LE SAVANT ET L'ÉRUDIT
Rôle prépondérant de la critique au xix' siècle. — Oxanam compârl 4 Guizof, à Fauriel, à J.-J. Ampère : il sera l'annaliste de la Cité de Dieu, l'historien des sentiments et des convictions. — Etendue des recherches d'O.vanam, sincérité de son témoignage, sûreté de son jugement. — I^es origines de l'Europe chrétienne : rudes vertus des Germains, prestige et grandeur de Rome, luttes et triomphes de l'Eglise. — Rôle bienfaisant et civilisateur des monastères. — La légende : lumières qu'elle jette sur l'histoire. — A l'heure des invasions l'Eglise conserve les institutions sociales, les sciences, la poésie et les arts, — Rôle glorieuxde Charlemagne. — Saint François d'Assise : merveilles opérées par sa charité. — Poésies de son disciple Jacopone de Todi. — Dante : sa yie errante ; sources où a puisé son génie : ce poète par excellence du moyen âge n'en appartient pas moins à l'humanité.
|N âge d'histoire et de critique, voilà sans doute à quels traits se reconnaîtra notre époque dans les annales de la litte'rature. 'Ce sont comme deux muses sévères, au service desquelles nombre d'écrivains éminents ont mis un infatigable esprit de recherche en mcme temps qu'un grand talent d'exposition. Les œuvres d'invention se font rares ; elles ont cédé la place à ces compositions magistrales qui portent la lumière sur les périodes les plus ignorées ou même SUT celles que l'on croyait le mieux connaître. Ou*
de préjugés confondus ! que d'erreurs redressées 1 que d'incertitudes précisées! Les générations contemporaines ont entrepris de comprendre ce qu'elles s'étaient jusque-là bornées à admettre, et de cette pensée féconde est sortie toute une transformation de l'histoire.
Les uns se sont rendus célèbres en explorant les annales lointaines de l'Orient, de la Grèce et de Rome; les autres ont ressuscité les aspects successifs de notre vie nationale, ou creusé les grands systèmes philosophiques qui ont prévalu tour à tour au sein de l'humanité. Quant à Frédéric Ozanam, son nom rappelle, avant tout, un studieux et patient investi" gateur du moyen âge, et du moyen âge étudié de préférence à son berceau.
C'est, en effet, l'honneur de notre siècle, d'avoir rompu avec l'autorité parfois suspecte des traditions, et d'être remonté en tout jusqu'à la source. La tâche est rude, elle met à l'épreuve les résolutions les plus fermes, elle est ingrate. Ces questions d'origine sont volontiers enveloppées de ténèbres ; on est découragé et par l'insuffisance des documents et par la stérilité au moins apparente des résultats. De toutes parts l'œil n'aperçoit que décombres éclairés d'un jour douteux. Il faut une curiosité et une ardeur peu communes pour s'acharner à arracher à ces siècles obscurs ce qu'ils cachent d'instructif, pour s'enfermer dans ces époques préliminaires d'élaboration, de préparation, d'incubation, si j'ose le dire, où les débris du passé, qui sont en même temps les éléments de l'ave*
nir, fermentent, se confondent, s'amalgament de mille manières. Les poètes n'ont jamais fait défaut pour chanter les vertes forêts, les moissons fécondes et les guérets dor^s. Seul, le naturaliste a la patience de suivre pas à pas la lente germination qui du grain de blé ou du gland jeté en terre et condamné à mourir tire un épi ou un chêne plein de sève et de vie.
Cette évolution intellectuelle ne date pas d'hier, Ozanam ne l'a pas créée; mais il y a pris sa part, et une part honorable. Elle est en germe dans quelques belles pages des Martyrs^ et l'un des plus ardents désirs de Chateaubriand, ramené aux idées religieuses par ses recherches historiques, était que les annales du christianisme pussent, comme tout le reste, se rajeunir et briller d'un plus vif éclat au souffle de la critique moderne. Après lui, Augustin Thierry, dans ses Récits mérovingiens^ donna l'un des premiers exemples de ces travaux où s'allient de la façon la plus heureuse la science qui nourrit l'imagination et l'imagination qui vivifie la science. Dans la sombre période à laquelle il s'est arrêté, que de tableaux saisissants et vraiment dramatiques mis en relief par le coloris et la vivacité de l'expression! Quelques années plus tard, en 1825, un esprit supérieur, mais d'une trempe toute différente, Guizot, déroulait devant l'immense auditoire de la Sorbonne le vaste tableau de la civilisation européenne, résumé dans ses sommités les plus saillantes, puis s'attachait à l'étude spéciale de notre civilisation française. Etat social de la Gaule au v^ siècle, grandeur et vices de l'administration romaine, déca-
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dence de la vie civile au milieu de l'activité étonnante? de la société religieuse, fondation des monastères, (itat des tribus germaines à l'heure des grandes invasions, part de l'élément germanique dans les institutions modernes, caractères dominants de la littérature du vi^ au ix^ siècle, réveil intellectuel provoqué par Charlemagne, progrès de l'autorité pontificale ; — autant de sujets que Guizota traités et qu'Ozanam devait aborder à son tour, le premier en érudit, en politique et en philosophe qui veut ramener ses concitoyens au respect de toutes les supériorités morales, le second en chrétien qui s'applique de préférence à faire connaître et aimer les bienfaits de la religion et les grandeurs de l'Eglise.
Le prédécesseur immédiat d'Ozanam dans sa chaire de la Sorbonne, Fauriel, était l'auteur d'une Histoire de la Gaule méridionale sous les empereurs romaitis ( i). Remonter aux plus lointaines origines de l'italien et de l'espagnol, suivre pas à pas les premières vicissitudes de ces deux langues, telle avait été la préoccupation dominante de l'éminent érudit. De même il s'était flatté de diminuer, tout au moins de limiter les obscurités du texte de Dante par une étude approfondie des documents contemporains, des institutions de Florence, et de la destinée même du poète dont il a rédigé la biographicc
(i) A cet ouvrage, publié en i836, se relie naturellement VHisloire de la Gaule sous l'administration romaine^ que fit paraître de 1840 à 1842 Ame'de'e Thierry,
J.-J. Ampère s'était réservé V Histoire littéraire de la France au moyen âge comme sujet de ses leçons au Collège de France en 1 836 et iSSy. Littérature politique et scientifique, histoire et poésie, théologie et philosophie, rien n'échappe à ses curieuses investigations. Il analyse les langues, décrit les usages, compare les bardes du Nord aux aèdes des temps homériques, décrit avec une visible satisfaction le réveil des lettres sous Charlemagne, et croit retrouver dans les chants populaires des Grecs les types consacrés de la poésie provençale. On a vu dans le chapitre précédent l'étroite intimité qui l'unissait à Ozanam. « Quand je les lis, disait un de leurs contemporains, je ne suis jamais sûr que la phrase commencée par l'un n'ait pas été achevée par l'autre. » Tous deux ont décrit leurs impressions de voyage avec le même charme ingénieux, mais Ozanam était le premier à reconnaître ce qu'il devait à son modèle: «Vous êtes le maître des voyages lettrés, disait-il à Ampère : vous avez créé ce genre nouveau et tout à vous de littérature, le bourdon sur l'épaule et la plume à la maim »
Mais si nombreux que fussent les devanciers d'Ozanam, et je suis loin de les avoir nommés tous, il reste, pour assurer à ses travaux une originalité véritable, ce trait distinctif : tandis que les autres ont cherché surtout les rapports de la littérature et de la civilisation moderne avec les événements extérieurs et les vicissitudes politiques, Ozanam s'est attaché au monde des âmes, des idées et des convictions. Comme A.mpère le lui disait en souriant : « Je vous ai pris les
lettrés, les hommes d'Etat: mais rassurez-vous, jt vous ai laissé les missionnaires et les saints. »
Ozanam a écrit quelque part : « Il n'y a pas de belle vocation littéraire sans une idée maîtresse qui la décide, qui saisit l'esprit de bonne heure, qui l'enchaîne e4: le discipline, ne l'attachant à la glèbe que pour \s féconder. »
Quelle fut pour lui cette idée maîtresse, cette mis» sion providentielle? Ecoutons sa réponse: je l'emprunte à VAvant'propos qu'il a rédigé lui-même pour le placer en tête de son œuvre :
« Je me propose d'écrire l'histoire littéraire du moyen âge depuis le v* siècle Jusqu'à la fin du xiii^, et jusqu'à Dante, à qui je m'arrête comme au plus digne de représenter cette grande époque. Mais dans l'histoire des lettres j'étudie surtout la civilisation dont elles sont la fleur, et dans la civilisation j'aperçois principalement l'ouvrage du christianisme. Toute la pensée de mon livre est donc de montrer comment le christianisme sut tirer des ruines romaines et des tribus campées sur ces ruines une nouvelle société capable de posséder le vrai, de faire le bien et de trouver le beau.
« En présence d'un dessein si vaste, Je ne me dissimule point mon insuffisance : quand les matériaux sont innombrables, les questions difficiles, la vie courte et les temps pleins d'orage, il faut beaucoup de présomption pour commencer un livre destiné à l'applaudissement des hommes. Mais je ne poursuis
point la gloire, qui ne se donne qu'au génie ; je remplis un devoir de conscience.... Le concours des circonstances m'a fait e'tudier surtout la religion, le droit et les lettres, c'est-à-dire les trois choses les plus nécessaires à mon dessein. J'ai visité les lieux qui pouvaient m'instruire, depuis les catacombes de Rome où j'ai vu le berceau tout sanglant de la civilisation chrétienne, jusqu'à ces basiliques superbes par lesquelles elle prit possession de la Normandie, de la Flandre et des bords du Rhin. » Et faisant allusion aux conditions nouvelles créées à l'apologétique religieuse, il ajoutait : « Pendant que les catholiques s'arrêtaient à la défense de la doctrine, les incroyants s'emparaient de l'histoire. Ils mettaient la main sur le moyen âge, ils jugeaient l'Eglise quelquefois avec inimitié, quelquefois avec les respects dus à une grande ruine, souvent avec une légèreté qu'ils n'auraient pas portée dans les sujets profanes. Il faut reconquérir ce domaine qui est à nous, puisque nous le trouvons défriché de la main de nos moines, de nos bénédictins, de nos bollandistes (i). »
Ainsi, la justification du christianisme par l'histoire, et par l'histoire des premiers siècles du moyen âge, telle fut la préoccupation supérieure d'Ozanam, telle fut l'âme de sa vie. Sur ce terrain, que n'avaient pas fait les encyclopédistes et leurs disciples pour obscurcirla vérité? Ici elle avait été violemment supprimée, là audacieusement défigurée : il fallait la rétablir dans
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tout son éclat, et fermer à tout jamais â la fausse science les issues par où elle avait accrédité ses coupables hypothèses. Aujourd'hui, disons-le bien haut, la calomnie a fait son temps: grâceàHerderetà Janssen, à Gorini et à Balmès, l'histoire est devenue infiniment plus chrétienne ; nos adversaires désespérant désormais de la travestir, sont réduits à l'ignorer. Ainsi s'est vérifiée cette belle parole de Montalembert : « Les historiens de l'Eglise ont le droit de se confier à la tardive mais immortelle justice de l'avenir. Ils savent que souvent, après de longues ténèbres, la vérité trouve des issues secrètes, des lueurs imprévues, de merveilleux épanouissements que nulle conjuration humaine ne peut arrêter. »
Ozanam a combattu au premier rang dans cette croisade contre l'erreur. Guizot lui avait appris que de nos jours les faits sont, dans l'ordre intellectuel, la puissance en crédit, et saint Augustin qu'il n'y a rien de plus noble ni de plus touchant, pour le genre humain, que d'être le prix du combat incessant entre Terreur et la vérité. En face de l'empire romain qui s'écroulait de toutes parts, l'évêque d'Hippone, jetant un regard prophétique sur l'avenir, avait salué à l'avance la société chrétienne, « cette cité meilleure qui a pour roi la vérité, pour loi la charité, pour durée l'éternité ».
C'est cette société des âmes, c'est cette cité de Dieu dont Ozanam s'est fait l'annaliste, dans une période confuse où l'on rencontre des scènes sanglantes et des vertus prodigieuses, des royaumes qui s'écrou-
DE FREDERIC OZANAM «, j
lent et une unité qui se fonde, mixte confuseqiie tam vivtiites sanctoriun quam stragesgentiiim, selon l'énergique expression de Grégoire de Tours. Au moment où une science orgueilleuse se flattait de sonner les funérailles du christianisme, Ozanarn entreprit « d'en montrer le bienfait dans les siècles mêmes dont on lui impute les malheurs ». Son œuvre peut être comparée à un second Génie du christianisme, moins poétique sans doute, mais aussi plus scientifique que le premier et mieux approprié aux exigences de l'esprit moderne. C'est qu'en effet toute cette histoire littéraire et sociale des temps barbares, esquissée d'une main à la fois si habile et si sûre, n'a qu'un but : mettre en lumière la longue et laborieuse éducation dont l'Europe est redevable au catholicisme.
