CHAPITRE PREMIER
S2S ancOtres; ses parents. — Sa naissance à Milan. — Connaissances étendues de son père; piété et tendresse de sa mère. — Ses succès au collège de Lyon; dispositions précoces pour les lettres et la poésie. — Influence lieureusc de M. Tabbé Noirot. — Il est envoyé à Paris pour y faire ses études de droit. — Hospitalité que lui donne A. -M. Ampère. — Ses lettres à sa mère ; doutes et perplexités du jeune étudiant. — Les réceptions de Montalembert. — Ozanain, reçu docteur es lettres, est chargé d'inaugur«r à i^yon un cours de droit commercial. — Son triomphe au concours d'agrégation des Facultés des Lettres; il est nommé suppléant, puis successeur en titre de Fauricl à la Sorbonne. — Son mariage avec M"« Amélie Soulacroix. — Son attitude pendant les troubles dei848. — Ses voyages en Italie, en Bretagne, en Espagne. — Sa fin chrétienne et ses funérailles. — ' Regrets universels causés par sa mort prématurée.
EPUis que les questions d'origine et de milieu tiennent une place si considérable dans la critique littéraire aussi bien que dans les discussions philosophiques, l'hérédité menace de devenir une des préoccupations dominantes de toute étude biographique. Il est de mode de n'aborder le récit de la vie d'un personnage qu'après avoir au moins esquissé le portrait de ses ancêtres et reconstitué, autant qu'il se peut, toute 5a généalogie. On se flatte ainsi d expliquer son héros
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en quelque sorte à l'avance, à la façon d'une conclusion ge'ome'irique, comme si la liberté personnelle etaprès elle le cours des éve'nements ne devaient pas revendiquer le premier rôle, dans le développement de l'inîelligence et du caractère. Mais s'agit-il seulement de satisfaire une curiosité bien légitime? rien de plus naturel que de rechercher avec empressement les premières impressions qu'un enfant destiné plus îard à la célébrité a pu recevoir à son entrée dans la Tie. C'est à ce titre que trouveront place ici quelques renseignements rapides sur la famille de Frédéric Ozanam.
Bien que la tradition la fasse remonter à une colonie juive d'Orient, établie dans les Gaules à la suite de Jules César, le premier de ses membres qui, d'après les témoignages authentiques de l'histoire, donna de l'éclat à son nom, fut un savant du ivii^ siècle.
Né en Bresse en 1640, Jacques Ozanam avait, dèi, le berceau, manifesté un goût irrésistible pour les sciences et tout particulièrement pour les mathématiques, passant quelquefois des nuits dans le jardin de son père à contempler le cours des astres et les magnificences du ciel étoile. Sans ambition, il ne travaillait que par amour de l'étude : et pour lui permettre de se produire sur un théâtre digne de îui, il fallut que d'Aguesseau, entendant parler à la fois de sa bonté et de son mérite, le mandât auprès de lui à Paris. Nommé professeur à l'Ecole militaire, alors naissante, Jacques Ozanam vit s'ouvrir devant
lui en 1702 les portes de l'Acade'mie des sciences, ei mourut en 17 17, léguant à la postérité un grand nombre d'ouvrages, dont quelques-uns, tels que les Récréations mathématiques et pîiysiqueSf ont eu les honneurs d'une série d'éditions (i).
Mais nul assurément n'a jamais prêté à Frédéric Ozanam, dont nous avons à écrire l'histoire, la pensée de devenir lui-même un Cauchy ou un Laplace, et c'est à un tout autre titre que son arrière-grand- OTicle, loué par Fontenelle , devait lui servir de modèle. Théologien de mérite (2) et chrétien fidèle en même temps que savant d'élite, Jacques Ozanam ne veut mettre son nom qu'en tête d'une Physique « chrétienne et qui conduise à Dieu » : entreprend-il une longue démonstration mathématique, il cite à l'appui de ses raisonnements et de ses preuves des textes de la sainte Ecriture, mêlant ainsi aux austérités de la science les inspirations les plus douces de la foi. On cite de lui une parole des plus curieuses, prononcée sans doute à l'occasion d'une des controverses qui passionnaient alors les esprits :
« Il appartient aux docteurs de Sorbonne de disputer, au pape de prononcer, aux mathématiciens d'aller au paradis par la perpendiculaire. »
(1) La renommée de Jacques Ozanam luî a même valu un singulier honneur : il figure, parmi les illustrations du mois d'avril, dans les almanachs révolutionnaires où, comme on le sait, le:, noms des hommes célèbres remplaçaient ceux des saints.
(2) Dans sa jeunesse, il avait en effet étudié la théologie pendant quatre ans, par déférence pour les volontés de son père, par qui, en sa qualité de cadet, il avait d'abord été destiné à l'Eglise
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Be 'OÎt Ozanani, grand-père de F'rcdéric, dut sa réputation à des motifs d'un autre genre : il revêtit successivement les charges de notaire, conseiller du roi, châtelain royal et capitaine de la ville et mandement de Chalamont dans les Dombcs.
Son fils unique avait épousé, en 1800, Marie Nantas, la fille d'un honorable marchand de soie lyonnais, élu capitaine - enseigne du quartier du Plâtre en 1780, et qui, en cette qualité, paya courageusement de sa personne lors du siège mémorable; de Lyon en 1793. Un de ses fils, à peine âgé de dixhuit ans, périt avec tant d'autres victimes héroïques dans la sanglante hécatombe des Brotteaux. Contraint lui-même de chercher un refuge dans la fuite pour échapper aux impitoyables persécutions de la Terreur, Mathieu Nantas, avec sa femme, deux de ses filles et un vieil oncle, prieur de la Chartreuse de Prémol, avait émigré en Suisse, dans une paisible localité du pays de Vaud, à Echallens. Ce souvenir devait un jour y amener Ozanam : et ce n'est pas une des pages les moins intéressantes de ses notes de voyage que celle où il raconte cet épisode de sa vie (i).
Nous en détachons quelques lignes ; r.o> îrcîcurs y trouveront comme un av.-nt-goO.f de Iclégantc simplicité, de la fraîcheur de scntiniciu et du charme communicatif de l'écrivain :
«•• Un des plus doux moments de ce voyage (juin i8/i.7}, c'est la demi-heure que nous avons passée
(1) Oeuvra ccmplcl'!;. t. XT, p. 192-194.
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à Echallens. Nous n'avions ni calculé ni prévu cette station de notre pèlerinage. La chose s'était arrangée d'elle-même, comme tout ce qui s'arrange bien... Que n'aurais-je pas donné pour connaître la maison qu'habita ma famille 1 Du moins Je vo3'ais les petits bois et les jalis sentiers où les exilés allaient cueillir des fraises. L'oncle chartreux marchait le premier en éclaireur, et quand il avait découvert un nid de fraises, il appelait ses joyeuses nièces : « Venez, mes- « demoiselles, c'est tout rouge. » Et l'on revenait avec des paniers tout pleins de ces jolis petits fruits, que l'on mangeait avec du lait excellent... Amélie (M™^ Ozanam) a voulu cueillir quelques fleurs sur la petite éminence où s'élève l'église. Ces fleurs ne sont pas celles que notre bonne mère foulait en allant à la messe, mais elles leur ressemblent, et plaise à Dieu que nous lui ressemblions autant ! »
Le père d'Ozanam, né à Chalamont en 1778, avait été destiné à la magistrature. Mais en 179$ tout Français était soldat, il fallut s'enrôler. Sous le Directoire, il prit une part brillante aux batailles les plus célèbres et les plus importantes des campagnes d'Italie. Plus tard nous le trouvons fixé en qualité de commerçant à Lyon, où il venait de se marier ; mais des revers de fortune le déterminèrent à se retirer à Milan, ville alors française, comme tout le nord de la Péninsule (i). C'est là que naquit Frédéric Ozanam, le 23 avril 181 3, dans la rue San Pielro a VOrto,
(i) Nous le voyons en 1809 occuper le poste de conservateur
LA VIE ET LES Œ iVRES
Dès ses premiers pas dans la vie, le jeune enfant eut sous les yeux de vivants modèles de dévouement et d'honneur. Son père, après avoir goûté successivement de la carrière militaire et du négoce, était entré assez tard dans la profession médicale, pour laquelle il s'était senti de bonne heure un goût prononcé; en revanche il y arriva rapidement à la réputation, grâce à son savoir et surtout à son activité prodigieuse (i) ; tous ceux qui l'ont approché s'accordent à le représenter comme fort agréable de sa personne, aimable, spirituel, et d'une intarissable gaieté. Mais son mérite avait d'autres bases encore plus solides : « En passant par les révolutions, par les camps, par les adversités, il avait gardé la foi, un noble caractère, un grand sentiment de la justice, une infatigable charité pour les pauvres. Il aimait les sciences, les arts, le travail, il nous inspirait le goût du grand et du beau. »
Frédéric Ozanam, à qui j'emprunte ces lignes, a rendu à sa mère un non moins touchant témoignage. Dans l'éducation de ses fils, elle faisait appel, avant
de la bibliothèque Ambrosienne : preuve de la renommée qu'il s'était dès lors acquise par ses connaissances scientifiques.
