‹ La vie et les œuvres de Frédéric OzanamChapitre 16 sur 27 · LE PUBLICISTE · texte numérisé non relu

LE PUBLICISTE

Modération éclairée et douceur de caractère d'Ozanam ; nombreux témoignages qu'on ont rendus ses contemporains.— Difficultés de la polémique contemporaine : nécessité d'une foi intégrale, d'une conviction inébranlable, et en même temps merveilleux résultats obtenus par l'esprit de conciliation. — Obéissance empressée d'Ozanam aux enseignements de l'Eglise ; ses sympathies pour « les conquêtes légitimes de l'esprit moderne u. — Coup d'oeil rctrospectif sur les rapports entre l'Eglise et l'Etat dans la France du XIX» siècle. — Théories politiques et sociales d'Ozanam : joie que lui causent les démonstrations populaires qui accueillirent à Rome l'avènement de Pie IX : sa collaboration (à \'Ere nouvelle après la révolution de 1848. — La notion de progrès : rêves de palingénésie sociale. — Le Progrés par le Christianisme, devise constante d'Ozanam : sa foi profonde et filiale au gouvernement de la Providence.— Dangers du progrès matériel séparé du progrès moral.

ETTRE en lumière le zèle à la foi? ardent et e'clairé d'Ozanam, c'e'tair un des devoirs que m'imposait cette étude, ou plutôt c'était une des jouissances qu'elle me réservait. Mes lecteurs l'ont vu tour à tour préoccupé de l'instruction et du bonheur de la jeunesse, ou se dévouant au soulagement matériel et au relèvement moral des classes souffrantes. Il serait facile d'ajouter de nouveaux traits au tableau que je viens de dérouler : mais je dois me hâter. Jusqu'ici j'ai

tracé ou du moins esquissé le portrait de ce que je pourrais appeler l'homme extérieur : j'ai parlé des travaux de l'érudit, de la popularité du professeur. Comment passer sous silence les tendances et les principes dont s'inspirait l'homme intérieur?

Quand on considère dans leur origine et qu'on suit dans leur développement les oeuvres auxquelles demeure attaché le nom d'Ozanam, on est surtout frappé de deux choses : la promptitude et la durée de leur succès. Comment réussit-il à récolter de riches moissons sur un champ que d'autres ouvriers non moins laborieux avaient arrosé ou arrosent en vain de leurs sueurs ? Pourquoi le flot des en*' et des révolutions, qui laisse après lui tant de ruines, a-t-il respecté et en quelque sorte consacré les créations de son zèle ? Sans doute parce qu'elles répondaient à un besoin réel et actuel de la société, parce qu'elles réalisaient le vœu secret de plus d'une âme généreuse. Mais il est une autre considération à laquelle je voudrais m'arrêtcr.

Parmi les qualités du cœur qui concilièrent à Ozanam le plus de sympathies, je n'hésite pas à mettre au premier rang cette modération, cette douceur de caractère, cette élévation de jugement que certains esprits se plaisent à nous représenter comme incompatibles avec d'inébranlables convictions : de tous ses mérites c'était le plus apprécié. Hâtons-nous de le dire : il y a une modération qui vient de la faiblesse '. c'est la réserve forcée de l'ignorance qui craint de se

trahir, ou de la timidité qui n'ose point se compromettre. Mais il y a une autre modération qui a sa source dans le calme serein d'un cœur ferme, résolu, maître de lui-même et de ses passions : ce qu'elle suppose, ce n'est pas seulement de la prudence, mais de la force , et de grands exemples nous attestent qu'elle s'accorde volontiers avec le génie. J'ajoute même que plus on se sent convaincu et fort, moins on est tenté de donner le change sur son peu de vaillance par une perpétuelle attitude d'hostilité. Si j'insiste sur ces réflexions et qu'on me reproche ce qui peut paraître d'abord une digression stérile, qu'on se remette en mémoire l'histoire contemporaine : je ne demande pas d'autre justification.

Inutile de le redire, le temps actuel n'est pas celui du règne paisible et absolu de la vérité. Parmi ses adversaires, les uns ne l'ont connue que pour la renier : d'autres, hélas! l'ignorent ou sont retenus loin d'elle par mille causes que l'on peut condamner, mais que l'on doit reconnaître. — Et cependant est-il rare, au milieu de nos discordes intellectuelles, de rencontrer des gens qui se font un jeu de tout pousser à l'extrême et qui s'imaginent, semble-t-il, que les contradictions sont d'autant plus près de s'effacer qu'elles sont plus hardies et plus intempérantes (i) ? N'est-ce

(i) Interrogeons sur ce point Bossuet lui-mSme : voici sa réponse : « Les bonnes maximes outrées perdent tout : qui ne veut jamais plier, casse tout à coup... Quelquefois il faut prendre de vigoureuses résolutions. Ce qui importe, c'est de savoir connaître les conjonctures et de ne pas toujours oousser les braves gens sans mesure et à toute outrance. »

pas là une tendance dangereuse, propre à servir les intérêts d'une opinion ou d'un parti plutôt que ceux de la vérité? Et dans la lutte, est-ce donc un devoir impérieux de dépouiller tout sentiment d'affection et d'estime envers celui que l'on combat, mais que l'on ne doit combattre qu'afin de le gagner au bien? On comprend sans peine que l'erreur et la mauvaise foi aient recours au dénigrement et à l'insulte, afin d'effrayer ceux qu'elles désespèrent de convaincre, de même que la révolte au pouvoir s'appuie sur la terreur, à défaut du prestige de la justice et du droit. La bonne cause veut être servie par de tout autres armes.

Notre siècle offre plus d'un exemple de cette controverse agressive, provocante, pleine d'amertume et d'ironie, dont la première règle ou à peu près est de se persuader que plus on traite de haut en bas ses contradicteurs, plus aisément on les réduit au silence. Le sarcasme a beaucoup détruit sans avoir jamais rien relevé. Sans doute la discussion a ses entraînements, le paradoxe son ivresse, la passion aime mieux frapper fort que frapper juste. Excusons l'orateur qu'égare au delà des bornes le feu de l'improvisation le journaliste qu'emportent les fiévreuses impatiences de la polémique : mais de l'excuse ne faisons pas un éloge. Selon le beau mot d'un religieux, il ne s'agit pas d'écraser, mais de sauver : à ce rôle la vérité et la vertu suffisent.

Ouvrons les écrits d'Ozanam : cucile bonté de cœur, et malgré l'impressionnable vivacité de sa na-

ture, quelle mesure dans l'expression de ses sentirients 1 II y avait autour de lui, e'crit Lamartine, comme une atmosphère de tendresse pour les hommes ; cette atmosphère cordiale adoucissait toutes les aspérités entre les idées. A ce témoignage qu'on ajoute celui du P. Lacordaire : « On a beau lire les pages qu'Ozanam nou3 a laissées, on a beau se rappeler ses actes et ses discours, on n'y découvre ni la colère qui se venge, ni l'amertume qui s'accroît en se répandant, ni le mépris qui brave, ni l'ironie qui se moque, sous prétexte d'instruire ou de corriger. Il plaint plus qu'il n'accuse, il pardonne plus qu'il ne condamne, et toujours invincible sous le bouclier, il tempère dans l'épée la force qu'il y sent, de peur d'achever la mort en quelque âme qui peut encore revivre. » Ou plutôt, le seul défaut en face duquel il ne fut pas toujours maître de son irritation, c'est le manque de charité, ce sont les soupçons gratuits, les accusations injustifiées, les insinuations téméraires. Ce qui fut la règle habituelle de sa conduite, c'est cette bienveillance qui, selon sa propre définition, « cherche plutôt les mérites que les torts, qui s'attache aux espérances plutôt qu'aux pressentiments funestes, qui, au lieu d'envenimer les plaies, les panse avec l'huile du bon Samaritain » (i). Il aimait ce mot

(i) Nous ne nous souvenons point assez de ces belles paroles de saint Jacques (m, i3-i8), si opportune'ment rappelées par Ozanam dans sa célèbre conférence sur les Devoirs littéraires des chrétiens: « Qui est sage et discipliné parmi vous ?... Qu'il le fasse paraître par la mansuétude de sa sagesse. Que si votre zèle est amer, et que l'esprit de contention soit en vous, ne vous

d'un pape du moyen âge : « Gomment relever , à moins de se courber soi-même, le malheureux qui est tombé ? » et il écrivait à un de ses amis, non sans une légitime fierté : « Une de mes plus douces consolations, au penchant de ma carrière, c'est la certitude de n'avoir jamais insulté personne, irrité personne, tout en défendant lavérité avec énergie. «Indulgentpourautrui autant que sévère pour lui-même, il se montra digne de ce bel éloge qui fut déposé sur sa tombe : « Il était doux envers tout le monde et juste envers l'erreur. » Aussi n'a-t-il laissé de blessures à aucun, si ce n'est cette blessure qui guérit de la mort, parce que c'est la charité qui la fait.

