TOME I
LA VIE ET LES (EUVRES
présence de ses amis Diderot et Grimm*. C'est le cri du cœur, dira-t-on ; comme on dira que l'isolement dont il se plaint est l'isolement des cœurs. Mais chez Rousseau, l'esprit et le cœur étaient à l'unisson ; il sentait vivement ; mais, s'il est permis de parler ainsi, il sentait surtout par la tête ; il avait besoin d'amis ; mais ses amis lui servaient bien plus à écouter ses pensées qu'à recevoir le trop plein de ses sentiments. C'est qu'au fond il n'était fait précisément ni pour la solitude, ni pour le monde ; ou plutôt il était fait pour les goûter successivement l'un et l'autre. Comme la plupart des esprits rêveurs et fantasques, il aimait la solitude, mais à la condition d'être toujours libre d'en sortir; d'un autre côté, il ne rechercha jamais les compagnies nombreuses et bruyantes ; mais il aurait aimé un petit cercle d'amis dévoués, peu gênants, toujours à sa disposition et à ses ordres, toujours prêts à le supporter ou à le laisser selon son caprice ; c'est-à-dire qu'il aurait voulu tous les bénéfices de la société, sans en prendre les charges ; conditions rares, presque impossibles, et au fond peu désirables.
Le moindre inconvénient de ces exigences est de rendre l'amitié difficile et précaire. Vouloir que l'un donne tout et que l'autre reçoive tout est également impossible et inique. Rousseau exigeait beaucoup de ses amis ; on ne voit pas qu'il se soit jamais mis en peine de leur rendre la pareille. Il trouvait, par exemple, très mauvais que Diderot ne vînt pas le voir. Il est vrai que Diderot promettant sans cesse, n'avait jamais le temps de