(i) Sans parler de nombreux mémoires présentés de 1823 à i832 à l'Académie royale des sciences de Lyon, nous citerons de préférence, parmi les ouvrages d'Antoine Ozanam :
1» La dernière campagne de l'année franco -italienne sous les ordres du prince Eugène Beauharnais, en 181 3 et 18 14 (publiée en 1817 à Paris, chez Dentu, sans nom d'auteur),
2" Histoire médicale générale des maladies épidémiques con- '.agieuses qui ont régné en Europe, depuis les temps les plus reculés, et notamment depuis le XI V" siècle, jusqu'à nos jours, Lyon, 1823, ouvrage considérable en cinq volumes, demeuré longtemps classique sur ces matières.
tout, aux sentiments ge'ne'reux, gouvernant sa famille par la confiance, par l'honneur, par le sentiment du devoir ; une fermeté de principes qui ne fle'chit jamais s'alliait chez elle à une douceur et à une tendresse qui en firent, Jusqu'à son dernier jour, la plus obéie et la plus adore'e des mères. C'était, en même temps, une femme d'élite, qui goûtait vivement les lettres et les choses de l'esprit : pour toutes les fêtes, pour toutes les réunions de famille, elle se plaisait à composer quelque poésie ou joyeuse ou grave. En même temps, son cœur compatissait à la souffrance et à la misera, et on raconte d'elle, à ce propos, un trait des plus touchants. Son mari, qui partageait ses sentiments, craignant pour elle les fatigues des visites fréquentes qu'elle faisait aux pauvres, voulait qu'elle y renonçât: mais il arrivait alors que les deux époux se rencontraient inopinément dans quelque mansarde, se surprenant ainsi, à leur confusion réciproque, en flagrant délit de charité. Ajoutons que la douce pieté qui lui dictait toutes ses paroles et toutes ses démarches exerçait autour d'elle un irrésistible empire.
Aussi est-ce à sa mère qu'Ozanam, modèle accompli de piété filiale, aimait à demander ses meilleures inspirations, comme à reporter l'honneur de ses triomphes : à ses yeux, il ne pouvait y avoir d'excès de reconnaissance envers celle dont il disait à Dieu.: « J'ai appris sur ses genoux votre crainte, et dans ses regards votre amour. » Réflexion d'une grâce inimitable, et commentaire anticipé de ces paroles d'un grand orateur contemporain : « Qui connaîtra jamais
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les merveilles de pureté, de fortes convictions, de vivantes vertus écloses au souffle printanier de l'enfance respectée, aimée, disciplinée et formée par l'autorité de la famille parlant au nom de l'autorité divine? »
Lorsqu'après les victoires des coalisés, l'Italie du Nord eut changé de maîtres, la famille du jeune Frédéric revint se fixer à Lyon (i), où son père obtint au concours le poste si envié de médecin de l'Hôtel-Dieu. Vingt ans auparavant, cette courageuse cité avait expié par un siège et d'horribles massacres son attachement à la cause de l'ordre et de la monarchie ; depuis cette date fatale, une foi traditionnelle et un catholicisme héréditaire n'ont pas cessé d'y lutter contre les envahissements de l'esprit irréligieux et révolutionnaire, et d'y susciter à toutes les grandes causes d'ardents et dévoués défenseurs (2). Ville profondément chrétienne, écrivait Ozanam, qui se souvient du sang de ses martyrs et qui, après avoir été fidèle au temps de ses prospérités, est demeurée croyante, aimante et forte dans ses malheurs.
(i) Rue Pizay, n" 4. Depuis lors soixante-quinze ans ont passé, et la maison offre aujourd'hui encore la même apparence, alors qu'autour d'elle l'édilité moderne a tant bouleversé et tant détruit.
(2) On nous perniettra de nous acquitterici d'une dette pieuse de reconnaissance, en donnant une mention spéciale à M. Eugène Beluze, le vénéré président du Cercle catholique du Luxembourg à Paris, l'ami dévoué, le guide éminent, qui fut enlevé en 1887 à la jeunesse chrétienne. M. Beluze était né à Dardilly, patrie du saint curé d'Ars : son père fut longtemps notaire à Lyon, et lui-même était resté Lyonnais par les aptitudes de son esprit, par les habitudes de la vie, comme par les aspirations de son cœur.
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'C'est là que Frédéric grandit et reçut sa première -éducation ; c'est là qu'il entreprit et termina ses études secondaires. Lyon a donc tous les droits de le revendiquer comme un des siens. Lui-même, dans la suite, lorsque les exigences de sa carrière l'eurent attiré •d'abord, puis fixé dans la capitale, retrouvait avec bonheur à Lyon les souvenirs de son enfance, les •amis qui furent les confidents des rêves ou plutôt des -généreuses résolutions de sa jeunesse.
Elève du collège royal, il appelle sur lui l'attention »de tous : ses professeurs admirent la précocité de son 'talent; ses camarades, au nombre desquels se trou- 'vaient deux futurs membres de l'Institut, Fortoul et Jules Favre, lui font, selon l'expression de l'un d'eux, ■un cortège d'affection et presque de respect. Il étaitde ces écoliers (le nombre, dit-on, en diminue rapideiment) dont un maître prudent doit contenir et même ralentir l'ardeur. Dans ce temps-là, il est vrai, nos réformateurs modernes n'avaient point encore bouleversé de toutes façons notre ancien s3^st.ème d'éducation. On pensait qu'il n'était pas inutile d'exercer de bonne heure l'enfant à développer ses qualités les plus .précieuses : la finesse de l'esprit, l'élan de l'imagination, les émotions de la sensibilité ne passaient pas encore pour « une insipide rhétorique ». L'érudition arrivait plus tard, à son heure, alors que l'intelligence, suffisamment mûrie, pouvait la contrôler et en porter le poids.
Entre autres devoirs remarquables du jeune rhétoificien, un recueil qui se publiait alors à Lyon,
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i^Abetlle française^ nous a conservé deux discours qui eussent figuré avec honneur dans les Annales du concours général (i). En même temps, certains essais poétiques nous révèlent en lui un don d'invention rehaussé par une grâce charmante. Avec quel plaisir, si l'on ne craignait de provoquer des sourires railleurs, ne transcrirait-on pas ici quelques-uns de ces délassements ingénieux, où il rivalise avec la causticité d'Horace et le tour élégant d'Ovide ? (2) Il avait même entrepris, au collège, une vaste épopée en vers latins sur la Prise de Jérusalem par Titus. Mais des vers français trouveront plus aisément grâce auprès de nos lecteurs, et on nous pardonnera le désir d'en citer l'un ou l'autre exemple. Voici comment débute une ode sur la Conquête de Grenade :
Sur ses murs étonnés, pour la première foî», Grenade la superbe a vu briller la croix. De vingt rois sarrasins Grenade la patrie, l'es fils de Mahomet délicieux séjour, Grenade a vu dans un seul jour Ses croissants abattus, et sa gloire flétrie.
(») Le premier a pour titre : Villiers de Vile- Adam auxchevaliers de Rhodes ; le second ; Witikind demande à Charlemagne sa grâce et celle de so7i peuple.
(2) Mentionnons du moins ici, à la suite du professeur de rhétorique d'Ozanam, M. Legeay, qui a recueilli et publié un C-''oix de compositions de son brillant élève, la Lettre de Marie-Amoinette à A/me Elisabeth, où tout respire l'émotion la plus tovT'^ante; l'idylle si pracieuse, A une alouette prise au piège , une ode, digne sœu*- des plus belles d'Horace, sur la brièveté de la vie, enfin, dans un genre différent, une traduction vraiment merveilleuse d'élégance et de fidélité du sonnet du Tasse à se* chattes.
