HUMANARUM DISCIPLINARUM QUARUM SEMIN'A AB EO SUSCEPERAT
FRUCTUS NIMIUM SEROS
Dès la première page on reconnaît la main d'un juriste: c Foro hactenus magis quam academire addicti, scimus a prastore nullum auxilium precario possidentibus adversus soli dominos esse comparatum. »
se complique ou se modifie dans sa forme, mais le fond, partout identique, trouve son explication natu relie dans le sentiment religieux. L'humanité, en possession des traces confuses de la première révélation, appelait un rédempteur qui ne se laisserait vaincre par la mort qu'afin d'en triompher à son tour; et le jeune docteur, dans un élan inspiré, terminait en comparant la vérité chrétienne à cette pierre milliaire du Capitole, à laquelle aboutissaient et vers laquelle convergeaient toutes les routes, d'une extrémité à l'autre de l'univers devenu romain (i).
Plus remarquable encore était sa thèse française sous ce titre : Essai sut^ la philosophie de Dante (2). A cette époque on était encore loin du mouvement de restauration qui, de nos jours, dans l'Eglise et hors de l'Eglise, ramène à l'étude impartiale de la scolastique les esprits fatigués du scepticisme contemporain. Sous le règne de l'éclectisme, Ozanam n'exagérait rien en affirmant que « contre la philosophie du mo ven âge
(i) On nous permettra de citer cette belle pe'roraison dans le texte original: 0 Nos autem litieraria disceptatione ad theologicam 1ère conclusionem esseadductos non omnino absurdum videbitur, si fuerit animadversum veritatem coelitus datam, quasi in medio humanarumdisciplinarum constitutam,undique V per eas posse conveniri, milliariœ columnce instar, ad quam, in romano Capitolio positam, omnes ab extremis imperii finibus reverterentur viee. »
(2) Bailly, i838, in-S» de 268 pages. Elle e'tait de'dlée à Lamartine (à qui Ozanam, quatre ans auparavant, avait fait à Saint-Point une visite raconte'e avec infiniment de charme dans une de ses lettres), à J.-J. Ampère, alors professeur de litte'rature française au Collège de France, enfin à M. l'abbé Noirot. — Pour donner une ide'e de la hauteur et de la richesse de pensées de cet ouvrage, il suffit de cet extrait delà table: Ch. I.
l'ignorance a suscité le dédain, et le dédain à son toura encouragé l'ignorance ». Voici cependant, ajoutait-il, un philosophe à la fois poétique et populaire, dont les leçonssontdca chants que lesprinces sefont réciter pour charmer leurs loisirs, et que répètent les artisans pour se délasser de leurs travaux : qui l'a lu doit confesser qu'on possédait déjà l'art de penser et de dire, dans un tennps où l'on savait encore croire et prier. Aussi avec quelle Juste fierté le jeune écrivain rendait-il hommage « à cet âge catholique, à cette belle adolescence de l'humanité chrétienne, vers laquelle, en ces jours où nous sommes de virilité orageuse, nous avons besoin de reporter parfois nos regards... Trop pénétré de notre faiblesse pour juger nous-méme la philosophie de Dante, nous la traduirons au tribunal de l'histoire, où elle aura pour juges Platon et Âristote, saint Thomas et saint Bonaventure, Bacon et Leibnitz. Puis nous nous élèverons avec elle audessus des systèmes qui passent, nous la suivrons au pied d'un tribunal encore plus haut et plus immuable.
Situation religieuse, politique, intellectuelle de la chrétienté du xiu* siècle au xiv« siècle; causes qui favorisèrent le développement de la philosophie. — Ch. II: Delà philosophie scolastique au xiii® siècle. — Ch. III : Caractère particulier de la philosophie italienne. — Cb. IV: a) Vie, étude, génie de Dante; b) philosophie de Dante; c) appréciation de la philosophie de Dante, rapports de cette philosophie avec les écoles de l'antiquité et du moyen âge, analogies avec la philosophie moderne (d'une part par l'esquisse d'une méthode nouvelle, de l'autre par l'affirmation delà liberté intellectuelle), orthodoxie de Dante. — Au témoignage des contemporains, cette thèse eut un grand succès à la fois de nouveauté littéraire, de critique indépendante et de sagacité philosoohiaue.
celui de la religion. » Et faisant allusion aux naïves prétentions de certains novateurs alors célèbres, Ozanam déclarait qu'en faisant connaître l'homme et ses relations avec Dieu, le catholicisme a révélé pour toujours le système du monde moral, et ne laisse plus à découvrir « ni une nouvelle terre ni de nouveaux cieux ». C'est ainsi que sous sa plume les sujets les plus divers rentraient sans effort dans cette unité de pensée et de foi chrétiennes qu'il poursuivait en toutes choses. Faire deux parts séparées dans sa vie, l'une pour les lettres, l'autre pour la religion, jamais il n'y eût consenti.
La soutenance publique de ses deux thèses fut entourée d'un éclat inaccoutumé; mais ce ne fut pas à Ozanam à s'en plaindre, car pour développer les points essentiels ou pour répondre aux objection'? d'ailleurs assez vives de tel ou tel de ses juges, il fit preuve d'une telle sûreté d'érudition et en même temps d'un si grand bonheur d'improvisation, qu'un excellent appréciateur en ces matières, Cousin, intervint en s'écriant,aux applaudissements de l'auditoire: « Monsieur Ozanam, on n'est pas plus éloquent que cela ! » C'était plus qu'un succès, même exceptionnel, c'était une révélation : du même coup le jeune docteur se trouvait signalé à l'estime et à l'attention du monde savant. Convaincus de son mérite, ses juges lui offrirent la classe de philosophie d'Orléans; mais, comme nous allons le voir, c'est dans une chaire bien dilTcrente qu'Ozanam fit ses premières armes dans l'enseignement public.
Depuis plusieurs années, en effet, des négociations avaient été engagées pour doter Lyon d'un cours de droit commercial, éminemment utile, sinon absolument nécessaire dans une ville qui a dû et devra sans doute longtemps encore au commerce son importance et sa prospérité. Rien de plus simple, croira-t-on : non. Tel est notre mécanisme administratif, que cette création exigeait l'adhésion de six pouvoirs, et l'on sait quelles lenteurs entraîne l'accomplissement de certaines formalités. Enfin, les derniers obstacles levés et la chaire légalement instituée, la nomination d'Ozanam, proposée par le recteur, M. Soulacroix, fut ratifiée par le conseil municipal de Lyon. En ce tempslà les corps élus de nos grandes villes avaient encore le bonheur d'ignorer cette passion ou plutôt cette fureur antireligieuse qui depuis... Mais revenons à notre sujet.
La théorie des contrats et des obligations, l'étude des lois commerciales d'Athènes, de Rome ou même du mo3'en âge, la détermination de l'état et de la capacité des personnes n'avaient et ne pouvaient avoir qu'un médiocre attrait pour le futur interprète de Dante; mais Ozanam était avant tout l'homme du devoir. La mort de son père, les absences fréquentes de son frère aîné, devenu prêtre et missionnaire, l'extrême jeunesse de son frère cadet, devenu depuis l'un des médecins les plus distingués de la capitale, lui confiaient le soin de sa mère, à laquelle Tàge avait apporté son contingent irop habituel d'infirmités. Aussi, aimant mieux faire violence à ses goûts qu'à ses affections, il
se réjouit d'une situation qui le fixait auprès d'elle. Il ne lui restait, disait-il, qu'à remercier la Providence de lui avoir enfin accordé la satisfaction de vivre auprès des siens, d'une existence honorable et assurée. Hélas ! à ce moment même pour lui un deuil amer n'était pas loin. La santé de sa mère déclinait sans cesse. « Pourquoi, écrivait-il, à mesure que l'auréole de sainteté entoure plus brillante cette tête chérie, faut-il que l'ombre de la mort semble s'en approcher? » En vain il l'entoura dans ses derniers jours de toute la sollicitude que peut inspirer |la tendresse filiale; bientôt lui fut^ enlevée celle dont il a résumé l'éloge dans cette exclamation touchante : « Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère ! »]
Il serait difficile de décrire ce que fut l'affliction de l'âme si tendre et si aimante d'Ozanam; mais par une disposition miséricordieuse de la Providence, sa tendresse même et sa foi lui valurent de merveilleuses consolations. Ainsi que le raconte le P. Lacordaire, le premier déchirement passé, il se fit en lui un phénomène qu'il appelle quelque part « la conviction de la présence réelle de sa mère ». Il lui semblait qu'elle le suivait et qu'elle l'inspirait encore. Mais recueillons plutôt de sa propre bouche cette étonnante confession :
« Sans doute rien n'est plus sombre que la solitude croissante et le vide qu'une telle mort fait autour dé nous: dans le premier moment toute pensée consolatrice semble impossible, injurieuse mêm.e pour notre tristesse. J'ai connu cet état. Mais bientôt d'au-
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très moments sont venus où j'ai commencé à pressentir que je n'e'tais point seul, où quelque chose d'une douceur infinie s'est passé en moi : c'était comme une assurance qu'on ne m'avait point quitté, comme un voisinage bienfaisant quoique Invisible, c'était comme si une âme chérie, en passant, m'eût caressé de ses ailes. Et de même qu'autrefois je connaissais les pas, la voix, le souffle de ma mère, ainsi, quand un souffle réchauffant ranimait mes forces, qu'une idée vertueuse se faisait entendre à mon esprit, qu'une salutaire impression ébranlait ma volonté, je ne pouvais m'empêcher de croire que c'était toujours elle.
