L'^ ^^^ ^'^ ^^^ ŒUVRES
branlacle espérance. De là son calme inaltérable, même aux jours d'épreuve et de tristesse : à ses amis que faisaient trembler en 1848 les désordres causés par l'anarchie et la révolte, il se plaisait à répéter le vers du poète :
O passi graviora, dabit Deus his quoque finera.
Et il ajoute ailleurs ; « J'apprends à ne pas désespérer de mon siècle en retournant à des époques plus menaçantes, en voyant quels périls a traversés cette société chrétienne dont nous sommes les disciples, dont nous saurions être au besoin les soldats. »
Toutefois, comment se défendre d'une certaine surprise, lorsqu'en tête d'un de ses cours les plus remarquables, on lit ce titre en apparence étrange : Le Progrès dans les siècles de décadence (i)? En voici ce qu'on pourrait appeler l'exorde :
« L'histoire des décadences est triste, elle n'a pas coutume d'attacher les esprits; elle est néanmoins pleine d'enseignements nécessaires. De même que les médecins, penchés sur le lit des malades ou sur la couche funèbre des morts, y apprennent les secrets de la vie, de même il faut que le spectacle des sociétés qui périssent éclaire les nations qui veulent durer...
« Nous aimons ce qui est héroïque, ce qui vaut mieux que nous, ce qu'il faut admirer, et ce senîi-
ment fait honneur à la nature humaine. Cependant les décadences sont instructives. II faut savoir pourquoi ies grandes choses finissent, si c'est une fatalité qui les précipite, ou des fautes qui les font descendre... Les décadences sont fécondes. Tout ne périt pas dans les institutions qui s'écroulent. Il y a quelque chose de protecteur dans leurs débris, et quand il n'en resterait que l'ombre, l'ombre sert à couvrir ce qui doit naître. C'est ainsi que les crevasses d'un vieux monument cachent le nid d'oiseaux. »
Pour ceux qui aiment à étudier le plan divin dans l'histoire, je ne connais pas de démonstration plus sensible ni de consolation plus efficace que ces pages savantes où, en creusant ce que l'on appelle trop aisément la nuit du moj'en âge, Ozanam dégage d'une main sûre l'action bienfaisante et rénovatrice du catholicisme. Déjà, avant lui. Chateaubriand s'était posé ce problème : — au milieu des ruines de cette société romaine héritière de tant d'autres sociétés qui lui avaient inoculé en mourant les vices de leur vieillesse, au sein de cette civilisation redevenue, à force de corruption, une sorte de barbarie décrépite, en face de cette barbarie jeune et sauvage, qui du moins apporte avec elle, des confins du monde, des germes inconnus de régénération, quelle puissance sociale est restée debout? — et le grand homme, après avoir été le poète du christianisme, avait, dans ses Martyrs, entrepris de s'en faire l'historien, Ozanam a repris la même thèse, mais avec la légitime autorité qui s'attache à sa science et à son éruditioo»
Du v« au IX' siècle, quelle confusion, quel chaos ! et cependant on voit même alors poindre quelques lueurs de civilisation au milieu des ténèbres, tandis que, par une sorte de juste retour, le ciel serein de la civilisation est parfois traversé, jusque sous nos yeux, par des éclairs sanglants de barbarie. « Comme dans une ville assiégée, derrière les murs assaillis par l'ennemi, longtemps d'avance on commence à construire le retranchement qui les remplacera et devant lequel viendront expirer tous les efforts des assaillants, — de même, pendant que le vieux mur de la civilisation romaine tombe pierre à pierre, de bonne heure s'est construit le rempart chrétien derrière lequel la société pourra se retrancher encore. » Les lettres, les sciences, les arts eux-mêmes passeront entre des mains nouvelles qui les empêcheront de périr. Et en attendant le xm^ siècle, ce sommet radieux du moyen âge, k ix^ marquera l'aurore de la civilisation moderne. Après cette aurore il y aura sans doute une heure nouvelle d'obscurité ; mais le x^ siècle a pu être comparé par Ampère à « une de ces matinées brumeuses d'automne qui suivent un éclatant lever de soleil : la nature est attristée par un brouillard que le vent dissipera bientôt, et au travers duquel on suit la marche du soleil. L'astre a perdu ses rayons, et cependant on sait où il est, et en montrant un coin du firmament, on peut dire : C'est là (i) ».
(i) Ce même savant dont la pense'e sur tant de points fait écho Si celle d'Ozanam, son ami et son e'mule, a écrit ailleurs, en parlent des ténèbres préteadues de cet « âge de fer » : « Il en est i®
Et, en effet, si les trois périodes principales qui partagent l'histoire de l'Occident entre les invasions, barbares et la Renaissance commencent et finissent par autant de de'cadences, Ozanam a rendu manifeste d'ans chacune de ces décadences un progrès secret que Iç christianisme assure, qui s'accompKt sourdement, obscurément, et pour ainsi dire par des voies souterraines, Jusqu'à ce qu*il se fasse jour et éclate enfin dans une plus juste économie de la société,, dans une plus vive lumière des esprits.