Des guerriers castillans le glaive redouté
A fait trembler le Maure en son dernier asile:
Le Maure, de'pouillant un orgueil inutile,
Courbe aux pieds du vainqueur son front épouvaû;<^
Gonzalve a triomphé du fier Abence'rage
Et libre enfin, après sept cents ans de combats,
L'Espagnol a vu fuir ces farouches soldats
Qui, des bords de la mer jusqu'aux rives du Tage,
Naguère allaient porter le deuil et le trépas.
Dans un ordre d'idées plus intime, nous citerons volontiers quelques-uns des vers qu'il adressa à son père, pour le i" janvier io3i :
Comme le voyageur, au bord de la rivière, Dépose son bâton et s'assied sur la pierre, Et le front incliné vers l'onde qui s'enfuit. D'un regard de ses yeux l'accompagne et la suit.
Ainsi lorsque entraînant nos faibles destinées S'écoulent flot à flot les jours et les années, Pour regarder passer le rapide courant , Je m'assieds sur le bord et je rive un instant.
Adieu, vous qui fuyez d'une fuite infinie. Premiers ans de bonheur, premiers ans de ma v: ^ Tels que de vieux amis qui s'en vont pour jamais, Recevez en pariant quelques mots de regrets.
Avec vous s'en iront vos plaisirs et vos fêtes ; Vous effeuillez les fleurs dont se paraient nos têtes j Vous emporterez tout, tout, jusqu'à la douleur; Mais vous n'emportez pas la mémoire du cœur.
Ainsi parlait, ainsi écrivait à dix-sept ans PYédéric Ozanam : et ces premiers essais laissent deviner ce que sera plus tard le brillant professeur.
De toutes les faveurs dont la Providence avait entouré sa jeunesse, l'une de celles dont il se montra toujours le plus reconnaissantfut l'enseignement d'un
prêtre philosophe qui, à la renommée et aux honneurs préféra constamment l'amitié de ses innombrables disciples et les témoignages de respect des hommes éminents qui l'eurent pour maître. J'ai nommé l'abbé Noirot. Doué de la faculté si précieuse de captiver les intelligences et du mérite 'lus rare encore d'en discerner de prime abord la vocation véritable, ce prêtre iminent aimait à conduira ses élèves à la foi en leur montrant dans la vérité chrétienne le terme naturel des démarches de 1 . raison. Mais ici écoutons plutôt le P. Lacordaire :
« Le professeur de philosophie de Frédéric aimait à le prendre pour compagnon de ses promenades dans les sentiers solitaires et escarpés qui entourent Lyon de toutes parts^ et rendent cette ville si chère aux esprits touchés d'un peu de mélancolie méditative (i). Pourquoi ne rappellerais-je pas ces amitiés et ces conversations fameuses qui, au temps de Socrate, rassemblaient à une école volontaire l'élite de la société athénienne? 11 est vrai, tant de gloire n'a pas consacré le souvenir qui me préoccupe : mais si la gloire n'y était pas, la vérité s'y trouvait, telle que Socrate et Platon ne la connurent jamais. Pendant vingt ans, à une époque où la philosophie chrétienne avait si peu d'organes, un homme modeste et qui n'a rien écrit, M. l'abbé Noirot, conduisait
(t) Ceux de mes lecteurs qui seraient tente's de trouver peu exacts certains traits de ce tableau voudront bien se souvenir qu'il s'agit ici du Lyon de 1828, assez différent sur plus d'un noint de celui de 1896'.
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dans les chemins sérieux de la raison une foule de Jeunes esprits dont Ozanam a été le plus grand, mais dont plusieurs ont atteint comme lui la célébrité, et qui tous, à des points divers de la vie, rapportent à leur maître commun l'inébranlable lucidité de leur foi (i).» Sous la direction d'un guide aussi expérimenté, Ozanam vit tout à la fois ses convictions s'affermir et . cercle de ses idées s'étendre. Il était mûr pour des études plus hautes, mais les circonstances faillirent l'enlever à la carrière dont il devait être un oui l'honneur. Son père en effet le destinait à la magistrature, et avec quelque raison peut-être, à ne consulter que la droiture de son jugement, l'étendue de ses connaissances et sa scrupuleuse probité. Pour se conformer aux désirs des siens, Frédéric entra dans une étude d'avoué : toutefois comment cette intelligence si sensible aux charmes de la poésie se fùtclle trouvée à l'aise au milieu des formules abstraites de la Jurisprudence? Quelle séduction possible dans un texte de droit romain ou « dans les éternelles conversations avec le premier clerc », pour celui qui plus tard devait interpréter avec la verve que l'on sait les audacieuses fictions de Dante et les naïves légendes de nos ancêtres ? Mais en homme de devoir Ozanam ne faisait rien à demi : sans dire adieu à la littérature, il se mit résolument à l'étude de nos codes et, plus tard, à Lyon, dans l'enseignement du
(i) Vie d'O^ianctm [Œuvres complètes du P. Lacordaire, t. V, p. 3Si).
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droit commercial, il devait obtenir des appiauaissements aussi me'rités qu'à Paris dans sa chaire de littérature de la Sorbonne.
C'est là, dans un milieu fait pour heurter p'iutôt que pour satisfaire ses goûts, qu'il s'attacha, selon ses propres expressions, à étudier beaucoup en dehors de la société afin de pouvoir y rentrer ensuite avec plus d'avantage ; c'est là également que l'attendaient ses premières luttes contre la légèreté frivole des uns, contre le scepticisme railleur des autres. Les événements avancèrent la descente du jeune combattant dans l'arène. Voici à quelle occasion :
A la mort de son fondateur, en 1826, le saintsimonisme n'avait pas disparu ; pleins d'un zèle d'apôtre, ses principaux représentants se multipliaient pour le répandre. L'effervescence causée dans les esprits par la révolution de i83o leur parut merveilleusement favorable à la propagande de leurs idées. Vers la fin de cette année, quelques prédicateurs de la religion nouvelle vinrent faire à Lyon l'essai de leur talent et y exercer leur bruyant et ridicule apostolat. En somme, ils n'eurent que peu de succès ; un éclat de rire homérique les accueillit sur les bords du Rhône, comme sur ceux de la Seine et de la Garonne. Néanmoins leurs théories, imposant le devoir de tous les sacrifices à un idéal décevant de félicité sociale, avaient séduit certains esprits incapables d'en discerner le vide. « Ozanam, pris à partie par les jeunes gens avec lesquels ses travaux le mettaient en rapport, brisa plus d'une lance avec
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€ux. La fierté de sa foi était profondément blessée des sarcasmes qui venaient si souvent frapper son oreille. Il rougissait d'entendre un ennemi aussi méprisable le prendre de si haut et, malgré son extrême jeunesse, il n'hésita pas à entrer dans la lice pour défier des adversaires d'une habileté reconnue et rompus depuis longtemps à ce genre de controverse (i). »
Les études qu'il entreprit pour opposer une réfutation méthodique à la religion nouvelle prirent corps dans une brochure d'une centaine de pages, qui fut imprimée en avril i83i. Ce fut son premier combat public contre l'erreur : grand et mémorable exemple donné par un ieune homme obscur de dix-huit ans.
Ce n'est pas que dans les Réflexions sur la doC' trine de Saint-Simon tout soit irréprochable, mais il n'y a aucune exagération à affirmer que ce courageux débutcontient en germe les qualités maîtresses du futur écrivain ; sa préoccupation d'établir chacune de ses assertions sur des recherches scrupuleuses et sincères, l'allure vive et chaleureuse de son éloquence, sa modération envers les personnes, son opposition irréconciliable à l'erreur. Je ne résiste pas à la tentation de citer ici quelques fragments remarquables de la conclusion :
« Nous avons jeté sur la doctrine saint-simonienne un coup d'oeil scrutateur. Elle se présentait à nos regards comme fondée sur le principe de la perfecti-
^l'j C.-A. Ozanam, p. lor.