C'est ainsi qu'Ozanam réalisait à l'avance le beau programme de Léon XIII, assignant aux études historiques pour objet la défense de l'Eglise, et pour mot d'ordre la vérité. Quelle étendue de recherches, quelle connaissance prodigieuse de toutes choses chez cet homme assez maître de son sujet, assez initié aux ressorts secrets des événements, pour démêler tant d'allusions en apparence impénétrables, contenues dans les écrits de ces temps à demi barbares ! Q}^q\ vif et profond sentiment de ce qu'était alors l'Occident dans ces pages où revit tour à tour l'Allemagne des Niebe Uingen^ l'Italie du xii^ siècle^I'Espagne croisée contre les Maures ! Ces contrées historiques, écrivait Ozaûam, ne seraient à mes yeux que de lamentables
cimetières, si en les visitant je ne ressuscitais pas les géne'rations qui les ont peuple'es. Mais pour aimer à prendre toutes les sûretés et à mettre en jeu tous les dons de l'érudition, il n'en répudie pas moins hautement toutes ses témérités, et telle page de ses savants mémoires (i) renferme une condamnation aussi incisive qu'éloquente des accès de septicisme auxquels nous a habitués en ce siècle la science germanique.
Enfin, dernier trait sur lequel Je crois devoir msister, quel'respect pour la vérité, là même où la vérité s'accorde le moins avec l'admiration qu'il professe et les S3mipathies qu'il avoue ! Il sait que des dénégations inutiles ou maladroites retardent plutôt qu'elles ne hâtent son triomphe. « La gloire de Dieu fut-elle jamais intéressée à cacher les fautes des justes? Les incroyants peuvent s'en réjouir, les faibles s'en étonner. Les esprits fermes dans la foi en prennent sujet d'admirer la supériorité du christianisme, qui jamais n'imagina ses saints comme les stoïciens voulurent
(i) Voir notamment T. VIII, p. igg. — Ozanam ne se trompe pas en affirmant que les paradoxes de Niebuhr ont préparé les scandales de Strauss : « Il n'est pas aujourd'hui de lauréat dans les universités allemandes qui, au lendemain de ses thèses, se réveillant docteur, ne songe à se faire place dans le monde lettré par la témérité d'un nouveau doute. Il cherche quelqu'une de ces figures devant lesquelles se soit longtemps inclinée l'admiration des hommes : il n'aura pas de paix qu'il n'ait brisé l'idole, à peu près comme ces enfants dont les bandes malfaisantes errent autour de nos cathédrales et qui, à coups de pierres, s'exercent à mutiler les statues des pontifes et des rois. — C'est un triste jeu que de démolir les vieilles gloires. »
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leurs sages, comme des hommes impassibles, sans passions et sans faiblesses : il les conçoit tels que la nature les a faits, passionnés, faillibles, mais capables d'effacer par un jour de repentir plusieurs années d'erreurs (i) ». Avant Fra Jacopone et Dante, saint Thomas de Cantorbéry et saint Bernard avaient repris en termes douloureux et sévères les abus qui se glissaient jusque dans les rangs les plus élevés du clergé : à la suite des plus illustres apologistes, Ozanam nous fait entendre leurs plaintes et ne nous cache pas les motifs de leur indignation. Mais sa foi en sera-t-elle ébranlée? écoutez-le plutôt: « Il n'y a peut-être point de spectacle plus rassurant pour les destinées futures de l'Eglise que celui de ses épreuves passées. Quelle merveille que l'Evangile ait été livré entre des mains rapaces sans qu'il en ait été déchiré une page ! que la parole divine ne se soit point altérée en se transmettant par des bouches impures ! que tant de séductions n'aient jamais pu faire rendre un oracle menteur, et que l'autel, miné dans ses fondements, soit resté debout, soutenu par une invisible main (2) ! »
(2) T. VII, p. 521, note. — Ces lignes me rappellent une des plus belles leçons qu'ait faites Mgr Perraud dans sa chaire de la Sorbonne. « L'Eglise, disait-il, n'a besoin que de la ve'ritépour être connue et poir être louée. Les mensonges intéressés de l'esprit de parti, si jamais ils parvenaient à se glisser dans son histoire, la feraient déchoir du rang supérieur qu'elle occupe et d'où elle peut dire, comme Dieu lui-même, aux apologistes imprudents qui s'imaginent servir sa cause en pliant les faits et les témoignages à leurs mesquines conceptions : En quoi Dieu
Ce n'est pas sans quelque prédilection, il l'avoue luîmême, qu'il s'était renfermé dans ce moyen âge parfois si décrié, dont il se plaisait, en apportant à sa tâche une sorte d'ingénieuse tendresse, à recueillir et à deviner les premiers bégaiements. Avecquelle infatigable ardeur il s'engage dans les sentiers les moins explorés de la critique, de la littérature et de l'histoire ! Sans doute, ce sont presque des âges perdus à retrouver, ce sont des mœurs et des figures disparues à ressusciter; mais il suffit d'avoir lu quelques pages d'Ozanam pour savoir à quel degré il possédait ce double talent.
Nos sociétés modernes lui apparaissaient, après l'immense naufrage de la domination romaine, comme autant d'îlots sortant peu à peu des flots et qu'il voyait se défricher, s'animer et s'embellir graduellement au souffle régénérateurde l'Evangile. Troischoses l'avaient séduit dans cette période obscure des annales européennes : c'était le germanisme avec ses vertus un peu sauvages, avec la libre organisation de ses tribus; c'était le génie de Rome, ses lois et ses tribunaux, ses écoles et ses poètes, sa civilisation en un mot, imposante Jusque dans son extrême décadence; c'étaient enfin et surtout les triomphes de l'Eglise, qui par ses
et moi avons-nous besoin de vos nîensonges? Numquid Deus indiget mendacio vestro} (Job, xiii, 7). Que ceux qui aspirent à l'honneur de raconter ses annales purifient d'abord leurs lèvres par le charbon ardent 1 Qu'ils parlent alors ! que, suivant un beau mot de l'éloquent historien des Moines d'Occident, ils sachent ne dissimuler aucune tache pour avoir le droit de ne voiler aucune gloire, et l'histoire toute seule sera la plus magnifique et la plus concluante de'monstration de la vérité et de la divinité du christianisme. »
DE FRÉDÉRIC OZANAM lOi
évêoues et ses missionnaires, saint Rémi, saint Patrice, saint Augustin de Cantorbéry, saint Colomban, saint Boniface, û-;;vait initier nos ancêtres, encore à demi barbares, à toutes les promesses et à tous les bienfaits de la civilisation.
Inutile de rappeler ici comment les Romains conquirent le monde, et comment, au lendemain de leurs étonnantes victoires, ils surent organiser leurs conquêtes; inutile e'galement de discuter la légitimité de cette domination, ou la moralité des procédés mis en œuvre, tantôt pour diviser, tantôt pour anéantir leurs adversaires. Si, comme l'a dit Bossuet avec sa concision éloquente, l'ambition ne permettait pas à la justice de régner dans leurs conseils, une administration éclairée, protectrice habituelle de l'agriculture, du commerce, même des sciences et des arts, conciliait aux vainqueurs l'obéissance et parfois jusqu'aux sympathies des vaincus : c'est ce qui leur a valu pendant quatre siècles l'empire le plus florissant, le mieux établi aussi bien que le plus étendu qui fut jamais. Sous la plume des historiens de l'ère impériale, ces grands mots, «la majesté romaine », « la paix romaine, » sont autre chose et mieux que des expressions sonores ; elles traduisent fidèlement le spectacle qu'ils avaient sous les yeux. En veut-on le commentaire sorti de la plume d'un érudit chrétien ? Le voici :
« Quand la Providence prend à son service des ouvriers comme les Romains, assurément elle ne se propose rien de médiocre. Quand elle permet qu'un
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pays soit labouré pendant plus de trois cents ans pal les guerres les plus terribles, c'est qu'elle se re'servi. de semer dans le sillon. Au moment où Drusus jetait des ponts sur le Rhin et perçait des routes à travers la Forêt-Noire, il e'tait temps de se hâter; car dix ans après devait naître, dans une bourgade de la Judée, Celui dont les disciples passeraient par ces chemins pour achever la défaite de la barbarie. Ce n'était pas trop des bras des légions pour élever ces villes superbes de Mayence, de Cologne et de Trêves, et tant d'autres qui devaient résister au fer et au feu des Vandales et abriter dans ces régions les premiers développetnents de la société chrétienne (i). » Et ailleurs :
« Les Romains donnaient à leurs ennemis le spectacle de l'intelligence disposant des plus grandes forces qui furent jamais ; le spectacle de l'ordre, des lois, des arts qui assurent la supériorité des nations civilisées. Ils réveillaient chez les barbares ces premiers sentiments d'admiration et de curiosité par où commence l'éducation des peuples comme celle des hommes (2). »
Un jour vint où ce grand empire dépeuplé, affaibli, dut renoncer à se défendre -, même alors on peut lui appliquer le mot fameux de Lucain : Stat magni «0minis umbra^ car il frappe de respect les peuples lïiêmes dont il est impuissant à arrêterl'invasion. Une autre majesté, plus sainte et plus vénérable, s'élève à
(i) Œuvres complètes, T. III, p. 432.
(2) T. III, p. 324.
côté et à la place de celle qui s'efface : Alaric trembb devanr le pape saint Innocent, le farouche Attila s'adoucit en face de saint Le'on. Ces barbares ont comme une superstition pour cette puissance que les de'crets du Ciel livrent entre leurs mains; on les voit recueillir avec une incroyable sollicitude les exemples et les traditions des maîtres du monde dont ils se portaient les he'ritiers. La qualité de patrice, acceptée par Clovis, lui confère aux yeux de ses sujets une sorte de consulat perpétuel, ou plutôt une délégation de l'autorité proconsulaire des anciens empereurs. La cour de Théodoric n'a presque rien à envier à celle de Théodose.
Les lois romaines, déclarées saintes et vénérables par les canons de l'Eglise, survivent à la chute de l'empire au profit duquel elles avaient été promulguées. Mais avant de juger en historien leur influence séculaire, Ozanam les analyse et les commente en jurisconsulte, et, à la sûreté des conclusions, à la précision des détails, le professeur de droit se trahit sous la brillante exposition de l'écrivain.
Enfin, que dire de la langue ? La phrase célèbre d'Horace se vérifie ici en tout point de Rome : Roma capta fcros victores cepit. A la cour des rois goths, dans le palais de Clovis et de Charlemagne, le latin règne et s'impose. On a reproché au christianisme d'avoir llétri ces générations neuves en les mettant au service d'une civilisation vieillie : « Nous ne nous repentons point, réplique Ozanam, de cette seconde et laborieuse éducation de nos aïeux, ni des siècles
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qu'ils passèrent à lire en latin, à versifier en latin, à chanteren latin leurs exploits. L'empreinte latine était encore comme le sceau et le gage de l'empire du monde (i). »
Tournons-nous maintenant avec Ozanam du côté des envahisseurs : le spectacle n'est-il pas fait pour terrifier? Certes, si Platon, dans l'Athènes de Periclès, a pu s'étonner qu'exposées à tant de causes de ruine, les sociétés humaines soient si stables de leur nature, ici pareil étonnement touche à son comble. Lorsque Genséric et ses Vandales, lorsque Attila et ses Huns, lorsque Odoacre et ses Hérules se répandaient comme un torrent dévastateur sur l'empiie ouvert de toutes parts, comment la situation n'eûtelle pas paru désespérée? Excusons les historiens profanes de ce temps, alors que les nuages étaient si sombres, d'avoir cru non à une tempête passagère, mais à la nuit éternelle.