« La réunion de tous ceux qui croient et qui aiment sous une même bannière où ne brilleront plus les devises d'une école ni les couleurs d'un parti, «voilà, selon ses propres expressions, quel fut le vœu le plus cher d'Ozanam (i). De lui nous pouvons apprendre à porter dans nos discours et dans nos critiques, dans nos dissentiments et dans nos préférences, cette mesure qui parfois se confond avec le bon goût avant même d'être une vertu. Loin d'imiter ces apologistes chez qui l'abus de l'ironie et de l'exagération gâte les plus

glorifiez point: car ce n'est point là cette sagesse qui vient d'en haut et qui est d'abord chaste, puis amie de la paix, mode'rée, docile, susceptible de tout bien, pleine de mise'ricorde : elle ne juge point, elle n'a point de dissimulation. Or les fruits de la justice sont seme's dans la paix par ceux qui font des œuvres pacifiques. »

(i) N'est-ce pas une aes plus soudes espe'rances, une des plus douces consolations de l'heure pre'sente, de voir ce vœu toucher enfin à son entière re'alisation?

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nobles qualités, jamais il ne consentit à mettre au service de ses cro3^ances d'autres armes que la logique et la persuasion : penseur sévère et sérieux, mais à qui toutes les grandeurs étaient sympathiques, il tenait dignement sa place dans le petit nombre de ceux à qui ni le respect ni l'admiration ne coûtent, dès que les convictions les autorisent.

Mais il est rare que les esprits extrêmes rendent justice aux esprits modérés, souvent contredisants et plus souvent encore contredits, selon la remarque d'un moraliste. Quand les idées et les opinions sont aux prises, la modération court risque de ne satisfaire aucun des partis engagés dans la lutte (i). Ozanam en fit la désobligeante expérience : plus d'un passage de ses lettres contient à cet égard de singulières révélations.

Et cependant n'est-ce pas à la modération qu'appartiennent en définitive, dans l'ordre des choses humaines, les triomphes les plus sûrs et les plus durables ? n'a-t-elle pas les promesses de la vie présente, en vertu même de cette parole divine : Beati jjiites, qiioniam ipsi possidebunt terram ? et l'histoire, même l'histoire d'aujourd'hui et d'hier, ne prouve-t-elle pas que l'esprit de conciliation a maintes fois produit des résultats vainement poursuivis par des moyens opposés ? D'ailleurs,ainsi qu'une guerre prolongée finit tôt ou

(i) Qui ne connaît cette e'tonnante maxime du sceptique Bayle : a Les extrêmes sont dangereux et les milieux insoutenables » ?

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tard par réveiller des passions violentes dans le cœur des combattants, de même il y a au fond de notre nature certains instincts que le christianisme est venu réprimer et qui se font jour dans l'emportement de la lutte. Les mesquines jalousies, les rivalités blessantes, l'amour immodéré de la domination y trouvent une spécieuse excuse, et la vanité personnelle s'y déguise sous le manteau du désintéressement.

Je n'ignore pas qu'on peut alléguer et qu'on allègue en effet d'autres motifs, sauf à se mettre à couvert sous l'autorité de quelques grands noms du passé. Dans un discours auquel nous avons déjà fait plus d'un emprunt, après avoir cité de frappants exemples des dangers auxquels expose un zèle ardent et impétueux, Ozanam ajoutait : « Que si l'on objecte l'autorité de saint Jérôme et de saint Hilaire, et leurs paroles toutes frémissantes d'une indignation religieuse, ce sont là d'illustres exceptions, comparables à ces martyrs qui brisèrent les statues ou arrachèrent lesédits. L'Eglise les honore, sans cesser de rappeler la loi qui interdit de provoquer la colère (i). » Plus près de nous, quel souvenir s'attache au nom de Lamennais ?

Ah ! plutôt sachons être, selon le beau mot du P. Lacordaire, « plus forts que le diamant contre les puissances orgueilleuses ou corruptrices, et envers

(I) On lit dans les canons du concile tenu vers 3o5 dans la ville espagnole d'Illibéris : « Si quelqu'un met en pièces les idoles et s'il est tué pour ce fait, il ne sera pas inscrit au nombre des martyrs, car nous ne voyons pas dans la sainte Ecriture que les apôtres aient rien fait de semblable, r^

quiconque souffre plus faibles qu'une mère ». Surtout gardons-nous d'aggraver, par une rigueur outrée ou par des soupçons imaginaires, les difficultés déjà trop évidentes de la situation (i). Si la faiblesse humaine a laissé tomber dans quelque égarement notre ami ou notre allié delà veille, pourquoi notre main se hâteraiîelle de repousser la sienne ? Un de nos ennemis se rapproche de nous avec l'intention loyale de combattre pour notre cause : refuserons-nous son concours sous prétexte que son drapeau n'est point encore entièrement le nôtre ? Sans doute, en théorie la vérité et l'erreur sont deux termes contradictoires, entre lesquels il n'y a point de milieu : mais dans la pratique que de degrés entre la foi complète et l'incrédulité ? — Je sais que certaines nuances ne sont saisies que par des intelligences d'élite, et qu'ailleurs on ne s'attache qu'aux couleurs nettement tranchées : c'est si commode, en vérité, de condamner en masse, sans autre examen, tout un peuple, toute une école, tout un parti ! Les opinions extrêmes, comme le faisait remarquer finement l'abbé Perreyve, séduisent toujours par l'apparence d'une grande netteté. Elles ont pour complices

(i) « Sicut parata est severitas peccata qiice invenerit vindicaré, ita non vult caritas quie judicet invenire » (S. Augustin» Et que lit-on dans l'admirable Encyclique de Le'on XllI, en date du 8 décembre 1882 ? « Nous recommandons acx écrivains d'e'carter les diffe'rends par leur douceur et hur mansuétude, et de favoriser l'union des esprits aussi bien en<;rç eux-mêmes que dans la foule : car l'action de la presse est très puissante dnns les deux sens. Et comme il n'y a rien d'aussi contraire à la concorde que les paroles après, les soupçons téméraires, les attaques injustes, il faut avoir grand soin d'éviter et de détester tout: ce qui y ressemble. »

h. paresse de notre esprit qui se fâche d'avoir à ménager raccord de plusieurs vérités différentes, et la faiblesse de notre volonté qui trouve plus d'aise dans le despotisme d'une opinion absolue qu'aux libres et délicats démêlés de la justice.

Il faut que dans nos discours s'embrassent la miséricorde et la vé '.té, la justice et la paix, selon la îîelle image du Psalmiste :

Misericordia et veritas obviaperunt sibi : justitia etpax osculaiœ sunt.

Laissons parler Ozanam : « Il ne s'agit pas de mortifier nos adversaires, il s'agit de les convaincre. La réfutation est assez humiliante pour eux quand elle est décisive. Quelle que puisse être la déloyauté, la Brutalité de leurs attaques, donnons-leur la leçon d^une polémique généreuse. Gardons-nous de pousser a bout leur orgueil par l'injure. » Aux vivants comme aux morts on ne doit que la vérité, mais les convenances exigent qu'on ne la leur dise pas aux uns et aux autres de la même façon (i).

Le nombre est grand des esprits égarés, quoique sincères. L'erreur est une souffrance spirituelle, et plus souvent peut-être qu'on ne le pense, c'est une infortune involontaire. « Il y a de belles intelligences mal engagées dans la vie par le malheur d'une éducation insuffisante ou par l'entraînement d'un mauvais

(i) « Lingua placabilîslignum vitce, est-il écrit au livre des Proverbes : quœ autem immoderata est, conterit spiriîum. » — • Pacificos esse oportet Dei filios, corde mites, sermotte simpliees, affectione concordes ». (Encyclique Inter multiplices, i853.)

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entourage : beaucoup ressentent amèrement la douleur de ne pas croire. On leur doit une compassion qui n'exclut pas l'estime. Il serait habile, quand il ne serait pas juste, de ne les point rejeter dans la foule des impies, de diviser leur cause et de distinguer entre les étrangers et les ennemis. Il n'est pas sage de dédaigner leurs sympathies et de repousser le concours de leurs efforts. »

Quelle tentation incessante que celle de méconnaître une vérité dont tant d'intérêts et de passions nous cachent la lumière ! Quelque saisissante que soit l'évidence avec laquelle les principes spiritualistes et religieux s'imposent à toute intelligence capable de réfléchir, nous les ramenons à notre mesure, et si nous ne pouvons résister, du moins nous ne rendons les armes qu'avec le cortège de nos faiblesses, de nos préjugés et de nos erreurs. Qui de nous peut prétendre ici-bas à la possession de la vérité totale ? Comme l'a dit Bossuet, notre sagesse propre est toujours courte par quelque côté, et n'eussions-nous jamais failli, de qui tenons-nous le droit de nous ériger en censeurs inexorables des pensées de nos frères (i)?