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bilitc humaine, comme appuyée sur un système hîs* torique que les faits vérifient, comme appelée pai les besoins de l'humanité; elle s'annonçait vraie dans ses dogmes, neuve et révélée dans son origine^ fertile et bienfaisante dans ses résultats. Et l'hisioire la dément, la conscience de l'humanité la réprouve, le sens commun repousse ses dogmes, sa révélation est une fable, sa nouveauté est une déception ; contradictoire avec son principe, elle ferait reculer le genre humain bien loin en arrière du point où il se trouve aujourd'hui.
« Vainement avait-on accusé la religion ae l'Evangile de jeter le mépris sur les sciences , les arts et l'industrie; nous l'avons vue environner d'encouragements protecteurs tout ce qui est vrai, beau et utile.
« Fidèles amis de la foi, qui pleuriez comme Jérémie sur les ruines de Jérusalem, essuyez vos larmes et ne vous affligez plus. Vous avez entendu gronder l'orage et vous embrassiez en tremblant les colonnes du temple, mais voici la tempête qui finit ; déjà dans le lointain se lève l'aurore (i). »
Le jeune chrétien voyait sans doute trop prompte et trop complète la réalisation de ses rêves, et Dieu, dans ses desseins, voulut qu'une âme aimante et dévouée comme l'était celle d'Ozanam fût de bonne heure initiée, sur un théâtre encore plus vaste, au côté sévère et sérieux de la vie. Lyon en i83i, non seulement ne possédait pas de Faculté de droit, mais
(i) T. VII, p. 376 et suiv.
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devait encore solliciter en vain cette faveur pendant près d'un demi-siècle ; il fut de'cidé que le jeune étudiant irait poursuivre et achever dans la capitale son éducation juridique à peine ébauchée. C'est ainsi qu'il dut renoncer aux douceurs du foyer paterisd pour se rendre dans ce Paris qui exerce sur la jeunesse européenne une séduction si puissante et trop souvent, hélas ! si funeste, dans ce Paris où bouillonne la vie de la France et qui venait de renverser un trône, dans ce Paris, pays d'intelligence et lieu de ténèbres, métropole du bien et du mal, asile de toutes les vertus et réceptacle de tous les vices, ville de plaisir et de souffrance, de folie et de sagesse. Presque tous nos grands hommes l'ont connue; \m petit nombre l'ont aimée ; quelques-uns n'ont pas même dissimulé leur aversion secrète, au risque de s'entendre taxer d'ingratitude, car c'est là qu'ils avaient rencontre h fortune.
Comment dailicui; ne serait-il pas à plaindre, 1^ jeune hoii.i-.te au c-^cu pur, à l'imagination naïve, que risoiemenl y po-irsuit jusqu'au milieu de la fouleî iZcout'uns Lr'co'-daire : « Paris ne m'éblouit point. Accouiuir.c \ 'me vie laborieuse, exacte et honnête, j'y \'Cci< ro'iimc je venais de vivre à Dijon, avec cctfedcij'.oareuse différence que je n'avais plus autouî de moi ni condisciples ni amis, mais une solitude vasto f^t profonde, où personne ne se souciait de moi.«. Je vivais solitaire et pauvre, sans jouissances extôneures^ sans relations agréables, abandonné au trayv/J secret de mes vingt ans. » Veut-on maintenant ua
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commentaire animé de ces lignes ? Qu'on ouvre les Lettres d'Ozanam : avcr le trésor de foi et de candeur qu'il portait dans le cœur, il est naturel qu'il se sentît mal à l'aise en présence du luxe coupable et du tumulte incessant de la grande cité.
Peu de temps après son arrivée, il écrit à sa mère : « Ma gaieté passagère a totalement fait naufrage. A présent que me voilà seul, ^ ms distraction, sans consolation extérieure, je commence à sentir toute ià tristesse, tout le vide de ma position. Moi, si habitué aux causeries familières, qui trouvais tant de plaisir et de douceur à revoir chaque jour réunis autour de moi tous ceux qui me sont chers, qui avais tant besoin de conseils et d'encouragements, me voilà jeté sans appui, sans point de ralliement, dans cette capitale de l'ég -me, dans ce tourbillon des passions et des erreurs humaines... Je n'ai pour épancher mon âme que vous, ma mère, que vous et le bon Dieu... Mais ces deux -là en valent bien d'autres (i). »
Mais à cette âme d'une trempe à la fois si ferme
fi) T. X, p. 26. — La scandaleuse profanation dont Pans a e.é iémoin en 1886 donne une sorte d'actualité aux lignes suivantes, détachées de cette même lettre : « J'ai vu le Panthéon, singulier monument. Que signifie un tombeau sans croix, une sépulture sans pensée religieuse qui y préside ? Si la mort n'est qu'un phénomène matériel qui ne laisse après lui aucune espérance, que veulent dire ces honneurs rendus à des os desséchés? Le culte du Panthéon est une véritable comédie, comme celui de la Raison et de la Liberté. Mais le peuple a besoin d'une religion, et quand on lui a ôté celle de l'Evangile, force est bien 'le lui en fabriquer une autre, fût-ce au prix de la folie et de In bêtise /
et si délicate la Providence ménageait une inestimable faveur. L'illustre Ampère, auquel Ozanam avait eu occasion de rendre visite, séduit à première vue par la candide loyauté de son jeune interlocuteur, lui offrit sous son toit la table et le logement. Je ne reviendrai pas sur les détails de cette fraternelle entrevue, racontée d'une façon si intéressante par M. Valson dans son beau livre sur Ampère (i). On devine avec quel empressement la proposition fut acceptée. La maison se trouvait rue des Fossés-Saint- Victor, 18, entre l'Ecole polytechnique et le Jardin des Plantes, et Ampère vantait avec une conviction bien excusable son jardin « avec six tilleuls, trois pruniers et quelques espaliers de vigne «.
Dans cette studieuse retraite Ozanam passa dixhuit mois qui ne furent pas sans influence sur sa vie. André-Marie Ampère, revenu à la vérité chrétienne après les hésitations du doute, était à la fois un grand savant et un grand chrétien dont les exemples avaient une autorité des plus persuasives; en outre, ravi d'avoir affaire à une intelligence supérieure, il prenait plaisir à exposer à son hôte ses vues profondes sur la philosophie et la classification des sciences, et l'initiait de près à ses persévérants travaux. Jaloux, à l'exemple des scolastiques du moyen âge, de sf servir de l'énergique précision du vers latin poui fixer sa pensée, il trouvait un auxiliaire aussi précieuji
(i) La Vie et les travaux d' André-Marie Ampère (Lyon, Vitt» et PeiTussel, 18SG), p. 355 et suiv.
qu'inattendu dans la brillante imagination d'Ozanam, dont la collaboration discrète se laisse apercevoir dans plus d'une page publiée à cette e'poque par l'illustre mathématicien.
Une autre satisfaction non moins providentielle était réservée au jeune étudiant en droit : celle Je se lier d'étroite amitié avec Jean-Jacques Ampère, le fils de son hôte, riche et belle nature qui devait porier si dignement, quoique dans un autre domaine, l'héritage de la renommée paternelle. Jean-Jacques avait douze ans de plus qu'Ozanam, et son goût passionné pour les littératures étrangères avait eu depuis longtemps l'occasion de se révéler. Au moment où il apprit à connaître Frédéric, il était maître de conférences à l'Ecole normale, en attendant que, quelques années plus tard, les portes du Collège de France et celles de l'Académie française s'ouvrissent devant lui. Son Histoire littéraire de la France avaiii le XII' siècle, publiée en 1840, touche à maintes questions qu'Ozanam devait rencontrer plus tard sur sa route, de même que son Voyage dantesque, plein de fines impressions rendues avec un véritable charme, ressuscite sous nos yeux les lieux où a vécu Dante et où s'est le mieux conservé son souvenir.