C*est ainsi que dans les mauvais jours le savant chrétien relevait les courages par le spectacle du passé : et si à la vue du présent il s'attriste, du moins il ne se laisse point abattre : « Au milieu des orages du temps et devant la brièveté de la vie, un attrait puissant m'attache à ces études... Sans doute, quand les meilleurs esprits n'aperçoivent que la décadence, on est mal venu à professer la doctrine du progrès. Comment renouveler une thèse vieillie et discréditée qui avait naguère l'inconvénient du lieu commun, et qui a maintenant tout le danger d'un paradoxe ? Cette croyance généreuse ou, si l'on veut, cette illusion de notre jeunesse, ne semble plus qu'une orgueilleuse opinion réprouvée par la conscience et démentie par l'histoire. Le dogme de la perfectibilité humaine ne
cette nuit de l'intelligence comme de la nuit du ciel II ne fait jamais nuit à la fois sur toute la terre. Quand les te'nèbres sont quelque part, le jour est ailleurs... Il n'y a pas de couchant qui ne soit une aurore. Le soleil de la civilisation non plus ne se couche jamais, et quand on croit le voir disparaître, c'est qu'il Claire un autre horizon. »
saurait trouver que peu de faveur dans une société découragée : mais le découragement a ses périls. Souvent il est bon d'humilier les hommes, jamais de les désespérer. Il ne faut pas que les âmes perdent leurs ailes, comme dit Platon, et que, renonçant à la hauteur d'une perfection qu'on leur déclare impossible, elles se rejettent tout entières vers de faciles plaisirs. .» Noble langage, qu'il n'est jamais plus opportun de méditer que lorsque les événements semblent conspirer pour lui donner un démenti. Jetons les yeux autour de nous. Sans doute le progrès matériel est réel, inévitable : chaque génération ajoute aux richesses que lui ont léguées les générations précédentes; les découvertes de la science se popularisent, les inventions utiles se multiplient, chaque année enregistre une nouvelle conquête du génie de l'homme sur les" éléments. Pensons-nous néanmoins qu'il n'y ait aucun serpent caché sous ces fleurs ? Ozanam vient dejvisiter le Palais de Cristal de Londres avec toutes ses splendeurs : son admiration n'est pas sans mélange. A quoi servent en définitive la plupart de ces prodiges d'art et d'habileté, sinon à rassasier l'amour effréné du luxe dans la classe riche, et à offrir un vain spectacle aux désœuvrés du siècle ? Écoutons la suite de ses réflexions : « Évidemment le progrès de l'industrie est légitime, il entre dans la vocation de l'huma nité, et toutefois je ne saurais m'empêcher d'y sentir quelque chose de dangereux, de tentateur et de satanique. Assurément ces merveilles éblouissantes ne s'étalent pas sans péril devant des yeux déjà trop épris
des biens de la terre. Il me semblait toujours voir au seuil de l'exposition le démon qui transportait le Seigneur sur la montagne et qui disait encore : Je vous donnerai tout cela si, vous prosternant, vous m'adorez. Puis, ce qui semble un signe de réprobation, c'est que ces richesses ne servent pas, au bout du compte, à rendre meilleur le sort du plus grand nombre (i). »
Au reste, s'il est un progrès digne de l'ambition la plus persévérante, c'est l'élévation graduelle du niveau moral et religieux parmi les hommes; et ce progrès ne fuit-il pas devant nous à mesure que nous nous efforçons d'y atteindre ? En dépit des formes adoucies dont il se pare, l'homme moderne n'est ni plus juste ni plus désintéressé. La paix que tous les peuples appellent de leurs vœux est perpétuellement en péril : une étincelle pourrait allumer d'effroyables explosions. Des guerres, que les moyens de destruction imaginés par le génie de l'homme rendent atrocement meurtrières, menacent d'épuiser à sa source la sève de l'Europe. Une prospérité apparente cache aux yeux des moins clairvoyants un travail effrayant de décomposition sociale. Sans doute nos cités s'embellissent de toutes les créations de l'art, s'enrichissent de tous les produits de
(i) T. XI, p. 385. — Je lis dans la première leçon d'Ozanam (T. I, p. 40) : « Si la science, l'art, le bien public frappent l'industrie d'un triple rayon, elle s'anime, elle vit d'une vie morale, elle peut servir le progrès des esprits. Mais si le développement de l'industrie, au lieu de travailler à ce progrès, le déborde et l'arrête, les socie'te's avilies reprennent pour un temps le chemin <ie la décadence. »
