lettre la belle définition d., Bossuet : « un commerce pour s'aider à mieux jouir de Dieu»? Et dans un temps où l'association est la dernière arme que les hommes de foi puissent opposer aux progrès menaçants de l'impiété, comment apprendraient-ils trop tôt à seconnaître,à segrouperet à s'unir pour la défense de leurs principes, de cet amour qui est plus fort que tous les obstacles, plus fort que la mort ? Foî^tis, ut mors^ dilectio .

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