« Maintenant, après deux années, le temps a pu dissiper les premiers égarements d'une imagination ébranlée, et cependant j'éprouve toujours ceci : il y a des instants de tressaillement subit, comme si elle était là, à mes côtés ; il y a surtout, lorsque j'en ai le plus besoin, des heures de maternel et filial entretien, et alors je pleure peut-être plus que dans les premiers mois, mais il se mêle à cette mélancolie une ineffable paix : quand je suis bon, quand j'ai fait quelque chose pour les pauvres qu'elle a tant aimés ; quand je suis en repos avec Dieu qu'elle a si bien servi, je vois qu'elle me sourit de loin. Quelquefois, si je prie, je crois écouter sa prière qui accompagne la mienne, comme nous faisions ensemble le soir au pied du crucifix (i). »
Après plusieurs mois d'une préparation laborieuse
(ijT. XI, p. 14.
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pendant laquelle il s'e'tait imposé l'obligation de consacrer chaque jour dix heures à l'e'tudc, Ozanam inaugura le 16 décembre iSSg son enseignement du droit commercial : une foule immense assistait à son discours d'ouverture (i),et lorsqu'aux leçons suivantes le flot des amateurs et des simples curieux se fut retiré, il resta au jeune professeur, jusqu'alors à peine connu, un auditoire de plus de cent cinquante personnes; c'est dire tout l'agrément que les uns, tout le profit que les autres trouvaient à l'entendre.
Si flatteur qu'il fût, le succès obtenu par Ozanam ne le satisfaisait néanmoins qu'à demi; ses goûts, ses
(i) En voici les premières lignes; comment n eussent-elles pas doucement flatté un auditoire lyonnais :
« Les destine'es commerciales de Lyon sont écrites en caractères ineffaçables dans la géographie et dans l'histoire ; elles s'appuient sur une position magnifique donnée par la nature, et sur les événements qui, depuis vingt siècles, ont changé la face de la société. — Le jour où pour la première fois deux fleuves se rencontrèrent au pied de nos coHines, ils y marquèrent la place d'une grande ville. Aussi, dès les temps les plus reculés, un rendez-vous annuel réunissait dans ces lienx les marchands des soixante nations celtiques ; et plus tard Lugdunum, colonie romaine, fut le point de départ de quatre voies militaires qui portèrent son commerce jusqu'aux bords du Rhin et de l'Océan, jusqu'aux gorges des Alpes et des Pyrénées. Au moyen âge, la cité archiépiscopale, assise à l'exirémité du royaume, placée comme une station hospitalière sur les confins de l'Italie, de la Suisse et de l'Allemagne, Duverte à toutes les émigrations honorables et à toutes les importations utiles, reçut de Florence et de Milan deux puissantes industries, la banque et l'art de tisser la soie. Vers la même époque, elle voyait s'établir ces foires célèbres auxquelles se rendaient les trafiquants des plus lointaines contrées ; elle y acquérait ces richesses qui la firent appeler par Sully d'un noos aussi juste que gracieux : « la porte dorée de la France ». — Toutefois, au milieu de cet immense mouvement matériel, amais ne s'interrompit la vie de \a pensée. »
préférences étaient ailleurs, et comme les raisons de piété filiale qui lui avaient dicté son acceptation n'existaient plus, il se laissait ressaisir de nouveau par ces inquiétudes et ces hésitations intérieures dont il fufc si longtemps assiégé.
Toutefois Dieu, dans sa bonté, abrégea cette période d'attente et d'épreuve, et cela par des voies absolument inattendues. Cousin, alors ministre de l'instruction publique dans le cabinet Mole, avait ■csn rehausser la dignité de l'enseignement supérieur en instituant pour l'agrégation des Facultés un concoais spécial, d'un ordre plus relevé. Il tenait au succès de cette innovation avec un amour-propre d'auteur, et se rappelant l'éclat qu'avait jeté le doctorat d'Ozanaisî^ il mit tout en œuvre pour déterminer ce derniers prendre place parmi les concurrents. Une voix iatérieure, plus puissante que les exhortations ministj*rielles, entraîna de ce côté le jeune professeur. C'éiMt pour lui un avenir providentiellement ouvert, etisE avenir tel qu'il n'avait cessé de le rêver.
Mais quelle tâche effra3'-ante, et quel labeur inûml Voici en quels termes charmants, au cours des vacances de 1S40, il dépeint et déplore sa destinée:
« Au lieu de partir jo^'eusement le bâton à lamalnj, le sac au dos, le pied léger, la tête au vent, de courff par ces jolis chemins de Suisse, à travers les bcaus vallons verts que couronnent, à des hauteurs prodigieuses, les sommets des glaciers ; au lieu d'aller saluer Fribourg, Berne, Thun, Schwytz, Einsiedkîs, Constance, d'aller visiter ces merveilles de l'art C4-
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tholique renaissant, qui font l'honneur de Munich, et de redescendre ensuite par les pittoresques passages du Tyrol à Venise, à Vérone, à Milan, il faut fciire une excursion d'une autre nature à travers les aspérite's de la littérature grecque, parmi les innombrables créations des lettres latines, françaises, étrangères, voyage intellectuel qui ne serait pas sans charme, s'il se pouvait faire à loisir, stationnant aux plus beaux points de vue, s'arrêtant aux buissons fleuris de la route, assez pour détacher le frais bouton sans se déchirer aux épines. Mais point : il faut passer en courant par toutes ces admirables choses, il faut cueillir d'une main hâtive, au risque de les flétrir et de les déshonorer, tant de beautés poétiques; il faut en faire, au lieu d'une couronne, un lourd paquet, et puis les soumettre aux profanes élaborations de la chimie littéraire, les infuser, les analyser, les pulvériser au gré d'une critique pédantesque, s'ingurgiter comme un breuvage la plus grande quantité possible de réminiscences et arriver tout saturé de grec, de latin, d'allemand, devant la docte université, à l'effet d'y faire preuve d'un savoir quasi universel (i). »
Ozanani en prit son parti avec une rare décision, f Si les forces me manquent, écrivait-il, et que je ne puisse me présenter au concours, du moins l'étude me restera. Le trésor ne se trouvera point, mais le champ sera remué. Il est fâcheux ue le temps donné soit si court. Sans cela quel plaisir de revoir l'un après
DE FRÉDÉRIC OZANAM Dl
l'autre tous ces beaux génies, depuis Homère et Platon jusqu'à Dante et Tasse, Calderon et Shakespeare. Racine et Schiller! Malheureusement il faut se hâter, et toutes ces grandes figures passent si rapidement devant moi, qu'elles y font l'effet d'une ronde de fantômes, et qu'il me semble toujours entendre, en l'appliquant à ces illustres trépassés, le refrain de la ballade allemande : Les 7norts vont vite! Les morts vont vile! » Hâtons-nous de le constater, rarement résolution courageuse fut plus hautement justifiée. plus brillamment récompensée par le succès. Déjà les examens du doctorat avaient montré qu'Ozanam était un écrivain et un érudit de premier ordre : mais dans cette nouvelle et plus solennelle épreuve (i), l'étendue de ses connaissances et la souplesse de son talent se manifestèrent avec un éclat inattendu. Disons tout de suite qu'il descendait dans la lice avec le double ascendant d'une réputation acquise et d'une vocation irrésistible. Ses rivaux, parmi lesquels se trouvait un des maîtres jadis les plus aimés de la Sorbonne, Emile Egger, en lui disputant vaillamment la palme, ne firent que mieux attester son mérite.
Ce concours devait décider de toute la carrière future d'Ozanam : aussi nous pardonnera-t-on de lui laisser ici une fois de plus la parole pour en raconter (es palpitantes péripéties.
« A propos de triomphe, écrit-il à M. Lallier, il
(i) Elle s'ouvrit le i6 septembre 1840.
faut bien vous conter quelque chose de celui que j'ai, dit-on, obtenu il y a tantôt trois semaines, et qui me semble encore un rêve. — J'arrivais sincèrement très effra3'é, convaincu que ma candidature, en me faisant perdre le peu de considération dont je pouvais Jouir dans l'esprit des professeurs, me jouerait un mauvais tour. En effet, le jour vient; on nous réunit sept dans une salle de la Sorbonne, et là, sous clef, nous avons devant nous huit heures pour une dissertation latine : « Sur les causes qui arrêtèrent le développement de la tragédie che{ les Romains ». Je me trouvais savoir la question; mais nullement habitué à composer vite, j'étais aux abois quand sonna l'heure fatale, et je dus donner un fragment de brouillon indignement rédigé. Même aventure le surlendemain pour la dissertation française : « De la valeur historique des oraisons funèbres de Bossuet ». Les auspices n'étaient pas favorables, et sans quelques encourageantes indiscrétions d'un des juges qui me donnait à entendre que mes compositions avaient réussi» ie m retirais du concours (i). »
Venaient ensuite trois argumentations distinctes à des jours différents, et de trois heures chacune environ, sur des textes grecs, latins et français, et enfin deux leçons sur des sujets désignés par le sort, l'un vingt-quatre heures, l'autre une heure d'avance. Tant que le jeune Ozanam eut à discourir sur le mythe d'Hélène ou sur l'histoire de l'art oratoire à Athènes
et à Rome, sur le rôle de César ou sur les révolutions des croyances religieuses chez les Romains, sur les théories politiques de Montesquieu ou le talent de conteur propre à Lafontaine, sa verve naturelle, nourrie d'une érudition solide, trouvait à se déployer en toute liberté. Mais voici l'heure critique. En face de ce sujet de leçon publique que le sort avait assigné à Ozanam : « Histoire des scoliastes grecs et latins », quel savant, quel érudit n'eût pas éprouvé la plus désagréable des surprises? et en admettant qu'une tâche semblable ne vous prenne pas absolument au dépourvu, comment donner de l'intérêt à une matière aussi ingrate?