C'était l'heure du châtiment et de l'expiation. La corruption romaine avait dépassé toute mesure : il fallait, dit Ampère, que le torrent barbare vînt balayer tant d'immondices et laver tant de souillures. Sans
(i) T. IV, p. Ô02. Un des chapitres les plus inte'ressants de l'œuvre d'Ozanam est intitulé : Comment la langue latine devint chrétienne. Dans ce latin d'Eglise, dont on ne remarque pas assez la naïveté et la grâce, et qui, plus encore que la langue morte de Cicéron et de Sénèque, donna ses grandes qualités à nos langues modernes, on retrouve quelque chose et de la richesse de la métaphysique grecque et de la hardiesse du symbolisme oriental.
doute, les Germains avaient certaines vertus que depuis longtemps Rome avait désapprises : la pauvreté, à laquelle un poète romain avait donné ce magnifique éloge : Fecunda virorum paupertas ; le sentiment de l'honneur, ce puissant ressort des nobles instincts ; la fidélité, c'est-à-dire le besoin de croire et de se dévouer. « Là même cependant on voit prévaloir, malgré les protestations de la conscience, cette ivresse des sens, ce culte de la chair et du sang, qui est le vice originel de tout paganisme, et malgré l'effort des institutions, cette passion de désordre qui fait le fond de la barbarie... Livrés à tous les débordements d'une vie errante, à toutes les fureurs d'une guerre presque perpétuelle, s'ils étaient pauvres, ils n'en convoitaient que plus l'or et les terres des nations riches; ils portaient le sentiment de l'indépendance jusqu'à l'horreur du devoir; et quand ils se dévouaient à un chef, c'était pour satisfaire, sous sa conduite, ce besoin qui les dévorait de combattre et de renverser... En un mot, il n'y a pas de beautés, comme il n'y a pas de vérités et de justices que ces esprits grossiers n'aient entrevues et qu'ils n'aient aimées; et il n'y a pas d'horreurs comme il n'y a pas de faussetés qu'on ne voie parmi eux, où l'on ne sente je ne sais quelle haine de l'ordre, je ne sais quel effroyable amour des ténèbres, du mal et de la destruction (i). » Ne l'oublions pas ; tandis que la Gaule était déjà à
ti) T. IV, p. 3o-, et T. III, p, 291.
demi policée quand l'épée de Ce'sar en fit une province de Rome, le Germain, sans autre culture intellectuelle que quelques traditions grossières, sans autre poésie que des chants guerriers d'une harmonie sauvage, continuait à chasser l'ours et l'aurochs dans ses solitudes brumeuses. Mais c'est là précisément ce qui enfle d'orgueil certains crudits allemands. Nos ancêtres, s'écrient-ils, n'ont pas goûté de l'éducation grécolatine : ils sont restés eux-mêmes, avec la vigueur native, avec les qualités héréditaires de leur race, vierge de toute influence, comme de toute domination venue du dehors. Assez riches de leur propre fonds ils n'avaient que faire des présents de l'étranger.
Mais consultons la réalité en bannissant toute imagination; combien nous sommes loin de cette Atlantide fortunée que l'école teutonique a rencontrée dans les forêts de l'antique Germanie, où, dit-elle, les chênes, comme à Dodone, eussent fini par rendre des oracles ! Cette civilisation autochthone, à laquelle le christianisme, si nous en croyons cette école, aurait donné le coup de grâce, Ozanam la conteste, parce qu'il ne l'aperçoit nulle part ; et si vous lui demandez quel intérêt particulier s'attache pour lui à ses Études germaniques^ il vous répond : elles m'ont prouvé que l'Allemagne est redevable de son génie et de sa grandeur à l'éducation chrétienne qui lui fut donnée.
Cependant ces barbares ont-ils tout brisé, rien fondé ? Non sans doute : ils n'ont pas été seulement le marteau qui broie , ils ont été aussi la bêche qui remue .la terre et la féconde, la herse qui l'écrase et fait ger-
mer les moissons. Ozanam, comme l'avait fait avant lui Mignet, comme devaient le faire après lui Gelfroy et Fustel de Coulanges, a suivi pas à pas, avec un attachement opiniâtre et une patience infatigable, les destinées des peuples germaniques, depuis les premières tentatives de conquête par les aigles romaines jusqu'au jour où le Saint-Empire essaya de re'aliser dans l'ordre politique l'unité religieuse et morale, fruit de la chrétienté.
Ce fut par une admirable disposition de la Providence que la diffusion de l'Evangile et la prise de possession du monde occidental parle christianisme devancèrent l'heure où le colosse romain al 'ait tomber en débris. Les barbares peuvent venir : l'Eglise est prête à les recevoir, les évêques sont là, comme « pour relever de la garde de l'empire les légions fatiguées w. Ils tiennent, en pleine tempête, le gouvernail des cités ; leur pouvoir seul demeure debout au milieu de tout le reste en déroute, et grandit en raison même des périls de la société dont ils étaient les sauv^^urs. Saint Rémi, saint Eloi, saint Amand, saint Ouen, sont tout à la fois les apôtres de la bonne nouvelle et les Richelieu de ces temps barbares ; et nul ne peut dire ce qui serait advenu de l'Europe, si l'invasion n'avait pas trouvé l'empire déjà converti.
Considérez les écrivains chrétiens: leur foi à la Providence n'est jamais plus vive qu'au milieu de tout ce qui pouvait l'ébranler : sur toutes ces ruines ils voient la croix plantée comme un gage d'espérance,
iela leur suffit. Paul Orose remercie le Ciel d'avoir permis les horreurs des invasions, afin que tant de peuples inconnus pussent entrer dans la grande famille chrétienne, et au milieu d'Hipponeassiége'e par les Vandales saint Augustin écrit un de ses plus beaux livres pour proclamer cette vérité consolante : l'homme s'agite et Dieu le mène. « Ces grands écrivains du v^ siècle pouvaient ou prendre parti pour Rome absolument, contre les barbares, ou bien se déclarer pour les barbares sans pitié et sans ménagements pour Rome... Mieux inspirés, ils eurent ce courage que l'on flétrit volontiers du nom d'optimisme quand on ne le partage pas, d'envisager d'un œil ferme et serein des temps difficiles et menaçants; ils eurent la sagesse de distinguer ce qui appartenait encore au passé, au milieu de toutes les destinées si tremblantes de l'avenir (i). »
Et cependant, on ne peut se le dissimuler, l'œuvre des temps apostoliques était à recommencer. « Il fallait, dit excellemment Ozanam, un amour infini des hommes pour ne pas abandonner avec horreur les restes de cet empire romain qui avait fait tant de martyrs, et pour ne pas désespérer de ces conquérants du nord qui avaient fait tant de ruines. » Eclairer des peuples qui n'avaient jamais eu ni de Platon ni d'Aristote, ni de Périclès ni d'Auguste, ni de Cicéron ni de Sénèque, exigeait un long combat, où chaque effort triomphant succombait presque fatalement sous
(l) T. II, p. 220,
un retour offensif de la barbarie. C'est la tâche éternelle du christianisme d'e'tablir et de maintenir sur la terre, en dépit de toutes les passions et de toutes les révoltes humaines, le règne de la justice et de la charité : cette mission bienfaisante se heurtait alors à des obstacles qu'on eût pu croire insurmontables, « Certes ce fut un grand jour que celui où Clovis et ses trois mille Francs sortirent du baptistère de Reims. Cependant ils ne furent point magiquement transformés en d'autres hommes : le fier Sicambre ne renonça ni au meurtre ni au pillage, et laissa après lui deux cents ans de fratricides et de guerres impics. )>
Jusqu'alors l'Eglise avait comparu devant un double tribunal : le premier, celui des philosophes et des sages du paganisme, qu'elle avait confondus par le génie de ses apologistes et de ses docteurs; le second, celui des maîtres du monde qu'elle avait stupéfaits et convertis par la constance de ses martyrs. Ici elle se trouvait en présence d'adversaires nouveaux pour elle, l'ignorance et la rudesse. Usant d'un tempérament admirable, « elle n'exigea point de ces populations encore toutes frémissantes de fureurs et de voluptés tout ce qu'elle devait demander à des temps meilleurs ; sans faire fléchir sa règle, elle mesura ses jugements ». Pour gagner les consciences, elle ménagea les imaginations, purifiant les usages qu'elle n'était pas forcée de proscrire; en même temps elle soumettait les intelligences à une discipline nette et ferme, seule capable de les
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affranchir du séduisant empire du vieux culte naturaliste. C'est par un long et insensible travail, non par une catastrophe éclatante, qu'elle devait procéder à la délivrance du genre humain (i).
Comme l'ancienne, la civilisation nouvelle eut ses camps retranchés : ce furent ses couvents et ses écoles. De quoi Dieu se servit-il pour refaire la conquête de l'univers après que les Césars l'eurent perdu ? Des monastères. Et quel fut le secret de la puissance du monachisme vis-à-vis de la société romaine? « Ce sont trois choses : la pauvreté, au milieu d'une société qni meurt de son opulence ; la chasteté, au milieu d'une société qui expire d'orgie ; l'obéissance, au milieu d'une société qui périt de désordre... Dès le troisième siècle, on avait vu à l'extrémité de l'empire; dans les solitudes de l'Egypte et de la Palestine, le christianisme rassembler ces armées de cénobites destinées à former la réserve de la civilisation. Les âmes généreuses se réfugiaient au désert, et il ne faut pas les accuser d'avoir abandonné la société en péril : en emportant avec eux l'esprit de sacrifice qui la fonde
(i) « Le christianisme mesura les siècles qu'il mit à ses ouvrages sur la dure'e qu'il leur promettait. On ne regardait pas à trois cents ans pour bâtir une cathédrale, et on trouvait des ge'ne'rations d'ouvriers pour poser dans la boue et dan^ la poussière les premières assises, assurées que d'autres suce deraient pour continuer l'édifice jusqu'aux dernières, qui en achèveraient le couronnement et feraient monter la flèche triomphante vers le ciel. L'édifice des libertés publiques voulait plus de temps... Les principes sont patients, parce qu'ils sont éternels. » (T. IV, p. 419.)
DE FRÉDÉRIC OZAN'AM ll3
et la soutient, ces hommes de solitude ont reconstruit la société (i). m
Ce sont les disciples de saint Antoine et de saint Basile, de saint Martin et de saint Benoît qui, au moment où l'invasion se déchaînait sur l'Occident, non contents de reprendre pied à pied le terrain conquis, ont poussé jusqu'aux derniers rivages du Nord leurs lignes victorieuses. Au temps où la science et la piété menaçaient à la fois de s'éteindre, on les vit parcourii en tous sens l'Europe pour rallumer ce double flambeau. L'intelligence s'illuminait à la lumière des méditations les plus hautes, en même temps que la volonté se trempait dans la pratique de la chasteté et des austérités de la pénitence.
Ozanam a raconté avec une prédilection visible les vies et les œuvres de ces moines illustres, de ces grands serviteurs du catholicisme au v^ et au vi^ siècle, préludant ainsi à ce livre immortel qui attestera devant toutes les générations la foi de son auteur : je veux parler de l'Histoire des moines d'Occident. Pendant que l'épée des barbares démembrait pièce à pièce l'empire romain, ces Thébaïdes de l'Occident, Marmoutier, Luxeuil, Lérins, Fulda, Saint-Gall, Saint- Maurice, furent autant d'asiles de paix « où s'abritèrent, comme ralc3'on sous une fleur marine, la science, la foi, l'amour du pauvre et du faible, tout ce qui console, enchante et régénère l'humanité. »
J'ajoute que dans la bouche du professeur de la Sorti) T. IV, p. 97.
bonne, ce panégyrique de l'institution monacale e'tait d'autant plus méritoire, qu'à l'heure même où il parlait, cette institution était violemment attaquée, tournée en dérision dans des chaires voisines. Juste récompense de cette fermeté courageuse : il semble que rarement sa parole se soit élevée plus haut. Quel spectacle saisissant que l'apostolat de ces hérauts de la bonne nouvelle qui traversent les fleuves et les montagnes, s'enfoncent dans les forêts et dans les solitudes, partout où il y a des âmes à gagner à Dieu! Quelle admirable réalisation de cette belle parole de nos saints Livres : Qiiam speciosi pedes epangeliiantiiim pacem^ eva7igeli:{antium bona !
On s'explique sans peine que, dans le récit de leurs pacifiques conquêtes, Ozanam, sans manquer à son scrupuleux respect pour la vérité historique, ait déployé toutes les richesses de son merveilleux talent.
Au milieu de cette phalange vaillante apparaît au premier plan une intrépide figure à laquelle un des professeurs les plus estimés de la Sorbonne contemporaine, M. Lavisse, a rendu un jour cet éclatant hommage : « Je doute si dans la foule des princes, des héros, des fondateurs d'empire, des personnages historiques, vingt hommes se rencontrent dont les actions aient été aussi considérables et d'aussi durable conséquence que celles de ce moine. » Il s'agit de saint Boniface, l'apôtre de l'Allemagne, dont l'activité infatigable créa des prodigds. Ozanam n'a pu peindre sans enthousiasme le rôle admirable de ce simple rehgieux qui « consacre une dynastie nouvelle, admo-
neste les monarques adultères, préside des conciles, reconstitue la juridiction épiscopale » et au milieu de tant de travaux, de tant de voyages, trouve encore les loisirs d'enseigner la poe'sie et l'éloquence.
Pour jeter quelques fleurs sur un sol parfois aride, Ozanam ne dédaignait pas d'évoquer en passant quelqu'une de ces charmantes légendes si chères, partant si familières aux premiers siècles du moyen âge. Qui serait assez sévère pour lui en faire un reproche? La légende, c'est la poésie du souvenir; c'est l'histoire idéalisée par l'miagination des foules; ce sont les récits traditionnels transmis d'âge en âge, de génération en génération, et enrichis de ce merveilleux dans lequel nous apparaissent les époques lointaines. Partout on la retrouve; elle plane sur les tombes des ancêtres, sur les vieilles basiliques, sur les ruines des châteaux, sur les débris du passé. Mais précisément parce que la légende est née au jour et a reçu ses premiers développements dans les cloîtres, on ne sera pas surpris si les phases de sa destinée ont un lien étroit avec celles de la vie monastique.
