‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 103 sur 184 · Confessions, 1. IX · texte numérisé non relu

Confessions, 1. IX

homme, d'ailleurs, dont la sensibilité physique et morale sont si exaltées, des amis, quels qu'ils soient, remplaceront-ils jamais un amourde femme? Aussi revenait-il saus cesse sur le vide que lui laissait Thérèse. Alors il rassemblait autour de lui tous les objets qui lui avaient donné de l'émotion dans sa jeunesse : Galley, M"*^ de Graffenried, M''° de Breil, M""" Bazile, M"'" de Larnage, ses jolies écolières, et jusqu'à la piquante Zulietta. Il se vit entouré d'un sérail de houris ; mais, ajoute-t-il, « ami de la paix, j'aurais craint les orages domestiques, et j'aimais trop sincèrement ma Thérèse, pour l'exposer au chagrin de me voir porter à d'autres des sentiments plus vifs que ceux qu'elle m'inspirait. »

*Que fit-il donc? « L'impossibilité d'atteindre des objets réels me jeta, dit-il, dans le pays des chimères, et ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon mon cœur... Dans mes continuelles extases, je m'enivrais à torrents des plus délicieux sentiments qui jamais soient entrés dans un cœur d'hoi.ime... Je pris un tel goût à planer ainsi dans l'empyrée, au milieu des objets charmants dont je m'étais entouré, que j'y passais les heures, les jours, sans compter; et perdant le souvenir de toute autre chose, à peine avais-je mangé un morceau à la hâte, que je brûlais de m'échapper pour courir retrouver mes bosquets. » Qu'on dise encore que la solitude lui était saine !

11 fit plus, et malgré une heureuse diversion, la Lettre à Voltaire sur la Providence^ dont nous parlerons bientôt, malgré une maladie, qu'il aurait fallu bénir, si elle l'avait guéri de ses fantasques

as-

amours, il y retomba incessamment et s'avisa de les fixer sur le papier.

Ses souvenirs, embellis par son imagination, suffisaient amplement à lui fournir des modèles : il choisit M"'' Galley et de Graffenried; lui-même, mais redevenu jeune, beau et aimable, remplit le rôle d'amant. Il fallait au roman un théâtre convenable; il le fixa dans un site aimé autant que pittoresque, au bord du lac de Genève, à Yevai, lieu natal de M™" de Warens.

Tout cela n'était que chimères. Pour apprécier ces chimères toutefois, il est bon de se rappeler que Jean- Jacques vivait au moins autant par l'imagination que par la réalité. Tout était prêt pour un dénouement fatal ; qu'il arrive une occasion ; or, on sait que les occasions ne manquent guère, et ces amours platoniques vont se transformer en une passion furieuse et tardive, qui pèsera sur sa vie comme une honte et un malheur.

L'occasion ici s'appela M""" d'Houdetot. Alors, à ses deux gracieux modèles il en ajouta un troisième, non plus pris dans ses souvenirs, mais vivant, mais présent, mais doué du triste privilège d'infliger à son cœur et à ses sens les blessures de l'amour le plus insensé. Alors, ses quelques lettres éparses, écrites sans suite^ sans liaison, sans plan bien arrêté, s'enflèrent en un long roman, composé au souffle de la passion, et devinrent la Nouvelle Héloïse.

Le pauvre Jean-Jacques était loin du calme et de la paix qu'il était venu demander à la solitude. On peut admettre qu'il aimait ces troubles intimes, puisque lui-même les avait recherchés ; mais à ces orages de Tâme s'en joignirent d'autres qu'il aurait

bien voulu éloigner : les tracasseries de son ménage, les querelles avec ses amis.

On sait que Rousseau n'aimait pas la mère Le Yasseur et ne trouvait dans la compagnie de Thérèse qu'une ressource bien incomplète. Cet état de choses, tout fâcheux qu'il fût, était moins sensible au milieu des distractions de Paris ; à la campagne, au contraire, dans la continuité du tète-à-tête, il acquérait une importance capitale. Or, il arriva que, dans le même moment, Rousseau eut la double déception, et de mieux connaître certains faits passés, dont nous avons déjà parlé, mais qu'il avait plus ou moins négligés, et de mieux voir et apprécier le présent. Ni Thérèse, ni surtout sa mère ne gagnèrent à ces découvertes. Tout au plus était-il possible de plaider les circonstances atténuantes en faveur de la première, de ménager son honnêteté aux dépens de son intelligence. Livrée à sa mère, la pauvre fille était depuis longtemps l'instrument aveugle de sa rapacité. Elle n'avait point osé jusque-là confier à son amant une foule de tripotages dans lesquels sa mère l'avait mêlée, les présents qu'elles avaient extorqués à M"^ Dupin et autres, les entretiens qu'elles avaient avec Grimm et Diderot, les efforts et les promesses de ceux-ci pour la détacher de Rousseau. Un fait encore qu'il ne savait pas, et que M""" d'Epinay nous apprend, c'est que Grimm et Diderot faisaient aux deux femmes quatre cents livres de rente. Et d'Epinay de s'extasier sur la délicatesse de ses amis \ Jean- Jacques, lui, n'était pas aussi ravi et s'indignait de ces actes d'avidité et de dissimulation.

î. Mémoires de M""« d'Epinay, t. II, ch. v.

Chaque jour, du reste, il en apprenait de nouveaux. Thérèse, à qui l'intimité avait délié la langue, lui ouvrait alors son cœur, et lui dévoilait une partie, mais seulement une partie de ces secrets. La mère Le Yasseur, qui s'apercevait qu'elle perdait son influence, se jetait de plus en plus dans les bras des Diderot, des Grimm, des d'Holbach ; surtout elle ne néghgeait pas ses petits intérêts. Jean-Jacques avait interdit qu'on laissât venir personne à l'Ermitage ; mais, malgré sa défense, aussitôt qu'on le savait absent, famille et^amis se réunissaient chez lui pour y faire bombance. De là des dettes et tout un système de ruses et de mensonges. On recommandait le silence à Thérèse, et elle, aussi faible que bète, tiraillée en sens divers, ne sachant où donner de la tête, n'osait ou ne voulait parler, ou ne parlait qu'à moitié. Elle était, d'ailleurs, cancanière, gourmande, et il n'est point téméraire de juger qu'elle n'était pas fâchée de ces bonnes occasions de se livrer à ses défauts favoris. Elle devait assurément se mieux plaire dans la société de gens grossiers comme elle que dans celle de son amant. Rousseau constate tristement qu'ils n'avaient que peu de choses à se dire, qu'elle cherchait des prétextes pour éluder les promenades qu'il lui proposait, et, sans songer à ce qu'il a dit précédemment de sa stupidité, peu s'en faut qu'il n'en prenne la faute sur lui-même, et ne s'accuse de n'avoir pas mieux cultivé son esprit.

En définitive donc, Rousseau dans la solitude de son choix, si tant est qu'on puisse appeler solitude la vie à trois ou quatre personnes , se plaint encore de son isolement. Dès le jour de son installation à l'Ermitage, ne rêvait-il pas de le peupler par la

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