« Ceci, écrit-il lui-même, semblait une méchanceté du sort, et l'on savait si bien que je n'étais nullement au courant de ces spécialités philologiques, que la lecture du billet fut accueillie par un rire général de malice et peut-être un peu de vengeance, par les nombreux universitaires qui composaient le public. Je me croyais perdu, et bien qu'un de mes rivaux, M. Egger, avec beaucoup de générosité, m'eût fait passer d'excellents livres (i), cependant, après une nuit de veille et une journée d'angoisse, j'arrivai plus mort que vif au moment de prendre la parole. Le désespoir de moi-même me fît faire un acte d'espérance en Dieu, tel que jamais je n'en formai de plus
(i) Je suis heureux que l'occasion s'offre à moi de relever cet acte si honorable pour la me'moire d'un professeur éminent qui aimait à rappeler ses excellentes relations d'amitié avec F. Ozanam.
vif, et jamais non plus je ne m'en trouvai mieux. Bref, votre ami parla sur les scoliastes pendant sept quarts d'heure avec une assurance, une liberté dont il s'étonnait lui-même; il parvint à intéresser, à émouvoir même, à captiver non seulement les juges, mais l'auditoire, et se retira avec les honneurs de la guerre, ayant mis les rieurs de son côté (i). »
Bref, au scrutin définitif qui suivit ces quinze jours de concours présidés par tout ce que l'Université comptait de plus éminent, Ozanam emportait de haute lutte la première place, et telle était son humilité qu'à l'heure même où son triomphe ne faisait de doute pour personne, nul ne cherchait davantage à se soustraire aux éloges. Lui demandait-on le secret de son heureuse fortune, il répondait : « Dieu m'a fait la grâce d'apporter dans ces épreuves une foi qui, même quand elle ne cherche pas à se produire au dehors, anime la pensée, maintient l'harmonie dans l'intelligence, la chaleur et la vie dans le discours. Aussi puis-je dire : « in hoc vici ».
Ce succès si justement remarqué devait en appeler un second: en effet, par une distinction aussi rare que flatteuse, il fut appelé tout aussitôt, malgré sa
(i) T. X,p. 4i5.— Dans cette leçon mémorable, Ozanam s'e'tait sans doute inspiré des idées qu'il devait développer plus tard dans les pages où il jugeait ainsi les scoliastes : « Ces hommes dont le commentaire opiniâtre semble s'attacher comme un ver rongeur aux écrits du passé, sont précisément ceux qui maintiendront la pureté des textes, éclaireront les allusions mal comprises, consacreront le souvenir des usages effacés. Nous leur devons ce bienfait de pouvoir lire les grands hommes qui furent leurs maîtres et les nôtres. »
jeunesse, à suppléer à la Sorbonne même un de ses juges, le célèbre philologue Fauriel (i) ; en même temps on lui offrait, à la Faculté de Lyon, la succession de Quinet, alors professeur de littérature étrangère. Cette dernière proposition avait de quoi le séduire: sur les instances d'Ampère, Ozanam préféra Paris- La Providence avait ici ses vues. Tout autre, parvenu à ce poste d'honneur, eût été tenté de se reposer sur des lauriers si noblement, mais si chèrement conquis: pour lui, ce fut le champ de bataille où il allait fixer sa tente et planter son drapeau. Plus on lui conseillait de jouir désormais en paix des sourires de la fortune, plus il se montrait préoccupé de justifier toutes ses faveurs.
Pressé, comme il le confesse lui-même, de satisfaire à la fois son imagination et sa conscience, il ne voulut
(i) Lorsque, en 1845, la mort enleva Fauriel, Ozanam s'empressa de s'acquitter d'un devoir filial de reconnaissance envers celui dont la bienveillance lui avait si heureusement aplani les voies. De l'e'loge historique très e'tendu qu'il lui a consacre', je détache bien volontiers les lignes suivantes :
« M. Fauriel est du petit nombre de ces hommes qu'on veut connaître, parce qu'ils ne s'occupèrent point d'être connus, parce qu'ils aimèrent le travail plus que la célébrité, et la vérité plus que la gloire... Avec un savoir immense, il lui en coûtiiit plus pour une notice littéraire qu'à d'autres pour créer une religion nouvelle... En remuant toutes les littératures jusqu'à leurs dernières profondeurs, il en faisait sortir la double loi qui les gouverne. La première est une loi d'universalité : c'est le retour des mêmes destinées littéraires chez les peuples de tous les âges et de toutes les civilisations. L'autre est une loi de perpétuité, qui veut que les langues, les poésies, partant les sociétés, ne périssent qu'après avoir produit des langues, des poésies, des institutions nouvelles. Ainsi apparaissent l'unité et la solidarité d'e la famille humaine sous le gouvernement providentiel. »
pre-ndre possession de sa chaire qu'après avoir visité ks bords tout poétiques du Rhin, théâtre par excel- ÎEDce de ces vieilles ballades germaniques qu'il avait . aiissîon d'interpréter à ses auditeurs. Qui était mieux préparé à goûter « ce rajeunissement de la mémoire, ce rafraîchissement de l'esprit, cette fécondation de rame que produit la première vue d'un monde nouveau- » ? Aussi quel charme dans les lettres consacrées an récit de son voyage dans la contrée qu'il se plaît à nommer « la terre classique du catholicisme allemsanâ »? C'est l'érudit qui évoque du fond de leur ttwnbe les siècles passés, avec leur foi et leur gloire; c'est le poète au cœur duquel parlent les beautés nnmortelles de la création. Je n'en veux d'autre preuve que la page suivante, écrite sans doute sur le feateau qui l'amenait de Cologne à Mayence :
« Jamais plus de grandes images ne furent r n- ^rmées dans un cadre plus riche... Une nature toute différente de la France, de la Suisse et de l'Italie. Un €ÎeI où les nuages d'octobre laissaient encore se jouer Ses rayons du soleil et produire à chaque instant de nouveaux effets de lumière. Le fleuve large, profond, Smpide, et cependant d'un beau vert de mer. Sur les Sords, des montagnes qui ne forment point un mur continu, mais qui semblent presque toutes venir de Kntérieur, et former comme les efflorescences d'autant iffin-nombrables petites chaînes; tour à tour en saillie aeen retraite, et quelquefois laissant entre elles de ;nifiques échappées de vue sur les contrées voisi- Partout des stratifications bizarres, des colonna-
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des de basalte, des traces continuelles de convulsioi s volcaniques. Cette charpente osseuse couverte d'un manteau de verdure où se confondaient toutes les nuances, depuis le gazon frais Jusqu'aux feuilles mortes que balaye déjà l'automne. Des bois de chênes à tous moments. Une teinte plus souvent sombre, mais gaie aussi parfois; des perspectives trompeuses, des eaux chatoyantes, quelque chose de fascinant, qui vous plaît et qui vous trouble, et semble se jouer de vous (i). »
Ozanam revint de ce voyage l'imagmation remplie des plus merveilleux tableaux, et l'on ne sera pas surpris si, sa passion pour l'étude aidant, il prit place dès ses premières leçons parmi les maîtres les plus goûtés de la Sorbonne. Comment un auditoire d'élite n'eût-il pas accueilli, avec une sympathique curiosité d'abord, et bientôt avec une déférence mêlée d'empressement, cet homme nouveau qui, à la solidité du savoir, unissait l'éclat du talent et l'ardeur de la jeunesse? En même temps que s'affirmait le mérite d'Ozanam, sa réputation allait grandhsant de jour en jour, et du cercle de ses nombreux amis se répandait dans le monde savant. L'heure lui parut avoir sonné pour arrêter définitivement sa vocation.