Sans doute la vocation littéraire d'Ozanam s'était dessinée dès sa sortie du collège, mais il est permis de croire qu'elle fut singulièrement fortifiée par la communauté de pensées et de desseins qui. aes le premier jour, se trouva établie entre lui etJ.-J. Ajrf>«re. Du moins, si jamais il y eut rivalité entre les c^:::.x
DE FREDERIC OZANAM .il
professeurs, tous deux recherche's, tous deux applaudis, ce fut une de ces e'mulations bienfaisantes dont le vieux poète grec a dit qu'elles sont utiles aux mortels. Ozanam n'a négligé aucune occasion de payer aux deux Ampère sa juste dette de reconnaissance; qu'on relise plutôt sa correspondance, et surtout cette notice si élevée, si émue, qu'il consacra à la mémoire d' André-Marie, lorsqu'une mort presque soudaine eut enlevé ce savant si justement admiré (i). Juste et touchante récompense ! lorsque vingt ans plus tard les amis d'Ozanam, afin de perpétuer l'influence de ses travaux et d'honorer son nom, conçurent le projet de livrer ses œuvres au public, cette tâche, d'une voix unanime, fut confiée à celui auquel il aimait à s'ouvrir de ses projets et qui l'avait suivi dans sa carrière avec un intérêt que la différence des âges autorisait à prendre un caractère
(il Cette notice est reproduite dans ses Œuvres complètes^ t. VIII, p. 75-83. J'en de'tache quelques lignes où Ozanam, en faisant l'éloge de ce savant illustre, s'est peint à son insu luimême: « Il n'avait point sacrifié, comme tant d'autres, au génie du rationalisme l'intégrité de ses convictions, ni déconcerté le légitime orgueil que ses frères avaient mis en lui. Nul plus scrupuleusement ne garda ces austères et douces observances de l'Eglise, dont sa docilité savante découvrait les raisons cachées dans les profondeurs de la nature humaine et de la sagesse divine. Mais il était beau surtout de voir ce que le christianisme avait su faire à l'intérieur de sa grande âme : cette admirable simplicité, pudeur du génie, qui savait tout et s'ignorait soi-même; cette haute probité scientifique, qui cherchait la vérité seule et non pas la gloire ; cette charité si affable et si communie uive ; œtte bienveillance enfin qui allait au-devant de tous, mais surtout des jeunes gens; nous en connaissons pour qui il a eu des complaisances et des soUi» citudesqui ressemblaient à celles d'un père. »
presque paternel : j'ai nommé J.-J. Ampère. Rien de plus élevé ni de plus touchant que la préface qu'il a mise en tête des Œuvres complètes ; on y admire, plus encore que la pénétration de l'érudit, le dévouement affectueux de l'ami et les nobles sympathies du chrétien. Heureuses les belles âmes que rapproche ici-bas une aussi étroite communauté d'aspirations et d'espérances !
Mais si cordiale que fût dès les premiers jours l'hospitalité de cette famille d'élite, Ozanam a-t-il re trouvé un parfait contentement ? Après avoir dépeint à un de ses amis les agréments que lui ménage sa nouvelle existence, il poursuit : « Eh bien, me croistu heureux? Oh ! non, je ne le suis pas ! car il s'est fait chez moi une solitude immense, un grand malaise. Séparé de ceux que j'annais, je ne puis prendre racine dans ce sol étranger : je sens chez moi je ne sais quoi d'enfantin qui a besoin de vivre au foyer domestique, à l'ombre du père et de la mère, quelque chose d'une indicible délicatesse qui se flétrit à l'air de la capitale. Et Paris me déplaît, parce qu'il n'y a point de vie, point de foi, point d'amour ; c'est comme un vaste cadavre auquel je me suis attaché tout jeune et tout vivant, et dont la froideur me glace, et dont la corruption me tue. C'est vraiment au milieu de ce désert moral que l'on comprend bien et que l'on répète avec amour ce cri du Prophète : Habitavî ciim habitantibiis Ceda?^ : muîtiim incola fuit anima mea ! Ces accents de poésie éternelle retentissent souvent dans mon âme, et pour moi cette ville
DE FREDERIC OZANAM 1i
sans bornes où Je me trouve perdu, c'est Cédar, c'est Babylone, c'est le lieu d'exil et de pèlerinage ; et Sion, c'est ma ville natale, avec ceux que j'y ai laissés, avec la provinciale bonhomie, avec la charité de ses habitants, avec ses autels debout et ses croyances respectées (i). »
Dans ce contraste il y a, je le reconnais, une vivacité de sentiment qui peut surprendre (2) ; puissent ceuxlà du moins lire ces plaintes amères qui, de loin, cèdent si facilement à l'attrait d'un mirage trompeuri
Et cependant ce n'était pas la paix du cœur tristement perdue qui dictait à Ozanam de telles paroles: loin des exhortations de son père, loin du regard de sa mère, son âme était restée pure, et il n'avait connu le mal que pour en devenir le courageux et oersévérant adversaire. On peut lui appliquer ces
(2) Qu'on ne se persuade pas trop aisément que la froide raison tient un autre langage. Voici sa réponse : « Ce qui manque le plus à la vie des grandes et tumultueuses cités, c'est le sentiment de la vie intérieure, et si j'ose dire, le sentiment du divin. Dans ces villes où l'on n'a devant soi que le mouvement incessant des choses humaines, où la vie est tellement active que la mort y est inaperçue, où l'existence est si pleine que le vide des choses se fait à peine sentir, où les grands intérêts commerciaux, politiques, littéraires, les grandes ambitions, les grands désirs ne laissent pas à l'âme un moment de loisir, quelle place y a-t-il pour la pensée d'un ordre invisible et immuable ? L'invisible, c'est le rêve ; le visible est toute la réalité. En un mot, le recueillement y est difficile, la sagesse sans cesse menacée; l'âme, entraînée par un mouvement perpétuel, n'y est jamais seule avec elle-même ; et le bruit que fait incessam-. ment autour d'elle le torrent des choses humaines ne lui permet pas un moment de quiétude et de paix. » (Paul Janet, Pliilo^ Sophie du Bonheur.)
aq. LA VIE ET LES ŒUVRES
belles paroles de Mgr Mermillod, parlant à Lyon dans la chaire de Saint-Jean de son illustre ami le cardinal Gaverot : ft II resta debout avec ses croyances intègres et les pures délicatesses de son cœur. » Toujours prêt à obéir à l'appel de Dieu et aux saintes exigences du devoir, Ozanam échappa à ce que j'ose appeler l'un des plus déplorables fléaux du siècle, Fennui inguérissable d'une jeunesse inoccupée et inquiète, d'une jeunesse qui s'en va cherchant partout, sans le rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement. Rien de plus indigne de cet âge que cette oisiveté sans nom où se perdent les forces du corps et de l'âme, la pénétration de l'esprit, l'énergie de la volonté, les tendresses du cœur, en un mot tous les dons de la vie.
Ce qui causait les perplexités que nous révèlent ses premières lettres, était-ce l'abandon qui pèse parfois si lourdement sur le jeune homme à son entrée dans la carrière, ce découragement de quiconque est condamné à poursuivre dans l'isolement an but qu'il désespère d'atteindre? Pour qui a surpris les confidences les plus intimes d'Ozanam, cette supposition n'est plus permise : « Je puis le dire, parce que je le dis à ma honte et à la gloire de Dieu. Peut-être personne ne reçut plus que moi de généreuses inspirations, personne ne ressentit de plus saintes jalousies, de plus nobles ambitions : il n'est pas de vertus, il n'est pas d'œuvre morale ou scientifique à laquelle je n'aie été convié par cette voix mystérieuse qui retentit au fond de soi-même:
il n'est pas d'affections louables dont je n'aie ressenti l'attrait, pas d'amitiés et de relations précieuses qui ne m'aient été ménagées, pas d'encouragementf qui m'aient manqué, pas une brise favorable qui n'ait soufflé sur ma tige pour faire éclore des fleurs. Il n'est peut-être pas dans la vigne du père de famille éternel un cep qu'il ait entouré de plus de soin et dont il puisse dire avec plus de justice : Qiiid potuifacere vineœ tneœ et non feci [i)? y> — Et il ne rappelait ces faveurs du Ciel que pour s'accuser, plante mauvaise et stérile, de s'être flétri et desséché, au lieu de s'épanouir au souffle divin, d'avoir senti l'eau vive baigner ses lèvres et de les avoir fermées à la source qui, seule, pouvait et devait les rendre éloquentes. La postérité sait assez quelle part revient dans ces reproches à la modestie du savant et surtout à l'humilité du chrétien.
Etait-ce le souffle d'incrédulité qui alors, amsi qu'au xvin^ siècle, passait sur les jeunes générations en tarissant à leur source les forces vives de la France ? Ozanam devait-il, comme Lacordaire avant sa conversion, sentir son âme se replier douloureusement sur elle-même sans y trouver Dieu? Ici arrêtons-nous un instant.