Le paganisme avait eu sa mythologie, aussi licencieuse que brillante; le peuple chrétien méritait d'avoir la sienne, qui n'a rien ou presque rien à envier à la première comme attrait et qui lui est bien supérieure comme moralité. Voyez les Actes des Martyrs dans leur rédaction première : quelle brièveté, quelle simplicité ! Plus tard l'esprit de foi et une vénération bien naturelle brodent maint détail édifiant sur le fond
Il6 LA VIE ET LES ŒUVRES
ancien, jugé trop uniforme. Mais voici apparaître les grands ce'nobites, les cvêques célèbres, les héroïques et infatigables missionnaires des premiers siècles : ils renouvellent les merveilles d'Orphée et d'Amphion, avec cette différence que ce ne sont pas les chênes de la forêt ou les lions du désert, mais bien les hommes les plus rebelles à tout frein qu'ils amènent à dépouiller leurs instincts sauvages; c'est à des cœurs altérés par la vengeance qu'ils prêchent l'oubli des injures et les joies du pardon. Qu'on ne s'étonne pas si la reconnaissance populaire, frappée par de tels prodiges, remanie l'histoire afin de lui donner un tour plus pathétique et plus merveilleux, si une espèce d'auréole poétique se forme autour de ces saints personnages dont on a reçu dans le passé, dont on attend encore dans le présent d'insignes bienfaits. Il n'y a que les grands hommes à qui l'on prête des traits aussi extraordinaires et de pareilles aventures, pleines tantôt d'effroi, tantôt et plus souvent d'une grâce naïve et d'un charme inimitable; il n'y a que les grandes choses qui projettent autour d'elles de telles ombres.
La légende n'est pas la poésie, puisqu'elle n'est pas chantée ; elle n'est pas le roman, parce qu'elle est sincère et croit à ce qu'elle raconte ; elle n'est pas davantage l'histoire, car elle exclut toute critique : tandis que l'une mesure l'infiuence exercée par un homme de génie sur les événements et les institutions de son temps, l'autre suit et décrit le mouvement imprimé par cet homme aux idées et à l'imagination des peuples.
Quand il y a de la poésie dans les faits, n'est-ce pas un trait de fidélité de plus d'en mettre dans le récit ? Non seulement, selon une heureuse expression d'Ozanam, le silence de l'histoire est la liberté de la poésie, mais on peut affirmer sans exagération que la légende est parfois plus instructive ou même plus exacte que l'histoire elle-même, car elle est l'expression fidèle et spontanée du sentiment populaire d'où elle jaillit. Ce sont les fragments authentiques par excellence de ce qu'on pourrait appeler la chronique idéale de l'humanité : souvent même la terre ne lui suffit pas ; lasse de ce que nos yeux peuvent voir, elle pénètre hardiment jusque dans le monde invisible.
C'est donc un dédain fort injuste que celui qu'affectent nos modernes critiques pour les « inventions ridicules» qui eurent si longtemps le don de charmer et de consoler nos pères. Loin de partager ce mépris, Ozanam, pour raconter quelques-unes de ces gracieuses légendes, se fit, selon l'expression d'un contemporain, tout peuple et tout cœur (i) : et les applaudissements réitérés de son auditoire montrèrent :ombien ses éloquentes paroles avaient trouvé d'écho.
Nous avons vu de quelles armes s'est servie l'Eglise pour triompher de ces deux adversaires si dissemblables : !j paganisme et la barbarie. Mais comment
(i) Le pieux et savant e'crivain pouvait s'appliquer à la lettre a belle pense'e de Tite Live : Nescio quomoio antiqua scribenti jiUiquus fit animus.
Il8 LA VIE ET LES ŒUVRES
a-t-elle réussi dans une tâche en apparence aussi surhumaine ? C'est qu'Ozanam a mis en pleine lumière dans ses deux ouvrages intitulés : Etudes germaniques^ et la Civilisation chrétienne au v^ siècle.
Certes, si à certains égards ce qu'on a appelé, d'un nom significatif, « l'hellénisme », avait préparé quelques âmes d'élite à recevoir l'Evangile, il faut reconnaître, cependant, que la civilisation païenne avait opposé à la religion nouvelle une implacable résistance ; contre elle, elle avait eu recours à la discussion sérieuse et à la calomnie savante : pour l'anéantir, elle avait pris pour alliées la conscience des magistrats et les fureurs aveugles de la multitude. Le souvenir de ces deux cent cinquante ans de persécution n'avait pas eu le temps de s'effacer, lorsque le triomphe des barbares vint anéantir en Occident la puissance romaine. Il ne tenait qu'à l'Eglise de demeurer spectatrice impassible des coups frappés par les instruments de la justice céleste. Que fit-elle? Il lui parut que le paganisme contenait dans les monuments de ses arts, de sa philosophie et de sa littérature une part notable de l'héritage légitime de l'humanité : c'en fut assez pour qu'elle en gardât et qu'elle en ranimât les ruines, et selon l'admirable expression d'Ozanam, ce qu'elle arracha à la destruction, elle le conserva par le travail, le purifia par la sainteté, le féconda par le génie.
C'est ainsi que l'ordre surnaturel fut la colonne qui soutint l'ordre naturel ébranlé. La loi religieuse sauva les institutions sociales; le dogme sauva la science; le culte sauva la poésie et les arts.
Et, d'abord, l'Eglise préserva les institutions sociales. Si l'organisation romaine, si le droit romain eussent fait naufrage dans ces temps de barbarie, nul ne peut calculer de combien de siècles la marche de l'esprit humain en eût été retardée. Et cependant, là encore, le christianisme avait à tout pénétrer de son esprit. La jurisprudence sanctionnée par les Antonins est belle comme le Colisée, dit ingénieusement Ozanam : c'est un monument admirable, mais on }'• jette les hommes aux lions. Les Romains de l'empire ne surent jamais ce qu'il y a de sacré dans le sang et les larmes de leurs semblables. La société chrétienne ouvrira la voie universelle de la délivrance : les petits et les humbles y seront au premier rang. Mais fallait-il, sous prétexte de vengeance, ameuter les esclaves contre les maîtres, les pauvres contre les riches, les opprimés de toute classe contre leurs oppresseurs ? Non. Doctrine de liberté qui ne pouvait pas admettre l'asservissement des consciences, doctrine de charité qui protestait contre tant d'inégalités outrageantes pour la nature, le christianisme n'a pas tenté de changer le monde par une révolution soudaine : il se condamna, selon l'expression d'Ozanam, à vaincre lentement, patiemment. Il a pris la société romaine telle qu'elle était, se contentant d'effacer de cette vieille législation les turpitudes et les cruautés qui la déshonoraient, et comme l'écrivait Ampère, il laissait le présent se précipiter vers sa ruine, se réservant l'avenir qu'il avait conquis.
Ainsi le droit romain se retrouve à la base des
constitutions ecclésiastiques, et continue à être in- Toqué sous la domination des barbares. La roj^auté germanique était sans cesse compromise parla soif du meurtre et l'abus de l'arbitraire; le christianisme, dit Ozanam, lui jeta sur les épaules le manteau du magistrat romain, et lui apprit à commander en s'appuyant non sur la force, mais sur la justice, et sur la justice tempérée par la charité. L'Eglise voulut marquer de l'onction sainte le front des rois : pour leur assurer le respect d'autrui, elle exigea qu'ils eussent d'abord k respect d'eux-mêmes. Non seulement « le droit divin, tel que l'entendaient ces siècles reculés, n'avait rien de commun avec le dogme politique des légistes et des courtisans modernes (i), » mais les chapitres des ordres religieux ont donné le premier exemple d€s principaux usages en honneur dans les parlements nationaux; à bien des égards un abîme sépare la monarchie chrétienne de saint Louis de la monarchie absolue de Louis XV.
Ozanam ajoute que le dogme sauva la science. Les affirmations hésitantes, contradictoires des sages du paganisme font place à une doctrine précise, appuyée sur cette révélation divine que Platon appelait de son plus ardent désir. Et tandis que l'antiquité, aimant la science comme on aime un trésor, craignait de l'exposer aux profanations des hommes, tandis que mainte école de philosophie se faisait gloire de
(i) Voir le développement de cette importante assertion, T. IV, p. 377 et suiv.
ses « doctrines secrètes », le christianisme, repoussant loin de lui ces distinctions orgueilleuses, répète à tous les échos l'appel miséricordieux de son fondateur : Venite ad me omnes. Mais de plus la vérité révélée voulut être comprise, et la philosophie recommença. Les plus beaux talents de la Rome républicaine et de la Rome impériale n'avaient été que des copistes des Grecs : l'originalité des spéculations intellectuelles n'est pas un des moindres titres de gloire du moyen âge et, chose étonnante, on vit des Francs, des Irlandais, des Anglo-Saxons, des Germains, convertis d'hier, descendants des pirates et des brûleurs de villes, pâlir sur cette question : « Les genres et les espèces existent-ils par eux-mêmes ou seulement dans l'esprit qui les conçoit ? » La fameuse querelle des iiniversaux n'a pas d'autre origine. « L'intelligence humaine a cet honneur que la ruine du monde ancien et le débordement de l'invasion n'ont pas pu prévaloir contre elle. La Providence ne laissa jamais le monde sans un foyer où il pût allumer son flambeau. » C'est ce qu'Ozanam appelait ingénieusement, en empruntant une expression de Bossuet, « la suite des lettres ».
Restent les arts. M. Leconte de Lisle, dans son discours de réception à l'Académie française, ayant affirmé à la légère que « en fait d'art original le C3xle chrétien tout entier est barbare », s'est attiré cette verte réplique de M. Dumas : « Vous oubliez qu'à dater de la prédication de l'Evangile, l'humanité a passé de l'idolâtrie du beau à la religion du bien. »
Ce n'e?-t pas que la mission élevée de l'art ait été ou répudiée ou méconnue par la religion nouvelle : loin de là, celle-ci appelle l'art à son aide pour rendre ses dogmes plus frappants, son enseignement plus accessible. On reproche aux chrétiens de s'être rués sur les temples, les autels, les tombeaux, les sanctuaires païens, et de les avoir, au deuil éternel des amis du beau, profanés et détruits. Rien de moins exact, à moins que l'esprit de parti ne veuille à toute force ériger en règle ce qui n'a été que l'exception. Bien plus, la tradition païenne s'est fait jour longtemps dans les scènes principales composées par des artistes chrétiens : où l'on s'attendrait à trouver la plus pure inspiration évangélique, l'œil surpris rencontre tel ou tel souvenir de l'ancienne mythologie. C'est qu'en effet l'Eglise à son berceau n'a pas craint d'emprunter tout au moins quelques-uns des types consacrés par l'imagination populaire, laissant, selon l'heureuse expression d'un contemporain, un aimable reflet de l'an, classique égayer les sombres profondeurs des nécropoles sacrées.
Dans le chapitre précédent nous avons recueilli déjà un premier écho des impressions éprouvées par Ozanam en pénétrant dans les catacombes romaines : écoutons-le encore parler de ces asiles de la prière, qu'il avait tant de (ois visités avec un respect pieux :
« Essayez de descendre dans ces vastes souterrains, et quand vous en remonterez, vous me direz si vous n'y avez pas trouvé des émotions qu'aucune des grandes constructions antiques n'aurait pu produire.
aucun des restes ni du Colisée ni du Parthénon, ni de ces autres e'difices qui se croyaient bâtis pour l'immortalité. Ce n'est pas tout : ces oratoires et ces tombeaux sont couverts de peintures souvent très grossières. Parmi les chre'tiens des premiers siècles, parmi ces plébéiens, ces pauvres que le christianisme avait préférés à tous, il y avait peu de grands artistes. Les Apelles et les Parrhasius de ce temps restaient au service de Néron et décoraient pour lui la Maison- Dorée... Cependant je ne sais quoi de plus qu'humain se trahit au milieu de toutes les faiblesses et de toute l'impuissance d'un art dégradé (i) .» Mais à peine aura sonné la fin de la persécution, on verra « les sépultures des catacombes soulever pour ainsi dire le sol » : elles se transformeront en somptueuses églises, bâties sur le plan des basiliques où siégeaient les préteurs, animées de peintures et de vitraux, et, ce que les anciens n'avaient jamais connu, retentissant de ce concert des lèvres, où se traduit d'une manière sensible le concert des âmes.