Dès iSSg, l'abbé Lacordaire, jaloux de réserver au service des autels une âme d'une piété aussi fervente et aussi solide, avait insisté à plusieurs reprises auprès d'Ozanam, qui l'aimait tendrement, afin qu'il se fît
Db L\ VIE ET LES ŒUVi-E:.
religieux. De fait, en voyant ce jeune prêtre résolue sacrifiera Dieu, s'il le fallait, un brillant avenir poial aller revêtir à Rome l'habit de frère prêcheur, ei assumer la noble tâche de rendre à la France une des plus anciennes, une des plus illustres congrégations religieuses, Fréde'ric s'était senti vivement ébranlé. C'est' à ce moment qu'il écrivait : « Je sens se faire en moi un grand vide, que ne remplissent ni l'amitié ni l'étude. J'ignore qui viendra le combler. » Et s'il répondait à un de ses intimes qui l'entretenait de projets personnels : « Dieu et la science, la charité et le travail, n'est-ce donc point assez pour enchanter notre jeunesse? » il n'en faisait pas moins de ferventes prières pour connaître la volonté d'en haut. La réponse, il devait la trouver, selon une expression charmante du P. Lacordaire, dans le doux piège qui lui fut alors tendu.
M. Soulacroix, recteur de l'académie de Lyon, s'était vivement intéressé à l'avenir du jeune professeur de droit commercial : nul n'avait plus chaleureusement applaudi à ses succès, à Lyon d'abord, et plus tard à Paris. Il était père d'une jeune fille élevée avec la plus intelligente sollicitude : c'était un trésor qu'il ne voulait confier qu'au plus digne. Son choix se fixa sur le successeur de Fauriel.
Un sentiment de discrétion délicate a jeté un voile sur cette période de la correspondance d'Ozanam. Tout au plus peut-on y recueillir en passant quelques traits comme les suivants: « La Providence me rappelle sur le terrain glissant de la capitale, mais ea
même temps elle semble vouloir m'y donner un ange gardien pour consoler ma solitude... Vous me trouverez bien tendrement épris; je ne m'en cache pas, encore que je ne puisse m'empêcher quelquefois d'en rire. Je me croyais le cœur plus bronzé (i). »
Mais courons au dénouement de cette gracieuse idylle. Le 28 juin 1841, il écrit à un de ses confidents préférés :
a Les grandes choses auxquelles s'intéressait votre affection se sont accomplies. Il y a cinq jours, dans l'église de Saint-Nizier, votre ami était à genoux; à l'autel son frère aîné élevant ses mains sacerdotales, et au pied son jeune frère répondant aux prières liturgiques. A ses côtés vous auriez vu une jeune fille, blanche et voilée, pieuse comme un ange, et déjà, elle me permet de le dire, attendrie et affectueuse comme une amie. Plus heureuse que moi, ses parents l'entouraient, et cependant tout ce que le ciel m'a laissé de famille ici s'y était donné rendez-vous, et mes anciens camarades, mes frères de Saint-Vincent de Paul, de nombreuses connaissances remplissaient le chœur et peuplaient la nef. C'était beau, et des étrangers que le hasard amenait s'en sont trouvés profondément émus. Quant à moi, je ne sais plus où j'étais. Je retenais à peine de grosses mais délicieuses larmes, et je sentais descendre sur moi la bénédiction divine avec les paroles cofisacrées (2). »
(2) T. X, p. 421. —Dans une de ses leçons, voici en quels termes
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Décrire toutes les qualités de l'esprit et du cœur qui lui rendaient sa jeune femme doublement aimable serait superflu. Avec elle, non seulement le calme et la sérénité, mais le vrai bonheur était entré dans cette âme si inquiète jusqu'alors, quand elle se trouvait abandonnée à elle-même, et, selon son propre aveu, si ingénieuse à se faire souffrir. Un jour, au milieu de ses commentaires enthousiastes sur la Divine Comédie, il s'interrompra tout à coup pour écrire : « Celle qui est pour moi Béatrix m'a été laissée sur la terre afin de me soutenir d'un sourire et d'un regard, de m'arracher à mes découragements et de me montrer, sous sa plus touchante image, cette puissance de l'amour chrétien dont j'ai à raconter les œuvres. »
M'"^Ozanamaeulegrand honneuret l'inappréciable satisfaction d'exercer sur toute la destinée de son mari l'influence la plus heureuse : d'une vive intelligence, d'une instruction solide, elle fut pour lui, quand les circonstances l'y invitèrent, une collaboratrice active
Ozanam a défini le mariage chrétien: « C'est plus qu'un contrat, c'est un sacrifice, ou plutôt un double sacrifice : la femme sacrifie ce que Dieu lui a donné d'irréparable, ce qui fait la sollicitude de sa mère, sa première beauté, souvent sa santé, et ce pouvoir d'aimer que les femmes n'ont qu'une fois; l'homme, à son tour, sacrifie la liberté de sa jeunesse, ces années incomparables qui ne reviendront plus, ce pouvoir de se dévouer pour c«lle qu'il aime, qu'on ne trouve qu'au commencement de sa vie, et cet eff'ort d'un premier amour pour lui faire un sort glorieux et doux... Ce sont deux coupes : dans l'une se trouvent la vertu, la pudeur, l'innocence; dans l'autre, un amour intact, le dévouement, la consécration immortelle de l'homme à celle qui est plus faible que lui ; et il faut que les coupes soient également pleines pour que l'union soit sainte et que le Ciel les bénisse. » (Œuvres complètes, T. II, p. 85.)
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et empressée. Le besoin qu'il éprouvait de s'épan" cher et de communiquer ses impressions, trouvait un fidèle écho dans celle qui avait et voulait avoir sa part de toutes ses joies.
Dans tous ses écrits, défenseur chevaleresque de la pureté de l'amour, Frédéric Ozanam était digne entre tous de goûter sans mélange les joies de la piété conjugale : la douceur et l'élévation de son âme égalaient le charme exquis de son esprit et la portée de son vaste savoir. Je ne crois pas qu'il y ait, dans ce siècle d'agitation publique, de commotions sociales et de luttes incessantes, un spectacle comparable à un intérieur de famille où habite la paix et où tout respire le bonheur. D'ailleurs, contre les coups souvent si imprévus de la fortune, où trouver un plus sûr abri qu'une tendresse partagée, une studieuse solitude, la bienfaisance cachée, l'intimité affectueuse ? Une des causes de nos décadences, n'est-ce pas la disparition progressive de l'esprit de famille ?
Peu de temps après son mariage, Ozanam conduisit sa femme en Italie, son pays de prédilection après la patrie française. « C'était à Rome, devant la fresque du Saint-Sacrement de Raphaël, c'était à Florence, devant les tombeaux de l'église Sainte-Croix, que la figure de Dante, l'Homère du christianisme, lui était apparue tout illuminée des obscurités de son siècle, et placée par la Providence entre Virgile et le Tasse, comme le Titan de la poésie. Il revit ces beaux lieux tout peuplés de grands hommes et de grandes choses, ces lieux qui sont pour nous des an-
cêtres, et qui, malgré les ruines du passé et celles de l'avenir, seront l'éternel pèlerinage des esprits cultivés. Il les revit, tenant d'une main sa compagne ravie, de l'autre lui montrant les horizons chers à sa mémoire, les temples, les palais, les aqueducs, les tombeaux des Romains, les reliques des martyrs, les marbres couchés et les bronzes vivants, toute cette antique armée que la féconde Italie garde, accroît et tient debout (i). »
La Sicile elle-même l'attire par les traces qu'y a laissées le génie grec. « Partout des restes nombreux de vieilles colonnades soutiennent les voûtes des églises modernes, les débris d'un tombeau s'élèvent tristes et désolés sur le bord du chemin, ou bien un grand pilastre solitaire est resté sur le rivage et résiste depuis deux mille ans à l'effort destructeur des vagues et des siècles (2).
A son retour dans la capitale, le jeune suppléant de la Sorbonne se trouva en présence d'une proposition extrêmement honorable sans doute, mais de nature à effrayer un dévouement moins ardent que le sien. Le P. Gratry, alors directeur du collège Stanislas, lui demanda de mettre au service de ses rhétoriciens son éloquence et son cœur. Comment Ozanam eût-il pu
(i) Le P. Lacordaire.
(2) T. X, p. 443. — La page qui suit contient une description ies ruines du théâtre de Taormine, laquelle montre dans Ozanam un admirable appréciateur de la vie et de l'art helléniques. Comparer le morceau intitulé Le théâtre d'Arles, dans les Fragments sur l'art et la philosophie, d'Alf. Tonnelle, publiés )ar M. G. -A. Heinrich, le regretté doyen de la Faculté de Lyon.
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s'y refuser, lui qui aimait tant la Jeunesse? Je ne sais s'dest au monde une satisfaction plus entière, plus enviable que cette paternité des âmes que le professeur de collège partage avec le prêtre, surtout lorsque à la supériorité du talent et de l'expérience répond un éîan de confiance et de sympathie. Ouvrir à des lumières plus hautes ces jeunes intelligences dont on guide l'épanouissement à un âge où les impressions du beau littéraire et artistique ont encore toute leur fraîcheui, former à l'enthousiasme des grandes choses ces jeunes coeurs où les mots de loyauté et d'honneur ont encore d'ordinaire un si vivant écho, — mission privilégiée, tâche presque divine ! Et quand elle se commence et s'achève au milieu d'une affection réciproque, où chaque nouveau dévouement inspire une nouvelle reconnaissance, on peut dire qu'elle remplit l'âme d'une bien douce et bien légitime fierté. L'enseignement supérieur a plus de portée, plus d'éclat, mais il est rare qu'il établisse entre le maître et l'élève une union aussi étroite, une aussi parfaite communauté d'aspirations et de sentiments.