(i) Je prends la liberté de reproduire ici quelques lignes empruntées à la correspondance du P. Lacorùaire; elles font voir combien il est difficile, même aux esprits les plus justes, de maintenir constamment l'expression dans les limites de la pense'e : « Le mouvement du vrai chre'tien est de chercher dans une doctrine la ve'rite et non l'erreur, et de faire tous ses efforts pour l'y trouver, tous ses efforts jusqu'au sang, comme on cueille une rose à travers les épines. Celui qui fait bon marché de la pensée d'un homme qui a fait à Dieu

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Il est temps de conclure ; je le ferai en me servant des paroles mêmes du P. de Ravignan : « Le prêtre défend le dogme catholique -, mais il sait que ceux qui le repoussent et s'égarent sont plus à plaindre qu'à blâmer, que l'erreur a pu naître d'illusions en quelque sorte généreuses, et qu'après tout un fond de vérité demeure ineffaçable dans les âmes même les plus dévoyées... Gardons-nous donc des rigueurs d'un zèle amer ou des sévérités d'une justice exagérée. Dieu est un père, Jésus-Christ est un frère, l'Eglise est une mère ; toutes les menaces de la justice divine, toutes les exigences de la foi, toutes les prescriptions de la loi évangélique, et les instances de l'Eglise, et ses jugements, et ses foudres même, n'excluent jamais, elles comprennent toujours au contraire les tempéraments, la mesure et les tendresses de la charité. »

des sacrifices visibles, celui-là est un pharisien, la seule race d'hommes qui ait été maudite par J.-C. Oh ! que l'homme qui combat pour Dieu est un être sacré! et jusqu'au jour d'une hérésie manifeste, qu'il faut porter sa pensée dans des entrailles amies 1 »

Ozanam, ce me semble, était plus heureusement inspiré quand il terminait ainsi son analyse des satires dirigées par Fra Jacopone contre Boniface VIII : o II faut assurément détester ce langage ; mais il faut rappeler que Jacopone, égaré, croyait flétrir un usurpateur et non le chef légitime de l'Eglise. Il faut enfin considérer le péril d'un siècle de luttes où deux grands esprits peuvent se rencontrer sans se reconnaître, et employer à se combattre des armes qu'ils devaient réunir pour le service de Dieu. D'autres se scandaliseront d'un tel spectacle; nous pouvons nous y instruire. Nous y apprendrons, pour les temps de discordes, à croire la vertu possible dans des rangs qui ne sont pas les nôtres, et à mesurer nos coups dans la mêlée, puisqu'ils peuvent tomber sur des adversaires dignes de tous nos respects. » (T. V, p. i68.)

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Après de telles citations, je n'ai pas à craindre, je pense, qu'on prenne le change sur ma pensée. J'ai demandé que dans les luttes auxquelles nous astreint la défense de la vérité on sût allier la fermeté et la douceur (i), qu'on cherchât ce qui unit plutôt que ce qui divise, ce qui peut rapprocher les cœurs plutôt que ce qui n'aboutit qu'à les aigrir; je n'ai point demandé qu'on désertât le combat, encore moins qu'on décorât du beau nom de conciliation l'abdication des droits et des devoirs les plus sacrés. La question est importante, qu'il me soit permis de m'y arrêter quelques instants.

Nous vivons dans un siècle où tant d'opinions se heurtent, où tant de systèmes se disputent l'empire des intelligences, que l'esprit humain, au milieu de cette confusion, perd insensiblement le pouvoir de discerner le vrai. Le domaine de l'émotion, comme celui de la foi, va se resserrant tous les jours. A force de discuter froidement le bien, il ne cause plus d'enthousiasme, d'analyser et d'expliquer le mal, il ne soulève plus d'indignation. Cette insensibilité morale, un des plus graves symptômes de notre époque, on s'en console, si même on ne s'en félicite, en l'appelant douceur de caractère, tolérance, respect d'autrui (2).

(i) C'est ce que saint Grégoire le Grand exprimait il y a déjà treize siècles, par ces belles paroles : « Sit itaque amor, sed non emolliens : sit vigor, sed non exaspérons : sit ^elus, sed non immoderate sceviens».

^) Cet état de la société a été dépeint en traits énergiques

Ce que l'on rencontre à chaque pas dans le monde, ce sont des impartialités sans limite : on ne sait plus, on ne veut plus choisir. Non seulement on perd cette conviction profonde qui double les forces et, seule, dans les temps difficiles, inspire des moyens à la hauteur du but, mais on refuse de tenir compte des justes délicatesses, des susceptibilités légitimes de la vérité. Ce n'est point ainsi, assurément, que Frédéric Ozanam entendait son devoir. On a pu dire de lui que si le respect des âmes lui inspirait une exquise modération, le respect de la sienne l'élevait au-dessus de toute crainte humaine. Dans ces épreuves du doctorat et de l'agrégation, dont le succès devait seul assurer sa carrière, placé en face de juges plus ou moins hostiles à ses croyances, il en maintenait l'autorité contre leurs objections et leurs attaques avec une fermeté respectueuse mais inébranlable. Qu'on examine un à un les actes de sa vie publique ou les livres sortis de sa plume : partout il agit, il parle, il écrit en chrétien. Quel que soit le prix de la concorde, le désir de tout concilier, de ne heurter personne, ne doit pas aller jusqu'à tout conf ~dre,encore moins jusqu'à tout

par le P. de Ravignan t « Une erreur forte, ardente, suivie et constituée est désormais impossible, et je suis réduit à le déplorer. Une erreur passionnée et puissante est une crise redoutable, je le sais, qui peut être fatale, mais peut aussi être salutaire. C'est la crise qui sauve ou qui tue. Mais une tiède, une vague, une morne indifférence, ce n'est pas la mort, ce n'est pas la vie, ce n'est plus même un espoir de vie. Et n'allons-nous pas ainsi de nos jours, flottant languissamment sans mourir, sans vivre, sans vérité, sans erreur, et comme nageant au milieu de toutes les erreurs? »

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céder. La neutralité que certains affectent n'est trop souvent que le prête-nom de l'indifférence ou la diplomatie des hommes assez courageux pour ne vouloir ni risquer le présent ni compromettre l'avenir. « Nous voulons nous persuader, dit Bossuet, que nous faisons par modération ce que nous faisons par paresse. Nous appelons souvent retenue ce qui en effet est timidité, ou courage ce qui est orgueil et présomption , oh prudence et circonspection ce qui n'est qu'une basse complaisance. »

Où règne la paix, conservons la paix; où l'agression n'a pas cessé, poursuivons la lutte. En face d'un ennemi irréconciliable, notre rôle n'est pas de négocier des associations ni de conclure des traités d'alliance, mais de combattre et de vaincre. La lutte, c'est la vie, c'est l'honneur, quand ce n'est pas le triomphe. Elle féconde, elle développe, tandis que le repos dans la mollesse et l'insouciance ne prépare que des catastrophes. Au moindre choc, l'édifice vermoulu, que nulle force ne soutient, s'écroule en débris. — Ils sont nombreux, il faut le reconnaître, ceux qui ne comprennent ni le prix ni le bonheur de l'action. Véritables fanatiques de la tranquillité, le bruit leur déplaît, le mouvement les fatigue, le péril les épouvante. Leur première vertu, c'est un prudent égoïsme, une sorîc de désintéressement universel. Est-ce cette passion de l'immobilité et du silence qui fait les grands caractères et qui importe au salut de nos temps agités (i^î

(0 « A quoi ont-ils jamais servi, ces me'créants de tout, c^

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D'ailleurs, qu'on ne se fasse pas d'illusion, pendant que nous reculons de concessions en concessions, nos adversaires avancent d'exigences en exigences : c'est une route sur un plan incliné où la rapidité de la marche s'accélère en raison du chemin déjà parcouru. Certaines tendances qui paraissent au premier abord légitimes, ou du moins que l'on considère comme des égarements excusables, conduisent par degrés aux abîmes. A toutes les époques et jusque sous nos yeux, de beaux talents, de grands génies ont confirmé par une déplorable expérience ces paroles de la Sagesse : Est via quœ videtur homini recta, et novissima ejus dîtcunt ad mortem.

