‹ La vie et les œuvres de Frédéric OzanamChapitre 14 sur 27 · LA SOCIÉTÉ DE SAINT-VINCENT DE PAUL · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ DE SAINT-VINCENT DE PAUL

Charité inépuisable de FrédeFic Ozanara; émotion qu'il éprouve à la vue des misères matérielles et morales des classes souffrantes : ses généreux desseins. — Première réunion tenue en mai i833 : obstacles à vaincre. — Intervention de la sœur Rosalie. — Proposition de division en deux conférences : éloquents débats soulevés à cette occasion. — L'opinion d'Ozanam triomphe: extension merveilleuse et inespérée de la Société de Saint-Vinc.nt de Paul : Ozanam en demeure, jusqu'à ses derniers jours, l'infatigable propagateur. ^ Heureux résultats de cet enrôlement spoataaé de l.\ jeunesse CJtholique sous la bannière de la charité.

E même que notre siècle paraît avoir pour f^lifi}^ défaut dominant l'égoïsme, de même, et Qjl par une conséquence inévitable, le grand péril social, c'est une scission profonde entre les opinions et plus profonde encore entre les intérêts : d'un côté, le camp des riches et de la cupidité qui veut amasser sans relâche, de l'autre le camp des pauvres et des convoitises envieuses qui ne songent qu'à ravir : entre deux une haine irréconciliable. Le seul espoir de paix, s'il en est un encore, c'est la charité. Comment ne pas admirer ici, à côté et peutêtre au-dessus de toutes les autres vertus d'Ozanam,

cette existence de dévouement héroïque, d'autant plu5 méritoire devant Dieu qu'il la dérobait avec plus de soin au regard des hommes ? Il est rare sans contredit de voir la compassion pour les douloureuses réalités de la vie s'allier avec le goût des spéculations intellectuelles. Quiconque habite ce que les anciens appelaient « le temple serein des sages » est volontiers indifférent aux misères dont il n'a pas lui-même à souffrir. « Ozanam, au contraire, avait reçu à la fois les deux dons, celui d'une ardeur scientifique extrême, et celui d'une sensibilité non moins active aux maux de ses frères (i). »

Volontiers il se fût approprié cette belle parole d'un autre grand catholique, Donoso Gortès : « Je n'ai jamais regardé le pauvre assis à ma porte sans penser que j'avais en lui un frère. » Sa charité s'inspirait aux sources les plus hautes. « Nous ne voyons Dieu, disait-il, que des yeux de la foi, et notre foi est si faible î Mais les hommes, mais les pauvres, nous les voyons des yeux de la chair; ils sont là, nous pouvons mettre le doigt et la main dans leurs plaies, et les traces de la couronne d'épines sont visibles sur leur front; ici l'incrédulité n'a plus de place possible. Nous devrions tomber à leurs pieds et leur dire avec l'apôtre : Tu es Dominus et Deus tiosier. »

Ses biographes nous rapportent mille traits touchants de sa pieuse abnégation. Au milieu de ses travaux multipliés, à la veille de son concours, il quittait

(i) Le P. Lacordaire.

ses livres et sa famille pour aller le soir apprendre à lire à de pauvres soldats. Sur le déclin de ses jours, quoique épuisé par la fatigue et par de longues souffrances, il ne voulait permettre à personne de gravir à sa place les escaliers sombres et tortueux qui conduisent à l'étroite demeure du pauvre. Et tandis que Jean-Jacques Ampère, son compagnon de voyage à l'exposition de Londres, s'absorbait dans la contemplation des merveilles de l'industrie réunies au Palais de Cristal, Ozanam, avec sachante toujours vivante et toujours généreuse, allait visiter les caves habitées dans la splendide métropole anglaise par les pau ;cs catholiques irlandais. Il en revenait tout ému et certainement (I un peu plus pauvre» qu'en y descendant. Aussi ajoute-t-il dans ses notes de voyageur après avoir parlé du prestige dont l'Angleterre est redevable à l'essor surprenant de sa puissance matérielle et de son industrie : « Il y a deux choses qu'elle se garde d'exposer et que ces visiteurs d'un jour n'ont pas vues, quand ils vont publiant que le peuple anglais est le premier du monde : ces deux choses sont la misère des pauvres, et la violence des passions protestantes. »

Mais pourquoi m'arrêter à ces détails, quand le nom d'Ozanam est si intimement lié à la plus belle et la plus féconde des œuvres charitables de notre siècle, à la Société de Saint-Vincent de Paul? En raconter en toute simplicité l'humble et touchante origine, c'est faire de sa vertu le plus légitime panégyrique.

Jeune encore, Ozanam avait e'té ému par la détresse et les souffrances des populations laborieuses des grandes villes (i) ; à Lyon d'abord, et plus tard à Paris, il avait entendu l'écho de ces plaintes amères, de ces colères aveugles qui enveloppent dans une même aversion l'Eglise, le pouvoir et la société. Pendant que cette irritation se propageait au sein des masses, il semblait que le souffle du siècle eût comme desséché les cœurs des privilégiés de la fortune : la charité s'était affaiblie en même temps que la foi, et c'est à des utopies insensées, au saintsimonisme, au fouriérisme, que des esprits même sérieux demandaient la solution du problème social.