Sans doute l'art chrétien n'est pas né d'un coup, improvisant à la fois des sujets nouveaux et des formes nouvelles : il se contente d'abord de ce que l'art païen lui prête, sauf à se l'approprier. Au v*^ et au vi^ siècle, lorsque la barbarie roule ses flots sur Tempire romain, abattant les statues et les arcs de triomphe, livrant les temples et les palais aux flammes, l'art chrétien se prépare à ses splendeurs futures par d'humbles essais
ilï T. II, p. 270.
décrits par Ozanam avec une sorte de religieuse sollicitude :
« A mesure que le paganisme se retire, le ciseau chre'tien devient plus libre et plus fe'cond. Au lieu de ces timides emblèmes qu'il esquissait sur la brique, il fouille hardiment le marbre, il en fait jaillir les basreliefs de ces sarcophages qui décorent les musées de Rome et les églises de Ravennc. On y retrouve les sujets bibliques déjà traités dans les catacombes ; mais d'autres scènes s'y ajoutent : le symbolisme plus riche et plus transparent annonce que le temps des persécutions est fini et que la discipline du secret ne voile plus les saints mystères (i). » Attendons quelques siècles, et les cathédrales romanes ou gothiques qui s'élèvent comme par enchantement des rives de l'Ebre à celles du Rhin attestent ce prodige que « deux cent cinquante ans de christianisme suffirent pour initier les arrière-petits-fils des conquérants barbares aux plus délicates comme aux plus sublimes conceptions de la véritable beauté. »
Et maintenant, qae dire de la poésie ? Les chetsd'œuvre dupasse, qui avaient fait l'éducation de deux grands peuples, contenaient, à côté de croyances périssables, un élément immortel. L'Eglise, comme c'était son devoir, leur ôta la première place pour la laisser aux pages inspirées de la Bible et de l'Evangile ; mais elle ne les sacrifia jamais au ressentiment peu éclairé de quelques-uns de ses enfants. D'où
partent en effet les ardentes invectives d'un Tatien et d'un Tertullien, d'où naît cet empressement de brûler tout ce qu'on a adoré, sans distinguer l'idole du me'tal pre'cieuxPOzanam va répondre : « Pareille exagération,excusable chez de nouveaux chrétiens, plus périlleuse chez les docteurs qui professent, raisonnent et dogmatisent, montre chez eux peu de foi, une foi qui s'effraye, qui a peur de la raison, qui a peur des lettres de l'antiquité, qui croit que le christianisme a quelque chose à craindre de la philosophie, comme si la foi, misérable flambeau allumé pendant la nuit, était destinée à pâlir (i). w Et que de fois n'a-t-on pas vu la faiblesse de ces convictions irréfléchies, emportées, se trahir par une chute éclatante!
Après la conversion des empereurs, il fallait faire pénétrer dans les classes lettrées du monde romain les vérités chrétiennes, chez les barbares la connaissance et le goût des lettres antiques. La poésie eut sa part dans cette tâche sociale : dans les vers de saint Paulin, Ozanam nous fait admirer « la grâce charmante de l'imagination jointe à la tendresse infinie du cœur » ; dans les chants lyriques de Prudence, une pensée forte et élevée rendue sous une forme éloquente, et il s'indigne de voir le peu de justice que nous, chrétiens du xix^ siècle, nous rendons à ces admirables modèles (2). Ausone et Sidoine
(i) T. I, p. 3oo.
(2) Je saisis avec empressement l'occasion qui m'est offerte de recommander ici deux ouvrages trop peu connus de Fe'lix Clément : 1° Carmina e poetis cliristianis tjccerpta, ou chefs-
120 LA ViE ET LliS ŒUVKES
Apollinaire ont une inspiration moins pure : ils mêlent sans réflexion le sacré et le profane, les pensées évangéliques et les réminiscences empruntées à l'ancienne mythologie : c'est l'image de la double éducation que recevaient leurs contemporains et qui se continua longtemps après eux. La rupture entre le monde païen et le monde chrétien n'avait pas été aussi brusque, aussi complète qu'on l'a parfois affirmé.
Sans doute, dans la primitive Eglise, nous voyons maint concile fulminer contre tout ce qui rappelle le paganisme : institutions, réjouissances, cérémonies et pratiques superstitieuses ; mais,au sortir de la lutte, le christianisme choisit, pour les transformer et les tourner à son usage, en leur donnant une interprétation nouvelle, les meilleurs éléments de la vie religieuse antique. De même, dans la sphère de la culture intellectuelle, bien des traditions, bien des aspirations sont communes aux partisans de j'ancien culte et à ceux du nouveau. Lorsque l'école entre dans l'Eglise, Virgile et Homère, Cicéron et Platon demeurent en possession de leur vieille et légitime renommée. Ce fait, trop souvent méconnu ou contesté» Ozanam s'est attaché à le mettre en lumière. « On a trop élargi, écrit-il, l'abîme entre le moyen âge et la renaissance , de même qu'en 476 on ouvre un abîme et que l'on dit ; Voilà les temps modernes à droite, à gauche les
d'œuvre des poètes chre'tiens du moyen âge : t® Histoire de la poésie chrétienney depuis le iv^ siècle jusqu'au xv*..
•^emps anciens, entre eux rien de commun. U ne fallait pab méconnaître ce qu'il y eut de paganisme littéraire dans les siècles où l'on a:fibue à la foi chrétienne l'empire absolu des esprits et des consciences. Les temps que nous divisons sont liés par deux chaînes : la chaîne d'or du bien, que Dieu fait; la chaîne de fer du mal, que Dieu tolère ; l'histoire n'a pas d'autre but que d'en retrouver tous les anneaux. » Mais cette littérature naissante greffée sur le tronc de l'Evangile, ces premières créations de l'esprit nouveau ne vont-elles pas sombrer dans le même naufrage que les monuments les plus fameux de l'esprit ancien ? Durant le tumulte des invasions, poésie et éloquence, œuvres encore intactes ou déjà mutilées de la vieille civilisation, tout semble disparaître à la fois. On dirait, au pied de quelque cime des Alpes, une vallée jadis aussi riante que fertile, et qu'une avalanche formidable a transformée pour toujours en un lugubre amoncellement de rochers et de décombres. Qu'on se rassure, l'Eglise est là qui aime les lettres et qui prescrira à ses clercs, à ses moines, de multiplier leurs veilles, de redoubler d'efforts pour conserver à la postérité tant de trésors qu'on pouvait croire à jamais anéantis (i).
(i) « Quoi d'étonnant si les moines conservèrent l'antiquité? [Is étaient l'antiquité même... S'il eût été donné à Pythagore de revenir visiter ces rivages de la Grande-Grèce qu'il avait îimés, à la vue de ces pieuses républiques de Saint-Benoît, à l'aspect de cette vie commune, de ce silence, de ces graves figures enveloppées de leur pailium, errant sous les portiques, il aurait cru retrouver ses écoles. Et pourtant il y avait entre
Sans doute, certaines voix s'élèvent contre une sollicitude jugée inutile, peut-être dangereuse : il est dur, s'écrie Ozanam, d'entendre saint Ouen citer en termes presque injurieux au tribunal du Christ Tite Live, Virgile et Cicéron; mais il faut se rappeler la dureté des temps dans un siècle où la violence des événements ne laissait plus de loisirs aux paisibles études et au culte désintéressé du beau; il faut surtout pardonner à des évêques à qui la sagesse païenne, quelle que fût sa renommée, paraissait insuffisante pour conduire le peuple chrétien à travers tant de périls au but marqué par la Providence.
Au reste, il est visible que si les nations de l'Occident et du Midi ont reçu de Rome la forme de leur langue et de leur poésie, c'est à l'Evangile seul qu'elles pouvaient demander ce souffle, cette inspiration qui, sauf de rares exceptions, 'ait absolument défaut aux héritiers dégénérés de Cicéron et de Virgile. Depuis longtemps le tronc païen avait perdu sa sève; ses derniers rejetons périssent desséchés.
La seconde tâche de l'Eglise, après avoir conservé l'antiquité, fut de recueillir et de développer ce qu'il y avait d'éléments féconds dans le chaos de la barbarie. Les Bretons convertis voulaient livrer aussitôt
les deux institutions toute la distance du christianisme. C'e'taient ces hommes qui devaient renouveler l'Europe par la foi, pir la science, par le défrichement du sol. Détachés liu temps, ils étaient de tous les temps : les moines devaient être des hommes éternels.» (T. VI, p. 2q.j
DE FRÉDiÏRIG ÛZANAM 12^
tous leurs temples aux flammes; saint Grégoire blâme ce zèle de néophytes. « Le christianisme développa chez les Germains cette droiture d'intelligence qu'une fausse philosophie n'avait point gâtée : il consacra dans leurs lois ces deux beaux sentiments: le respect pour la dignité de l'homme et pour la faiblesse delà femme. L'Eglise se garda bien de briser la harpe des bardes gallois et des scaldes germaniques ; elle la purifia, elle y mit une corde de plus pour chanter Dieu, les saints et les joies de la famille au foyer que le Christ a béni (i). » Et Ozanam ajoute immédiatement: « Le dernier effort de ce travail qui fait pénétrer la civilisation dans le monde barbare, qui rajeunit par la barbarie le monde civilisé, le terme glorieux où aboutit la première période du progrès chrétien, c'est Charlemagne. »
Charlemagne ! quelle grande et imposante figure, d'autant plus extraordinaire qu'au regard de l'historien superficiel elle semble émerger soudain du milieu des ténèbres qui la précèdent et qui la suivent ! Plus exact parce qu'il est plus profond, Ozanam montre comment le vieil empereur fut préparé, servi par les événements. « Nous regrettons peu pour lui cette
(i) T. I, p. 5o. — On fit dans l'ATant-propos de VHîstoire de la Liitéralure allemande, par M. G. -A. Heinrich, l'un des plus chers élèves de F. Ozanam : « Cette délicatesse de sentiments dont on découvre les premières traces chez les Minnesaenger et qui fait encore aujourd'hui la plus grand charme de la poésie allemande, ne procède à coup sûr ni de la sauvage richesse des héros de l'Edda, ni des mythes effrayants de l'ancienne religion. »
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majesté solitaire qu'on lui prêtait... Au contraire, \ n'y a pas de destinée plus glorieuse que d'être le dernier effort d'un long travail de la Providence et de l'humanité, que de survenir, prédit et attendu... C'est l'honneur de ce grand homme qu'on arrive à lui par quelque chemin qu'on marche, parles lettres comme par la religion et le gouvernement. Au lieu d'une colonne isolée dans le désert, c'est le beffroi qui couronne une ville, au pied duquel on arrive de toutes les portes, dont l'inévitable perspective se représente au détour de chaque rue (i). »
Affermir la chrétienté au dedans, l'étendre au dehors, voilà le programme abrégé de son règne : de ces deux devoirs, le premier fit de lui un législateur et le second un héros. Ses expéditions contre les Sarrasins et les Saxons sont le véritable prélude des croisades; les chroniques qui les racontent portent la même empreinte religieuse et militaire que les ouvrages plus savants de Villehardouin et de Joinville.
Jamais avant lui, rarement après lui, l'alliance de l'Eglise et de l'Etat ne parut scellée avec plus de grandeur pour le bien et l'honneur de la chrétienté. « Pendant quatre cents ans, l'empire germanique devint le centre des affaires du monde... Les hommes ne s'y trompaient pas : au milieu de cette organisation dont ils voyaient l'appareil extérieur, ils sentaient une puissance mystérieuse qui en était l'âme. Et quand l'empereur, au jour de son couronnement, se montrait, le
Lu T. IV. c. £-S.
diadème en tête, tenant d'une main le sceptre, et de l'autre le globe du monde, faisant porter devant lui la croix, la lance et le glaive, entouré de la féodalité sous les armes, et des députés des villes libres du Danube et du Rhin; en présence d'un si grand spectacle, la foule répétait cette acclamation solennelle : « Le « Christ est vainqueur, le Christ règne, le Christ a « l'empire I Chvistiis vificit, Chrîstus vegnat^ Chris' « tus imperat 1 » C'était la charte du moyen âge; c'étaitaussi la constitution de toute la société moderne qui ne peut être autre chose que la victoire de l'esprit sur la matière, le règne du droit, et l'empire invisible des idées divines, réalisées dans les lois humaines(i). »
Mais ce qui, dans Charlemagne, captive surtout Ozanam, ce n'est pas l'éclat de la dignité impériale ou le nombre de ses victoires, ou le prestige de sa législation; c'est avant tout l'impulsion féconde qu'il sut donner à l'étude des lettres, ce sont « ces règlements souvent négligés, toujours rappelés, qui restaurèrent les écoles déchues, en suscitèrent de nouvelles, et en formèrent comme un re'seau lumineux assez vaste avant la fin du neuvième siècle pour couvrir la France, la Lombardie et la Germanie jusqu'au Weser. » Les lettrés, les hommes de science se pressaient à la cour de ce conquérant, qui semblait n'avoir ambitionné la force que pour la mettre au service de l'esprit.
Les monastères d'Irlande avaient alors une renom-
(i) T. IV, p. 326.
