DICTORUM.SCRIPTORUM.ET.VIT^.ELOQUENTIA.ANIMOS.JUVENTUTIS
AD. FIDEM. REVOCAVIT.
Ne soyons pas surpris que Fréde'rîc Ozanam, quoique mort si "jeune, ait laissé une mémoire honorée, à laquelle tous sans distinction, amis et adversaire? (car comment eût-il pu avoir un seul ennemi?) se plu rent également à rendre hommage. A peine avait-il pu goûter le premier enivrement de la renommée, et cependant, si l'on en croit ses contemporains, il y eut peu d'hommes de son temps, peut-être aucun, dont la mort ait excité de toute part une explosion aussi vive de regrets publics. M. Renan, déjà alors séparé de l'Eglise, ne peut s'empêcher de s'écrier : « Ozanam! Ah ! que nous l'aimions ! quelle belle âme ! » L'Université de France, par la bouche de M. Le Clerc, do3'^en de la Faculté des lettres de Paris, lui adresse les plus touchants adieux, et rend à sa piété, à sa foi exemplaire le témoignage le plus complet qu'il eût pu souhaiter; qu'on en juge par ce simple extrait :
« Et, maintenant, il ne nous reste d'autre consolation que de croire l'entendre, du fond de cette tombe, nous dire avec le poète : « Ne pleurez pas; la mort, « c'est l'immortalité qui commence, et quand j'ai paru « fermer les yeux, je les ouvrais à la lumière éter- « nclle. )) Pour distraire notre douleur, nous pouvons nous dire aussi qu'il y avait dans cette destinée, sitôt brisée, quelques-unes des joies les plus pures qu'il soit donné à l'homme d'espérer : une éducation saine et généreuse, un cœur formé à tout ce qu'il y a de grand et de bon, des amitiés fidèles, les douces affections de la famille, 1-es nobles triomphes de la pensée et de la parole, peut-être un jour la gloire.
iMais ce n'est pas ici, c'est plus haut qu'il avait placé son espoir et qu'il trouvera sa récompense (i). j)
Enfin, le P. Lacordaire fut l'interprète de tous les catholiques, lorsqu'il composa, comme un dernier tribut d'affection à celui dont il avait été l'ami, cette biographie admirable, j'allais dire cette oraison funèbre, qu'on pourrait presque appeler le chef-d'œuvre littéraire de celui qui a laisse tant de pages ineffaçables.
1.6 couronnement manque à l'œuvre d'Ozanam ; néanmoins, à la distance t\i nous sommes de sa vie, on peut affirmer que l'histoire des lettres au xix^ siècle recueillera son nom, et ce ne sera pas parmi les moins célèbres. Il y a eu des vies plus éclatantes, pas de plus pures et de mieux remplies ; on peut citer des vertus et une charité plus héroïques, mais non une bonté plus constante et plus accessible, ni une piété plus ardente et plus douce, ni une générosité plus active et plus intelligente. De pareils hommes, on l'a dit avec raison, nous consolent d'être de ce monde et de ce siècle ; ils réhabilitent la nature humaine en nous la montrant dans ce qu'elle a de plus exquis et de plus idéal.
(i| Ace discours qui fut publié in extenso dùnsle Journal général de l'instruction publique, il faut ajouter les deux notices qui parurent peu après dans le même journal, sous la plume de deux universitaires, l'un, M. Bore, inspecteur d'Académie, l'aucre, M. Rendu, l'un des amis et des correspondants d'Oza- Qam.
e8 LA VIE ET LES ŒUVRES
Parmi les combattants des nobles causes, il en esqui s'éteignent, chargés d'années, après la carrière parcourue et remplie, ou qui sont emportés au miliei même de la lutte. D'autres, et plus nombreux, meurent à la fleur de l'âge : on leur rêvait tout un avenir, et soudain ils disparaissent (i). Comme Balmès, comme Donoso Cortès (2), Ozanam a été enlevé au midi de l'été et de la journée, dans le feu des travaux poursuivis par une haute et féconde intelligence, dans toute l'expansion d'un talent qui grandissait chaque jour. En songeant aux épreuves de l'heure présente, un découragement invincible est le premier sentiment qu'on éprouve devant ces figures qu'entoure une re-
{i) Ozanam lui-même a pris soin de nous instruire des sentiments que devait éveiller en nous sa fin prématurée, lorsqu'il terminait son éloge d'Ampère par ces pieux avertissements :
« C'est un mot qui n'a jamais été chrétien, ni vrai de personne, mais qui l'est moins encore de l'homme que nous regrettons, ce mot impitoyable prononcé sur toutes les tombes : // n'est plus. Nous dirons au contraire : Il nous a quittés, mais nous ne l'avons pas perdu. 11 n'est pas perdu pour la science, cet infatigable ouvrier, car son oeuvre est là, scellée de son nom pour l'avenir... Il n'est pas perdu pour l'amitié, qui lui était si tendrement attachée : le tombeau d'un chrétien est comme ces pierres de commémoration que les patriarches élevaient au bord de la route, au lieu où ils se séparaient pour un peu de temps ; la séparation sera courte et le rendez-vous éternel. Il n'est pas perdu surtout pour l'Eglise, qui le comptait parmi ses illustrations : l'Eglise est une société qui ne se dissout pas par la mort ; elle a une loi qui unit les âmes arrivées les premières au repos avec celles qui restent encore dans la lutte; elle n'a sur la terre qu'un vestibule, où elle se tient pour appeler les générations qui passent. C'est dans l'éternité qu'elle a son sanctuaire, où elle rassemble peu à peu tout ce qu'elle a recueilli ici-bas de plus grand, de plus pur et de meilleur. » (T. VIII, p. 83.)
(2) Mort à Paris à l'âge de 44 ans, dans cette même année i853.
nommée arrêtée dans son cours, et à qui le temps jalouj n'a pas permis, en quelque sorte, de se compléter. Mais les vues de Dieu ne sont pas nécessairement les nôtres. Au reste, si l'on considère la constance des effcrts, la continuité du succès, l'autorité des exemples et la valeur des ouvrages que Frédéric Ozanam lègue à la postérité, on peut dire qu'il avait déjà fourni une longue et utile carrière, et mérité de la part du souverain juge la récompense promise au serviteur fidèle : Coiisummatiis in brcvi explevit tempora milta^ placita enim erat Deo anima illiiis.
CHAPÏTRfc DEUXIÈME