Je n'ignore pas que, malgré les paroles de l'Evangile, nos philanthropes modernes se sont vantés de supprimer la pauvreté sur la terre : il y a longtemps que cette préoccupation sollicite nos politiques et nos économistes, qui voudraient que la misère cessât enfin d'être une inquiétude permanente pour les classes satisfaites, une provocation pour les esprits aigris et irritables. Est-il nécessaire de le dire? Tous leurs efforts sont restés stériles, et on a vu un publiciste célèbre, entrant dans une voie tout opposée, se

(i) On vante bien souvent à l'excès le progrès réalisé par les découvertes surprenantes de l'industrie. Au milieu du travaii monotone et assourdissant de tant d'immenses machines, il semble que l'ouvrier ne soit plus qu'un rouage comme un autre. C'est un économiste qui en fait l'aveu: « Le fer brut entré dans les manufactures en sort brillant et façonné; mais les hommes qu'on y a jetés intelligents et aimants en sortent grossiers e» abrutis. »

faire le théoricien de la misère, et proclamer, pour ainsi dire, la légitimité de son règne.

Entendons maintenant le langage sévère, mais compatissant, du chrétien :

« Hélas ! si au moyen âge la société malade ne put être guérie que par l'immense effusion d'amour qui se fit surtout par saint François d'Assise; si plus tard de nouvelles douleurs appelèrent les mains secourables de saint Philippe de Néri, de saint Jean de Dieu et de saint Vincent de Paul; combien ne faudrait-il pa^ à présent de charité, de dévouement, de patience, pour guérir les souffrances de ces pauvres peuples, plus indigents encore que jamais, puisqu'ils ont refusé la nourriture de l'âme en même temps que le pain du corps venait à leur manquer ! La question qui divise les hommes de nos jours n'est plus une question de formes politiques, c'est une question sociale, c'est de savoir qui l'emportera de l'esprit d'égoïsme ou de l'esprit de sacrifice; si la société ne sera qu'une grande exploitation au profit des plus forts, ou une consécration de chacun pour le bien de tous et surtout pour ia protection des faibles. Il y a beaucoup d'hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore; il y en a beaucoup plus d'autres qui n'ont pas assez, qui n'ont rien et qui veulent prendre si on ne leur donne pas. Entre ces deux classes d'hommes une lutte se prépare, et cette lutte menace d'être terrible : d'un côté, la puissance de l'or, de l'autre, la puissance du désespoir. Entre ces armées ennemies, il faudrait nous précipiter, sinon pour empêcher, au moins pour amortir le

choc. Et notre âge de jeunes gens, notre condition médiocre, nous rendent plus facile ce rôle de médiateurs que notre titre de chrétien nous rend obligatoire (i). »

Voilà les paroles prophétiques qu'écrivait Ozanam longtemps avant 1870, longtemps avant 1848; et comme son dévouement, au lieu de se consumer en phrases sonores, mais vides et inefficaces, prenait à la lettre les leçons et les recommandations de l'Evangile, voilà ce qui suggérait à ce jeune étudiant c t vingt ans la pensée d'un généreux effort en vue du soulagement des classes populaires. « Il faut, disait-il, enlacer la France dans un réseau de charité. » Précisons davantage : voilà le dessein qui, un soir de mai i833, réunissait avec lui sept jeunes gens dans les bureaux dw la Tribune catholique^ rue du Petit-Bourbon-Saint- Sulpice. Ozanam était le Saint Pierre de cet obscur cénacle, a dit le P. Lacordaire avec un remarquable bonheur d'expression.

Que se proposai'^at ces conspirateurs d'un nouveau genre ?

« Nous étl«3î»w «ilors envahis (c'est Ozanam luimême qui parle) par un déluge de doctrines philosophiques et hétérodoxes quis'agitaient autour de nous, et nous éprouvions le désir et le besoin de fortifier

(i) T. X, p. 218. — Cette lettre d'Ozanam est adresse'e à un de ses compatriotes lyonnais, M. Janmot, peintre d'un talent original et d'une inspiration vraiment élevée, qui a publié en 1886, sous ce titre : Opinion d'un artiste sur l'art, un ouvrage .astement remarqué.