;joa LX Vie et les œuvres
mée exceptionnelle. La race celtique était singulièrement propre aux études: les anciens eux-mêmes en ont marqué leur étonnement. On vit se renouveler, dans rirlande du v^ siècle, cette vive curiosité qui, depuis cinq cents ans, avait fait de la Gaule une émule de Rome. « Ce peuple de pâtres, resté si longtemps hors du commerce intellectuel du monde, veut savoir tout ce qu'il a ignoré. Nulle part les noces de Mercure et de la philologie (i) ne furent célébrées avec plus d'enthousiasme que sur les bords glacés de cette île du Nord où jamais les muses païennes n'avaient posé les pieds. Les Irlandais ont entrelacé dans la couronne légendaire de leurs saints le rameau d'or d'Homère (2). » Là, derrière les murs des cloîtres, au milieu des labeurs et des périls sans cesse renaissants de l'apostolat, la poésie latine est cultivée avec amour. Ce n'est point assez. Remontant plus haut, au delà des modèles romains, ces néophytes de la civilisation apercevaient l'antiquité grecque, alors presque ignorée dans l'Occident, comme une région plus vaste et plus merveilleuse où ils brûlaient de s'aventurer. Les hymnes de saint Gali, comme celles de Bangor, se oarsèment d'héllénismes. Et cette ferveur littéraire
(i) Allusion au titre du Manuel si célèbre alors de Martianus Capella.
(2) La le'gende de saint Patrice, qui convertit l'Irlande à la foi catholique, offre un trait bien caractéristique. On raconte qu'après trente ans de prédication, il désira voir le fruit de ses travaux. Dieu permit qu'il fût ravi en esprit au sommet d'une montagne, d'où l'Irlande lui apparut toute en feu. Ce feu, ajoute Ozanam, était celui de la science autant que de la foi.
DE FRliÛL-KIG OZANAH »33
n'est pas un entraînement d'un jour. Trois cents ans plus tard, elle jette encore en Irlande un tel e'clat qu'on accourt de toutes parts puiser à cette source abondante. Possédé de la double passion de la lecture €t de l'enseignement, Alcuin, sollicité de se iixer à la cour d'Aix-la-Chapelle, ne consent à vivre et à mourir sur une terre étrangère qu'autant qu'il lui sera permis de vivre dans la solitude et qu'on lui fera venir au moins « quelques-unes de ses fleurs d'Angleterre » ; il veut parler de ses livres.
La tradition se trompe quand elle fait de Charlemagne le fondateur de l'Université; mais c'est lui qui a accoutumé tout ce qu'il y avait de docte chez les peuples voisins à prendre le chemin de La France; c'est de lui que Paris reçut « ce pouvoir de la parole publique, dont nos pères comprenaient déjà toute la grandeur, lorsque, cherchant à se rendre compte des fonctions que la Providence partageait aux peuples hrétiens, ils voulaient qu'elle eût donné le sacerdoce aux Romains, comme aux aînés, l'empire aux Germains, comme aux plus jeunes, et l'école aux Français, comme aux plus intelligents (i) ».
Après Charlemagne, de nouveaux barbares couvriront l'Occident de nouvelles ruines; une nouvelle nuit succédera presque sans transition à cette première aurore, mais le flambeau que le grand empereur avait allumé ne s'est jamais éteint. Gomme l'écrit Ozanam à la dernière page de ses Etudes germaniques^
(ij T. JV, D. 5q3.
l34 LA VIE ET LES ŒUVRES
les destinées de l'esprit humain sont désormais assu-
rées
Ces belles études sur les siècles les plus obscurs de l'histoire chrétienne eussent suffi à la renommée d'un écrivain, mais, nous l'avons vu, le rêve d'Ozanam allait plus loin : il voulait écrire une histoire complète de la civilisation depuis la diffusion de l'Evangile dans le monde romain jusqu'à la fin du xiii^ siècle, et embrasser dans le même tableau, après la peinture de l'œuvre réparatrice de Gharlemagne, ce qui se fit de grand en Angleterre au temps d'Alfred, en Allemagne sous les Oihons, en France sous les premiers Capétiens.
« Alors, continue-t-il fQ, j'aurais les trois plus glorieux siècles du moyen âge : Tes théologiens comme saint Anselme, saint Bernard, Pierre Lombard, Albert le Grand, saint Thomas, saint Bonaventure; les législateurs de l'Eglise et de l'Etat : Grégoire VII, Alexandre III et Innocent IV, Frédéric II, saint Louis, Alphonse X ; toute la querelle du sacerdoce et de l'empire, les communes, les républiques italiennes, les chroniqueurs et les historiens, les universités et la renaissance du droit; j'aurais toute cette poésie chevaleresque, patrimoine commun de toute l'Europe latine (2), et au-dessous toutes ces traditions épiques
(i) Dans une lettre à M. Foisset, datée du 26 janvier 1848 (T. XI, p. 211).
(2) Assertion heureusement commente'e par M. G. -A, Heinrich à \a première page de sa thèse française de doctorat (Le
DE FRÉDÉRIC OZANAM l35
particulières à chaque peuple, et qui sont le commen cernent des littératures nationales; j'assisterais à la for" mation des langues modernes, et mon travail s'achèverait par la Div'uie Comédie^ le plus grand monument de cette période, qui en est comme l'abrégé et qui en fait la gloire. »
Le plan était vaste, et l'on voit avec quelles majestueuses proportions l'édifice apparaissait à l'imagination qui en arrêtait ainsi avec tant d'amour les lignes principales. La mort prématurée qui a brisé cette plume infatigable lui a laissé à peine le temps d'esquisser çà et là quelque fragment de ce magnifique ensemble : c'en est assez pour justifier et augmenter tous nos regrets.
Tel le morceau intitulé : Des Niebeîiingen et de la poésie épique [\), qui donna à Ozanam l'occasion d'exposer ses vues les plus pénétrantes sur la formation et le développement des épopées populaires, dans lesquelles au travail personnel de l'homme se mêle l'action providentielle des sociétés. Là, comme au temps d'Homère, les plus grands honneurs sont réservés au poète, qu'on appelle « l'homme aux pensées sublimes, et dont la mémoire est pleine de chants ». A lui d'ins-
Parcival de Wolfram d'Eschenbach et la légende du Saint- Graal), thèse dédiée « à la mémoire vénérée de Frédéric Ozanam, pieux hommage de reconnaissance el de regrets ».; « Ce sont les mêmes légendes qui charment l'imagination de tout l'Occident, partout où s'étend l'influence de la civilisation chrétienne. C'est que l'histoire intellectuelle du moyen âge se résume en un seul fait : l'éducation des peiiples naissants par l'Eglise. »
(i) Inséré dans les Mélanges^ T. VIII, p. 187-Ï15.
l36 LA VIE ET LES ŒUVRES
ti'uire et d'amuser les foules ; à lui de conseiller et de reprendre les rois. Certes^ comparées à l'idiome si riche et si harmonieux des Hellènes^ les langues du Nord sont bien pâles, bien rudes, bien pauvres sur- ÊQUt en expressions propres à rendre toutes les délicatesses de l'âme; mais à travers les aspérités de la forme, au milieu de tant de scènes de violence et de carnage, perce une pensée morale singulièrement profonde, la lutte de la vertu et du vice, de la lumière et des ténèbres : « d'un côté la puissance du mal s'introdui'sant sous la figure du serpent, avec l'aide de la femme, de l'autre le héros, incarnation de la nature divine, subissant la mort pour la vaincre et pour expier une ancienne malédiction ».
Veut-on savoir maintenant comment Ozanam jugeait ce régime féodal si exalté par les uns, si dénigré parles autres, ce régime auquel un juge peu suspect, Littré, a rendu ce témoignage, qu'il a été favorable à notre développement national, à notre puissance et à notre fortune? Parmi les notes rédigées au cours d'un de ses voyages sur les bords du Rhin, on lit ce qui suit, à propos du manoir de Stolzenfels, dont la munificence d'un prince venait de relever et de meubler ks murailles :
« Il n'en coûte rien maintenant pour se croire trans porté au siècle de la chevalerie, et pour se représenter les conditions de la vie féodale. On comprend cette vie solitaire mais indépendante, incommode mais superbe ; cette richesse qui ne donnait point ce que nous appelons l'aisance, mais la force; ce plaisir de»
DE FRÉDÉRIC OZANAM iSy
yeux qui dominaient une admirable contrée sans y découvrir ni maître ni obstacle. A cette hauteur audessus des petits intérêts et des petites craintes, il était facile que Les cœurs fussent élevés, invincibles. Si les nobles ont fait les châteaux, on peut dire aussi que leschàteaux ont fait les nobles. Rheinfels, Ehrenfels, Marxburg, Stolzenfels, Hcidelberg, ce sont les berceaux, ce sont les nids de tous ces aigles de batailles; s'ils n'avaient pas habité dans les tempêtes, ils n'auraient pris ni un vol si haut ni une âme si intrépide (i) ».
Mais en face de la monarchie en apparence toutepuissante et de l'aristocratie féodale en apparence inexpugnable, le tiers état occupait une place et jouait un rôle : les cités s'imposaient, se jugeaient, se gardaient elles-mêmes. « Ainsi vivaient nos pères, générations intelligentes, dont le sens était droit, le cœur vaillant et les bras forts, dont on a calomnié les mœurs pour discréditer leur foi... De longues prospérités étaient promises à la société européenne. Il semblait surtout que le quinzième siècle, en scellant la clôture du grand schisme, en ouvrant à l'Orient et à l'Occident les portes des deux Indes, conviait l'humanité tout entière à de nouvelles ei rarerveilleuses destinées... Du moins il nous est permis de conclure que les plus chères libertés des peuples sont écloses sous la fécondante influence du catholicisme, et sans oublier U mission céleste de la religion dont nous
(i) T. XI, p. 20I.
l'66 LA VIE £T LES ŒUVK£S
sommes les disciples, il nous est consolant de rappeler ses bienfaits d'ici-bas (i). »
Voilà certes des jugeiDsats bien sympathiques; mais Ozanam était à la fois trop éclairé et trop équitable pour imiter ces détracteurs du présent qui prêtent trop généreusement au passé toutes les qualités et toutes les vertus. Dans le domaine intellectuel, sous l'apparente uniformité des sentiments et des croyances, l'historien du moyen âge aperçoit un fonds incohérent de superstitions et de préjugés, débris de toutes les erreurs qui s'étaient succédé en Occident depuis la chute du paganisme. Il n'en va pas autrement dans le domaine moral. « Durant ces siècles où l'on a coutume de représenter le christianisme régnant sans combat sur les âmes pacifiées, deux causes mal connues firent le péril de la foi et le scandale des mœurs. D'un côté, les souvenirs du paganisme, plus vivaces qu'on ne pense; de l'autre, le vieux levain de la barbarie, l'instinct de la chair et du sang. Vainement l'Eglise professait le respect de la vie humaine; ce temps aimait le spectacle de la mort : il se satisfaisait par les guerres incessantes, par les vengeances, par l'atrocité des supplices : châtiée dans les monastères, la concupiscence prenait
(i) Conclusion d'un article intitulé: Protestantisme et Liberté ,'T. VIII, p. 269), article lequel, pour le dire en passant, contient «ne réponse fière et ferme tout ensemble à ceux qui font dater, en Europe, la liberté politique et sociale de la révolte de Luther et de Calvin. Le siècle de la réforme fut, au contraire, celui de l'établissement universel de la monarchie absolue.
DE FRÉDÉRIC OZANAM l39
sa revanche dans les palais... Les vaisseaux qui ramenaient les croisés, rapportaient tous les vices de rOrient, et en présence des débordements qui suivirent les guerres saintes, saint Bernard eut à se déren« dre de les avoir prêche'es (i). »
Mais, ajoute aussitôt Ozanam, si le moyen âge eut le malheur de connaître le mal, il eut le me'rite de le haïr. Il n'usa pas de nos ménagements et de nos délicatesses. Répandue par des saints, par des âmes ardentes, la vérité catholique, aux prises avec tant d'obstacles, tirade ce désordre les prodiges de vertu, de noblesse et de grandeur que nous admirons.
Du moins si l'édifice élevé par la science d'Ozanam est incomplet, il a reçu son couronnement. De bonne heure Dante lui était apparu comme le sommet lumineux où brillent de leur plus vif éclat la foi et la philosophie, les aspirations intimes et les mœurs publiques du moyen âge chrétien. Mais évidemment la voie avait été frayée à l'illustre poète ; le siècle qui le vit naître fut aussi celui du plus fécond épanouissement de la pensée catholique, le siècle de saint Louis et de sainte Elisabeth, le siècle de saint Dominique et de saint Thomas, le siècle de saint François et de saint Bonaventure : comment l'âme si éminemment religieuse d'Ozanam eût-elle passé indifférente à côté de tant de noms vénérés qu'entoure la double auréole de la célébrité et de la vertu ? Toutefois les
grands événements de l'histoire ou les Joutes passionnées de la scolastique l'attiraient moins que les élans inspirés de la poésie. De là, la prédilection toute, particulière avec laquelle il a étudié la vie et les œuvres du solitaire d'Assise, puis de ses premiers disciples.