l'iniditTstrie : les systèmes philosophiques se multiplient à l'égal des partis politiques. C'est ainsi que Rome vieillie, et assie'gée par les barbares, regorgeait de thermes, de palais, de sophistes et de rhéteurs. Empires^ royaumes ou républiques, de toutes parts des plaintes amères se font entendre sur le malaise intérieur des sociétés : l'antagonisme séculaire entre la misère et l'opulence se creuse chaque jour, et engendre dans les classes inférieures une fermentation sourde, partout où il n'éclate pas en insurrections violentes (i). Avons-nous le droit d'en être surpris ? — Dieu avait donné aux païens la lumière de la la raison : ils ont refusé de la suivre et ils sont tombés de décadence en décadence : quel châtiment méritent les nations chrétiennes assez coupables, assez ingrates pour repousser les clartés de la foi ? Princes et peuples veulent se passer de Dieu et de ses lois : chaque coup porté au surnaturel paraît un pas en avant sur la route du progrès. C'est qu'au fond de la nature humaine, selon une réflexion bien remarquable d'Ozanam, il y a un paganisme impérissable qui se réveille à tous les siècles, qui n'est pas mort dans le nôtre (2),. qui retourne toujours volontiers aux philo-
(i) Les moyens mêmes par lesquels les prudents du siècle se flattaient de le supprimer n'ont servi qu'à l'accroître. L'un d'eux en a fait l'aveu dans la Revue des Deux Mondes : « La masse est, à la vérité, moins ignorante qu'autrefois, mais elle s'est corrompue davantage, et de pernicieuses influences ont presque partout détruit la rectitude du jugement. »
(2) Ce néo-hellénisme, comme on l'appelle, compte dans notre littérature contemporaine plus d*un représentant en renom. Sous ce retour à l'élégance voluptueuse, aux mœurs faciles de
sophies païennes, aux lois païennes, aux arts païens, parce qu'il y trouve ses rêves réalisés et ses instincts satisfaits. Et cependant le christianisme n'a pas cessé d'être l'âme du monde moderne : chassé violemment de la société, il plane sur ses débris, selon une belle image du P. Lacordaire, comme l'Esprit de Dieu sur le chaos. A la veille d'une de nos plus terribles révolutions, l'éminent religieux s'écriait : « La pauvre Europe est bien menacée et, chose merveilleuse, aucun de ceux qui gouvernent les hommes ne paraît comprendre pourquoi les peuples sont où ils sont. Aussi aveugles qu'il y a soixante ans, ils repoussent ou asservissent l'établissement chrétien avec les mêmes préjugés ou la même passion. Ils voient le mal : ils en sont épouvantés : mais reconnaître que Jésus-Christ est l'unique base de la société est audessus de leurs forces. »
L'Eglise, qui, forte de la parole divine, non seulement accepte le progrès, mais en proclame à la fois la règle et le but, l'Eglise, qui, malgré l'immutabilité de sa doctrine, renferme en elle-même un principe manifeste de développement, est toujours pleine de jeunesse et de vitalité. Si l'on remarque quelque changement dans sa physionomie, c'est l'épanouissement progressif du vrai et du juste. Les vérités de
la Grèce antique, se cache, nous ait-on, une protestation secrète contre les pessimistes, ces détracteurs de la vie : mais une critique plus profonde y de'couvre « l'expression supérieure d'une tristesse qui déborde, et qui transforme cette aspir9tion vers la umière en un aveu de faiblesse et de désespérance».
l'Evangile sont lumière et vie, et leur déclaration de plus en plus explicite à travers le cours des âges apporte chaque fois au christianisme un nouveau degré de force et de splendeur. Comme l'a très bien fait observer Ozanam, « les préceptes restent, mais les œuvres se multiplient. Toutes les inspirations de la charité chrétienne sont déjà dans le sermon sur la mo7itagne : cependant il fallait des siècles pour en faire sortir les monastères civilisateurs, les écoles, les hôpitaux qui couvrirent toute l'Europe. »
Qui le croirait! Voici qu'en retour de tant de bienfaits, l'Eglise est accusée d'être un obstacle à la marche de l'humanité : absurde et perfide calomnie qui devient un prétexte violent pour exciter les haineset armer les résistances. Sans doute la raison humaine n'obtient pas devant l'autorité catholique la liberté d'inventer un progrès du dogme et de la morale religieuse, semblable au progrès de l'industrie et des machines ; et cela, parce que la vérité du Seigneur est éternelle. Mais, en réalité, que n'a pas fait le catholicisme depuis dix-huit siècles, que ne fait-il pas encore chaque jour pour la régénération du monde, en prêchant au riche la bonté, au pauvre la patience, en instruisant l'ignorant, en secourant l'humanité souffrante, en recueillant l'orphelin, le vieillard délaissé, en relevant les âmes tombées, en portant, s'il le faut, au prix du sang de ses innombrables missionnaires, la civilisation aux peuples assis à l'ombre de la mortî