Sans doute notre siècle incrédule et sensuel se détourne delà doctrine catholique comme d'un breuvage amer, que repoussent son orgueil et ses convoitises : hommes de foi, pensons-nous qu'il y ait un autre remède efficace à ses souffrances ? La vérité, n'en

joueurs de flûte, ces dévots de la stérilité, ces fauteurs d'équ voque, ces docteurs satisfaits et infatués du rien faire et du rien dire, qui professent que la suprême raison est, sitôt qu'on touche à l'avenir, de ne dire ni oui ni non à rien? » (Amédée Bonnet, De l'Oisiveté de la jeunesse dans les classes riches. Lyon, iS58.) Redisons au contraire bien haut, à la suite de M. l'abbé Lagrange, dans son Histoire de sainte Paule : « Il est des temps où la lutte est nécessaire, où, malgré ses amertumes et ses périls, il faut s'y jeter, coûte que coûte. Mieux vaudrait s-ans doute pour le bonheur un tranquille repos : permis aux cœurs timides, incapables de défendre une cause et de tenir un drapeau, de ne rien comprendre à l'étendue des vues et à la générosité des âmes militantes; mais il faut savoir respecter et honorer ceux qui combattent, au prix souvent de douleurs intimes inénarrables et même en laissant voir parfois la faiblesse ©{la passion humaines, les combats de la vérité et de la justice.T

doutons pas, est armée d'une invincible puissance qui se manifeste tôt ou tard, et à laquelle les esprits les plus rebelles ne réussissent Jamais entièrement à se soustraire. Je connais les scrupules et les réserves de certains esprits timorés dont j'honore les intentions: combien me paraît préférable cette noble assurance d'un de nos plus éloquents évêques : « La foi catholique est ce qu'elle est : elle ne peut être à la remorque des fantaisies et des caprices de l'opinion. Au risque d'être impopulaires, les catholiques doivent conserver et défendre le trésor intégral de leur foi... Ce que le temps présent demande de nous, c'est que nous soyons des apôtres, et non des politiques, des diplomates ou des stratégistes de la parole. » Non in sermone est regnum Dei, sedin virtiite, écrivait saint Paul aux premiers chrétiens.

Etudions sans cesse les moyens les plus efficaces pour gagner à la vérité les intelligences et les cœurs : mais acceptons-la généreusement tout entière. Aux âmes fatiguées des angoisses du doute ou des ténèbres de l'erreur, est-ce un catholicisme voilé et amoindû qui rendra la lumière (i) ?

(i) Gomment résister ici à la tentation de rappeler ces belles paroles de Charles Périn : «Je ne comprendrais pas qu'aujourd'hui, au milieu d'une des luttes les plus formidables qui aient jamais été engagées entre le bien et le mal, on cherchât à atténuer la vérité ou à la voiler. Gagne-t-on les batailles en désertant ses drapeaux ou en cachant ses armes ? Le monde ébranlé par les assauts redoublés de la Révolution n'a pas trop de toute la puissance de la vérité pour se défendre. Ce sont les fortes doctrines qui font les grands courages. Si les âmes ont de nos jows si peu d'élan, si les volontés fléchissent et capitulent aussi aisément, n'est-ce point parce que chez un grand nombre les

Au reste, dans la grande bataille engagée entre la religion et l'impiété, tous les rôles ne sont pas les mêmes. Naguère encore, par je ne sais quelle aberration bien faite pour provoquer la tristesse, au milieu de ces soldats qui luttaient sous le même drapeau avec une foi égale et une égale arcjeur, il s'en trouvait qui oubliaient l*ennemi commun pour ne songer qu'à leurs divergences réciproques, et tournaient imprudemment contre leurs alliés des armes que réclamaient de tout autres combats. Ces temps sont passés. A la suite du Syllabus et du Concile du Vatican, les admirables encycliques de Léon XIII ont fait disparaître jusqu'aux dernières traces de ce fâcheux antagonisme. Chacun conserve son poste, mais tous ont le même mot d'ordre, tous s'inspirent au même foyer doctrinal, tous obéissent aux mêmes chefs, et si chacun garde ses armes préférées, c'est qu'à côté de l'unité qui est nécessaire, l'uniformité est à peine désirable. Cette pensée, Ozanam l'a rendue avec autant de justesse que de profondeur: « J'aime mieux, disait-il, que Dieu ait répandu ses dons avec diversité : qu'il y ait des hommes hardis, quand même on devrait les trouver téméraires ; qu'il y en ait de prudents, dût-on les

doctrines sont timides et flottantes? Du côté des ennemis de l'Eglise et de la société, toute erreur s'affirme. Il faut que nous tous qui voulons servir l'Eglise et travailler au salut de la société, nous leur rendions affirmation pour affirmation. L'école révolutionnaire nous montre le chemin, à ses négations radicales opposons la pleine et simple vérité. L'erreur totale qui prétend nous imposer son joug ne sera vaincue que par la vérité totale ». — La vérité, a-t-on dit avec raison, est un édifice où uae seule pierre arrachée entraîne après elle toutes les autres.

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accuser de tiédeur ; que surtout nul ne puisse par ses fautes personnelles compromettre la cause commune de l'Eglise, et qu'enfin le ciel nous préserve seulement des deux espèces d'hommes qui font perdre les batailles : les lâches et les traîtres (i). » Et il ajoutait ailleurs : « Nous avons ce bonheur, nous autres catholiques, que notre cause veut être servie en même temps de deux manières qui se prêtent à la diversité des esprits : il lui faut des hommes de guerre et des hommes de paix, la croisade de la polémique et le prosélytisme de la charité. »

Mes lecteurs connaissent maintenant l'attitude à la fois ferme et conciliante observée par Ozanam dans les questions religieuses. Ce qui fut l'honneur de sa foi, c'est d'avoir cru énergiquement et d'avoir professé dans sa chaire les enseignements de l'Eglise avec la même constance qu'il en pratiquait les commandements dans la vie quotidienne. Ce qui fut l'honneur de sa charité, c'est de s'être penché non seulement avec condescendance, mais avec amour, vers la misère et la souffrance, c'est d'avoir compris que tout n'est point à condamner dans les tendances de notre siècle et que pour gagner et convertir les âmes, ce n'était pas trop de tous les ménagements d'une généreuse sympathie. — Nous en trouverons une preuve nouvelle dans le rapide examen de ses doctrines politiques et sociales. S'il n'a pas eu le périlleux privilège d'en

(I) T. XT, p. 87.

dérouler le programme à la tribune d'une assemblée délibérante, ses écrits sont là pour nous révéler sa pensée.

Déjà les pages qui précèdent nous ont îait pressentir en lui, ainsi que dans le P. Lacordaire, à qui il était venu, selon son expression, « comme à un prêtre animé du souffle des temps nouveaux », un enfant du XIX* siècle, serviteur dévoué d'une religion dix-huit fois séculaire , mais joignant au respect et même à l'admiration du passé une adhésion sincère à l'ordre de choses issu des bouleversements produits par la Révolution (i). Il en a lui-même fendu témoignage: « Je suiâ passionné pour les conquêtes légitimes de l'esprit moderne : j'aime la liberté et je l'ai servie. »

Peut-être ces paroles appellent-elles un commentaire. A beaucoup d'égards, la situation n'était pas pendant la première moitié du siècle ce qu'elle est aujourd'hui, et précisément ces différences expliquent ou tout au moins excusent certaines opinions dont le prestige a singulièrement baissé depuis. C'est ce que nous voudrions établir par quelques considérations sommaires, à défaut du volume entier qu'exigerait une démonstration complète.

A côté de mérites incontestables, la Restauration se méprit en plus d'une conjoncture sur le vrai rôle de l'Etat dans ses rapports avec l'Eglise ; la tradition gallicane exerçait encore sur les esprits un certain

(l) C'est une disposition d'esprit toute semblable qui a dicté à un Lyonnais éminent, contemporain d'Ozanam, à Ballanch% quelques-unes de ses remarquables compositions.

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empire, et dans la France de 1820 et de 1828 on continuait à traiter le catholicisme comme l'avait fait l'ancien régime, si bien qu'en matière religieuse l'intervention du pouvoir séculier dans les années qui précédèrent i83o n'avait pas touiours été absolument heureuse.

En outre, après la révolution de Juillet, invoquer comme auparavant l'action de l'Etat en faveur de l'Eglise paraissait une sorte de contre-sens ou d'anachronisme : le trône s'était, comme on le disait alors, détaché de l'autel. D'autre part, l'avènement de ce nouveau système politique fondé en apparence sur la liberté coïncidait avec une véritable renaissance de l'activité religieuse et de l'esprit chrétien rajeuni par l'étude consciencieuse du passé. De là vient que la génération catholique de i83o s'éprit d'une sorte de sympathie exceptionnelle pour un état social dont elle ne connaissait pas encore le péril, et au milieu duquel, dès l'abord, elle avait conquis par la fierté de son attitude l'estime et, ce qui vaut mieux que l'estime, le respect. Justement enthousiaste d'un rôle militant qui ne laissait pas d'avoir sa grandeur, elle parut oublier qu'une nation chrétienne n'est pas dans l'ordre quand la vérité catholique y a pour unique garantie de sa liberté la liberté de toutes les erreurs. Tout en honorant historiquement la haute conception de l'Etat chrétien, tout en rendant un éclatant hommage à la grande oeuvre civilisatrice accomplie à son ombre, elle s'accoutumait à ne la voir que dans un passé irrévocable, à s'accommoder sans trop de regrets de la situation nouvelle,

3l8 LA VIE ET LES ŒUVRES

bref, à considérer comme une évolution régulière ce qui était une déviation, et presque comme un progrès ce qui est une décadence. Tel fut le point de départ, pour quelques-uns, de théories plus tard reconnues fausses, et pour un grand nombre, de déplorables et persistantes illusions.