Heureux, trois fois heureux l'enfant qui atteint la îeuntsse, le jeune homme qui parvient à l'âge mûr sans avoir traversé les sombres et arides régions du doute, sans cet intervalle de luttes intérieures qui,
il) T. X, p. 149.
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parfois, sépare de la conviction raisonnée la foi spontanée et naïve. Au moment où l'horizon de la vie commence à se découvrir à nos regards, au moment où s'achève cette évolution en tous sens de notre activité intellectuelle, de sourds déchirements viennicnt troubler les profondeurs de notre âme et nous révéler le besoin d'asseoir nos croyances sur une base plus solide. Bien que la lumière de la foi ait lui dès l'abord dans l'âme d'Ozanam, il ne put complètement échapper à l'atteinte de ces doutes, semence perfide répandue dans l'atmosphère intellectuelle de notre époque par une science incrédule. Il rencontra ces angoisses intimes, ces combats de la raison et de la foi qui sont trop souvent l'écueil des âmes faibles,, mais qui sont l'honneur des convictions fortes et sincères, parce qu'elles en sortent victorieuses. « Dieu,, dit-il, au milieu d'un siècle de scepticisme m'a fait la grâce de naître c'r.ns la foi.... Plus tard, les bruits
d'un monde qui ne croyait point vinrent jusqu'à moi... Je connus toute l'horreur de ces doutes qui rongent le cœur pendant le jour, et qu'on retrouve la nuit sur un chevet mouillé de larmes. L'incertitude de ma destinée éternelle ne me laissait pas de repos: je m'attachais avec désespoir aux dogmes sacrés, et je croyais les sentir se briser sous ma main (i). »
(t) Aveu à rapprocher des pages à jamais mémorables où un philosophe rationaliste de ce temps, Jouffroy, a peint er termes si saisissants la ruine effroyable qui s'e'tait faite soudain au fond de son âme : « En vain je m'attachais à mes croyances-
DE FUEDliKlC 0/..\.\A.M :. y
Il fallut combattre: peut-être la lutte fut-elle rude, "ien du moins ne manqua ni à l'e'clat ni à la durée du iriomphe. Un contemporain d'Ozanam raconte qu'au plus fort de l'épreuve, qui était devenue pour lui comme une peine physique, le jeune étudiant en avait appelé du fond de son âme à l'aide du Ciel, et qu'un jour il s'était agenouillé dans une église en promettant à Dieu, s'il voulait bien faire briller à ses yeux la vérité, de consacrer sa vie à la défendre. La prière fut exaucée ; mais aussi avec quelle inviolable constance la promesse n'a-t-elle pas été remplie? Ce fut l'abbé Noirot qui, plus que tout autre, contribua à ùélivrer Ozanam de ces pénibles angoisses, en mettant dans ses pensées, comme il nous l'apprend lui-même, l'ordre et la lumière. Combien de nous rencontrent ainsi dans leurs souvenirs celui d'un prêtre, et pourquoi hésiter à prononcer ce mot, d'un confesseur éclairé qui les a sauvés ! Mais ce même Dieu que d'autres ont cherché dans leurs sévères méditations par l'effort de l'intelligence, Ozanam devait le retrouver, avant tout, par l'élan du cœur et par les inspirations de la charité.
Une dernière cause contribua à imprimer au caractère d'Ozanam ce sérieux, cette gravité, cette éléva-
dernières comme un naufragé aux débris de son navire; en vain, épouvanté du vide immense dans lequel j'allais flotter, je me rejetais avec elles vers mon enfance, ma famille, mon viays, tout ce qui m'était cher et sacré. L'inflexible courant de .na pensée était plus fort... L'examen se poursuivait plus obstiné et plus sévère à mesure qu'il approchait du terme, et il ne s'arrêta que lorsqu'il l'eut atteint. Je vis alors qu'au fond de moi-même il n'y avait plus rien qui fût debout. »
iS LA VIE ET LES ŒUVRES
tion qui distinguent des lors toutes les pages de sa correspondance : ce fut le sentiment profond de la mission impose'eà tout homme par la Providence, comme aussi des obstacles qui arrêtent l'homme le bien jaloux de l'accomplir. Le jeune étudiant a vingt ans à peine et voici comment il parle au plus intime de ses amis:
« La jeunesse, avec sa fougue, avec ses tempêtes, c'est le temps des grandes joies et des grandes douleurs (i) ; c'est comme la barque qu'on lance pour la première fois à la mer; inhabituée aux flots qui la ballottent, tantôt elle cingle rapide et légère sur la pointe des vagues, tantôt] elle tombe et disparaît dans les abîmes, jusqu'à ce qu'une main plus assurée vienne tenir son gouvernail et la guider au port. Voilà comment est notre existence, à nous qui commençons. Sommes-nous donc irrévocablement condamnés à ces inquiétudes qui nous dévorent, à ces tourments qui nous assiègent, et n'est-il aucun moyen de rendre à notre cœur un peu de paix et de consolation?
« Vois-tu, liion bon ami, nous avons besoin, nous autres, de quelque chose qui nous possède et nous transporte, qui domine nos pensées et qui les élève; nous avons besoin de poésie au milieu de ce monde
(i) Le poète des Méditattott'S a dit aussi de ses jeunes années: n C'e'taient des pressentiments de la vie future, délicieux et tristes comme elle, des extases et des découragements des hori» zons de lumière et des abîmes de ténèbres, de la joie et des larmes ! »
prosaïque et froid, et en même temps d'une philosophie qui donne quelque re'alité à nos conception > idéales, d'un ensembl.: de doctrines qui soit la base et la règle de nos études et de nos actions. Ce double bienfait nous le trouvons dans le Ccitholicisme, auquel nous nous sommes rattachés pour notre bonheur. C'est donc là le point de départ de tous les labeurs de notre intelligence, de tous les rêves de notre imagination, c'est le point central auquel ils doivent aboutir (i). »
Dans l'ardeur du zèle qui le poussait à se donner à Dieu et à ses frères, Ozanam s'indignait en secret de la longue préparation exigée par la carrière de son choix; on dirait un coupable qui cherche à atténuer sa faute. « La tristesse des événements abat le courage, écrit-il à sa mère ; l'obscurité de l'avenir déconcerte les meilleures résolutions ; à mesure qu'on devient plus grand et qu'on voit le monde de plus près, on le trouve hostile à toutes les idées, à tous les sentiments auxquels on est attaché ; plus on a de rapports avec les hommes, plus on y rencontre d'immoralité et d'égoïsme.... Quand on a été élevé au milieu d'une famille religieuse et pure, on a le cœur saisi de dégoût et d'indignation, et l'on voudrait murmurer et maudire. Cependant l'Evangile le défend; il vous fait un devoir de se dévouer tout entier au service de cette société qui vous repousse et vous méprise. »
Paroles admirables, qui nous font pressentir dans
.a l-A ME El- LLS ŒUVRES
leur auteur un des héros à la fois de la vérité et de la charité chrétiennes. Il continue :
« Voilà ce que l'on sent profondément à mon âge, et ces tristes pensées, qui désenchantent toutes mes illusions, me laissent sombre et grave comme un homme de quarante ans. Je sens que mon devoir est de remplir une place, et cette place, je ne la vois pas : les ambitions sont si nombreuses, les capacités si multipliées, qu'il est singulièrement difficile de percer au travers. Comment voulez-vous qu'un pauvre épi de blé puisse pousser à son aise, quand d'énormes touffes d'ivraie croissent à sa gauche et à sa droite (i)? w
Puis il se reprend lui-même de ce découragement par lequel parfois il se laisse envahir, de ces murmures secrets contre le ciel qui lui paraissent aussi injustes que téméraires, et commentant d'avance cette grande pensée d'un contemporain : « Tout homme ici-bas a son heure ; il suffit qu'il l'attende et qu'il ne fasse rien contre la Providence, » il écrit à un de ses confidents les plus intimes ces paroles d'un sens si profond, ces paroles si propres à consoler tant d'àmcs troublées : « Prions l'un pour l'autre, mon bien cher ami, et défions-nous de nos ennuis, de nos tristesses, de nos défiances. Allons simplement où la m3^stérieuse Piovidence nous conduit, contents de voir la pierre où nous devons poser le pied, sans vouloii découvrir toute la suite et toutes les sinuosités du chemin.
(i) T. X, p. iti.