Aimé, et si l'expression peut être acceptée, adoré de ses rhétoriciens de Stanislas, Ozanam, qui, en retour, se consacrait à eux comme s'il n'avait pas eu d'autre tâche, n'en travaillait pas moins religieusement à son cours public de la Sorbonne. L'histoire générale de la littérature allemande du xii*^ au xv^ siècle, tel fut le sujet de ses leçons en 1841 et 1842 (i);
^i) Cette même année, TAcadémie des sciences, belles-lettres
en même temps, il amassait les matériaux du livre qu'il devait publier un jour sous ce titre : les Germains avant le christianisme. En 1843, il aborda l'histoire littéraire de l'Italie de l'ère chrétienne à Charlemagne, prélude nécessaire de l'étude approfondie qu'il voulait consacrer à Dante, son poète favori.
Du moins la Providence permit que tant de travaux trouvassent une prompte et éclatante récompense. Lorsque mourut Fauricl en 1844, sur la présentation unanime de la Faculté et du conseil royal, Ozanam, à trente et un ans, fait sans précédent, fut appelé à lui succéder comme professeur titulaire (i), et cela sans qu'on ait exigé de sa part aucune avance, aucune concession, aucune réserve, sans même qu'on lui ait insinué de mettre plus de prudence dans son enseignement. Aussi bien eût-il été également inutile de lui demander ou moins de fermeté dans l'expression de ses convictions propres, ou plus de modéra-
et arts de Lyon se faisait un nonneur de lui ouvrir ses portes en lui décernant le titre de membre correspondant.
(i) F^e seul homme en qui il aurait pu trouver un rival, J.-J. Ampère, s'était délicatement abstenu de toute candidature. Ozanam, reconnaissant, s'empresse de lui écrire : « Il faut que vous jouissiez un peu de ce que vous avez fait, vous qui, après Dieu, êtes l'auteur de toute cette prospérité ; vous qui m'avez pris comme un frère dans la maison de votre saint et glorieux père, qui m'avez mis en chemin, qui m'avez conduit d'épreuve en épreuve et de degré en degré jusqu'à cette chaire, où je ne m'asseois que parce que le seul homme qui en fût vraiment digne n'a pas voulu s'y asseoir... Je vois assez tout ce que m'imposent de si grands bienfaits de la Providence. Vous m'aiderez à ne point m'en rendre indigne, je veux que vous n'ayez jamais à regretter votre ouvrage. » (T. XI, p. 76.)
tîon et d'équité dans l'appréciation des opinions d'autrui.
Désormais, tous ses désirs, disons mieux, tous ses rêves d'avenir étaient accomplis. II connaissait depuis longtemps les nobles triomphes de la pensée et de la parole *, il lui fut donné de jouir de plus en plus autour de lui de cette admiration qui est l'avant-coureur de la renommée (i). Il fût, sans contredit, devenu une des gloires de la science française, si la Providence lui eût permis d'achever les grands travaux qu'il méditait. En 1845, la nomination de M. Soulacroix, son beau-père, à un poste élevé du ministère de l'instruction publique, lui procurait la douce satisfaction de se voir réuni à toute la famille de sa femme. Enfin, pour que rien ne manquât en apparence à sa félicité, il devint père. « Ah ! monsieur, écrit-il à son vénérable ami M. Foisset, quel moment que celui où j'ai entendu le premier cri de mon enfant ! où j'ai vu cette petite créature, mais cette créature immortelle que Dieu mettait entre mes mains 1 Je ne puis regarder cette douce figure, toute pleine d'innocence et de pureté, sans y trouver l'empreinte sacrée du Créateur, moins effacée qu'en nous... Dieu pouvait-il prendre un moyen -plus aimable de m'instruire, de me corriger, et de me mettre dans le chemin du ciel (2) ? »
(i) C'est de 1845 que date la publication d'une de ses œuvres les plus justement remarquées : Elude sur les sources poétiques de la Divine Comédie.
(2j T. XI, p. 89.
11 est des âmes, semblables à un abîme, que toute? l'es félicite's terrestres réunies ne pourraient combler, celle d'Ozanam était un vase profond et pur, prêt è recevoir tout ce que le Ciel y aurait versé de bonheur. Il avait gardé le secret de cette satisfaction intérieure, de ces émotions charmantes, de ces vertus domestiques que nous ne connaissons presque plus, de ces joies de la famille qui sont, ainsi qu'il le disait si bien, comme la révélation la plus suave et comme le sourire de la bonté divine.
On lit dans une de ses lettres : « Je ne sais rien de plus doux sur la terre, que de trouver, en rentrant chez moi , ma femme bien-aimée avec ma chère enfant dans ses bras. Je fais alors la troisième figure du groupe, et je demeurerais volontiers des heures entières dans l'admiration, si tôt ou tard des cris ne venaient me rappeler que la pauvre nature humaine est bien fragile, que sur cette petite tête bien des périls sont suspendus, et que toutes les joies de la paternité ne sont données que pour en adoucir les devoirs (i). »
C'est qu'en effet, comme il se plaisait à le répéter, « malgré tous les soins qu'on prend pour assurer la félicité d'ici-bas. Dieu pourvoit à ce que nous ayons toujours besoin d'en espérer une autre. A mesure qu'on avance dans la vie, un voile de tristesse couvre les yeux, et il faut s'habituer à voir ainsi les beautés
(I) T. XI, p. q2.
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et les joies de la terre, ne fût-ce que pour s'en de'tacher. »
Au mois de Juillet 1846, une fièvre pernicieuse con» duisit Ozanam aux portes du tombeau : il fut sauvé, mais toute application d'esprit demeura longtemps interdite à ce savant qui aimait si passionnément l'étude. L'hiver suivant, tandis qu'il était allé reprendre des forces sous le ciel du midi, un de ses beauxfrères, après bien des mois de souffrance, fut emporté par une crise soudaine, laissant un vide désolant dans sa famille qu'il charmait par son intelligence, et qu'il édifiait par ses vertus. M. Soulacroix lui-même ne survécut pas beaucoup à cette perte cruelle, et dans cet intérieur où régnait naguère tant d'allégresse, les sourires d'un berceau ne pouvaient faire oublier les rigueurs de la mort.
En même temps la situation sociale allait s'assombrissant : toutes les concessions de l'autorité, d'une faiblesse déplorable chaque fois qu'il s'agissait de protéger ou de faire respecter les croyances, étaient aussitôt exploitées par l'esprit révolutionnaire. Ozanam continuait sans doute à être applaudi à la Sorbonne, mais d'autres professeurs étalaient l'irréligion la plus fanatique. L'opinion catholique méconnue entrait en .lutte contre une politique de défiance : à la Chambre des pairs, la brûlante éloquence de Montalembert vengeait les consciences de l'oppression déguisée à laquelle on osait les condamner. Epoque mémorable, que celle où tous les dévouements s'étaient donné
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rendez-vous sous le drapeau de la liberté religieuse, où des forces qui plus tard devaient se séparer rivalisaient d'ardeur dans une pensée et une action communes 1
Mais ce même gouvernement, qui ne voulait point écouter les griefs légitimes de l'Eglise, ne savait point voir le flot montant de la révolution qui allait l'engloutir. Alors, comme en 1870, on vit la Providence frapper d'un coup terrible un pouvoir infidèle à ses promesses, comprimant d'une main l'essor de la vérité religieuse, et de l'autre caressant les instincts les plus dangereux. Par sa soudaineté, surtout par ses conséquences, le 24 Février eut un retentissement qu'à quarante ans de distance il n'est pas aisé de mesurer. Ozanam exagérait sans doute la réalité, non l'impression générale d'alors, quand il écrivait : « Depuis la chute de l'empire romain, le monde n'a pas eu de révolution semblable à celle-ci. » Quand on se retournait vers le passé, od croyait n'apercevoir que des ruines ; d'autre part le respect, tout au moins relatif, de la multitude victorieuse pour les idées et les institutions religieuses persuadait certains esprits de la possibilité d'une démocratie chrétienne, et ils allaient jusqu'à y voir le terme naturel du progrès auquel la main de Dieu conduisait le monde. Cette conviction ou, si l'on préfère, cette illusion était un peu celle d'Ozanam. Aussi ne sera-t-on pas surpris de le voir aux côtés du P. Lacordaire fondant VErc nouvelle. Du moins, si en cette circonstance il prêta au grand religieux et à d'autres amis le concours de sa plume, ce fut non
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pour s'assurer une popularité facile et vulgaire, mais, tout au contraire, pour relever les courages et les grandir à la hauteur de l'e'preuve. Ecoutons ses maîes et patriotiques avertissements :
« La le'volution s'est faite contre i'e'goïsme ; ii faut oue l'esprit de sacrifice la consacre. La révolution s'est faite contre la corruption, c'est-à-dire contre une société relâchée, qui n'avait plus le courage de détester le mal, qui avait des emplois pour l'habileté sans foi, et des honneurs pour le talent sans vertu. La révolution ne peut finir que par l'avènement d'une société nouvelle sortie du travail, des privations, de tout ce qui a coutume de raffermir les consciences et les caractères (i). »
Les Lyonnais voulurent inscrire Ozanam parmi leurs candidats à l'Assemblée nationale : pour lui, si timide, si éloigné de toute ambition politique, accepter était un vrai sacrifice ; il obéit pour ne pas manquer à l'honneur ou au patriotisme. Plus heureux à ce moment que son illusie ami le P. Lacordaire, il n'eut pas à se demander sous la bannière de quel parti il servirait le plus efficacement la cause de l'Eglise. Le succès de la liste révolutionnaire le dispensa d'affronter la discussion publique au milieu des bruyantes agitationsdel'arcne parlementaire; mais nul ne se préoccupa davantage de ses devoirs de citoyen.