Peut-on dire qu'Ozanam y ait complètement échappé (i) ?

Elevé dans les collèges de la Restauration, il y subît des influences politiques que la réflexion ne tarda pas à modifier: « Il y a longtemps, écrivait-il en 1840, que je les ai sacrifiées à une vue que je crois plus haute et plus large des destinées humaines. Je n'ai pas foi à l'inamissibilité du pouvoir. Les dynasties ont, à mes yeux, une mission dont l'accomplissement fidèle est la garantie de leur durée, dont l'infraction entraîne leur déchéance. D'ailleurs les questions de personnes, celles même de constitutions me semblent d'un médiocre intérêt en présence des problèmes sociaux qui dominent l'époque présente. Je dois à l'étude mieux approfondie du Catholicisme un sincère amour de la liberté... En tenant à l'orthodoxie chrétienne, je l'espère, plus qu'à la vie même ; en aimant de toute la puissance de mon cœur l'Eglise, qui est pour moi l'idéal souverain de l'humanité, je

(1) Dans un article de la Revue de Dublin, publié il y a quelques années, le cardinal Manning, après avoir rendu un éclatant hommage à l'action chrétienne d'Ozanam et de ses amis, exprimait néanmoins le regret « qu'ils eussent été d'une manière si sensible affectés par l'influence trop docilement subie des principes de 1789. »

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n'ai Jamais adopté les sentiments mesquins, les habitudes tracassières de quelques-uns. Il me suffit d'être sûr, par mes correspondances et mes amis, que le Saint-Siège approuve la voie où nous marchons. »

J'insiste sur ce dernier point, car ce qu'Ozanam mettait sans hésiter au-dessus de tout le reste, c'est la docilité de son adhésion aux décisions de l'Eglise, c'est la conservation intégrale de la pureté de sa foi. Nul doute qu'il n'ait applaudi de grand cœur à ces belles paroles de Lacordaire écrivant en i834 : « Je me réjouis de ce que le Souverain Pontife, père non pas d'un seul chrétien, mais de tous, a enfin fixé par sa divine autorité des questions qui déchiraient mon Eglise natale en sa fleur, qui détournaient de la vraie route une foule d'âmes sincèrement trompées, et dont j'avais senti si longtemps et si amèrement le charme malheureux. »

Dans tous les temps et jusque dans le nôtre, que de croyants, fiers de leur crédit ou de leur science, n'a-t-on pas vus refuser leur entière adhésion à l'enseignement infaillible de l'Eglise et se faire, au nom de leur sens propre, une doctrine à part, dès que les décrets des papes et des conciles étaient en désaccord avec leurs vues personnelles ? A l'exemple du Père Lacordaire, — qui, pressé par Lamennais de le suivre dans sa révolte, lui opposa cette belle réponse : « Pourquoi l'Eglise nous a-t-elle été donnée, sinon pour nous ramener à la vérité quand nous prenons l'erreur pour elle ?... L'obéissance coûte, mais j'ai appris par l'expérience qu'elle est tôt ou tard récompensée et

j2o la vie et les œuvres

que Dieu seul sait ce qui nous convient », — Ozanam demeura humble dans sa foi. Quelque franchise qu'il apportât dans l'expression de ses opinions, il a proclamé hautement son respect absolu, sa soumission complète à l'autorité tutélaire de l'Eglise. Volontiers il eût sacrifié ses théories les plus chères et ses pages les plus éloquentes plutôt que de s'exposer à émettre sciemment une proposition, je ne dis pas fausse, mais hasardée (i). « Soyons sûrs, écrivait-il, que l'orthodoxie est le nerf, la force de la religion, et que sans cette condition vitale toute association catholique est impuissante. Il est doux de rêver, mais quand on rêve, on dort, et quand on dort, on n'agit point. Pour agir il faut voir d'un œil imperturbable, d'une conviction, assurée, le but sacré vers lequel on marche. »

Mais après s'être ainsi mis en règle à l'égird de sa conscience et de son devoir de chrétien, Ozanam ■ prêtant l'oreille aux fluctuations de l'opinion y discernait sans peine, comme une note dominante, la guerre déclarée à l'Evangile au nom de la triple devise arborée dans notre pays parla Révolution. A entendre ces esprits égarés, non seulement la liberté, l'égalité et la fraternité seraient étrangères aux doctrines du christianisme, mais elles rencontreraient dans ces doctrines mêmes une opposition et des anathèmes irréconciliables. Ozanam s'indignait, et s'indignait

(i) Ses amis racontent qu'ils ne l'ont jamais vu se rendre à. *on cours sans qu'il eût prié à genoux et imploré l'assistance ^'en haut afin de ne laisser échapper aucune parole de nature li fausser ou à compromettre la vérité.

justement en face d'un tel mensonge ou, s'il faut l'appeler de son nom, d'une telle calomnie. Pour la combattre, il en appelait tour à tour et au texte sacré, et à l'enseignement authentique de l'Eglise, et aux leçons irréfutables de l'histoire (i). C'est ainsi qu'il écrit à un de ses collègues dans l'enseignement supérieur : « Si au lieu d'être resté sur le seuil du christianisme, vous aviez comme moi le bonheur d'y avoir déjà passé dix-huit ans d'études, vous ne feriez dater de la Révolution ni la liberté, ni la tolérance, ni la fraternité, ni aucun de ces grands dogmes politi-

(i) Comparons la fîère apostrophe jetée par Mgr Dupanloup aux incré dules : « Vous nous parlez de progrès, de libéralisme et de civilisation, comme si nous étions des barbares et ne savions pas un mot de tout cela : mais ces mots sublimes que vous dénaturez, c'est nous qui vous les avons appris, qui vous en avons donné le vrai sens, et, mieux encore, la réalité sincère. Chacun de ces mots a eu malgré vous, conserve encore et conservera à jamais un sens parfaitement chrétien : et le jour où ce sens périrait, ce jour-là périrait aussi tout progrès réel, tout libéralisme sincère, toute civilisation véritable. « Le cardinal Perraud, dans sa chaire de la Sorbonne, ne tenait pas un autre" langage: « En vain ou la tactique intéressée de nos adversaires ou les maladroites exagérations de quelques-uns de nos frères essaient de créer un antagonisme factice entre la liberté et la justice d'une part, et l'Eglise catholique de l'autre. En vain on s'obstine à nous représenter comme rivés par l'immobilité de nos institutions à un état de société qui ne franchira pas la limite du xix= siècle. La voix du vicaire de Jésus- Christ l'a proclamé : on insulte l'Eglise, quand on lui conseille de se réconcilier avec la civilisation : car cette civilisation dans tout ce qu'elle a de noble, de généreux, d'élevé, c'est nous qui l'avons faite. La vraie liberté, c'est nous qui l'avons introduite dans la société païenne et qui avons formé à son usage la société moderne à travers la longue et laborieuse initiation du moyen âge. »

ques servis par la Révolution, mais descendus du Calvaire (i). »

Comment se souvenir de ces courageuses déclarations et ne pas saluer avec autant de reconnaissance que de respect la grande lutte soutenue de i83o à 1848 pour la liberté de l'Eglise par cette pléiade de chrétiens d'élite à la tête desquels brillaient alors Montalembert et le P. Lacordaire ? Plus tard seulement, et surtout dans le temps qui suivit la mort d'Ozanam, le catholicisme qui s'intitulait ou s'était laissé intituler libéral poussa au delà des bornes légitimes la hardiesse de ses affirmations et l'expression de ses injustes défiances. De là les censures formelles qui, à plusieurs reprises, l'ont condamné du haut de la chaire pontificale (2).

Mais dans le domaine politique proprement dit, aucune forme honnête et sérieuse de gouvernement n'est réprouvée ni par l'Evangile, ni par la tradition catholique. Sans doute, comme l'expose Ozanamdans une page magistrale, « à chaque époque le pouvoir, tendant à s'assimiler tout ce qui l'environne, convoite non pas l'amitié de l'Eglise, mais l'identification de l'Eglise avec lui, et toujours il se plaint de ce qu'elle

(i) T. XI, p. 262.

