‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 100 sur 184 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Du 9 avril 1756 au 15 décembre 1757 K

Sommaire : I. Établissement à l'Ermitage. — Occupations de Rousseau : lo Promenade. — 2» Travaux littéraires. — 3° Rêverie. — Revue rétrospective du passé. — Amours sans objet. — Tracasseries domestiques. — Ingérence des amis de Rousseau dans ses affaires. — Premiers germes de jalousie contre Griram. — Efforts de Grimm et de Diderot pour ramener Rousseau à Paris. — Querelle avec Diderot. — Réconciliation. — Maladie de Gauffecourt. — Origines de la Nouvelle Héloise.

II. M™e d'Houdetot; son portrait physique et moral. — Passion de Rousseau pour M™® d'Houdetot. — Continuation de la Nouvelle Hé" lo'ise. — Scène du bosquet. — La passion de Rousseau transpire dans le public. — Saint-Lambert en est instruit. — Qui instruisit Saint-Lambert? — Indignation de Rousseau contre M™e d'Épinay. — Retour de Saint-Lambert. — Son attitude et celle de Rousseau. — Froideur de M™» d'Houdetot. — M^^ d'Épinay se détache de plus en plus de Rousseau.

III. Querelle et demi-réconciliation avec Grimm. — Querelle et réconciliation avec Diderot. — Querelles, explications, réconciliation avec M™c d'Épinay. — Rousseau fait copier son portrait pour d'Épinay.

— Projet de voyage de M^^» d'Épinay à Genève. — Motif de ce voyage.

— Explication avec M™« d'Épinay. — Rupture définitive avec Grimm.

— M-^e d'Épinay, poussée par Grimm, renvoie Rousseau de l'Ermitage.

— Rousseau renvoie la mère Le Vasseur. — Rôle de Diderot. — Rupture de Rousseau et de Diderot. — Causes de cette rupture.

Rousseau avait fait ses préparatifs de déménagements, ou plutôt W^" d'Epinay, toujours attentive, les avait faits en grande partie pour lui. Ses meubles, ses livres, sa musique, avaient été divisés en deux

\, Confessions, 1. IX.

parts, dont il désirait garder l'une, tandis que l'autre avait été destinée à être vendue. Lui-même avait fixé son établissement aux fêtes de Pâques (Pâques tombait cette année-là le 18 avril) ; mais des deux côtés on était si empressé que tout fut prêt avant le temps et que dès le 9, il fut possible de procéder au départ \ Le matin, M""^ d'Épinay envoya une charrette prendre les effets de Rousseau; elle-même vint à 10 heures avec son carrosse pour l'emmener, ainsi que les deux gouverneuses. Cependant, à l'entrée de la forêt, un incident imprévu se produisit : le chemin était impraticable pour une berline, et la mère Le Yasseur, vieille, lourde et impotente, était hors d'état de faire la route â pied. On cloua alors de forts bâtons à un fauteuil et on la transporta ainsi. La bonne femme pleurait de joie et de reconnaissance. Jean- Jacques lui-même fut ému; mais ce premier moment écoulé, il marcha en silence, la tête basse, sans avoir l'air de prendre part â ce qui se passait. Supputait-il dans sa pensée les lourdes charges de reconnaissance qui s'amassaient sur sa tête? On dina ; mais M""^ d'Epinay était si épuisée qu'après le dîner, elle faillit se trouver mal ; Jean-Jacques, fidèle à son système, n'eut pas l'air de s'en apercevoir ^

A côté du récit de M""*" d'Epinay, citons celui des Confessions \ il fait la part bien plus grande à la reconnaissance. « Je trouvai, disent-elles, ma petite retraite arrangée et meublée, simplement, mais proprement, et même avec goût. La main qui avait

\. Lettres ci M'"^ d'Épinan , mars, avril 1736. — 2. Mémoires de M'»^ d'Épinay, t. II, ch. iv.