(i) Conclusion d'un remarquable article sur le divorce (reproduit danslcs Œuvres complètes, X. VII, p. i So-ioG), où le juriste reparaît à côté du philosophe et du chrétien, et dont il est superflu de faire ressortir la persistante actualité.
Lorsque éclatèrent les journe'es de Juin, ce fut lui qui, durant les sanglantes péripéties de cette lutte fratricide, prit avec quelques amis l'initiative d'une démarche auprès de Mgr AfTre. Il leur avait paru que ce serait un grand triomphe pour l'Eglise si l'archevêque de Paris, se posant en médiateur, pouvait réussir à calmer les haines et les horreurs de la guerre civile. Ozanam, Bailly et Cornudet eurent l'honneur de l'accompagner jusqu'à l'Assemblée nationale, où il fut reçu avec autant de respect que d'admiration, et ils l'eussent certainement suivi de là jusqu'à la barricade de la Bastille, si le saint et héroïque archevêque ne leur avait signifié à plusieurs reprises sa résolution de se rendre seul, sans aucune escorte, dans les quartiers au pouvoir de l'insurrection. On sait la suite : l'ordre triompha, comme il devait triompher en 1871; mais au prix de quels combats et de quels sacrifices !
Ces sanglants événements firent sur Ozanam une impression profonde : « Dans le nuage de douleur où nous vivons, écrit-il en juillet 1848, je ne vois plus où la Providence nous mène, si ce n'est qu'elle nous mène où elle veut. Il semble que la patrie s'en va avec tout ce que nous avons aimé... J'ai toujours cru à l'invasion des barbares, j'y crois plus que jamais : je la vois longue et meurtrière, je ne me dissimule ni les périls des temps ni la dureté des coeurs... Nous pouvons être broyés, mais ce sera sous le char de triomphe du christianisme. » Et se tournant vers les vainqueurs de ces lugubres journées, il leur disait : « Il ne suffit pas d'avoir sauvé la France une ou plusieurs fois, un grand
pays a besoin d'être sauvé tous les jours. Dieu, qui ? résolu de nous tenir en haleine, permet que le péril succède au péril. » Aux magistrats, aux représentant.^ de la nation il rappelait que les grands pouvoirs n'ont jamais été créés pour des circonstances faciles ; aux prêtres et aux chrétiens de toute condition, que la paix sociale ne pouvait être rétablie que par les ardeurs de leur zèle et la croisade de la charité.
On l'a dit avec raison : une des plus douloureuses amertumes qui puissent atteindre le cœur de l'homme vertueux dans les grandes crises politiques, c'est celle d'un esprit qui sait de quels maux souffre la société, qui en voit le remède, et néanmoins se sent impuissant à le faire accepter (i). Mais, quand au plus fort d'un ébranlement social dont nul n'ose prévoir l'issue, le découragement, la tristesse et la peur viennent envahir les âmes, heureux qui peut alors, à l'exemple d'Ozanam, considérant la main de Dieu qui passe dans les révolutions humaines, retremper dans les enseignements de l'histoire son courage ou du moins ses espérances l
Mais revenons, pour ne plus nous en séparer, au professeur et à l'écrivain.
En 1846, nous l'avons vu, sa santé avait traverse
(i) « O Dieu 1 savoir qu'on possède la vérité, qu'on soutient la justice, et voirie mal et les ténèbres les vaincre et les fouler aux pieds, et sentir en même temps que les forces de l'âme entière décuplées par l'indignation et, s'il le faut, par le courage jusqu'à la mort, n'y peuvent rien I Ah 1 voilà le comble de k douleur et de la tentation ! » (Le P. Gratry, la Paix.)
jne crise des plus graves: il n'eût pu reprendre son :ours qu'au prix de cruelles fatigues. M, de Salvandy, :[m lui témoignait la même bienveillance que ses préde'cesseurs au ministère, eut l'heureuse idée de lui confier une mission littéraire en Italie, pays où l'attiraient ses goûts et ses sympathies non moins que la suite de ses travaux.
Florence ne le garda que quelques Jours : ce fut à Rome qu'il passa la plus grande partie de l'hiver, témoin non seulement des splendeurs des cérémonies papales, mais encoredes démonstrations etdes ovations populaires qui saluèrent les premiers actes du pontificat dePie IX. Si, en érudit et en archéologue, il s'intéressait à la poussière des temples et des monuments païens, sur ce sol prédestiné à être le foyer de la pensée chrétienne son âme s'ouvrait de toutes parts aux plus douces comme aux plus fortifiantes émotions. Avec l'abbé Gerbet, il descend dans les catacombes, où sa foi s'exalte près des tombeaux des martyrs (i) :
(i) Depuis Chateaubriand jusqu'à Fabiola, les Catacombes ont eu dans notre siècle le privilège d'inspirer bien des pages éloquentes. Ozanam à son tour les a décrites, et on croit surprendre un écho de la voix de Bossuet dans les lignes par lesquelles il termine : « Si les monuments, si l'architecture même n'a pas d'autre but que d'instruire les hommes et de les émouvoir, jamais aucune construction n'a donné au monde de si grandes et de si terribles leçons. En effet, quand vous avez pénétré dans ces profondeurs de la terre, vous apprenez par force ce qui est la grande leçon de la vie, à vous détacher de ce qui est visible, à vous détacher même de ce que par quoi tout est visible, c'est-à-dire de la lumière. Le cimetière enveloppe tout, comme la mort enveloppe la vie, et ces oratoires même ouverts par intervalles à droite et à gauche sont comme autant de jours ouverts sur l'immortalité, pour consoler un peu l'homme de la nuit dans laquelle il vit ici-bas. »
dans les plus anciennes basiliques romaines, mosaïques, sculptures et épitaphes lui révèlent les vieilles mœurs catholiques pendant les premiers siècles du moyen âge. On l'a dit avec raison, il n'y a rien pour nous attacher au passé comme de le voir ressusciter sous nos yeux. A son départ de la ville éternelle, la magnifique bibliothèque des Bénédictins du Mont- Gassin lui ouvre ses trésors ; enfin, il fait une ravissante et délicieuse excursion en Ombrie et surtout à l'antique et riante ville d'Assise, berceau de saint François et gardienne de sa tombe(i).
L'heure vint de reprendre le chemin de la France,
(i) Aucun des nombreux voyages entrepris par Ozanam n'a laissé dans ses notes et sa correspondance de plus nombreux et de plus vivants souvenirs. On devrait ou plutôt l'on voudrait tout citer : mais il faut savoir résister à ces tentations indiscrète3, ne fût-ce que pour ne pas interrompre à tout instant le fil du récit. Nous avons vu de quels transports son imagination poétique avait été saisie à Florence : Rome, cette capitale du monde catholique, ne fera pas sur son âme si profondément religieuse une mioins profonde impression. Il faut l'entendre célébrer cette ville que l'Eglise et les arts ont ornée d'une couronne de gloire, ou décrire avec une'pieuse émotion le palais du Vatican, « ce monument superbe où un seul esprit règne et domine au milieu de la variété de ses créations. Les musées précieux qu'il renferme, ce peuple de statues païennes rassemblées dans ses salles, c'est le cortège de captifs qui accompagne le triomphe. Les peintures qui revêtent ses murailles sont les titres ineffaçables de la victoire; ce sont des séries de fresques historiques, rattachant à l'unité de l'Eglise tous les temps et toutes les choses humaines. La coupole de Saint-Pierre, enfin, c'est le diadème de la papauté suspendu entre la terre et le ciel. Des mers qui baignent la côte d'Italie on aperçoit en passant ce dôme colossal. D'autres fois, du haut des collines voisines, on voit le soleil se coucher derrière lui, emblème admirable de cette institution que nous voyons toujours debout et immobile, tand's que nous passons sur les flots du temps, et sur la^ quelle se coucheraencore le derniersoleil de l'humanité. »
« Il k reprit lentement, comme un homme qui quitte à regret un pays auquel il a laissé tout son cœur. Heureusement il y avait encore en Italie des voituriers qui voyageaient à petites journées, se reposant chaque nuit. Ils donnaient ainsi aux touristes le temps de contempler, d'admirer des sites ravissants et les beautés artistiques des principales villes où ils s'arrêtaient (i). » Ozanam prenait beaucoup de notes, relevait des inscriptions, glanait de tous côtés : son esprit curieux et enthousiaste trouvait aux documents historiques, aux monuments de la science et de l'art autant d'intérêt et de charme qu'aux merveilles du paysage et à la variété infinie de la création.