(2) La banqueroute du libéralisme politique (nous prenons ici ce mot dans le sens que lui donnent nos adversaires) n'est pas moins évidente. Un écrivain contemporain l'a résumée en trois lignes : « Point de principe, point de cœur. Il n'a jamais voulu de l'Eglise pour compagne de sa destinée, et il expire ([ans le vide et dans la platitude. »

n'y consent pas. Ce sont d'abord les empereurs chrétiens d'Orient, qui voudraient faire de l'Eglise un patriarcat soumise leur autocratie; ce sont les barbares qui la pressent de s'unir avec eux pour le pillage du vieil empire romain; ce sont les grands seigneurs léodaux qui essaient de la barder de fer; puis les rois qui l'invitent à s'asseoir dans leurs royaumes à côté de ces parlements qu'ils gouvernent avec le fouet et l'éperon; enfin ce sont les modernes fondateurs des constitutions représentatives qui daignent bien lui ménager un banc dans une Chambre haute, et qui s'irritent de ce qu'elle ne se prête pas au mécanisme étroit de leurs administrations, de ce qu'elle ne parle point le langage passionné de leurs tribunes, de ce qu'elle n'arbore point sur ses basiliques séculaires leurs drapeaux d'un jour. Mais l'Eglise n'a jamais voulu entendre à être impériale, ni barbare, ni féodale, ni royale, ni libérale, parce qu'elle est plus que tout cela : elle est catholique. Vainement, comme les prétendants de Pénélope, la voyant seule en ce monde, ils ont pensé la séduire et régner sous son nom, et ils lui ont offert richesse et puissance. L'Epouse immortelle répudie ces noces indignes (i). » Veut-on maintenant connaître avec précision les théories d'Ozanam? ; Le futur professeur de la Sorbonne n'était encore qu'un simple étudiant en droit lorsqu'à une bienveillante interpellation d'un ami il répondait par ces déclarations qui ont toute la conci-

<i) Les Deux Chanceliers (T. VII, p. 54<)).

sion d'une formule et où se trahit la maturité pre'coce de ses réflexions :

« Je crois à l'autorité comme moyen, à la liberté comme moyen, à la charité comme but.

« Il y a deux espèces principales de gouvernements, et ces deux espèces de gouvernements peuvent être animées de principes opposés.

« Ou c'est l'exploitation de tous au profit d'un seul : et c'est la monarchie de Néron, monarchie que j'abhorre.

« Ou c'est le sacrifice d'un seul au profit de tous : et c'est la monarchie de saint Louis, que je révère avec amour.

« Ou c'est l'exploitation de tous au profit de chacun : et c'est la république de la Terreur, et cette république, je la maudis.

« Ou c'est le sacrifice de chacun au profit de tous . et c'est la république chrétienne de l'Eglise primitive de Jérusalem; c'est peut-être aussi celle de la fin des temps, l'état le plus haut où puisse monter l'humanité.

« Tout gouvernement me semble respectable en ce qu'il représente le principe divin de l'autorité : en c; sens je comprends Vomnis potestas a Deo de saint Paul. Mais je pense qu'en face du pouvoir, il faut aussi la place du principe sacré de la liberté; je pense qu'on peut revendiquer énergiquement cette place; je pense qu'on doit avertir d'une voix courageuse et sévère le pouvoir qui exploite au lieu de se sacrifier. La parole est faite pour être la digue qu'on oppose à

la force : c'est le grain de sable où vient se briser la mer (i). »

Dans ces lignes on peut sans doute discerner quelques traces d'une certaine exaltation Juvénile, et il est plus aisé, assurément, de tracer un programme de politique idéale que d'avoir à le réaliser au milieu des difficultés et des orages de la vie publique : mais si on le traite de rêve, qui niera ce que la société gagnerait à son entière réalisation?

Au reste il y eut un jour ou plutôt une époque dans l'existence d'Ozanam, où il crut toucher au terme de ses espérances; ce fut lorsque Pie IX, à son avènement au trône pontifical, se vit entouré d'une popularité si extraordinaire, et salué comme l'auteur d'une ère nouvelle. La Providence semblait avoir ménagé au professeur chrétien, appelé alors par ses études en Italie, le bonheur d'être témoin de ces scènes mémorables. Reçu au Vatican avec une bienveillance que Justifiait assez son constant dévouement à l'Eglise, il put connaître de près le successeur de Grégoire XVI, et dès 1847 ^^ ^^ J^g^ ^^ l'apprécie en termes qu'on pourrait appeler prophétiques :

« Ce qui éclate surtout en lui, ce sont deux sentiments qui ont fait la grandeur de tous les grands papes : cette foi inébranlable en l'autorité divine dont il est le dépositaire, et une profonde conviction de son indignité; une confiance en Dieu qui le met en état de tout entreprendre, un mépris de lui-même

qui le met en état de tout souffrir : de là cette auréole de sainteté qui éclaire sa belle physionomie et cet accent chaleureux qui anime ses paroles (i). »

Mais comment dépeindre l'émotion d'Ozanam, le jour où il entendit un pape proclamer la liberté au milieu des cris d'allégresse de son peuple, en face de Saint-Pierre, sous l'azur étincelant du ciel de Rome ? Quel spectacle eût saisi plus vivement son âme enthousiaste? Son cœur se remplit d'un doux et tendre orgueil à voir le Père en qui il croit entouré de tant d'admiration et d'amour. « Pour moi, écrit-il en terminant la narration de cette fête, je restai quelque temps encore au pied de l'obélisque qui domine la place, profondément ému par cette pensée, que je venais de voir la fin du déchirement profond dont souffre depuis soixante ans la société européenne. Depuis soixante ans la société veut, cherche la liberté : elle ne saurait s'en passer à aucun prix. Elle ne peut pas se passer non plus du christianisme. Cependant on lui a fait croire que ces deux grands biens sont incompatibles, qu'il faut choisir, et elle n'a pu prendre sur elle de renoncer ni à l'un ni à l'autre. »

Et pour bien établir, selon ses propres expressions, que le pape « peut compter sur d'autres sympathies que celles des radicaux et des mécréants », Ozanam proposait à VUnivers d'ouvrir une souscription catholique pour offrir au souverain de Rome les fonds nécessaires à l'armement de sa garde civique. Quand

(i)T. XI, p. i52.

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parut dans le Coîv^espoudatit son article intitulé : Les dangers de Rome et ses espérances^ des amis clairvoyants, tels que M. Foisset, exprimèrent de prudentes réserves. Mais, il faut le dire, ces généreuses illusions étaient alors partagées par bien des cœurs. Hélas ! la bonté et la mansuétude de l'illustre Pontife ne recueillirent que l'ingratitude et la haine, et l'histoire redira aux générations futures par quelle série d'attentats la Révolution étouffa au berceau cette liberté qui venait de recevoir la bénédiction du Vatican,

Ozanam revint de Rome à Paris au mois d'août 1847. On sait la tempête politique qui six mois après se déchaînait sur la France. Pour des motifs faciles à comprendre, le professeur de la Sorbonne ne pouvait songer à se jeter dans la mêlée des partis. Une attitude réservée lui était imposée par sa situation, alor.'? même qu'elle ne lui aurait pas été suggérée par son caractère. Louis Veuillot, avec le tempérament de lutteur qu'on lui connaît et qui a fait sa renommée, a pu écrire avec une absolue sincérité : « J'aurais été à ma vraie place dans la foule des croisés ou au fond d'un couvent, et me voilà sur un théâtre. Cela n'est pas bon pour moi. » Dès lors que devait penser de l'âpre métier de journaliste un homme aussi habh» tuellement modeste, timide même, que Frédéric Ozanam? Ce seul titre de publiciste, écrit en tête de ce chapitre faute d'un terme plus exact, il ne l'eût sans doute jamais envisagé sans un certain effroi. D'ailleurs, si admirables que fussent dans un autre

genre ses qualités d'écrivain, il était bien loin d'avoir au même degré ce que amis et adversaires admiraient chez le rédacteur en chef de l' Unwers^ le mot tantôt délicat et spirituel, tantôt incisif et mordant, la note tour à tour gaie et facétieuse, ou au contraire grave et profonde, le trait pénétrant qui, par une merveille de l'art, semble venir naturellement et de lui-même au bout de la plume. Et cependant Ozanam avait une âme trop passionnée pour les grandes causes mises en question par la révolution dePévrier pour demeurer spectateur impassible des événements. Les souvenirs des républiques catholiques du moyen âge exerçaient sur son esprit une sorte d'attrait fascinateur, au point de lui faire oublier que la France en particulier devait sa grandeur à quatorze siècles de royauté. « Ce que je sais d'histoire, répétait-il alors, me donne lieu de croire que la démocratie est le terme naturel du progrès politique et que Dieu y mène le monde, mais j'avoue qu'il l'y mène par de rudes chemins (i). » Et il ajoutait avec la conviction qu'il y a presque toujours péril à identifier l'intérêt religieux avec l'intérêt politique : « La république croit, elle espère en nous : faut-il la décourager? D'ailleurs, à quel autre parti se rattacher? Et qu'est-ce que la république, sinon le gouvernement naturel d'une société quand elle a perdu toutes ses ancres et touies ses traditions? »

(i) T, XI, p. 25i. — Des esprits également sincères, quoique de trempe fort différente, tels que Louis Veuillot et Victor de Laprade, étaient -d'accord à ce moment pour croire à la possîbilité d'une démocratie fihxétienae.