notre foi au milieu des assauts que lui livraient les systèmes divers de la fausse science. Quelques-uns de nos jeunes compagnons d'e'tude étaient matérialistes; quelques-uns saint-simoniens; d'autres, fouriéristes, d'autres encore déistes. Lorsque nous, catholiques, nous nous efforcions de rappeler à ces frères égarés les merveilles du christianisme, ils nous disaient tous : « Vous avez raison si vous parlez du passé ; le « christianisme a fait autrefois des prodiges ; mais au- « jourd'hui le christianisme est mort. Et, en effet, vous « qui vous vantez d'être catholiques, que faites-vous? « Où sont les œuvres qui démontrent votre foi et qui « peuvent nous la faire respecter et admettre ? » Ils avaient raison : ce reproche n'était que trop mérité. Ce fut alors que nous nous dîmes : Eh bien, à l'œuvre ! et que nos actes soient d'accord avec notre foi. Mais que faire? que faire pour être vraiment catholiques, sinon ce qui plaît le plus à Dieu? Secourons donc notre prochain, comme le faisait Jésus-Christ, et mettons notre foi sous la protection de la charité (i). » Néanmoins, si solennelle qu'elle fût, cette résolution ne laissait pas que de créer quelques embarras à ces bons jeunes gens. En effet, comment se procurer des ressources ? Inutile de faire remarquer qu'aucun n'était fils de millionnaire. On décida qu'à toutes les séances chacun apporterait son obole, généreuse ou modeste, selon l'état de sa bourse et les inspirations de son

(i) Discours adressé aux membres de la Société de Saint- Vincent-de-Paul de Florence le 3o janvier i853.

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cœur; puis qu'on ferait appel à la charité d'autrui. Le prc'sident, M. Bailly, hasarda une troisième proposition qui fut accueillie avec transport : « Vous êtes tous plus ou moins des collaborateurs de ma Tribune; désormais c'est entre les mains ou dans le chapeau de nos quêteurs que je verserai vos honoraires ».

Dès la première heure, la société s'intitula « conférence de charité », nom modeste et dont personne ne pouvait prendre ombrage ; en outre, elle se mit ouvertement, publiquement, sous le patronage du modèle par excellence de la charité, saint Vincent de Paul, une des gloires les plus pures et les plus populaires de notre terre française. « Un saint patron, disait Ozanam à ce propos, ce n'est pas une enseigne banale, ce n'est même pas un nom honorable sous lequel on puisse faire bonne contenance dans le monde religieux : c'est un type qu'il faut réaliser, une vie qu'il faut continuer, un cœur auquel il faut réchauffer son cœur : c'est un modèle sur la terre et un protecteur au Ciel... Saint Vincent de Paul, l'un des plus récents d'entre les canonisés, a un avantage immense par la proximité du temps où il vécut, par la variété infinie des bienfaits qu'il répandit, par l'universalité de l'admiration qu'il inspira. Les grandes âmes, qui approchent Dieu de plus près, y prennent quelque chose de prophétique. Ne doutons pas que saint Vincent de Paul n'ait eu une vision anticipée des maux et des besoins de notre époque. Il n*était pas homme à fonder sur le sable... Voyez les Augustin, les Benoît, les Bruno, les François qui dormenî

depuis quinze, douze, huit, six siècles dans la poussière : ils ne cessent pas d'avoir leur postérité spirituelle, leurs représentants debout au milieu des ruines du passé. L'astre de saint Vincent de Paul, monté plus tard sur l'horizon, n'est pas destiné sans doute à fournir une moins longue carrière » (i).

Mais ce qui pressait, c'était d'aller aux pauvres: et pour des jeunes gens sans beaucoup d'expérience, il y avait là plus d'un côté délicat, plus d'une difficulté sérieuse dans la pratique. Heureusement, la Providence leur vint en aide en ménageant à leur portée un guide et en quelque sorte un bureau de renseignements. Ce bureau n'était autre qu'un pauvre parloir de religieuse, et ce guide, Sœur Rosalie, dont la mémoire, après un demi-siècle, n'a pas cessé d'être en vénération dans ce quartier Saint-Médard, où pendant un demi-siècle son zèle héroïque a accompli tant de prodiges. Le trésorier de la petite réunion, un étudiant en médecine, M. Devaux, fut délégaé auprès d'elle en qualité d'ambassadeur, et, comme on pouvait le prévoir, sa mission eut un complet succès. Comment Sœur Rosalie n'cût-ellc pas accueilli avec autant de joie que de reconnaissance ces jeunes et vaillants auxiliaires qui ne demandaient, eux aussi, qu'à se dévouer ! Comme elle s'empressa de donner les adresses des mansardes et des galetas qu'elle avait si fréquemment visités, les noms des infirmes, des vieillards, des infortunés qu'elle avait tant de fois consolés 1

il) T. X. p. 200.