« Les saints sont vraiment les grands hommes de l'humanité, les cœurs aimants par excellence, et tous Qos romans sont bien froids en comparaison. Une chose surprenante quand on lit leur vie, c'est la prodigieuse variété gui y règne, malgré la ressemblance des idées et des sentiments. » Je ne connais pas d'épigraphe mieux appropriée que ces paroles de Lacordaire au volume d*Oz£mam sur les Poètes franciscains. Non seulement il est écrit avec un charme qui faisait dire à J.-J. Ampère : « On est stupéfait qu'il soit possible de parler avec tant de grâce de ces pauvres moines : cela aurait bien étonné Voltaire » ; mais à lui seul ce livre est une éloquente démonstration, en attestant à quel point le christianisme était parvenu à attendrir les descendants de tant de peuples barbares, et à rouvrir dans les âmes les sources taries des bienfaisantes émotions. N'a-t-on pas vu M. Renan lui-même s^enthousiasmer pour la grande et douce figure de saint François, et mettre la civilisation moderne au défi d'accomplir la moindre patrie des mira«» des sociaux opérés par îe mendiant d'Assise (i) ?
(i) Voici sur ce point quelques aveux de cet e'crivain si tristement célèbre : « Les siècles de petite vertu comme le nôtre sont
Si Ozanam n'a pu toucher sans émotion à cette poésie des vieux âges, c'est, il l'avoue, que par le cœur et l'imagination il s'était fait le contemporain des événements et des hommes qui l'inspirèrent. Plus d'une fois, et toujours avec un nouveau ravissement, il avait visité cette Ombrie que Dante comparait à l'Orient pour sa splendeur, et où d'antiques cités sont encore assises ou suspendues çà et là dans des attitudes superbes, au milieu d'un paysage qui unit à la majesté des grandes montagnes la beauté de douces et souriantes vallées (i). C'est là qu'il s'éprit d'amour pour le grand saint dont il avait sous les yeux tout à la fois l'humble berceau et la tombe vénérée, pour celui qui échangea les jouissances d'une vie toute mondaine contre les autorités du cloître et vécut « errant et mendiant, mangeant le pain d'autrui, comme Homère, comme Dante, comme- le Tasse et Camoëns, comme tous ces pauvres glorieux à qui Dieu n'a donné ni toit ni repos en ce monde, et qu'il a voulu garder à son service, errants et voyageurs
essentiellement sceptiques. Jugeant tout à leur mesure, ils proclamant impossibles et chimériques les grandes figures idéales du passé. Entre beaucoup de fruits excellents, la vie monastique avait l'avantage de soustraire à la vulgarité quelques âmes choisies, destinées à une mission spéciale d'enseignement religieux et moral. » Et ailleurs : « Après le christianisme, le mouvement franciscain est la plus grande œuvre populaire dont l'histoire se souvienne. » La même conclusion ressort de l'article que M. Gebhart a publié dans la Revue des Deux-Mondes (i^r septembre 1S86), sous ce titre : L'Apostolat de saint François d'Assise. Une renaissance religieuse au 77ioj'en âge.
(i) Voir, notamment, T. V. p. 5i, et sa lettre à M. Janmot (T.X, p. 214).
pour visiter les peuples, les délasser et souvent les instruire (i). »
Mais ce religieux dont la tendresse e'gale la pieuse énergie, après avoir appris à aimer Dieu au-dessus de tout le reste, le cherchera partout, le demandera à la nature entière, et invitera toutes les cre'atures à célébrer avec lui leur Créateur. « Où d'autres yeux n'aperçoivent que des beautés périssables, il découvrait comme d'une seconde vue les rapports éternels qui lient l'ordre physique avec l'ordre moral et les mystères de la nature avec ceux de la foi (2). » Ni dans la lyrique grecque, ni même chez les prophètes hébreux, on ne rencontre une pareille explosion de sentiment. On dirait un nouveau Moïse quia vu Dieu face à face, et redescend de la montagne pour laisser déborder son âme purifiée, enflammée et ravie. Sans doute ce langage mystique, que nous ne comprenons plus, n'excite aujourd'hui dans le monde que sarcasmes, ou du moins que dédaigneux sourires : on le traite d'éblouissement et de rêveries ; mais qui dit mysticisme dit aussi croyance, amour, enthousiasme, trois choses dont notre société sceptique se déshabitue chaque jour davantage. Qui dira d'ailleurs tout ce
(2) Si les mystiques professent une telle sympathie pour la création tout entière, c'est qu'ils la considèrent moins dans sa dégradation présente, que dans la pureté primordiale du plan divin. Chose étonnante, il 7 a dans les Elévations de Bossuet, comme dans les e'crits théologiques de saint François de Sales, des accents d'affection et d'admiration pour la nature qu'on pourrait croire renouvelés du grand saint d'Assise.
que ces naïves poe'sies du moyen âge cachaîent de foi vivante et d'héroïques vertus?
, Mais comment songer ici à une analyse ? Peut-on analyser une Heur sans lui ôter le frais e'clat de sa corolle et les parties les plus exquises de son parfum? Voilà pourquoi, plutôt encore que par crainte d'être trop long, je me borne à mentionner en passant la belle le'gende des Fioretti di san Fraiicesco, si inge'nieusement compare'e à « un reliquaire dont les e'maux représentent avec naïveté les miracles du saint et les figures de ses principaux compagnons ». Les plus pieux, les plus touchants et les plus aimables de ces récits ont été mis en français par la main délicate de M™* Ozanam, et le vieux narrateur a dû être bien surpris de revivre avec autant de grâce sous la plume desamoderne traductrice. Mais le joyau par excellence de la poésie franciscaine, c'est cet hymne qu'à la suite d'une extase saint François dicta un jour à frère Léonard et qu'il appela lui-même le Cantique du Soleil: « œuvre bien courte, [où cependant l'on trouve toute son âme : sa fraternelle amitié- pour les créatures ; la charité qui poussait cet humble et timide à travers les querelles publiques ; cet amour infini qui, après avoircherché Dieu dans la nature et l'avoir servi dans l'humanité souffrante, n'aspirait plus qu'à le trouver dans la mort. On y sent comme un souffle de ce paradis terrestre de l'Ombrie, où le ciel est si doré et la terre si chargée de fleurs. Le langage a toute la naïveté de l'idiome populaire ; le rythme, toute l'inexpérience d'une versification peu exercée... Ce n'est qu'un cri,
mais c'est le premier cri d'une poésie naissante, qui grandira et saura se faire entendredetoute la terre (i).»
La même contrée devait en effet, dans les desseins delà Providence, être un foyer de sainteté et le berceau de l'art. Du Sacro Couv^nto^ élevé sur le tombeau du glorieux patriarche, et de tant d'autres sanctuaires consacrés par la piété populaire, sortirent les premières inspirations du génie. Aujourd'hui en;>i)re, k basilique d'Assise, peuplée de chefsd'œuvre, s'offre aux regards ravis du visiteur non seulement comme une prophétie monumentale de la vi> posthume de saint François, mais comme une galerie de grands hommes, ses fils spirituels : architecture, tableaux, fresques et sculptures redisent et commentent à l'envi cette inscription si expressive dans sa concision : Virtute inxit, memoria ripit, gloria vivet.
C'est q>r'en effet, par une sorte de miracle, un religieux qui n'avait vécu que pour les pauvres, prêché que dans leur langue, fut véritablement le père de toute la peinture comme de toute l'éloquence, comme de toute la poésie italienne. Il est devenu le héros céleste d'une véritable épopée séraphique (2). Et comme
(i) T. V, p. 80. — C'est faire étrangement fausse route que de se représenter sur certaines apparences, à l'exemple de Schopenhauer, saint François et ses disciples comme ks « pessimistes du moyen âge ».
(2) Tel est précisément le sujet d'un très grand et très beau volume que M. Thode a fait paraître à Berlin, il y a quelques années, et qui d'un bout de l'Allemagne à l'autre a été accueilli avec une faveur tout exceptionnelle.
DE FRÉDÉRIC OZaNAM I43
aux vertus solitaires du cloître les disciples de saint François allièrent une force d'expansion surprenante, on vit ces légions de prêcheurs que l'Eglise jetait à travers le monde emprunter hardiment la langue du peuple pour parler au peuple, ressuscitant ainsi l'action exercée par le christianisme des premiers siècles. Dans cette Italie en proie à tant de factions, désolée par tant de luttes et de vengeances, ils allaient de ville en ville, de bourgade en bourgade, messagers de concorde et de charité. A leur parole, le monde entier, où tout à l'heure on n'entendait que des cris d'oppression et de vengeance, semble comme malade d'amour : c'est une nouvelle trêve de Dieu plus merveilleuse encore que la première.
Ces nouveaux croisés marchaient, chantant des psaumes, improvisant des vers, parce que seule la poésie pouvait traduire les élans de leurs coeurs. Un siècle plus tard, l'auteur de VLnitation, fatigué des âpres discussions qui passionnaient les écoles, jettera du fond de sa cellule ce cri qui est une prière : « Que tous les docteurs se taisent ; ô mon Dieu, parlez-moi seul. » Cet ardent désir d'une union plus étroite avec Dieu que celle que peuvent donner le raisonnement et la science, n'est-ce pas là ce que respirent ces chants religieux qui ont valu à d'obscurs franciscains une place d'honneur au milieu des poètes du xiii^ siècle?
Parmi eux, il en est un vers lequel Ozanam s'est senti attiré d'une façon toute particulière, précisément parce que l'Ordre de Saint-François n'eut pas de poète plus remarqué.
140 LA VIE ET LKS ŒUVKlis
De bonne heure, Jacopone de Todi fut tourmenté d'une passion qui aspirait à quelque chose de grand : alors que le monde applaudissait à sa fortune, on le vit s'ensevelir dans un cloître, et du jurisconsulte déjà célèbre la douleur et la solitude firent un poète. « De même que le ciseau fait voler en éclats les couches de pierre sous lesquelles se dérobait la forme conçue par le sculpteur, ainsi la pénitence, en frappant à coups redoublés sur Jacopone, emportait l'une après l'autre toutes les passions qui retenaient l'inspiration prisonnière (i). » Fatigué du temps, il se retourne vers l'éternité, et il suffirait à sa gloire d'avoir composé le Stabat, cette complainte divine dont les strophes attendries et monotones a tombent comme des larmes ». Mais capable de tous les emportements quand il châtie, comme de tous les ravissements quand il contemple, il lui est arrivé en mainte occasion de joindre aux ardeurs mystiques de sainte Thérèse le zèle amer et satirique d'un Savonarole. Sa pensée ne recule ni devant les abîmes, ni devant les hauteurs de l'infini, et c'est lui plus que tout autre qui a appris e' frayé à Dante la route de l'enfer et du paradis.
Voilà les poèmes populaires, tantôt frais et suaves comme la rosée du ciel, tantôt emportés et menaçants comme le vent d'orage, qu'Ozanam commentait dans sa chaire de Sorbonne avec le même enthousiasme qu'un érudit de la Renaissance eût fait un chant de Virgile ou un dialogue retrouvé de Platon. Si rien ne
manquait à la hardiesse de l'initiative, rien non plus ne manqua à l'éclat du succès.
Mais nous avons hâte de terminer ce chapitre par l'analyse des travaux remarquables consacrés parOzanam à l'illustre poète de Florence. L'imagination et la raison, l'érudition et la sensibilité brillent tour à tour dans sa belle thèse sur la Philosophie de Dante ; l'œuvre fit époque dans le monde savant au moment où partout, jusque dans le palais des rois (i),laZ)/V/;zeCome'V/2'e redevenait un sujet d'études, sans doute à cause de l'affinité secrète qu'offrent avec les agitations de notre siècle lesluttesquelepoète du moyen âge a retracées de sa plume éloquente (2). Quelques années auparavant, dans un de ses cours les plus applaudis, Villemain avait signalé les multiples aspects du génie de Dante: « Poète national par excellence, il aura dans son langage l'énergie populaire avec la sublimité ou la dou-
(i) On sait en effet que, dans sa jeunesse, le roi Jean de Saxe a publié sur Dante un volume particulièrement estimé.
