‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 101 sur 184 · Lettres à M""^ d'Épinay, mai · texte numérisé non relu

Lettres à M""^ d'Épinay, mai

pas trois mois de solitude; le mieux était de la laisser railler, et de lui donner, par une facile constance, le meilleur des démentis.

Rousseau n'était pas homme toutefois à se laisser vivre, en quelque sorte, insouciant et tranquille, sans se rendre compte de son bonheur. Aussitôt arrivé, il voulut arranger sa vie. D'abord il supputa ses ressources. M"''' d'Épinay ne demandait qu'à subvenir à ses besoins, mais il jugea plus digne et plus sur de ne pas trop se mettre dans la dépendance de ses dons. Deux mille francs qui lui restaient du produit de ses ouvrages, son métier de copiste de musique, peu de besoins, un nom, des talents, plusieurs écrits en projet ou sur le métier, tout cela lui composait un actif largement suffisant. Il aurait pu y joindre le produit éventuel de livres et articles pour les libraires, les directeurs de revues ou d'autres publications ; mais il professait sur le mercantilisme littéraire des doctrines dont beaucoup d'auteurs contemporains feraient bien de profiter. « Ecrire pour avoir du pain, dit-il, eût bientôt étouffé mon génie et tué mon talent... Rien de vigoureux, rien de grand ne peut partir d'une plume toute vénale. La nécessité, l'avidité peut-être m'eût fait faire plus vite que bien. Non, non, j'ai toujours senti que l'état d'auteur n'était^ ne pouvait être illustre et respectable qu'autant qu'il n'était pas un métier. »

En tête des occupations de Rousseau, il faut placer la promenade. Il était venu à la compagne pour la campagne; l'intérieur de la maison, le logement n'était pour lui que l'accessoire. La matinée restant donc, suivant sa vieille habitude, et sauf exception, consacrée à son métier de copiste, il réserva ses

après-midi pour la promenade. Bientôt le beau pays de Montmorency, la forêt et ses châtaigniers séculaires, les vallées, les coteaux, les superbes vues, les bosquets ombragés et jusqu'aux plus petits sentiers lui furent connus dans leurs plus minces détails. A l'occasion, il notait dans sa mémoire les sites les plus pittoresques, afin d'y retourner en compagnie de sa bienfaitrice et amie, quand serait arrivée la saison où elle viendrait habiter la Chevrette. Du reste, il était digne de contempler et d'admirer ces beautés. En un siècle où la nature n'était ni connue, ni aimée, il fut un véritable amant de la nature. Il n'était point de ces réalistes grossiers, qui prennent tout pêle-mêle, le beau comme le laid, et le laid encore plus que le beau ; il n'était pas non plus de ces faux artistes, si communs alors, qui ne connaissaient qu'une nature de convention, parée, fardée, avec des allées droites et sablées, des arbres taillés en boule ou en pyramide, des bergers et des bergères pomponnés et enrubanés. Ce qu'il voulait, ce qu'il aimait, c'était la vraie nature du bon Dieu et du paysan; mais il savait aussi la saisir à ses beaux endroits et à ses bons moments. Il était marcheur et ne ménageait pas sa peine pour découvrir un site, grandiose ou gracieux; il était connaisseur et savait profiter de sa découverte. Il ressemblait par là au sculpteur, qui, tout en regardant le corps humain comme la plus noble expression de l'art, ne choisit pas ses modèles parmi les gens laids et difformes.

La campagne n'était pas seulement pour Rousseau une distraction et un passe-temps ; elle était encore son cabinet de travail. C'est en plein air, en se promenant, qu'il méditait et qu'il écrivait le plus

DE JEA?s' -JACQUES ROUSSEAU.

à son aise. Aussi son petit carnet blanc, compagnon assidu de ses courses, se couvrait-il de notes, que, rentré chez lui, il n'avait plus qu'à mettre en ordre. Le séjour à la campagne était donc doublement favorable à ses travaux ; d'abord parce qu'il lui laissait plus de temps ; ensuite parce qu'il inspirait son génie. Tantôt il s'occupait de son grand ouvrage des Institutions politiques; il y travaillait depuis treize ou quatorze ans ; il sly livra de nouveau avec ardeur. Tantôt il faisait- de longs extraits des ouvrages de l'abbé de Saint-Pierre et tâchait de mettre à la portée du public ces gros volumes , remplis de bonnes choses, mais cachées sous des obscurités presque insondables ou noyées en des périodes d'une insupportable longueur. Ou bien il travaillait à un traité resté inconnu, qui devait avoir pour titre : la Morale sensitive ou le Matérialisme du sage. Il s'était aussi mis en tête, à la prière de M™^ de Chenonceaux, de découvrir un nouveau système d'éducation : grande entreprise, qui lui coûta bien des , études et bien des veilles. Enfin il gardait, pour les jours où le mauvais temps l'empêchait de sortir, son Dictionnaire de Musique^ auquel il ne pouvait travailler qu'entouré de livres, pour faire des recherches. Nous reviendrons en leur lieu sur ces divers ouvrages.

Il ne faudrait pas croire que Rousseau s'astreignît à ces occupations avec la régularité scrupuleuse que semblent indiquer les Confessions. Ainsi ses copies de musique, pour ne citer qu'un exemple, étaient .loin d'occuper toutes ses matinées. Il avait demandé à M™° d'Epinay sa pratique et celle de ses amies, mais à la condition qu'elles ne seraient pas pressées, car il prétendait ne copier qu'à son aise, quand il

LA YIE ET LES ŒUVRES

n'aurait pas l'esprit de faire autre chose*. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il travaillait beaucoup. Le temps qu'il passa à la campagne fut celui de sa plus grande activité littéraire. C'est pendant les six années qu'il y resta qu'il produisit la plupart de ses ouvrages importants, ceux qui ont fondé sa renommée : la Nouvelle Héloïse, le Contrat social, VÉmile, d'autres encore.

Mais il ne faisait pas que travailler. Nous ne dirons pas : Que faire à la campagne , à moins que l'on ne songe ; car nous savons qu'il y fît autre chose ; mais il y dut songer, et il y songea beaucoup, en effet. Allez donc interdire à une imagination comme la sienne de se forger des chimères. D'abord ses songes furent couleur de rose; mais ses idées tournaient si facilement au noir, qu'il ne pouvait tarder à en venir là. C'était l'écueil que ses amis avaient craint pour lui; ce fut l'origine des troubles d'esprit, des susceptibilités de caractère, des querelles, des difficultés, des malheurs qui le tourmentèrent jusqu'à son départ et même au delà.

Afin de faire mieux comprendre sa vie à l'Ermi- • tage et les sentiments qui la remplirent, il a senti le besoin de mêler à son récit plusieurs événements antérieurs. Il est probable que cette revue n'est pas un simple résumé littéraire, mais qu'elle eut lieu en effet. Rousseau, dans ses longues promenades, n'était-il pas naturellement amené à porter son regard sur le passé, non peut-être tel qu'il avait existé, mais tel que son imagination le rappelait à son souvenir?

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