Mais quel accueil l'opinion publique ferait-elle à cette croisade nouvelle, ouvertement inspire'e par la foi catholique? Ses promoteurs pouvaient concevoir quelques craintes : la Providence permit qu'elles fussent promptement dissipées. Mais laissons encore parler Ozanam :

« A peine les premiers membres de la Société

eurent-ils franchi l'escalier du pauvre, distribué le pain à des familles en pleurs, envoyé aux écoles les enfants jusque-là négligés; à peine eut-on reconnu à ces signes que le peuple avait en eux de vrais amis, qu'ils trouvèrent aussitôt autour d'eux, non seulement tolérance, mais faveur et respect. Ce siècle, en effet, tout corrompu qu'il soit sur tant de points, honore et respecte, il faut le dire à sa louange, ceux qui se vouent à l'amélioration du sort du peuple et qui cherchent à rendre plus léger le joug qui pèse sur la tête des fils désolés d'Adam. »

La même pensée se trouve développée avec une simple et touchante éloquence dans l'allocution prononcée par le grand pape Pie IX, lorsqu'en i855 il présida l'assemblée générale des conférences de Rome dans la salle consistoriale du Vatican :

a En vous consacrant à la pratique de ce commandement, que Notre-Seigneur appelait un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres, vous vous êtes placés sur un terrain où le monde lui-même ne craint pas de venir pour admirer le bien dont Dieu vous fait les instruments. Chose étrange, en vérité, et pourtant incontestable, le monde, tandis qu'il dépré-

cie toute autre vertu, est prodigue de louanges pour les œuvres de charité ! L'humilité, la chasteté, le zèle apostolique ne sont à ses yeux que bassesse, résistance aux lois de la nature, aveugle fanatisme. Ce n'est que pour bénir les effets de la chanté que le monde s'unit à vous. Protestants, incrédules, mauvais catholiques confondent ici leurs sentiments avec ceux des vrais justes, et portent aux nues les œuvres charitables qui s'accomplissent parmi vous. »

Restait un dernier genre d'adversaires : des croyants sincères, mais attardés (i), voyant dans la Société nouvelle, utile et active auxiliaire du clergé, mais non soumise à sa direction, une dérogation aux usages antiques de l'Eglise, dont jadis, dans des siècles de foi, la tutelle bienfaisante s'était étendue sur toutes les œuvres de miséricorde même temporelles. Une lettre d'Ozanam contient une réponse indirecte et néanmoins victorieuse à cette défiance aussi inopportune qu'imméritée :

« L'humanité de nos jours me semble comparable au voyageur dont parle TEvangile : elle aussi, tandis qu'elle poursuivait sa route dans les chemins que le

(i) Ozanam a dépeint lui-même quelque part, non sans une pointa de malice, « ces gros bonnets de l'orthodoxie, pères de concile en frac et en pantalons à sous-pieds : docteurs qui prononcent entre la lecture du journal et les discussions du comptoir, entre la poire et le fromage : gens pour qui les nouveaux venus sont toujours les mal-venus, pour qui tout ce qui arrive de Paris est présumé pervers, qui font de leur opinion politique un treizième article du symbole : qui s'approprient les œuvres de charité comme leur chose, et disent en se mettant modestement à la place de Notre-Seigneur : Quiconque n'est pas avec nous est contre nous. » (T. X, p. 289.)

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christianisme lui a tracés, elle a été assaillie par des ravisseurs, par les larrons de la pensée, par des hommes méchants qui lui ont ravi ce qu'elle possédait, le îrésor de la foi et de l'amour; et ils l'ont laissée nue et gémissante, courbée au bord du sentier. Les prêtres et les lévites ont passé, et cette fois, comme ils étaient des prêtres et des lévites véritables, ils se sont approchés de cet être souffrant et ils ont voulu le guérir. Mais, dans son délire, il les a méconnus et repoussés»

« A notre tour, faibles Samaritains, profanes et gens de peu de foi que nous sommes, osons cependant aborder ce grand malade ; peut-être ne s'ofîusquerat-il point de nous. Essayons de sonder ses plaies et d^^y verser de l'huile; faisons retentir à son oreille des paroles de consolation et de paix; et puis, quand ses yeux se seront dessillés, nous le remettrons entre les mains de ceux que Dieu a constitués les gardiens et ks médecins des âmes, qui sont aussi, en quelque sorte, nos hôteliers dans le pèlerinage d'ici-bas, puisqu'ils donnent à nos esprits errants et affamés la parole sainte pour nourriture et l'espérance d'un monde meilleur pour abri.

« Voilà ce qui nous est proposé, voilà la vocation sublime que la Providence nous a faite (i). »

Chose singulière et qui fait penser une fois de plus au vieil adage Vhomme propose., et \Dieii dispose; ^armi les fondateurs de la société, plusieurs étaient à

ft) T. X, p. 145.

l'origine bien éloigne's de la pensée de l'étendre par une active propagande; tout au contraire, comme s'ils eussent été jaloux de leur trésor, ils parlaient de n'ouvrir à personne les portes de leur réunion. La tradition rapporte même que l'un des huit fut vertement grondé pour avoir amené un jour avec lui un de ses amis.