(2) N'est-ce pas à propos de Dante qu'un critique écrivait naguère : « On dirait qu'il y a deux hommes dans chaque grand poète, l'un de tous les temps et de tous les pays, l'interprète des sentimentsgénéraux, s'inspirant de lui-même, de la création, du problème de notre destinée, enfin de ce spectacle mobile, mais perpétuel, qu'offrent à la pensée l'âme, la nature, l'humanité ; l'autre qui réfléchit seulement les nuances de son époque, les douleurs comme les joies passagères qui sont particulièrement propres aux esprits d'alors... De ces deux poètes, si l'on peut dire, qui se relient et se concentrent dans l'unité puissante du génie, l'un est éternel, toujours accessible, toujours admiré : mais à certains moments on remonte vers le second par l'enthousiasme, on se reconnaît en lui avec orgueil, quand les événements remettent à nu les mC'mes plaies du cœur » ?
f48 LA VIE ET LES ŒUVRES
ceur mystique ; il empruntera sans cesse à la riche nature dont il est entouré, au souvenir de ses fautes, de ses combats et de ses souffrances, mainte image de la vie réelle et des moeurs de son temps ; et pourtant, à certaines heures de son inspiration, il sera le plus idéal et le plus recueilli des poètes religieux. Lui qui tenait dans ses mains la malédiction des prophètes et la lançait au gréde sa haine et de sa justice, il trouvera les accents les plus purs qui aient jamais retenti sur la l3Te, pour porter jusqu'à Dieu la prière et l'espérance humaines. »
Et cependant, si grand qu'il fût, la France du xvu^ et du xvin* siècle le connaissait à peine et ne le célébrait que sur la foi de sa renommée. Les noms les plus brillants du passé vont ordinairement à l'immortalité portés par une admiration traditionnelle et ignorante, et selon la remarque très fine d'Ozanam, les hommes illustres ont peu à se louer de ces complaisances paresseuses de la postérité. « Il semble, écrit-il (i), qu'une justice suffisante leur ait été rendue, parce qu'on leur paye à l'occasion un tribut de vulgaires louanges, tandis que leurs titres les plus précieux restent ensevelis dans la poussière. En sorte que, s'ils pouvaient tout à coup soulever les pierres de leurs tombes, on ne sait quel sentiment les agiterait davantage, ou l'indignation de se voir ainsi méconnus, ou l'orgueil d'être entourés de tant d'hommages, alors même qu'on les connaît si peu. Dante a
(i) T. VI, p. 5i,
faît rexpérience de ces singulières destinées de la gloire humaine. »
Son poème, quelque profonde qu'y soie l'empreinte des événements d'alors, se rattache à ce qu'il y a de plus profond et de plus immuable dans les préoccupations de l'humanité : c'est à ce caractère qu'on reconnaît le véritable génie. Aussi Lamartine, frappé de ce retour universel à la Divine Comédie, y saluait-il avec raison une révolution dans l'esprit de notre siècle, et « le symptôme d'une renaissance de la poésie grave et philosophique chez une nation qui a trop longtemps confondu la poésie et la futilité. »
De loin, les créations extraordinaires d'un Homère, d'un Aristote, d'un Shakspeare, apparaissent comme autant de monuments solitaires ; en réalité elles ne sont que le parfait épanouissement d'une lente germination antérieure. C'est ainsi que Dante a reçu des siècles précédents non son talent, mais la matière sur laquelle il l'a exercée : selon la belle expression d'Ampère, on arrive à lui par toutes les voies comme à la merpartous les fleuves, lorsqu'on creuse attentivement les annales littéraires du xi* au xiii^ siècle. Dante ne touche pas un sujet, ne développe pas une idée, n'emploie pas une image où quelqu'un de ses devanciers n'ait laissé un souvenir, un sourire ou une larme. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire au V« volume des Œtii>res complètes d'Ozanam le savant chapitre intitulé : Des sources poétiques de la Divine Comédie.
Il n'est pas jusqu'à la fiction servant de cadre à cette
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mafestueuse épopée, qui n'aît été suggérée au poète par tout ce qu'il lui avait été donné de voiret d'entendre. Dès son premierpas il se met en possession du monde invisible : or chroniques et légendes nous offrent un nombre infini de descriptions de la vie future, rappelant au milieu des désordres de la terre l'ordre divin qui les domine, les explique et les répare. Avant Dante, bien d'autres avaient parcouru ces espaces, que sa foi, son génie et sa haine allaient remplir de tant de créations sublimes. « Toute la poésie du moyen âge, comme ses créations artistiques, était pleine des spectacles de l'éternité, car de même que les songes de fa nuit se forment des pensées du jour, de même les poètes rêvent de ce que les peuples croient. » Dante n'a eu, pour ainsi dire, qu'à retenir les visions magnifiques qui, rapides et fugitives, avaient visité les solitaires des Thébaïdes et les contemplatifs du cloître, et à en faire descendre pour toujours la clarté dans ses vers.
Mais s'il a été le poète de l'humanité, à un plus haut degré encore il fut le poète de son temps : son œuvre ajailli de son âme meurtrie par les fiévreuses agitations des luttes politiques, assombrie par les larmes et Tes souffrances de l'exil. L'enfer, le purgatoire et le paradis : il ne lui fallait rien moins que cette scène infinie pour y évoquer tous ses contemporains, dessinés à la façon rude et grandiose de Michel-Ange : comme l'a dit un moderne, il ne trouva pas ce triple univers trop grand pour être le tribunal d'où il prononçait les arrêts de ses vengeances, Te temple qu'il élevait à la
religion de son amour. Aussi pourle comprendre, faut' il l'avoir suivi à travers les vicissitudes de sa jeunesse et les orages de son âge mûr, de Florence, sa patrie bien-aimée, « le bercail de ses premiers ans », jusqu'à Vérone et à RaTenne, où il meurt sans que la plus généreuse hospitalité ait jamais pu consoler l'illustre banni. A l'exemple de son ami Ampère, Ozanam avait entrepris avec joie plus d'un « voyage dantesque », et dans ses leçons sur le grand poète de Florence, ses impressions de touriste se mêlent de la façon la plu-s heureuse aux lumières et aux découvertes infathgables de son érudition.
On ne saurait mécoTinaître une sorte d'enthousiasme religieux dans les pages qu'Ozanam a consacrées à cet homme extraordinaire dont la figure se dessine en traits de feu au milieu de l'histoire confuse du moyen âge (i). Il goûtait une satisfaction des plus vives à découvrir les vues profondes de ce hardi
(i) Ozanam fait observer quelque part que le moyen âge, pris dans son ensemble, est une de ces pe'riodes où, par le fait de la communauté des doctrines, le caractère individuel s'atténue et s'efface devant ce qu'il appelle « le génie du temps ». Et selon sa coutume il commente ici sa pensée par une de ces comparaisons magistrales qui lui étaient familières :« Si quelques figures d'élite ressortent de la masse, elles ne s'en détachent pas; elles font partie de l'édifice politique où elles eurent leur place, et lui empruntent une valeur pour ainsi dire monumentale ; pareilles à ces statues de nos basiliques qu'on admirerait peu, isolées sur un piédestal au milieu du parvis, et qui pourtant nous semblent belles, rangées en longues galeries, à l'ombre des niches curieusement ciselées ou sous la douteuse clarté des vitraux. » — Par la hauteur de son génie, Dante sort de la règle commune. C'est une exception unique, alors sa rivale chez aucune autre nation de l'Occident.
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mythologue du christianisme, à pénétrer la pensée du poète, si souvent voilée sous des images tour à tour imposantes ou gracieuses, à analyser par de patientes recherches tant de merveilleuses surprises de délicatesse ou d'énergie. Il méditait ces strophes inspirées avec la passion que ressent un archéologue à la vue de quelque immense édifice où les siècles ont imprimé kur trace. « Mes études sur Dante, disait-il, m'ont fait éprouver quelque chose de pareil à mon voyage de Rome; cette servitude douce et volontaire qui enchaîne l'âme parmi les ruines la fait se complaire aussi au milieu des souvenirs. Et que sont les souvenirs, sinon d'autres ruines plus tristes et en même temps plus attachantes que celles que le lierre et la mousse recouvrent? Et n'est-il pas aussi pieux de s'arrêter aux légendes et aux traditions de nos pères, que de s'asseoir sur les débris des aqueducs et des temples dont l'antiquité a semé notre sol ? »
D'autres ont considéré Dante de préférence comme le créateur de la poésie italienne, comme le précurseur immédiat de Pétrarque et de Tasse ; ils ont admiré cette versification si cadencée, si harmonieuse, où les images grandioses côtoient sans disparate les comparaisons simples et familières. D'autres encore ont cherché dans ses strophes éloquentes l'écho des rivalités qui mettaient alors l'Italie en feu, les luttes des Guelfes et des Gibelins, de Florence et de Pise, du sacerdoce et de l'empire. Ozanam se choisit un autre domaine alors peu exploré, quoique non moins fécond : Dante lui apparut comme la personnification idéale
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de la science, de la philosophie et de la théologie da moyen âge, déroulant les plus hautes théories politiques, les discussions les plus subtiles et la cosmologie la plus complexe au milieu des splendeurs de l'épopée. « On est effrayé, écrit-il, de contempler ainsi ramassé sur une seule tête le passé intellectuel du xiii* siècle et peut-être de l'humanité tout entière. »
Dans ses déductions savantes, Dante suit presque partoutsaint Thomas, l'expression la plus complète de la pensée philosophique du xiii^ siècle ; mais sur les traces et par l'intermédiaire de ce beau génie, il plonge jusque dans les écoles les plus fameuses de l'antiquité. Voilà comment Ozanam a été amené à exposer successivement la doctrine de Platon et celle d'Aristote, et il l'a fait avec une connaissance des textes, une pénétration et un bonheur d'expression qui le rangent au nombre des interprètes les mieux inspirés de ces maîtres de la pensée. Dante lui-même, qu'il pénétrât dans les secrets du monde de l'âme ou de celui de la nature, ou qu'il dépeignît en traits de feu la lutte incessante, l'antagonisme gigantesque du bien et du mal à travers l'histoire, ne pouvait souhaiter ni un traducteurplus fidèle, ni un commentateur plus persuasif.
Mais si. Dante continue le passé, il est en même temps, par quelques-unes de ses vues, un des plus hardis précurseurs de l'ère moderne.
Veut-on notamment connaître son système politique? Ecoutons Ozanam : « Aux yeux de Dante, le dépositaire du pouvoir, même sous le nom de César
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et le front ceint du diadème impérial, n'est que l'agent immédiat de la multitude. Entre tous les privilèges, nul n'est plus odieux au poète florentin que celui de la naissance; il ébranle la féodalité dans sa base, et sa rude polémique, en attaquant l'hérédité des honneurs, n'épargne point l'hérédité des biens. Il avait cherché dans les plus hautes régions de 1-a théologie morale les principes générateurs d'une philosophie de la société, il en devait poursuivre impitoyablement les déductions jusqu'aux plus démocratiques et aux plus impraticables maximes (i). » Hardiesse ou plutôt témérité funeste qui explique ce que déplore si justement Ozanam. « Le pauvre proscrit n'a pas trouvé dans sa couche funèbre le repos qui, là du moins, attend le reste des hommes. On l'en a tiré pour le jeter, encore couvert de son linceul, dans l'arène des factions. »
Aussi bien dès son vivant les inimitiés implacables qui le poursuivaient lui ont inspiré des explosions de haine. Contre tous ceux en qui son âme blessée croit découvrir des ennemis ou des traîtres, il a des anathèmes terribles dictés par la colère, écrits dans tes amertumes de Texil, et l'entraînement d'une indignation qui lui paraissait vertueuse lui fait répéter à la légère les calomnies de la renommée.
Mais détournons les yeux de ces écarts de la passion pour ne voir que les inspirations d'un génie capable de « s'enfoncer dans l'épouvante, pour en
(I) T. VI, p. 3410.
tirer la grâce », et lorsque la raison l'abandonne an terme de sa route laborieuse, invoquant sous les traits de Béatrix la sagesse divine qui, par la voie du mystère, doit le conduire jusqu^au plus haut d^^ cieux : alors, avec les auditeurs d'Ozanam, nous applaudirons sans réserve à cette page admirable :
« Dans l'Italie du xiii^ siècle, un homme s est rencontré dont l'âme a été de bonne heure façonnée par l étude, échauffée par la tendresse et par la douleur. Cet homme a Finspiration, il a l'impatience de savoir ; son zèle n'a pas reculé contre l'inexorable ennui qui est au fond des sciences comme des plaisirs de la terre... Fatigué du temps, il se tourne vers l'éternité; il la voit éclairée d'une tradition qui vient du fond des siècles. Il y <ntre, il y oorte tout ce qu'il a d'art et de science, de colère et d'amoui ; il se rend maître de l'ensemble, travaille pendant vingt ans jusqu'aux moindres détails, et ne se retire qu'en laissant partout la proportion et la beauté Et l'œuvre du poète forcera encore, au bout de cinq cents ans, l'admiration de ceux mêmes qui n'aiment ni la pensée de la mort ni celle de l'éternité, ni la théologie parcç qu'elle en est oléine, ni l'Eglise oarce qu'elle les prêche (i). »
D'aussi nobles accents, des vues aussi prorondes font doublement regretter que l'édifice rêvé par la piété d'Ozanam soit resté si loin de son complet achèvement. « Dieu ne voulut pas que ce grand ou-
(i) T. VI. p. boo.
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vrage, préparé par vingt ans de recherches, d'éloquence et de charité, reçût de la main de son auteur le sceau de la perfection. La mort devait le signer bien avant qu'il fût fini. Mais ce qui en reste suffit à l'illustration de notre ami, et ce qui en est perdu se retrouvera au livre où sont écrits les sacrifices des enfants de Dieu (i).. »
(i) Le P. Lacordaire. ^ N'avaît-il pas comme le pressentiment de la destine'e qui l'attendait, le jeune écrivain à qui échappait cette réflexion sur le Novum Organon : « Commencé laborieusement, ébauché douze fois en douze années différentes, cette vaste composition n'a point reçu la dernière main, et l'on y trouve à la dernière page ces mots qui découronnent tant de chefs-d'œuvre, et qui portent en eux une tristesse profonde, parce qu'ils sont pleins des larmes de la mort . Ccetera desiderantur »? (T. VII, p. 414.)