-Ces mêmes pivioccupations étaient celles de l'abbé Marcc et du P. Lacordaire : tous trois canvinrent de ÏQs exposer et, au besoin, de les défendre dans un journal. Le i5 octobre i83o avait vu se fonder l'^z^euir; le i5 avril 1848 vit se fonder l'iire iioiwelle, sous la direction de M. de Goux. Entre ces deux publications il y avait sans doute plus d'un trait de ressemblance et plus d'une aspiratioiî commune : en revanche, les rédacteurs de la seconde repoussaient jusqu'à l'apparence du schisme et de l'hérésie où était si tristement tombé l'inspirateur de la première. Et pour bien établir que leur but n'était pas d'entourer leurs noms d'une popularité bruyante, il fut convenu que, sauf exceptions, les articles saillants du journal ne seraient pas signés.

Ce n'en était pas moins alors chose considérable en France que des religieux, des écrivains chrétiens prenant hardiment sous leur protection le courant moderne (i). Que rien d'inconsidéré ni de chimérique ne se mêlât à leurs revendications les plus légitimes, c'est ce que l'on ne saurait prétendre : du moins ils avaient un sentiment profond des graves devoirs imposés de nos jours aux classes riches et instruites. C'est ainsi qu'on lit à la fin d'un article d'Ozanam sur les Causes de la mùsère (2) ;

(i) Qu'on relise les encycliques de Léon XIIJ et les délibérations des Congrès catholiques les plus récents, qu'on suive la marche des idées dans l'Amérique contemporaine, on verra quel cTiiemin a été fait depuis vingt ans dans k sens de VErt nouvelle.

(2) Octobre 1848. (T. VIT, p. 261-272.)

« En ébauchant ce rapide programme des réformes que réclamera la démocratie chrétienne , nous n'avons pas voulu nous donner la stérile satisfaction de dresser un réquisitoire de plus contre la société, qui a déjà trop d'ennemis. Nous ne sommes pour elle que des amis sévères dont la jalousie ne souffre rien de vicieux dans ce qu'ils honorent et défendent. Pourquoi le tairions-nous? Notre pensée, en effet, est de commencer et d'entretenir parmi les chrétiens une agitation charitable contre les abus qui font, depuis cinquante ans, la détresse d'un peuple libre. »

Les rédacteurs de YEre nouvelle ont eux-mêmes avoué qu'en plus d'une occasion ils avaient manqué de prudence humaine : de graves esprits leur ont reproché d'avoir sacrifié le passé de l'Eglise et de la France aux nécessités imaginaires du présent et aux décevantes perspectives d'un état social inconnu. Dans ces temps obscurs où Dieu seul semble s'être réservé le secret de l'avenir, même de l'avenir le plus immédiat, voir toujours juste est un privilège qui n'est pas accordé même à la droiture des intentions ou à la pénétration du génie. L'œuvre d'ailleurs, malgré son succès ou peut-être à cause de ce succès même, avait soulevé une opposition violente : aussi n'eut-elle qu'une durée éphémère ; mais en annonçant à Ozanam, le 21 août 1848, la cessation imminente du journal, le P. Lacordaire avait quelque droit de lui écrire :

« Nous avons donné l'exemple d'une presse vrai» ment chrétienne, c'est-à-dire honnête, calme, impar« tUle, charitable; nous avons contribué à entretenir

l'union des esprits en faveur de l'Eglise dans des temps pleins de dangers : les catholiques nous ont répondu avec empressement : c'est quelque chose pour notre conscience, si ce n'est pas tout pour notre gloire et pour le bien. »

A en juger par les articles assez rares qui ont été recueillis dans ses Œupres complètes (i), Ozanam n'aurait eu d'ailleurs qu*une part très secondaire à la rédac» tion de VEre nouvelle; mais il ne faudrait pas trop se hâter de tirer pareille conclusion.

Quelques années plus tard, lorsque les catholiques de France, effrayés par les orages de 1848 et las de lutter au nom de la liberté, crurent plus habile de se jeter dans les bras du pouvoir, Ozanam, fidèle à ses principes, ne dissimule ni ses appréhensions ni sa tristesse :

« Nous n'avons pas assez de foi, nous voulons toujours le rétablissement de la religion par des voies politiques, nous rêvons un Constantin qui, tout d'un coup et par un seul effort, ramène les peuples au bercail. C'est que nous savons mal l'histoire de Constantin, comment il se fit chrétien précisément parce que le monde était déjà plus qu'à moitié chrétien , comment la foule des sceptiques , des indifférents , des courtisans qui le suivirent dans l'Eglise , ne firent qu'y apporter l'hypocrisie , le scandale, le relâchement. Non, non : les conversions ne se font point par les lois, mais par les mœurs,

(i) T. VII, p. 246-286.

mais par les consciences, qu'il faut assiéger une à une (i). »

Et, dans une autre lettre, il ajoute ces réflexions qui n'ont été que trop justifiées par l'événement ;

« Je ne sais pas comment se reconstituera l'Europe; il est clair que les rêves des vieux partis s'évanouiront... Voyez comme la grande leçon de 1848 est loin d'avoir instruit les hommes. Les voici tous, les uns après les autres, se faisant un point d'honneur de déclarer à la face du ciel et de la terre qu'ils ne se sont jamais trompés, et que ces ^grands bouleversements ne leur ont rien reproché et rien appris; les voici qui reprennent leurs haines et leurs petites passions de chaque jour : ils feront tout pour forcer la Providence à frapper^ une seconde fois et plus fort (2). )) — Après les journées de juin 1848, Paris a vu celles de mai 1871 !

J'ai parlé de la liberté. II y a dans le nombre des idées que l'on appelle par excellence « modernes », un autre mot très propre également à fasciner les masses, un mot qui est devenu tour à tour le cri de ralliement de cent écoles différentes, dont le seul trait commun est une aversion profonde contre les institutions du passé. Mes lecteurs le pressentent : c'est le mot de progrès. « Nom sublime et profané, redoutable et fascinateur, doué d'un singulier prestige et d'une force

(1) T. XI, p. 348.

(2) T. XI, p. 345.

d'entraînement presque irrésistible, le progrès est l'invocation suprême des sectes et des partis, le mot d'ordre de toutes les batailles d'idée et de rue. Il a eu le ferment des plus nobles passions; il est la parure et l'excuse des plus mauvaises (i). »

Remontons à un demi-siècle en arrière. La France sortait alors d'une longue et pénible suite de révolutions ; elle avait subi successivement les violences de l'anarchie et le joug du despotisme; élevée un instant par Tambition d'un conquérant au faîte de la gloire et de la puissance, elle avait payé l'orgueil de ses victoires par l'humiliation d'une double invasion. Tant d'événements extraordinaires avaient laissé des traces trop profondes et trop bouleversé la société, pour qu'un retour complet à l'ancien ordres de choses fût possible. Aussi, quand une paix prolongée eut permis à l'activité inquiète des esprits de se concentrer tout entière sur les questions d'organisation sociale, la France, mécontente du passé, peu satisfaite du présent, tourna les yeux vers l'avenir. Renouveler la face de la terre en reconstituant la société sur des bases absolument nouvelles : tel fut le rêve d'abord de quelques imaginations aventureuses, plus tard celui de la multitude. Partout se propageait une idée aussi étrange que le mot qui l'exprime, l'idée d'une palingénésie sociale.

