‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 105 sur 184 · Lettre à M""^ d'Épinay · texte numérisé non relu

Lettre à M""^ d'Épinay

tenir sa promesse. Mais si Jean-Jacques était si désireux de le voir, que n'allait-il lui-même à Paris?

— Il s'était fait une loi de ne pas quitter l'Ermitage.

— Franchement, cette loi était-elle bien obligatoire? Rousseau avait contre ses amis un autre grief,

auquel il attachait une grande importance, car il y est revenu toute sa vie, c'est qu'ils se mêlaient trop de ses affaires : on s'occupait de lui malgré lui ; on lui faisait des cadeaux malgré lui ; on lui rendait des services malgré lui ; on l'accablait de conseils dont il n'avait que faire. Dans tous ces témoignages, dont beaucoup d'autres auraient été heureux, il perdait de vue le désir qu'on avait de lui être utile, pour n'y voir que le dessein de le dominer. — Il faut convenir qu'il n'avait pas tout à fait tort. Ses amis furent souvent importuns et gênants ; Diderot notamment, qui l'aimait sincèrement, était bien le plus impatientant et le plus tracassier des amis. Mais n'y avait-il pas aussi de la faute de Jean- Jacques ? Pour être libre et indépendant, il faut savoir faire respecter son indépendance ; c'est ce qu'il ne sut jamais. Diderot, qui le jugeait incapable de se conduire, aurait voulu le traiter comme un enfant, et lui servir au besoin de mentor; Grimm, plus hautain, le regardait comme un fou, et lui aurait volontiers donné un tuteur. Quand Jean-Jacques vint à l'Ermitage, ce fut, parmi ses amis, un concert de récriminations ; quand il y voulut rester pendant l'hiver, ce fut bien pis encore, au point qu'il finit par se fâcher tout à fait. Mais avant d'en venir là, il est bon de voir comment il passa son été.

En dehors de ses travaux littéraires, l'histoire n'en est pas longue. Pour un motif ou pour un autre, M""" d'Épinay tarda cette année-là de venir

le retrouver à la Chevrette. Pendant tout le temps de son absence, il s'établit entre eux une correspondance suivie, mais sans grand intérêt. Des nouvelles de santé, des témoignages d'affection en font tous les frais. M"''' d'Epinay joignait de temps à autre à ses lettres de petits cadeaux. Elle avait le très rare privilège de faire accepter à Jean-Jacques les services et les dons, et encore à la condition de n'en pas abuser. Bien plus, elle réussit parfois à lui faire agréer quelques conseils. « Votre conseil est bon, lui répondait-il un jour à propos de Diderot, et j'en userai désormais. J'aimerai mes amis sans inquiétude, mais sans froideur; je les verrai avec transport^, mais je saurai me passer d'eux. Je sens qu'ils ne cesseront jamais de m'ètre également chers, et je n'ai perdu pour eux que cette délicatesse excessive qui me rendait quelquefois incommode et presque toujours mécontent \ » Par malheur, il ne sut guère mettre en pratique ces bonnes résolutions.

La correspondance avec M"''' d'Epinay était une distraction pour lui et laissait à son affection tout son charme; mais, quand elle fut auprès de lui, il s'aperçut qu'à cette affection était attachée une chaîne. M""' d'Epinay était discrète ; elle avait pris pour maxime de s'occuper beaucoup de Jean- Jacques, mais de paraître s'en occuper peu ; surtout de le laisser parfaitement libre vis-à-vis d'elle. Cependant elle aimait sa société et le lui laissait voir ; comment résister à une telle amabilité? Elle désirait le consulter sur ses essais littéraires ; comment refuser de l'écouter, et même, ce qui était plus*

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