Tout autres étaient les desseins d'Ozanam, qui jamais n'avait songé à limiter à quelques privilégiés cette forme nouvelle d'apostolat. Dès le mois de juillet 1834, il écrivait à un de ses condisciples : « Je voudrais que tous les jeunes gens de tête et de cœur s'unissent pour quelque œuvre charitable, et qu'il se formât par tout le pays une vaste association généreuse pour le soulagement des classes populaires. » Et quelques semaines plus tard, ravi d'apprendre que par son inspiration une société analogue venait de se fonder à Nîmes, il en félicite avec une sorte d'enthousiasme le fervent chrétien qui en avait pris l'initiative : « Le vœu que nous exprimions est donc accompli. Vous êtes le premier écho qui ait répondu h notre faible voix; d'autres s'élèveront bientôt peutêtre, alors le plus grand mérite de notre petite société parisienne sera d'avoir donné l'idée d'en former de pareilles. Il suffit d'un filjpour commencer une toile; souvent une pierre jetée dans les eaux devient la base d'une grande île. » Et il ajoutait en terminant : « Comme il est probable qu'au renouvellement de l'année scolaire, notre nombre augmentera et s'élèvera à une centaine, nous serons obligés de nous

diviser et de constituer plusieurs sections qui auront périodiquement des assemblées communes. »

L'événement justifia cette prédiction. Bientôt le local où l'on s'assemblait, si vaste qu'il fût, devint trop étroit; on s'y touchait littéralement les coudes, selon l'expression d'un contemporain. Il fallut se mettre en quête d'un endroit plus spacieux. Orï quitta la rue du Petit-Bourbon pour une maison de la place de la Vieille-Estrapade, à côté de l'ancienne Société des Bonnes Etudes. Comme on l'a dit ingénieusement, l'idée débordait de plus en plus le cadre ou plutôt le sanctuaire où l'on avait cru pouvoir l'enfermer. La plupart se réjouissaient, quelques-uns s'effrayaient d'un accroissement aussi rapide et aussi considérable.

Ce dissentiment n'éclata jamais avec plus de vivacité que dans les séances mémorables où fut agitée^ en décembre 1834, la division de la réunion en deux conférences. C'était l'un des derniers venus, lequel cependant était sans contredit le plus réfléchi, le plus doux, le plus pacifique de tous, M. Le Prévost^ qui, sans le savoir, avait ainsi jeté au milieu de ses confrères ce redoutable brandon de discorde. Un contemporain de cette discussion en a raconté les incidents, dans une page peu connue, sinon avec toute l'exactitude d'un historien, du moins avec toute la verve d'un chroniqueur (i) ; je ne saurais mieux faire que de lui céder la parole :

il) C'est M. Claudius Laver.^ne. mort à Paris en 1S88, après

« M. Le Prévost, encouragé par Frédéric Ozanam, avait émis l'idée d'élargir le cercle d'action de la conférence en essayant d'en établir une autre semblable, d'abord à Saint-Sulpice, et puis ailleurs, s'il était possible.

« Cette proposition souleva dès l'abord une tempête si violente qu'au lieu de faire semblant de dormir, comme c'était sa coutume en pareille occasion, M. Bailly, qui présidait, se hâta de renvoyer la discussion à huitaine et de lever la séance... Les étudiants de la rue de Buci surtout étaient en ébullition. J'en faisais partie, et lorsque dans nos entretiens, M. Paul de la Perrière nous développait les arguments sous lesquels il se préparait à accabler M. Le Prévost, je ne trouvais pas que ce discours fût assez foudroyant.

« Vint enfin le jour du grand combat. Avant l'heure, la Coniérence était au complet, et dans le salon de la rue de l'Estrapade, plus animé que jamais, un jeune champion de la rue de Buci se distinguait entre tous par sa pétulance.

« M. Le Prévost en fut inquiet et ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à le faire taire et à le rendre doux comme un mouton. « Mon bon ami, lui dit-il, « apaisez-vous, je vous en prie. Ce n'est pas moi « seul oui ai songé à dédoubler la Conférence, c'est

avoir été pendant de longues années syndic-presiaent de la corporation des artistes peintres verriers de France. Son remarquable talent a enrichi bon nombre de nos églises, à commencer par Saint-Nizier de Lyon, de vitraux qui sont de vrais chefs-d'œuvre au double point de vue de la noblesse du sentiment religieux et du tini de l'exécution.

« Ozanam, c'est la sœur Rosalie qui y tient absolu- « ment. »

« Au nom de la sœur Rosalie, le Jeune discoureur, complètement désarçonné, n'eut plus qu'à se laisser asseoir sur le dernier rang des chaises, à côté de M. Le Prévost. »

La séance s'ouvrit : M. Paul de la Perrière demanda la parole, et fut encore plus vif et plus pressant qu'à l'ordinaire. Frédéric Ozanam lui répondit, et dans les deux camps on fit assaut de dialectique et d'éloquence. C'étaient, si je puis ainsi parler, les joies de . l'amitié chrétienne qui étaient aux prises avec les saintes ambitions de la charité. Celles-ci devaient triompher, et à la suite d'un incident bien touchant, qui peint admirablement le caractère doux et affectueux d'Ozanam. On était au soir du 3i décembre 1834 :1e débat s'était prolongé outre mesure et les douze coups de minuit annonçaient le commencement d'un nouveau jour. A ce moment, Ozanam se lève, court à La Perrière, se jette dans ses bras, et aux applaudissements de toute la salle, les deux antagonistes se donnèrent l'accolade la plus fraternelle en se souhaitant mutuellement la bonne année.

