TOME l
LA VIE ET LES ŒUVRES
querait pas de l'accuser de l'avoir accaparé et de ravoir empêché de se rendre aux vœux de sa patrie ^ Tout cela était vrai, si vrai même qu'on pourrait croire que ce sont des réflexions arrangées après coup. (On sait que Grimm eut une grande part à la rédaction des Mémoires de d'Èpmay.) Mais ce qui n'était pas moins vrai, c'est que Grimm redoutait la rivalité de Rousseau et craignait qu'il ne s'introduisit dans les bonnes grâces de sa maîtresse aussi bien que dans sa maison. M""" d'Epinay, tout à la joie, n'en voulait pas voir si long ; elle n'exigeait aucune reconnaissance et n'aspirait qu'à rendre heureux, s'il était possible, à force d'indulgence et de gâteries^ un homme qui avait toujours été malheureux ^
Grimm, qui devait à Jean-Jacques la connaissance de d'Epinay, aurait pu sans doute le ménager davantage ; mais tous ces philosophes ne brillaient pas par un excès de générosité. M""? d'Épinay en avait, pour sa part, trois autour d'elle : Grimm, Duclos et Rousseau. Duclos représentait Grimm comme un fourbe adroit, souple et insinuant. Il dit tant de mal de lui qu'il finit par se faire mettre à la porte par la maîtresse de la maison. Grimm n'était pas en reste vis-à-vis de Duclos et n'aimait pas Rousseau. Rousseau aimait assez Duclos, mais se défiait de Grimm. Malgré ses extravagances et ses boutades, peut-être qu'il était encore le moins méchant des trois ^.
Grimm ne fut pas seul à blâmer les arrangements
\. Mémoires de M'^° d'Epinay^ | 3. Mémoires de M d'Épinay, t. II, ch. IV. — 2. Mémoires de passim. jVfme d'Épinau, t. II, ch. iv. — [
de l'Ermitage. iVussitôt qu'ils furent connus, ce ne furent que sarcasmes parmi les amis de Rousseau. Privé de l'encens dont il avait tant besoin et des distractions de la ville, il ne soutiendrait pas la solitude pendant quinze jours. Rousseau les laissa dire, et alla son train.
On doit penser que ces rapports avaient établi une grande intimité entre lui et M""" d'Epinay. Ils s'écrivaient souvent, ils se voyaient sans cesse. M""" d'Epinay ayant été malade, ce fut Rousseau qui lui procura les visites, et par suite l'amitié du médecin Tronchin, amitié dont, suivant son usage, il prétendit plus tard qu'ils avaient abusé contre lui. Quand, de son côté, il était souffrant, M"""* d'Epinay venait le voir, lui envoyait son médecin, ce qui, par parenthèse, n'était pas toujours de son goût. De la part de M™" d'Epinay, ce n'était pas seulement de la bienveillance et de l'amitié, c'était de la confiance. Elle consultait Rousseau pour la direction de ses enfants, lui soumettait ses plans d'éducation et le prenait pour guide dans maintes circonstances
En dehors de M""" d'Epinay, de Grimm, de Diderot et de Duclos, Jean-Jacques avait conservé peu d'amis. Cependant il retourna chez d'Holbach à l'occasion de la mort de sa femme. D'Holbach l'avait déjà blessé et fâché une première fois par ses plaisanteries sur son union avec Thérèse et par la curiosité indiscrète avec laquelle il vérifiait si les plagiats dont on l'accusait à propos du Devin étaient justifiés. Une seconde rupture eut lieu, dit-on, dans une circonstance où Rousseau, comme cela lui
\. Mémoires de M>"^ d'Epinay. I dance de Rousseau, année 1753. — Voir aussi la Correspon- \
arrivait quelquefois, se serait montré plus honnête que ses amis. Un jour il dînait chez d'Holbach avec quelques personnes, au nombre desquelles était le curé de Montchauvet. Celui-ci les égaya beaucoup en leur lisant une tragédie de sa façon, avec accompagnement de théories dramatiques fort extraordinaires. La compagnie qui n'était pas fâchée de s'amuser aux dépens d'un abbé, le pousse, le comble de compliments ironiques : c'était une mystification complète. Tout à coup, Jean-Jacques, qui n'avait pas dit un mot, s'élance sur le curé , lui arrache son manuscrit et lui crie : « Yotre pièce ne vaut rien, votre discours est une extravagance, ces messieurs se moquent de vous ; sortez d'ici, et retournez vicarier dans votre village. » Au fond, le conseil était bon ; que venait, en effet, faire un prêtre dans cette galère? Cependant Rousseau n'emporta pour prix de sa bonne action que les malédictions du curé. Il sortit plein de rage et on ne le revit plus*.
Cette anecdote peut être vraie, mais à coup sûr elle ne détermina pas la rupture. Elle est racontée par Grimm, dès le 15 août 1755 ; elle eut donc lieu au plus tard à cette date. Or Rousseau dit, dans ses C 071 fessions y qu'il continua à voir d'Holbach jusqu'à son départ pour l'Ermitage. Il dînait encore chez lui en 1756 Enfin, en 1757, il se plaint de ne pas le voir. Il finit en effet par recevoir sa visite, et, quelque temps après, soupa chez lui^