DE FRÉDÉRIC OZANAM 3l
« ..... Pauvres gens que nous sommes, nous ne savons pas si demain nous serons en vie, et nous \ oudrions savoir ce que nous ferons dans vingt ans d'ici 1 Nous ignorons quelles sont nos facultés, quel peut être notre bonheur, et nous voudrions nous iracer une route inflexible pour le développement des facultés dont nous ne sommes pas sûrs, pour atteindre un bonheur qui est pour nous un mystère I ... A quoi sert de connaître sa destination, sinon à l'accomplir?... Pourvu que l'ouvrier sache à chaque heure du jour la tâche qui lui est imposée pour l'heure suivante, n'atteindra-t-il pas aussi sûrement au terme de i'œuvre que s'il avait sous les yeux le plan de l'architecte ? Et ne nous suffit-il pas de connaître notre devoir et notre destinée pour le moment le plus prochain de l'avenir, sans vouloir étendre nos regards jusqu'à l'infini (i) ? »
Je cède trop facilement peut-être à l'attrait qu'offrent de telles citations : mais après avoir lu ces pages à la fois si fermes et si touchantes, où la droiture des intentions le dispute à l'émotion du sentiment, on ne sera pas étonné de rencontrer Ozanam •iu premier rang de cette jeunesse studieuse, virile et chrétienne qui, au lendemain des commotions de i83o, tandis que d'autres préparaient des ruines à la France, les uns par des conspirations politiques ou des déclamations brutales, les autres par une insouciante frivolité ou des dissipations grossières, se for-
^2 LA VJH m Lhi U:.UVKhb
mait à la science par le travail, à la vie publique par de sérieux exercices, s'unissait au peuple, autc pauvres, aux souffrants par les œuvres de charité les plus zélées, les plus intelligentes, et s'armait contre toutes les épreuves par la noble virilité de sa conduite.
Certes, cette époque mémorable n'a pas été exempte d'illusionr-, qu'elle s'est entendu parfois cruellement reprocher. Toutefois ce n'est pas en vain qu'on avait assisté à l'écroulement subit d'une dynastie huit fois séculaire. A la distance qui nous en sépare, i83o nous paraît une révolution ordinaire, un incident passager de notre existence nationale. Les contemporains en jugèrent autrement : 1814 et i8i5 ne leur avaient pas causé autant d'effroi. Vainqueurs et vaincus avaient également conscience de la gravité de la situation, des obligations sociales qu'elle entraînait. Mais c'est surtout la jeunesse d'alors qui au contact des événements avait senti se réveiller ses élans et son ardeur. Dans ses rangs comme autour d'elle on parlait volontiers de la mission de la France, de la puissance des peuples libres, des destinées nouvelles de la civilisation, de ce qui provoque la générosité, de ce qui fait vibrer l'honneur (i). Il y avait alors du ressort et de la vie dans les âmes. Le désintéressement était
(i) Qu'on songe en outre à l'admirable floraison de la poésie et de l'éloquence françaises, et l'on comprendra ce que M. Caro a écrit de cette période mémorable : « On put croire un instant qu'on allait assister à la renaissance d'un grand siècle. Ce fut comme un renouvellement universel, une instauratio magna àt l'esprit humain; ce fut au moins une immense espérance de ces grandes choses. »
DE FRÉDÉRIC CZANA\i 33
le premier mot d'ordre de cette ge'nération ralliée sans réserve autour de chefs dignes d'elle. Un mot suffit à l'cloge de cette pléiade d'hommes émincnts, où brillent Chateaubriand et Ballanche, de Goux et Foisset, l'abbé Gerbet et Mgr de Salinis, Montalembert et Lacordaire : ils n'étaient qUe le petit nombre, et cependant, par leur concorde comme par leur mérite, en littérature comme en politique, ils s'imposaient à l'opinion. Dans le camp opposé on les combattait à outrance, du moins on était forcé de les respecter. Mémorable exemple, trop peu connu, trop peu médité par notre génération !
Voilà le milieu presque providentiel où s'achevèrent les études juridiques d'Ozanam, couronnées par des examens qui furent pour lui autant de triomphes. Lui-même a dépeint en termes charmants cet élan intellectuel, ces conférences si nombreuses où les vétérans de la bonne cause soufflaient à de jeunes cœurs le feu de leurs convictions en même temps qu'ils les faisaient profiter des lumières de leur expérience. Ses contemporains s'en souviennent, il ne parlait jamais sans quelque enthousiasme du salon alors si célèbre de l'Abbaye-aux-Bois. Sans insister sur un sujet qui a sollicité déjà tant d'historiens, écoutons-le de préférence décrire les soirées auxquelles le comte de Montalembert conviait la jeunesse chrétienne :
« Là les plus illustres champions de l'école catholique nous ouvrent les trésors de leur conversation , d'autres y viennent qui ont défendu de l'épée et arrosl
de leur sang le domaine de leurs convictions; puis des hommes d'une autre école qui viennent contempler, quelques instants, l'esprit d'union et de douceur qui règne parmi leurs adversaires ... On s'anime, on réchauffe son cœur, et l'on emporte avec soi une douce satisfaction, un plaisir pur, une âme maîtresse d'ellemême, des resolutions et du courage pour l'avenir... M. de Montalembcrt fait ses honneurs avec une grâce merveilleuse : il a une figure angélique et une parole éminemment instructive. Il raconte très bien, €t sait nombre de choses. » — Aujourd'hui la lutte n'est ni moins impérieuse, ni moins difficile : où trouver d'aussi précieux appuis, d'aussi féconds encouragements ? La modestie du jeune écrivain n'a oublié qu'un trait dans cette peinture si vivante : c'est qu'au milieu de tant de renommées lui-même tenait déjà une place, et se faisait entendre avec une bienveillante sympathie.
Cette partie de sa vie nous offre un épisode que )e me reprocherais de passer sous silence : aussi bien Ozanam a-t-il jugé utile d'en consigner le souvenir îusque dans ses dernières volontés. Lors de sa première visite à Chateaubriand, le i^'' janvier 1882, l'illustre écrivain lui adressa à brûle-pourpoint cette -question fort embarrassante : « Allez-vous au théâtre ? » Répondre oui, c'était trahir la vérité; répondre non, s^était, on pouvait le craindre, se couvrir de ridicule SHX yeux d'un des princes de la littérature. Mais Ozanam était avant tout sincère, et, prêt à subir tous fes reproches, il finit par répondre assez bas, quoique
avec fermeté : « Monsieur, j'ai promis à ma mère de ne pas mettre les pieds au théâtre. » Qu'on juge de sa stupéfaction lorsque, pour toute réprimande, Chateaubriand l'embrassa affectueusement, ajoutant avec un bienveillant sourire : « Très bien, mon ami, vous ne gagneriez rien au théâtre et vous y perdriez beaucoup! » Jamais conseil ne fut mieux retenu ni plus docilement suivi.
Le travail profitait de tout ce que le jeune étudiant dérobait au plaisir : toute étude l'attirait, toute science le sollicitait. S'agissait-il de Jouer un rôle dans la charade ou la comédie de quelque récréation improvisée ? En dépit de sa bonne volonté, il n'y réussissait qu'à demi, non sans une certaine gaucherie que fait pressentir cette phrase écrite à un ami : « Dans nos réunions d'autrefois, tu étais, toi, la partie riante, mobile, légère, moi, le centre de gravité, solide, mais lourd. » En revanche, ses condisciples se rappellent encore qu'ils éprouvaient un peu de honte et de remords lorsque, rentrant à une heure avancée du spectacle ou de quelque soirée joyeuse, ils entendaient Ozanam arpentant à pas cadencés sa petite chambre, et répétant avec animation les chefs-d'œuvre de ses poètes favoris.
En même temps il se prodiguait avec empressement aux plus humbles, aux plus déshérités, leur portant aux heures furtives de ses loisirs, dans leurs réduits et leurs mansardes, ses consolations et ses aumônes. Véritable apôtre de la charité, il voulut travailler à sa diffusion par des créations qui furent et
qui demeureront son éternel honneur. Mais elles ont occupé une telle place dans son âme et danîj sa vie. qu'il faut en traiter à part, sous peine de n'en donner qu'une idée trop incomplète (i).