A dater de ce jour la seconde conférence était fondée, et d'autres suivirent rapidement; tel fut le point de départ de cette multiplication merveilleuse qui, en quelques années, répandit en France d'abord, et plus tard dans toute l'Europe et dans l'univers catholique l'œuvre d'Ozanam et de ses ieunes amis. Je crois devoir employer cette exprès-

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sîon collective, quoique sans aucun doute il ait eu dans cette création une part prépondérante et décisive : il eût été en effet le premier, si on l'eût interrogé sur ce point, à appliquer aux Conférences ce qu'il a dit d'une autre d'entre les plus grandes institutions chrétiennes de ce siècle : « Dieu souvent y prépare toutes choses, de façon que nul ne puisse en être appelé l'auteur et qu'il ne s'y attache pas un nom humain. II cache et divise leur source comme celle des grands fleuves, dont on ne peut pas dire à quel ruisseau ils ont commencé. »

Certes, les jours d'épreuve n'ont pas manqué à la Société de Saint-Vincent de Paul. Francs-maçons et libres-penseurs, philanthropes d'occasion qui ne reconnaissent guère d'autre morale que les élucubrations retentissantes du philosophisme, tous ces adversaires du catholicisme ne pouvaient rester indifférents en face d'une œuvre qni attestait si éloquemment son action toujours présente pour consoler et ïégénérer notre civilisation vieillie. Ils n'ont rien omis ici pour empêcher l'établissement, là pour détruire les progrès d'une association qui prouvait tout au moins qu'au milieu de l'abaissement général des caractères, la religion avait le droit de s'enorgueillir d'une réserve au cœur d'or, aux aspirations nobles et généreuses. Triste souvenir: c'est un ministre français qui en iSGi rêva de frapper au cœur cette association née sur le sol de la France et dont la France avait lieu d'être Êère. — Mais l'arbre ctaitplcin de sève: la hache qui Ta

atteint n'a pu l'abattre, et il a jeté des racines Jusque dans les pays les plus lointains. Tel le vieux chêne sous lequel Vincent, petit berger, s'abritait en gardant ses breb>>. « Ce bel arbre ne tient plus au sol que par l'écorcî d'un tronc dévoré par les ans : mais ses branches î jnt magnifiques, et dans cette saison avancée, elles ont encore un vert feuillage. J'y voyais bien l'image des fondations de saint Vincent de Paul, qi . ne semblent tenir à la terre par rien d'humain, et qui cependant triomphent des siècles et grandissent dans les révolutions, (i) »

Inutile de rappeler ici par quels moyens a été maintenue l'unité d'esprit et de direction au sein de cette grande famille désormais aussi vaste que l'univers chrétien ; inutile de reproduire et plus inutile encore de commenter les sages règlements auxquels la Société n'a cessé de se montrer fidèle; plus stables, plus respectés que tant d'autres constitutions, sans doute parce qu'ils étaient mieux conçus, ils sont aujourd'hui comme il y a cinquante ans, sa iorce et sa sauvegarde. Il suffira d'ajouter que durant toute sa carrière, hélas! sitôt brisée, Ozanam demeura l'éloquent et infatigable propagateur de cette création de sa charité. Jusqu'à la fin ce fut sa préoccupation constante, son œuvre de prédilection. De toutes parts, à l'étranger comme en France, on s'adressait à lui pour demander conseils, lumières et directions. Ses lettres contiennent de précieux traits de lumière sur

(i) T. XI, p. 462 (Lettre du 2 décembre i852).

l'esprit généreux qui unissait les Conférences naissantes et sur les progrès accomplis dans ce qu'il appelait naïvement « l'art de dévaliser les riches au profit des pauvres ».

En 1844, on le pressa d'accepter la présidence générale de la Société : il refusa pour des motifs aussi pleins de délicatesse que purs de tout respect humain. Nommé à la vice-présidence, il remplit ces fonctions avec un zèle croissant jusqu'à son dernier jour. Chaque voyage notamment auquel le condamnait l'état de sa santé était pour lui une occasion saisie avec empressement de jeter sur son passage le germe d'une Conférence et, dans la suite, de réchauffer l'ardeur de ses confrères par une de ces allocutions où il excellait à mettre toute son âme. Partout, même hors de France il était invité et accueilli avec un pieux empressement. Il écrit de Pise en février i853 : « Des larmes de joie me viennent aux yeux quand je retrouve à de telles distances notre petite famille, toujours petite par l'obscurité de ses œuvres, mais grande par la bénédiction de Dieu. Les langues diffèrent, mais c'est toujours le même serrement de mains, la même cordialité fraternelle, et nous pouvons nous reconnaître au même signe que les premiers chrétiens : « Voyez comme ils s'aiment » (i).