Des cœurs généreux se laissèrent abuser : ne trouvant pas autour d'eux l'idéal de noblesse et de justice

(0 E. Caro.

qu'ils poursuivaient, pour le chercher les uns se réfugièrent vers les souvenirs lointains du moyen âge, les autres, et c'est le plus grand nombre, vers les vagues perspectives d'une rénovation future. Celait le temps où Lamartine s'écriait : « Je vois des institutions vieillies qui s'écroulent, mais des générations rajeunies que le souffle de vie tourmente et pousse en tous sens, et qui reconstruisent sur des plans inconnus cette œuvre infinie que Dieu a donné à faire et à refaire sans cesse à l'homme, sa propre destinée. »

Les découvertes merveilleuses qui se succédaient incessamment dans le domaine scientifique et industriel, l'étonnante facilité des échanges entre les nations, et par-dessus tout la brusque commotion produite par la révolution de i83o, contribuèrent à accélérer le mouvement. L'heure approche où Lamennais écrira: « Je vois les peuples se lever en tumulte, et les rois pâlir sous leur diadème... Aujourd'hui, tout flotte; rien n'a de raison. Ni la pensée ni le cœur ne sauraient s'attacher à quoi que ce soit. La terre est dans l'enfantement : quelque chose que nous ne savons pas se remue dans le monde. Il y a là un travail de Dieu. »

Au milieu de l'ébranlement universel, de toutes parts surgirent des doctrines qui, promettante l'homme le ciel sur la terre, prétendaient combler l'abîme constaté par l'expérience des siècles entre le désir et le bonheur. Dans l'enthousiasme des théories, on crut h lin faux progrès des races humaines en dehors et au delà du christianisme.

« Qu'est-ce donc que cette loi prétendue de développement nécessaire et progressif de l'humanité, intelligence ou matière? où est-elle? qui l'a bien conçue, énoncée avec quelque précision du moins? Personne et nulle part... On s'élance au-devant d'un dogme régénérateur et nouveau, sans savoir ce qu'il pourra être; on se berce de rêves et de chimères, et l'on s'évanouit ainsi dans de folles et coupables pensées, sans tenir compte des faits les plus formels, sans daigner même faire attention à l'histoire attestée du gouvernement providentiel de l'univers. »

Ainsi parlait en 1837 le P. de Ravignan dans la chaire de Notre-Dame : mais lorsque Ozanam entrait dans la carrière avec son imagination ardente, au milieu de l'effervescence des esprits, soyons moins étonnés qu'il ait cédé à ce qui était alors la préoccupation générale. En janvier i83i, nous le voyons adresser à ses amis cette confidence surprenante :

« Comme vous, je sens que le passé tombe, que les Dases du vieil édifice sont ébranlées, et qu'une secousse terrible a changé la face de la terre. Mais que doit-il sortir de ces ruines? La société doit-elle rester ensevelie sous les décombres des trônes renversés, ou bien doit-elle reparaître plus brillante, jeune et belle ? Verrons-nous cœliim iioviim et novam terram ? Voilà la grande question. Moi qui ai foi dans la Providence et qui ne désespère pas de mon pays, je crois à une sorte de palingénésie... Il faut chercher dans les débris de l'ancien monde la pierre angulaire sur laquelle on construira le nouveau : mais cette pierre d'attente.

cette colonne de traditions, cette barque dç salut, où la trouver ? Quelle sera la forme, la loi de la société nouvelle? Je n'entreprends pas de le décider (i). »

D'autres étaient bien éloignés de cette retenue du jeune étudiant; ils s'en allaient, saints-simoniens, fouriéristes, phalanstéristes, prêcher dans les villes et les bourgades les ridicules élucubrations de leur cerveau malade : pas d'illusion, pas d'utopie qui ne fût sûre alors de rencontrer des adeptes, dès qu'elle s'abritait sous le patronage d'un nom populaire (2). On parlait de l'ascension de la société, d'autant plus, semble-t-il. qu'on la voyait descendre davantage. Mais la réalitc eut bientôt mis à nu le néant de ces chimères, et les partisans désabusés de tant de fausses doctrines puisèrent dans leurs cruelles déceptions cette haine contre tout ordre établi qui devait éclater plus tard comme un sinistre ouragan. Les âmes droites et sincères reconnurent, non sans tristesse, ce qui s'était mêlé de témérité à leurs généreuses espérances : les unes se replièrent avec découragement sur elles-mêmes, les autres, éclairées par la foi, demandèrent à la religion ce que leur avait refusé la sagesse humaine.

C'est parmi ces dernières, est-il besoin de le dire,

(2) « Les problèmes jadis re'servés à une élite préparée à en peser les termes, à en mesurer les solutions, se sont dressés tout d'un coup devant des foules impatientes et inquiètes. L'esprit d'affranchissement a pénétré partout, confondant trop souvent les privilèges abusifs et les inégalités nécessaires, les ambitions légitimes et les convoitises malsaines, la liberté et la licence, le pouvoir et le droit. » (O. Gréard, Discours de réception à l'Académie française.)

que Frédéric Ozanam devait marquer sa place. Le Progrès par le christianisme, tel est le titre d'une de ses études les plus remarquables (i), telle est la devise adoptée par lui dès sa jeunesse et fidèlement gardée jusqu'à la fin : tel a été le sujet d'une série d'éloquentes conférences du P. Félix dans la chaire de Notre-Dame de Paris. Ici réellement s'ouvrent k nos yeux ces sereines et lumineuses perspectives que saluait la parole enthousiaste de l'orateur : « Par delà les sombres nuages qui s'élèvent des passions ténébreuses de la terre, j'aperçois des horizons splendides, éclairés par la pure lumière du christianisme, et où s'épanouit, dans la fécondité des vertus chrétiennes, le véritable progrès... Nous voulons tout ce qui est vrai, légitime, saint, progressif en un mot : nous voulons tout ce qui nous faisait grandir hier, ce qui nous élève aujourd'hui et ce qui nous fera marcher demain vers notre commune et universelle destinée, u

Oui, le progrès est l'œuvre par excellence de la foi chrétienne : ne cessons pas de proclamer cette vérité, puisqu'elle ne cesse pas d'être méconnue. Que les admirateurs arriérés de je ne sais quel paganisme de convention ouvrent les écrits d'Ozanam : qu'ils lisent aitentivcment la page suivante :

« La pensée du progrès n'est pas une pensée païenne. Au contraire, Grecs et Romains se croyaient sous une loi de décadence irréparable ; le genre humain s?

(i) Publiée dans les Œuvres complètes, T. VII, p. 97-135.

souvenait des hauteurs d'où il était descendu et il n? savait comment en remonter les pentes. Ainsi dv moins l'enseignent les plus vieilles croyances des peuples : ainsi le pensèrent les plus beaux génies : Platon et Cicéron après lui ont «loquemment parlé de ces ruines de l'âme. Jamais avantle Christianisme la philosophie n'affirma, même en tremblant, la perfectibilité humaine...

« Tant qu'elle demeure solitaire, la raison ne saurait trouver nulle part la certitude de la loi du progrès. Si le passé a été témoin de la jeunesse et de la croissance du genre humain, l'avenir ne pourrait-il pas l'être de sa décadence et de sa vieillesse? Au reste, qu'est-ce que le progrès? Une ascension continue Ters un type de bonté souveraine, un effort par lequel Thomme s'arrache à son imperfection présente pour chercher la perfection , au réel pour atteindre à ridéal. Donc point de progrès aussi longtemps que l'homme s'aime, qu'il est content de son ignorance et de sa corruption...

« C'est avec l'Evangile qu'on voit commencer la doctrine du progrès. L'Evangile n'enseigne pas seulement la perfectibilité humaine, il en fait une loi, cstote perfecti. Les anciens connurent sans doute le divin attrait de la perfection : ils s'en approchèrent sur plusieurs points. Mais elle ne se montrait à eux que dans une image troublée et obscurcie, et les âmes qu'elle avait un moment soulevées^ appesanties par l'égoïsme païen, finissaient par retomber sur elles-mêmes. Afin que l'homme sortît de lui-même,

^ju'il en sortît non pour un moment, mais pour toujours, il fallait que la perfection pure lui apparût et que Dieu se révélât. »

Evitons toutefois d'imprimer une sorte de caractère fataliste à une loi qui, comme toute loi morale, souffre résistance au lieu de se faire invariablement obéir. Qu'on considère l'histoire : il y a telle époque où la civilisation semble rétrograder ou même disparaître : mais tantôt suivant un cours paisible, tantôt se précipitant de chute en chute, ce grand fleuve, selon l'expression d'Ampère, n'en continue pas moins sa route vers les champs de l'avenir qu'il doit féconder. Ozanam ne s'est pas borné d mettre en lumière ces étranges vicissitudes; il en a cherché et donné l'explication. « S'il n'y avait dans l'homme qu'un bon principe, le progrès n'en serait que le développement calme et régulier. Mais il y • dans l'homme deux principes, l'un de perfection, l'autre de corruption : dans la société deux puissances, la civilisation et la barbarie. Le progrès est donc une lutte avec des alternatives de défaite et de victoire... Je ne m'effraie pas des chutes et des écarts qui l'interrompent : les froides nuits qui remplacent la chaleur des jours n'empêchent pas l'été de suivre son cours et de mûrir les fruits. »

Comme ces dernières lignes le prouvent, Ozanam était pénétré d'une foi profonde et filiale au gouvernement de la Providence, au triomphe final de la vérité et de la justice, et dans son dévouement à la cause de Dieu- il apportait, avec un constant amour, une iné-

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