Nous avons vu Ozanam terminant, avec les succès légitimement dus à son infatigable ardeur, le cycle complet des études juridiques. Si invinciblement attaché qu'il fût à ses croyances, et malgré sa détermination inébranlable de consacrer sa vie à les glorifier et à les défendre, il éprouvait au dedans de lui-même d'étranges assauts. C'est qu'en effet la claire vision du but à atteindre laisse parfois planer bien des ténèbres sur la route à suivre. Longtemps l'incertitude de son avenir pesa comme un tourment sur sa pensée inquiète, et, en lisant sa correspondance, on ne peut s'empêcher d'être touché de pitié pour ce pauvre jeune homme dont la nature d'élite fait le supplice avant de faire son bonheur et sa renommée. « Ambition du bien, s'écrie-t-il, prosélytisme, charité, intérêt personnel, amour-propre, tout cela se mêle dans mon âme et y porte l'impatience de faire de grandes choses... Je souffre de cette absence de vocation qui me fait voir la poussière et les pierres de toutes les routes de la vie, et les fleurs d'aucune... L'impatience veut devancer le temps et deviner ce qui n'est point encore ; on voudrait pouvoir s'admirer par avance pour les belles oeuvres qu'on projette (2). »
(i) Voir le chapitre vu : la Société de Saint-Vincent de Paul. (2) T. X, p. 98 et 200.
Plus loin, il se plaît à rappeler les rêves dorés de son enfance, les illusions de sa jeunesse, si promptement dissipées au contact de la réalité, et, s'adressant à ceux de ses amis qui déjà ont pu jeter l'ancre et aborder au port, il leur répète, non sans un retour sur lui-même, le souhait du poète :
Vivite felices, quitus est Jortuna peracta.
« Vivez heureux, vous dont la route est maintenant tracée. »
Par déférence pour ses parents, Ozanam, nous l'avons vu, avait consenti à se plier à des études qui ne correspondaient qu'imparfaitement à ses inclinations et à ses goûts ; c'est ailleurs qu'il se sentait attiré par d'anciennes et irrésistibles sympathies. « Jamais, écrivait-il à un ami, les lettres ne pourront m'être un délassement : vous avez vu par vos yeux ce qu'il m'en coûte pour écrire. Et cependant, soit amour-propre, soit tout autre motif, je ne puis me résoudre à dire un éternel adieu à ces amies si sévères, qui me font payer si cher leur familiarité. » Plus tard, noble transfuge, il regagna le camp de la littérature où il devait cueillir de riches lauriers. Au reste, même dans le temps où il se trouvait ainsi « tristement attaché à la glèbe judiciaire m, il payait religieusement son tribut à la littérature par des travaux publiés dans les Revues catholiques (i), et,
(i) Son beau travail, intitulé : les Deux Chanceliers, qui parut en novembre i835, mériterait ici une analyse spéciale,
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mieux encore, en conquérant, au mois d'avril i835 le grade de licencie es lettres. Sa le'gitime ambition allait plus loin encore, et, dès ce moment, le doctorat es lettres fut une de ses premières préoccupations.
Ses études de droit une lois terminées, Lyon le réclamait. Ce ne fut pas sans tristesse qu'il fit ses adieux à la capitale : il y avait conquis tant de sympathies; il s'y sentait environne, secondé dans ses pieux desseins par tant d'amis dévoués î
A Lyon il se fit inscrire au barreau. Il faut l'entendre parler, dans un accès de belle humeur, de « cette digne profession d'avocat, l'une de celles où l'on fait le mieux fortune à la fin, si l'on n'est pas mort de idim au commencement », ou encore raconter à son ami intime, M. de la Perrière, ses premières armes devant les tribunaux, où « ses pauvres paroles ont ce bonheur d'obtenir des félicitations quelquefois, des convictions presque jamais».
Le 12 mai 1887 son père expirait, victime de sa chanté infatigable, car c'est, à ce que l'on assure, en descendant l'escalier d'un pauvre qu'il fit une chute mortelle. Le jeune Frédéric, alors à Paris où l'avaient appelé certaines négociations en vue de son avenir, n'eut même pas la consolation suprême d'être présent à ses derniers moments.
« Il faudrait connaître l'exquise sensibilité du cœur de cet excellent fils, la haute estime et surtout le
s'il ne nous avait pas paru plus opportun de renvoyer cette étude à un autre chapitre de cet ouvrage.
tendre amour dont il entourait son père, pour avoir quelque idée de la douleur amcre et profonde dont son âme fut inondée. Habitué en quelque sorte à vivre à l'ombre de son père comme sous le regard protecteur de la Providence, à se reposer entièrement sur lui pour la direction de sa vie, à tout faire pour lui témoigner son dévouement et sa reconnaissance, 'il ressentit d'autant plus vivement le vide affreux qui s'était fait autour de lui avec la rapidité de la foudre- Seules sa résignation chrétienne et sa confiance inébranlable en Dieu purent mettre un peu de baume sur une telle blessure (i). » — « J'ai besoin, écrivait-il lui-même (2), d'intermédiaires entre ma petitesse et l'immensité de Dieu; et maintenant je suis pareil à celui qui, demeurant dans une région orageuse, sous l'abri d'un large toit en lequel il aurait mis sa confiance, le verrait brusquement s'écrouler et resterait perdu sous la voûte des cieux. » Et plus loin, dans cette même lettre, voici ce que lui dicte sa foi chrétienne :« Bientôt, si nous sommes bons, nous le retrouverons au rendez-vous éternel. Plusse multiplie, dans ce monde invisible, le nombre des âmes qui nous lurent chères et qui nous ont quittés, plus puissante se fait sentir l'attraction qui nous y entraîne. Nous tenons bien moins à la terre quand les racines par lesquelles nous y étions attachés sont brisées par te temps (3). »
(i) G. -A. Ozanam, p. 259.
Vers la fin de i838, il venait à peine de conquérir au barreau ses premiers succès, lorsqu'il fut appelé à Paris pour y soutenir en Sorbonne ses deux thèses de doctorat. L'une et l'autre témoignent de la direction préférée qu'il avait depuis longtemps imprimée à ses études. Pendant les vacances de i833, il avait eu la bonne fortune de faire avec tous les siens un voyage d'agrément en Italie. Son père y trouvait l'occasion d'évoquer maint souvenir personnel et de montrer à ;es enfants, non sans un légitime orgueil, les champs de bataille où lui-même avait combattu. Sans être indifférent à de pareils récits, le jeune Frédéric réservait de préférence son admiration aux beautés de la nature, aux curiosités de l'art et aux richesses des bibliothèques. Ce qui le frappa surtout, ce fut Bologne et son université, Lorette et son incomparable sanctuaire, Rome et les merveilles qu'y ont accumulées tant de siècles de foi. Mais, retenu à Florence par l'accueil hospitalier d'une personne de sa famille, il s'éprit pour la capitale de la Toscane et pour ses gloires d'autrefois d'un amour tout à fait exception- Bel. « Ce fut là, nous dit son biographe (i), qu'il puisa cette verve avec laquelle il développa plus tard l'histoire philosophique et littéraire de l'Italie au xin* siècle, au siècle de Dante; ce fut là surtout qu'il s'inspira d'une sorte de passion pour ce grand philosophe, pour ce poète sublime dont il étudia les doctrines lumineuses pendant tout le reste de sa vie. Dès lors
(i) C.-A. Ozanam, p. 201.
ritnage de Dante le poursuivit partout, de même que la méditation de la philosophie catholique au xiii^siècle devint le foyer géne'rateur de tous ses travaux. »
Mais Dante lui-même conduit à Virgile, et aucun chant de l'Enéide ne rappelle plus directement la Divine Comédie que le sixième. D'autre part, pour cette partie de son œuvre, le poète latin avait eu avant lui des modèles, de même qu'il devait avoir après lui des imitateurs. De là le sujet de la thèse latine d^Ozanam: « La descente des héros aux enfers, chez Jes poètes de l'antiquité (i). » Il y passe en revue avec une remarquable érudition tous les épisodes de ce genre, tant chez les poètes épiques, tragiques ou satiriques, que chez les philosophes des deux grands peuples classiques du monde païen; il en cherche même l'écho jusque chez les barbares. Sans doute ce in^'the, en passant d'un siècle ou d'une nation à l'autre,
(i) Voici le titre latin : De frequenti apud vetcres poêlas heroum ad in/cros descensu. L'ouvrage, qui parut chez Bailly en 1839, portait la dédicace suivante:
ET MEMORI.E .tTERN.ï:
PATRIS AMANTISSIMI