Les témoignages de ce genre abondent dans sa correspondance, et il laut abréger. Cependant je me reprocherais de passer sous silence la lettre suivante

<i) T. XI, p. 497.

•Z6b l.A VU-: ET LES ŒUVKES

adressée au P. Pendola, supérieur du collège Tolomei à Sienne : c'est une des dernières qu'ait écrites sa main défaillante, et il est permis d'y voir comme un premier testament de son grand cœur :

« Vous avez des enfants riches, O mon Père, l'utile leçon pour fortifier ces caractères amollis, le bienfaisant spectacle de leur montrer des pauvres, de leur montrer Notre-Seigneur Jésus-Christ, non seulement ^ dans des images peintes par les plus grands maîtres -, ou sur des autels éclatants d'or et de lumière, mais de le?3r montrer Jésus-Christ et ses plaies dans la per- sonne des pauvres ! Nous avons souvent parlé de la faiblesse, de la frivolité, de la nullité des hommes même chrétiens dans la noblesse de France et d'Italie. Mais je m'assure qu'ils sont ainsi parce qu'une chose a manqué à leur éducation ; il y a une chose qu'on ne leur a point enseignée, une chose qu'ils ne connaissent que de nom et qu'il faut avoir vu souffrir aux autres, pour apprendre à la souffrir quand . elle viendra tôt ou tard. Cette chose, c'est la douleur, c'est la privation, c'est le besoin... Il faut que ces jeunes seigneurs sachent ce qu'est la faim, la soif, le dénûment d'un grenier. Il f^iut qu'ils voient des misérables, des vieillards malades, des enfants en pleurs. Il faut qu'ils les voient et qu'ils les aiment. Ou cette vue ^ réveillera quelque battement dans leur cœur, ou cette génération est perdue (i). » >

Affirmons-le sans crainte, une des plus douces ré- -

(i) T. XI, p. 559. ; ^

compenses que la Providence ait ménagées dès cette terre à la vertu d'Ozanam, ce fut cette extension incessante et vraiment merveilleuse du grand arbre des Conférences. Quelques années à peine s'étaient écoulées, et déjà sur ce sol français que la jeunesse du xvm^ siècle avait si tristement profané, on voyait nos grandes écoles députer aux mansardes de la capitale, et bientôt de toutes nos villes, les ambassadeurs de la vraie charité. Ozanam, l'inspirateur de cet admirable mouvement, pouvait s'approprier avec une fierté toute chrétienne cette apostrophe de Tertullien aux païens de son temps : « Nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons vos villes et vos campagnes, vos maisons, vos palais et vos tribunaux. » Quelle preuve tout à la fois de l'unité et de la fécondité du catholicisme ! Quand on songe que la Société de Saint- Vincent-de-Paul étend aujourd'hui ses rameaux vigoureux sur toutes les plages du globe, et qu'on se reporte à ses modestes et obscurs commencements, à cette chambre haute où se réunissaient quelques étudiants sans influence et sans fortune, quand on se rappelle que l'œuvre immense et catholique entre toutes de la Propagation de la foi est sortie du cœur d'une simple chrétienne (i), on réfléchit malgré soi au grain de sénevé de l'Evangile, en même temps qu'on mesure

(r) M"e Jaricot, de Lyon. — Rappelons à cette occasion à l'honneur d'Ozanam que cet homme qui n'avait pas ou plutôt qui ne s'accordait pas de loisirs, a voulu être pendant bien des années un des principaux rédacteurs des Annales si édifiantes publiées par la Propagation.

les fruits de bénédiction qui peuvent sortir d'une pensée de dévouement et de foi.

Sans doute depuis un demi-siècledenouvellescrises sociales ont provoqué de nouvelles initiatives, suscité de nouveaux dévouements ; d'autres œuvres sont venues se joindre à la première, mais sans la faire oublier. C'est ainsi qu'au lendemain de nos désastres et de la guerre fratricide de 1871, les cercles catholiques d'ouvriers se sont fondés pour offrir au travailleur l'inappréciable bienfait du patronage chrétien. Mais écoutons le bel hommage rendu par leur créateur, le comte de Mun, à son devancier et à son modèle :

« Quand Frédéric Ozanam, à vingt ans, au milieu d'un monde affamé de puissance, de richesses et d'intérêt personnel, appelait à lui ses amis, ses compagnons d'étude, pour tendre avec la sienne leur main aux déshérités de la vie, quand il leur montrait la lutte engagée entre ceux qui ont trop et ceux qui ont peu, et qu'il les adjurait, au nom de leur titre de chrétien, de se jeter entre eux comme des médiateurs, assurément il mettait le doigt sur la plaie, il dénonçait le mal et il ouvrait la voie par où devraient nécessairement passer ceux qui voudraient y porter remède. Voilà pourquoi l'œuvre d'Ozanam reste l'œuvre maîtresse, et comme l'atelier d'apprentissage où toutes les œuvres sociales vont chercher leurs ouvriers [i). »

(f) Extrait d'un discours prononcé au Congrès de Li^ee (septembre 1886).