Il est bou de se rappeler que

les Mémoires de M™» d'Épinay sont une réponse aux Confessions, due en partie à Grimm.

DE JEAN-JACQUES BOUSSEAU

donné ses soins à cet ameublement le rendait à mes yeux d'un prix inestimable, et je trouvais délicieux d'être Fhôte de mon amie, dans une maison de mon choix, qu'elle avait bâtie exprès pour moi. «

Il y aurait lieu d'hésiter entre les deux versions, si les lettres de Rousseau ne confirmaient de tout point celle des Confessions. A peine arrivé, il aime à exprimer les sentiments qui remplissent son âme. « Je viens, dit-il, de passser les trois jours les plus tranquilles et les plus doux de ma vie; » il vante les charmes de sa retraite, et plus encore ceux de l'aimable bienfaitrice qui la lui a procurée; il s'inquiète de sa santé , il la gourmande doucement d'être venue, malade et souffrante^ pour l'installer'. 11 fut ému, véritablement ému. Oui, cette femme pour laquelle, malgré ce qu'on a prétendu, il ne ressentit jamais d'amour ; cette femme qui, comme il le disait dans son langage cynique, « était maigre, blanche, avec de la gorge comme sur la main, » le prit, le toucha à force d'attentions et de douceur. Seule, elle vint â bout, sans le secours de passions malsaines, d'apprivoiser son ourserie^, et non seulement de lui faire accepter, mais de lui faire goûter ses bienfaits. Non contente en effet de lui donner la campagne, c'est-à-dire la réalisation du rêve de sa vie, et l'existence assurée, simple et calme qu'il

1, Lettres à d''Épinay, avril et mai 1756. — 2. On se donnait beaucoup de sobriquets dans la société de M^e d'Épinay. Rousseau ne s'appelait que l'Ours, l'Ermite, le Solitaire; le fils de M"»« d'Épinay s'appelait /eL(?f/7'é;Grim m, le Tyran, sans doute à cause

de son caractère, Tyran le Blanc, l'Ours m usqué, parce que, dit-on, il se parfumait et se peignait le visage; d'après M. SCHERER, il ne se mettait pas de fard et son nom de Tyran le Blanc est simplement une allusion au héros d'un roman de chevalerie,

LÀ VIE ET LES ŒUVRES

avait toujours désirée, elle y ajoutait les charmes d'une amitié facile et peu exigeante, les gâteries^ les petits soins, les prévenances, sans espoir de reconnaissance ou de retour. Elle avait entrepris de le rendre heureux. Chez moi, avait-elle dit à Grimm, il ne trouvera que de Tindulgence; nous nous ferons tous un devoir et un plaisir de lui rendre la vie douce. Tel avait été dès l'origine son programme, et elle y fut fidèle.

Tout fut-il absolument désintéressé dans ses motifs? N'y entra-t-il pas une part de vanité? Ne futelle pas fière de posséder son philosophe, comme d'autres possèdent une nombreuse livrée ou de belles écuries? d'avoir, pour ainsi dire à elle seule, cet homme, qui avait forcé les portes de la renommée, que son originalité et son génie rendaient doublement célèbre? — Et quand cela serait! Youdrait-on par hasard donner à cette femme aux mœurs faciles, à la conduite plus que légère, les purs motifs du devoir idéal et de la charité parfaite? Elle fut bonne, dévouée, douce, amie fidèle, bienfaitrice indulgente^ n'en demandons pas davantage.

Aussi les premiers temps furent-ils une véritable lune de miel. Rousseau est heureux ! Mot bien rare dans sa bouche. Nous ne l'avons guère entendu depuis les Charmettes, et nous ne l'entendrons presque plus après l'Ermitage. De Genève, c'est à peine s'il prononce le nom. Il règle son loyer à Paris, il y donne congé de son logement, il se fait apporter tout ce qu'il y a laissé; on voit qu'il agit comme pour un établissement définitif*. La coterie holbachique raillait, à la vérité, et prétendait qu'il ne supporterait

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