A son retour, il fit paraître successivement ses Etudes germaniques (1847), P^is ce recueil d'une grâce si pénétrante, les Poètes franciscains en Italie au xiii^ siècle^ véritable parterre « doux fleurant », comme s'exprimaient nos pères, enfin en 1849, ^^ P^^^ original peut-être et le plus remarquable de tous ses écrits , la Civilisation chrétienne clie{ les Francs, Ainsi se trouvait achevé son travail sur les Germains^ dont l'Académie des inscriptions proclama le mérite exceptionnel en lui décernant deux ans de suite, en i85o et i85i, le prix Gobert de dix mille francs. Pour sujet de son cours de 1849, il prit l'histoire des républiques italiennes au moyen âge, républiques fondées presque toutes à
(i) C.-A. Ozanam, p. 370.
Tombre et avec l'appui de l'Eglise, ei dans les annales desquelles tant de pages glorieuses se lisent à côté descènes sanglantes et terribles.
Encore quelques années, l'édifice qu'il avait projeté touchait à son terme. C'était là son unique ambition et enco ■ songeait-il moinsàsonintérêtproprequ'àl'honneur de la vérité dont il avait accepté la défense. «Comme il y a dans une grande âme unie au monde le besoin d'achever le monument qu'elle a conçu et qui portera son nom, de même il y a dans une grande âme unie à Dieu le besoin d'achever l'œuvre commencée pour lui et où elle pense cacher son nom sous le sien (i). » Mais, si ennemi qu'il fût de toute ostentation, de toute réclame bru3^inte, sa réputation, comme celle de Fauriel son devancier, avait franchi les frontières de la France; celui que l'Académie des sciences de Munich avait, dès 1846, élu comme associé, et à qui la célèbre Académie délia Criisca de Florence allait ouvrir ses portes, n'était-il pas à l'avance un membre désigné de l'Institut?
Mais à mesure que l'infatigable érudit semblait approcher du but, Dieu multipliait ses épreuves. Les crises politiques et sociajes de 1848 et 1849 avaient eu au fond de son âme si sensible un contre-coup prolongé. Sa gaieté naturelle, qui ajoutait tant de charme à ses entretiens intimes, lui devint moins familière, et, de bonne heure, ceux qui l'observaient de plus près virent ses traits se couvrir peu à peu d'un
(i) Le R. P. Lacordaire.
voile de mélancolie. Avec les anne'es s'accroissaient pour lui les inquiétudes et les tristes pressentiments qu'enfante la souffrance. Comment s'en étonner? D'une santé constamment délicate, il devait succomber à la longue au travail soutenu dont il s'était fait comme une obligation de conscience : après avoir soutenu quelque temps TefTort, chaque fois il retombait épuisé et il lui fallait de longs jours pour se remettre. Ceux qui ont passé leur existence dans le tumulte des affaires ou les labeurs d'un art manuel ne se doutent pas combien sont parfois dévorants les combats de la pensée. Qui pourrait en compter les victimes? Tel écrivain, encore dans la force de sa jeunesse, semblait avoir devant lui une longue carrière : soudain on le voit s'affaiblir, comme frappé par une main invisible, et se hâter vers la tombe.
Ce fut cependant une des périodes les plus heureuses de sa vie que son séjour en Bretagne pendant les vacances de i85o, au milieu d'amis qui lui offraient l'hospitalité à la fois la plus fraternelle et la plus gracieuse. Les spectacles qu'il y avait sous les yeux étaient comme une douce et perpétuelle satisfaction donnée à son esprit, à son cœur et à sa piété. Ecoutons plutôt la description qu'il en fait à un ami :
« J'ai vu le sévère rivage de Saint Gildas, la baie enchantée de Douarnenez, et je suis allé m'asseoir courageusement au dernier rocher de la pointe du Raz, d'où je contemplais avec une émotion infinie cet Océan qui fut pendant tant de siècles la limite du
DE FUiOERiC OZANiV.M JJ
monde. J'ai aimé les fraîches valle'es du Finistère, et sur la rivière de Quimper nous avons visité des jardin? oui défient cqux deTrianon. Mais, à vrai dire, ce qui m'attache à ce pays-ci, c'est bien moins la nature que les peuples. Ce sont leurs monuments primitifs, les m.enhirs de Locmariaker et de Carnac, les cromlechs de Grozon, et les traditions perdues qu'ils représentent. C'est la légende de leurs premiers apôtres, et toutes les traces encore vives des combats héroïques livrés par le christianisme aux anciens dieux. C'est le moyen âge et la renaissance, si intéressants dans le pays de Du Guesclin et d'Anne de Bretagne. Ce sont, enfin, les coutumes de ces braves gens si peu entamés par la trivialité et la corruption de nos moeurs... L'Italie a des cieux plus beaux, ses populations n'ont pas tant de caractère ; il faudrait aller en Grèce pour trouver des costumes aussi pittoresques, et faire le tour du monde avant de rencontrer une foi plus ferme, des hommes plus honnêtes et des femmes plus pudiques (i). »
En 1 85 1, dans la société d'Ampère, il va visiter la fameuse Exposition de Londres, au Palais de Cristal. Là, ce qui le frappe plus encore que les merveilles du génie et de la main de l'homme, réunies dans cette construction alors presque sans égale, c'est l'incroyable détresse des pauvres relégués dans des ruelles (étroites, obscures et fétides, et cela à quelques pas des avenues les plus fastueuses; c'est la foule «des femmes
lijT. XI, p. 3o9
en 'viillons, des indigents à demi nus qui poursuivent l'étranger, qui se Jettent jusque sous les roues des voitures, portant sut leur visage l'empreinte d'un désespoir inexorable ». Sa seconde douleur, c'est de rencontrer du haut en bas de l'échelle sociale l'aversion du catholique et le mépris de l'Irlandais. « On ne peut nier, écrit-il, les qualités du peuple anglais. Il a le respect de la loï et l'amour de son pays, il est infatigable au travail^ il semble même religieux, si l'on en juge pai le grand nombre des clochers qui dominent Londres, ci mieux encore par ce repos du dimanche, si exactement observé d'un bout à l'autre du pays le plus laborieux de l'univers. Mais je crains que de beaucoup d'entre eux Dieu ne puisse dire ce qu^iï disait des Juifs : Ce peuple « m'honore des lèvres. » Chez ceux qui conduisent la multitude, rien de l'humilité, de l'oubli de soimême, de l'amour enfin^ qui constituent le fond même de la religion. » Ozanam entre à Westminster, ce Saint-Denis de la monarchie anglaise, « Là, les morts de la réforme trônent sur des montagnes de marbre entourés de génies et de personnages allégoriques, avec tout le paganisme de la Renaissance, moins l'élégance de la beauté. Mais les morts du moyen âge ne devaient pas dormir tranquilles ; la châsse de saint Edouard ne pouvait échapper aux iconoclastes. Ils l'ont mutilée, et le saint portant malheur aux rois qui reposaient à son ombre, les sépultures des Plantagenets sont là, profanées, délabrées, si bien que le voyageur français
qui les visite ne peut voir sans pitié ces vieux et illustres ennemis de son pays réduits à tant d'abandon et d'ignominie (i). »
L'été de 1862 se passa aux Eaux-Bonnes, où la Providence lui envoya pour distraire son exil un de ses élèves préférés, l'abbé Perreyve. Tous deux avaient fait de beaux rêves, tous deux aussi avaient comme le pressentiment de la fin prématurée qui les attendait. « Ils se promenaient à l'ombre des hautes montagnes, allant de la nature à Dieu, et du souvenir des ans passés à la conception bienheureuse des ans éternels. La jeunesse et la foi, la renommée de l'un, l'obscurité de l'autre, les prévisions tristes et les aurores joyeuses, tout donnait à ces entretiens derniers le caractère doux et divin de la mort acceptée (2). »
A l'exemple des pieux pèlerins d'autrefois, Ozanam avait rêvé un voyage au sanctuaire de Saint-Jacques de Compostelle. Ainsi que l'Italie, cette terre d'Espagne, si riche en poétiques légendes et en antiques souvenirs, avait un attrait tout particulier pour son âme si vivement éprise des vertus et des gloires du moyen âge. Ses vœux ne devaient pas se réaliser. Parti de Biarritz en novembre 1862, il fut forcé par l'inclémence de la saison de s'arrêter à Burgos ; mais quelle profusion de souvenirs éveille en lui la vue de cette héroïque cité ! « C'est le Cid dont il reconnaît la demeure, et dont il contemple, non sans mélan-
(i) T. XI, p.374et 376.
(2) Le R. P. Lacordaire.