Hélas ! si consolants que soient les résultats obtenus, que sont-ils en réalité, comparés au bien qu'il faudrait accomplir ! « L'homme est si impuissant pour l'homme ! c'est là sa plus grande misère », disait un illustre orateur. A la vue de l'effrayante détresse matérielle et morale de tant de malheureux, est-il quelqu'un parmi nous qui, dans un moment d'enthousiasme, n'ait résolu de prendre sa part dans cette croisade sociale contre la souffrance ? C'est une erreur de trop vanter l'humanité : mais c'est une faute plus grave encore de ne pas l'aimer quand même, malgré ses vices et ses bassesses, de ne pas savoir se dévouer à son bonheur, tout en se résignant à son ingratitude.

Avouons-le ici non sans quelque tristesse. Chez ces pauvres dans l'âme desquels on voudrait réveiller les célestes espérances qu'engendre la foi chrétienne, quelle froideur parfois, et quelle indifférence! Ozanam le premier, malgré son zèle si ardent, si infatigable, en avait été le témoin : « Ce sont, écrivait-il (i), des natures usées par la civilisation matérielle, qui n'offrent plus de prise à la religion, qui n'ont plus le sens des choses invisibles, qui tendent la main pour recevoir le pain, mais dont les oreilles demeurent presque toujours closes à la parole que nous leur annonçons. Oh ! que souvent nous souhaiterions de rencontrer des gens qui nous reçussent à coups de bâton, à condition d'en trouver d'autres qui nous écoutassent et nous comprissent ! Mais

non : ce sont des âmes énerve'es, qui nous reçoivent toujours avec la même re'serve au bout d'un an qu'au premier jour. »

Comme pour se consoler de tant de généreux efforts condamnés en apparence à demeurer stériles, Ozanam s'empresse d'ajouter immédiatement après les lign'.:s qui précèdent : « Le bien se fait surtout parmi nous, qui nous soutenons et nous encourageons mutuellement. » Parole profonde et bien digne d'attention ! Souhaitons que la jeunesse catholique l'ait toujours présente, afin d. n'oublier jamais les sources d'édification et de joi, qui lui sont ouvertes au sein des Conférences (1). C'est le caractère de toutes les œuvres du dévouement chrétien d'être un admirable échange de bénédictions entre ceux qui reçoivent et celui qui donne.

Parmi ces fils de familles chrétiennes, qu'Ozanam compare si ingénieusement à des oiseaux de passage éloignés pour un temps du nid paternel, et sur lesquels l'incrédulité, ce vautour de la pensée, plane pour en faire sa proie, combien avoueront sans peine qu'après Dieu, c'est la pratique assidue de la charité qui a sauvé leur foi et leur innocence? oùtrou-

(i) « La charité est belle en quiconque l'accomplit. Elle est belle dans l'homme mûr qui retranche une heure à ses affaires pour la donner à la souffrance : elle est belle dans la femme qui s'éloigne un moment du bonheur d'être aimée pour porter l'amour à ceux qui n'en connaissent plus le nom : elle est belle dans le pauvre qui trouve encore une parole et un denier pour le pauvre : mais c'est dans le jeune homme qu'elle apparaît tout entière, telle que Dieu la voit en lui-même, au printemps de son éternité. » (Le P. Lacordaire ) •

DE FRÉDÉRIC OZANAM SqS

ver un remède plus efficace contre les vanités de la fortune, contre les dole'ances de l'amour-propre, contre les déceptions quotidiennes de la vie? «Que de fois, accablé de quelque peine intérieure, inquiet de ma santé mal affermie, je suis entré plein de tristesse dans la demeure du pauvre confié à mes soins, et là, à la vue de tant d'infortunés plus à plaindre que moi, je me suis reproché mon découragement, je me suis senti plus fort contre la douleur et j'ai rendu grâces à ce malheureux qui m'avait consolé et fortifié par l'aspect de ses propres misères ? Et comment dès lors ne l'aurais-je pas d'autant plus aimé (i) ?»

Pour un cœur vraiment généreux, il y aune douceur qui surpasse celle de toutes les fêtes du monde à essuyer une larme, à ramener un sourire sur un visage éploré. Sachons donner au pauvre non pas seulement nos richesses, mais notre cœur : alors auxinsensés qui déclament contre l'aumône nous répondrons avec Ozanam : « Oui, l'assistance humilie, quand elle prend l'homme par les besoins terrestres seulement, quand elle ne s'intéresse qu'aux souffrances |de la chair, à ce qui fait pitié, au cri de la faim et du froid. L'assistance humilie si, en nourrissant ceux qui souffrent, vous ne semblez préoccupé que d'étouffer les plaintes qui attristent le séjour d'une grande ville, ou de conjurer les périls qui en menacent le repos. Mais l'assistance honore quand elle prend l'homme par en haut, quand elle s'occupe premièrement de son âme,

(i) Allocution d'Ozanam aux Conférences de Florence (Février i853).

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