8o LA VIE ET LES ŒUVRES
colie, les ossements trouble's dans leur dernier asile par l'invasion française. Ce sont les sept enfants de Lara, dont il aperçoit les têtes coupe'es suspendues an frontispice de la cathédrale. C'est la forteresse monastique de Las Huelgas, où saint Ferdinand fut arme chevalier. C'est la chartreuse de Mirajlores^ ék- ée par la grande reine Isabelle, comme un magnifique mausolée, sur le tombeau de son père. Mais c'est pour la cathédrale, Notre-Dame de Burgos, cette merveille de l'art ogival, la digne sœur des églises de Chartres, d'Amiens, de Lausanne et de Strasbourg, qu'il réserve les accents de l'admiration la plus expansive. Il faut lire cette description animée, où se mêlent si agréablement au tracé des lignes architecturales, ici un souvenir de l'école, là un épisode littéraire, ailleurs une digression historique, plus loin des vues pleines d'inlérêt sur le S3'mbolisnie divin qui a remué ces pierres, et leur a, pour ainsi dire, donné la pensée (i). »
""Voilà comment de ce voyage de quelques jours, trop tôt interrompu, il rapportait une des Heurs les plus exquises de sa gerbe littéraire, ce jo3'au qui s'appelle Un Pèlerinage an pays du Cid. Hélas! ce ne devait être pour lui qu'une gloire posthume (2). Les mois et les années se passaient, en effet, en vains combats contre la mort qui avançait toujours. Seuls, ses dis-
(i) M. Edouard Dufresne, Frédéric O^anam, p. 38. (2] Ce délicieux récit n'a paru dans le Correspondant qu'au mois d'octobre i853.
DE FREDERIC OZANAM 6ï
ciples et ses amis se refusaient à penser qu'ils fussent menacés de perdre celui dont ils se croyaient si en possession. Pour lui, soumis avec douceur à celte longue et pénible attente, il ne cessait pas d'offrir à Dieu le sacrifice de lui-même, avec la candeur d'une âme déjà mûre pour le Ciel ; et cette résignation était d'autant plus admirable, qu'il goûtait dans toute leur pureté les affections d'ici-bas. Sa piété en rendait témoignage dans une phrase bien touchante : « Si Notre-Seigneur me fait part de sa croix, il m'en donne une parcelle bien légère et encadrée dans un beau reliquaire, je veux dire dans des consolations et des adoucissements infinis (i). »
Au commencement de i853, sur l'ordre des médecins, il s'arracha à tout ce qui le retenait dans la capitale pour chercher une dernière fois, sous des cieus trop vantés, une guérison désormais difficile. Transporté sur les rives de l'Arno et de la mer de Toscane (2), qui passent pour toujours attiédies par une molle haleine de printemps, il n'y trouva néanmoins qu'une amélioration trompeuse. L'hiver fut exceptionnellement long et cruel : mais en vain le corp-s était accablé par les progrès du mal ; son esprit gardait toute son ardeur, toute sa vivacité. Si, à Pise, les intempéries de la saison le privent du plasir
(i) T. XT, p. 5i5.
(2) Rien de plus charmant que la verve avec laquelle Ozanarrv, oubliant ses préoccupations et ses fatigues, raconte à ses amis les périp'Mies et les incidents du voyage. (Voir ses deux lettres à Cornu -.^t et à Ampère, T. XI, p. 474 et 481.)
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d'errer en méditant sous les portiques du Campo- Santo, décris par tant d'éminents artistes, il va droit à la bibliothèque, où « une armée de six cent mille volumes, sous le commandement du plus complaisant administrateur », est à sa disposition pour l'instruire des annales ecclésiastiques et municipales de la cité; ou encore il se réfugie dans la cathédrale, érigée, dès le xv^ siècle, avec les dépouilles cortquises par les guerriers pisans sur les infidèles, et ne se lasse pas de contempler cette incomparable construction. « On ne saurait dire, en vérité, si elle s'est élevée de la terre ou si elle y pose seulement, descendue du ciel. Les quatre-vingt-quatre colonnes qui portent ses cinq nefs sont élancées comme les palmiers des jardins éternels. Des anges qu'on croit peints par Ghirlandajo, niais qui vivent assurément, montent et descendent en groupes charmants le long du grand arc qui ouvre le sanctuaire... Quelle majesté impassible, éternelle dans les mosaïques de l'abside, et comment soutenir le regard immobile du Christ assis dans sa gloire? Que de merveilles peintes et sculptées, entassées par trois siècles de foi et de génie autour du tombeau de saint Régnier ! Ah ! que dans ces églises radieuses on s'écrie volontiers : Quant dilccta tabernacnla tua, Domine virtutum ! concupis^ cit et déficit anima mea in atria Domini (i) / »
Au retour des beaux jours, « avec le rayon de soleil qui réveille les fleurs » se réveillèrent ses espérances.
(.i) T. XI, p. 5o7 et 5o3.
Vlais bientôt loute illusion disparut. Il fallut renoncer m voyage de Rome. Et cependant quel n'eût pas !té le bonheur d'Ozanam d'assister une fois de plus lux imposantes cérémonies de la semaine sainte, et de se prosterner de nouveau au tombeau des Apôtres et aux pieds de Pie IX !
Dès que la première aube de mai put faire croire au retour du printemps, les exilés parisiens vinrent s'établir près de Livourne, sur les rochers de San- Jacopo, ayant devant eux « la Méditerranée avec le prestige de ses eaux qui changent à chaque heure, tour à tour étincelantes sous les feux du soleil, chatoyantes et moirées sous un ciel nuageux. » Ravissant séjour, rendu plus doux encore par les délicates attentions d'amis tout dévoués 1
Malgré tout, sur cette terre enchanteresse la pensée d'Ozanam se réfugiait constamment vers la patrie : au mois d'août, sentant sa fin prochaine, il voulut revoir la France. Cette dernière traversée fut heureuse, mais les flots qui le berçaient si doucement le portaient au rivage de la patrie éternelle. C'est à Marseille, qu'il s'endormit dans le Seigneur, le 8 septembre 1 853, plein d'œuvres et de vertus. La religion, qui avait soutenu et ennobli sa vie, embellit et consola sa mort ! sa fin, d'une sérénité sans égale, fut empreinte de la paix et de la majesté que donne aux derniers moments du chrétien la perspective de plus en plus rapprochée des choses célestes. Ce calme l'accompagna jusqu'à l'heure suprême : il n'était interrompu que par les effusions de sa piété. Le prêtre qui l'assistait
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l'ayant exhorté à se jeter avec confiance dans les bras de Dieu, il s'écria : « Oh ! pourquoi craindrais-je Dieu ? je l'aime tant ! » De telles morts expliquent et commentent merveilleusement ce pieux souhait de nos saints livres : Moriatur anima mea morte jiistorum.
Ce n'est pas ici le lieu de citer l'admirable testament qu'il avait rédigé en entier de sa main quelques semaines auparavant (1). S'il emportait un regret dans la tombe, ce n'est pas celui des jouissances ou des honneurs de la terre : comme le soldat frappé sur le champ de bataille, il ne songeait qu'à la cause qu'il eût voulu servir encore, quoique pour elle il se fût déjà dévoué jusqu'à épuiser ses forces et sacrifier sa vie.
Lyon avait réclamé avec instance ses précieux restes ; mais Paris, le théâtre de ses succès littéraires et de ses créations charitables, avait des droits évidents à les posséder (2). Ses funérailles à Saint-Sulpice eurent lieu le 24 septembre au milieu d'un concours exceptionnel : catholiques et universitaires, deux mondes divers, naguère encore opposés, étaient réunis autour de son cercueil. Malgré la dispersion des vacances, presque tous ses collègues, età leur tête le doyen M. Le Clerc, M. Patin, M. Egger, M. Wallon, étaient là avec leurs insignes et leurs costumes, etauprès d'eux
(i) Le lecteur en trouvera plus loin quelques extraits dans le dernier chapitre de cette étude.
(2) Les Lyonnais n'ont point e'té indifTérents ni ingrats. Sans parler ni de la rue qui a reçu et porte encore le nom d'Ozanam, ni de son buste en marbre qui de'core la salle des séances de l'Académie, c'est grâce à une souscription ouverte à Lyon qu'a été publiée la précieuse collection de ses Œuvres complètes.
DE FRliDKR.C OZ.\N uM St
d'innombrables amis, appartenant à tous les rangs, à toutes les conditions sociales. Sur les traits de tous, dit un ;émoin oculaire, se lisaient une sympathie affectueuse, ane tristesse profonde, un recueillement digne de celui qui l'inspirait. Plus d'une fois Ozanam avait exprimé 'e de'sir de reposer en terre bénie, à l'ombre du sanctuaire ; son vœu devait être exaucé. Quelques mois plus tard, la bienveillante intervention du ministre de l'instruction publique d'alors, M. Fortoul, son ancien camarade, permit qu'on élevât son tombeau dans la crypte de l'église des Carmes, à l'ombre de laquelle a grandi, depuis 1876, l'Institut catholique de Paris (i).
(i) La chapelle souterraine où son corps est enseveli est dédiée « à Jésus-Christ, vainqueur de la mort, et à la Vierge Marie, sa mère ». Par les soins du P. Lacordaire, qui, dit-on, faisait de cette chapelle le témoin préféré de ses mortifications, le verset suivant de saint Luc se détache en grandes lettres noires sur la blancheur de la paroi : « Pourquoi cherchezvous parmi les morts celui qui est vivant? » Près de l'autel, sur une plaque de marbre ornée de pieux attributs renouvelés des murs des catacombes, on lit cette épitaphe latine :
OZANAM. PIENTISSIMUS. ADSERTOR. VERI. TOTIUS. CARITATIS.